‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 33 sur 44 · HONFLEUR ET LE JOUEUR D'ORGUE · texte numérisé non relu

HONFLEUR ET LE JOUEUR D'ORGUE

Ce Ronfleur dont je viens d'écrire le nom avait bien des raisons pour m'attirer : placé de l'autre côté de la Seine , il se montre au bas de la côte de Grâce , qui porte à son sommet la chapelle miraculeuse visitée par tant de pèlerins. Honfleur n'a point grandi, n'a point fait fortune comme son voisin d'outre -fleuve, le Havre, mais est resté fier avec ses parchemins et ses vieux souvenirs.

Jamais la main de l'homme ne pourrait dessiner une courbe aussi pure , aussi gracieuse que celle de la baie de Saint- Sauveur. Des voyageurs de goût la comparent à celle de Naples. Parthénope avec ses palais de marbre n'est pas là ; mais un joli village s'y mire dans les eaux ; à l'un des bouts de ce grand arc s'élève Flicfleur; à l'autre, à celui le plus rapproché de la mer, Honfleur. Ici la Seine n'a plus de grâce, c'est de la majesté qu'elle a prise. Adieu ses ondes limpides qui reflétaient paisiblement de verdoyants coteaux ; maintenant qu'elle s'est faite puissance, elle va connaître les tempêtes, déjà elle est

plus agitée , et ses vagues vert foncé moutonnent à leurs crêtes.

Quand je vais vers un pays nouveau, ce n'est pas du cùté que je ne connais pas que je regarde le plus ; non , c'est vers la contrée que je quitte que je me retourne; je veux la voir bien, encore une fois, avant d'en être tout à fait séparé; je veux, pour ainsi dire, en emporter le portrait dans mon esprit... Je ne crois pas que cette disposition soit mauvaise, elle prouve seulement que j'aime autant vivre de souvenir que d'espérance... Il y a un temps où l'espoir est difficile. C'est une plante qui pousse mal dans les cœurs vieillis. Le souvenir y est tout naturellement acclimaté.

Pendant qu'à bord de la Normandie nous traversions doucement le fleuve qui avait pris pour la couleur de ses eaux le bel azur du ciel , nous avions à bord du paquebot à vapeur des musicieus qui chantaient et qui jouaient de l'orgue; j'étais en bonheur ce jour- là, car l'orgue était d'accord, et le jeune homme et la jeune fille qui chantaient, chantaient juste. Je ne sais si vous êtes comme moi ; mais je ne vois jamais de ces musiciens ambulants, de ces Orphées de grandes routes, sans avoir envie de connaître leur histoire... Soyez stirs qu'il y a presque toujours de Toisiveté, delà passion, des larmes, du malheur sous leurs chansons. Une fois, c'était dans

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la petite ville de Pornic, en Bretagne, les baigneurs et les buveurs d'eau s'étaient réunis pour une partie de plaisir sur mer; dans notre long et léger canot nous étions plusieurs , et quand la lune , se levant dans le ciel, traça sur les eaux comme une autre voie lactée , nous nous mîmes à chanter des barcarolles ; nous avions dans notre nef un de ces musiciens ambulants, et quand nous nous taisions, les airs de son orgue remplaçaient nos refrains. Mollement balancés sur les flots à cette heure saisissante du soir, il y avait du charme dans ce concert exécuté sur les vagues et redit par nos vieux rochers. Nous chantions, je m'en souviens encore, le chant breton :

Le flot des mers qui frappe nos rivages Est moins indompté que nos cœurs ; Nous chérissons nos bruyères sauvages, Et nos rochers, et nos farouches mœurs.

Le joueur d'orgue, qui jusque-là n'avait pas dit un mot, et que je croyais Allemand, Italien ou Savoyard, me demanda en très-bon français les paroles de ce chant. La manière dont il me fit cette courte demande me donna l'idée que ce jeune homme, avec son berret basque, sa veste et son pantalon de velours de coton verdâtre, ses gros souliers et ses guêtres de cuir jaune, avait autrefois connu de meil-

leurs jours; dans son teint pâle, dans ses grands yeux noirs il y avait un reflet de tristesse , et Ton devinait, en le voyant, que les airs gais qu'il chantait par moments ne lui partaient pas du cœur. Quand nous fûmes de retour à Pornic, j'allai à l'auberge de Paqueau, auprès de l'établissement des bains, où le joueur d'orgue était descendu, et je cherchai avec discrétion à savoir son histoire.

Voici ce qu il me raconta : « Mon père était négociant à Marseille ; j'avais un frère aîné , et tous deux nous étions élevés avec soin et tendresse par notre mère. . . Elle mourut quand je n'avais encore que dix ans ; mon frère a deux ans de plus que moi. . . On dit que les enfants ne conçoivent pas la mort... Oh ! je puis assurer qu'ils sentent ce qu'il y a de cruel dans la mort d'une mère, je me souviens encore de mes larmes sur le cercueil de la nôtre!...

« En ce monde il y a bien des sortes de malheurs, ceux que fait la mort, et ceux qu'amène l'inconstance de la fortune... Mon père avait prospéré dans son commerce, il était à l'aise; les affaires devinrent mauvaises, et notre maison fut contrainte, par suite de désastres, de suspendre ses paiements; il y a dans les forets de robustes chênes qui ont résisté à de furieuses tempêtes, et qu'un mauvais vent qui passe sur leurs têtes couronne et tue. Mon père avait tenu bon contre beaucoup de rudes épreuves; mais ce

moi de banqueroute, en tombant sur lui, le renversa dans la tombe.

« Nous restions donc tous deux orphelins ; mais notre père, qui n'avait pas eu assez de force pour vivre après son malheur, avait eu , avant de mourir, la pensée de nous recommander à sa sœur, qui habitait Toulon et qui était riche.

« Nous fûmes conduits chez cette tante , que nous avions vue quelquefois à la maison; d'abord elle nous reçut bien tous deux, mais bientôt je m'aperçus qu'elle aimait plus mon frère que moi... Je cherchai à me résigner; j'avais beau faire, j'avais de la peine à lui pardonner ses préférences pour Anatole , parce que je sentais au dedans de moi que je valais mieux que lui... Lui manquait de franchise ; auprès de ma tante, il était plein de prévenances et de soins; mais dès qu'elle était loin de nous, il se prenait à rire de ses ridicules et de ses manies.

« Moi , je tâchais d'être auprès de la sœur de notre père ce que j'aurais été pour ma mère, si Dieu nous l'eût conservée ; mais je ne la voyais répondre que froidement à mes caresses; ce n'était pas vers moi , c'était vers mon frère que penchait son cœur.

« Nous grandîmes ainsi. Quand nous commencions à devenir hommes, ma tante quitta la province pour aller s'établir à Paris ; elle nous mena avec elle , et alors Anatole fut au comble de la joie. La préfé-

rence que Pon avait eue pour lui enfant, n'avait fait qu'augmenter... Ce que dans mon âme je taxais d'injustice me devint impossible à supporter davantage. Je demandai à ma tante à entrer dans un bureau du ministère de la marine , aux appointements de douze cents francs. Là je passais toutes mes matinées, et malgré l'ennui du genre de travail dont j'étais chargé, je me sentais moins malheureux que chez ma tante , où Anatole avait fini par commander en maître; chevaux, voitures, tout lui avait été donné. Le luxe de sa toilette , la vie joyeuse qu'il menait , l'avaient tout à fait rangé parmi les jeunes hommes à la mode ; il brillait , et moi j'étais à l'ombre.

« Ma tante , en changeant les habitudes de sa vie de province, avait dérangé sa santé. Bientôt elle s'aperçut que ses forces diminuaient; nous le voyions tous, hors Anatole, qui ne voulait pas en convenir, car s'il se fût avoué ce fâcheux changement , il aurait été gêné dans ses plaisirs.

(( Parmi les liaisons qu'il avait formées , il y avait des jeunes gens habitués du Salon (lieu où l'on jouait toutes les nuits). Le jeu devint bientôt une passion pour mon frère , et le temps qu'il passait dans cette maison , gouffre de tant de fortunes, était incalculable.

« Les semaines , les mois avaient marché depuis

que notre tante ne sortait plus... Plusieurs fois elle avait demandé à voir Anatole ;... je l'avais redit à mon frère , qui , pendant plusieurs jours , entra quelques instants dans sa chambre , botté , éperonné , prêt à monter à cheval , et qui , après lui avoir demandé de ses nouvelles, sans s'asseoir auprès de son lit , sans lui prendre , sans lui baiser la main , s'en allait , pour revenir en faire autant quarante-huit heures après. Ce devoir rempli, car il faisait semblant de croire qu'il en avait rempli un , il donnait tout le reste de la journée au jeu... La maladie prenant tout à coup une marche si alarmante que l'on avait des craintes pour la journée , je fis savoir à Anatole que le curé de la paroisse était venu et que l'on allait administrer ma tante... j'avais cru que ceci pourrait le retenir. Il entra dans la chambre de la pauvre moribonde, lui dit que des affaires le forçaient à sortir , mais qu'il allait bientôt revenir.

« Fais en sorte que ce soit bientôt, . . . mon enfant , si tu veux me retrouver vivante.

« — Ma tante , vous vous alarmez trop.

c( — Non, Anatole... Je sais où j'en suis, et je voudrais que tu fusses ici à trois heures; j'y appellerai Dieu , et je désirerais ne pas être isolée quand les prêtres viendront. »

« Pendant que la malade disait ces mots d'une

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voix bien faible et entrecoupée, Anatole rajustait sa cravate, se regardait dans une glace... Moi je répondis :

(( Ma tante , vous savez bien que je ne vous abandonne pas. » Parlant ainsi, j'avais pris sa main, que je trouvai glacée.

« C'est Anatole que je veux voir.

« — Soyez tranquille , dit alors mon frère ; quoique je n'aime guère toutes ces cérémonies-là , j'y serai , puisque vous le désirez. »

« Après ces mots il sortit...

« Trois heures sonnèrent, et quelques minutes après, le curé entra. J'aidai avec la garde-malade à tout préparer pour la triste cérémonie. Nous fîmes une sorte d'autel sur une table à côté du lit. Nous y plaçâmes un crucifix et deux flambeaux, et le prêtre y déposa les saintes huiles. Un peu de bruit dans la chambre tira la malade de cette somnolence qui prend presque toujours aux agonisants , et qui est comme un apprentissage du long sommeil de la mort! « Est-il ici? demanda ma tante en se retournant de notre côté.

c( — Oui , Madame , répondit le curé, voici monsieur votre neveu, qui prie avec moi.

« — Qu'il vienne bien près de moi , j'ai quelque chose à lui dire. »

« J'approchai.

« Elle ouvrit les yeux et me dit :

« C'est votre frère que je veux, y)

« Blessé jusqu'au fond de l'âme , je me relevai , car je m'étais mis à genoux auprès du lit de la mourante pour entendre ses dernières paroles, et je sortis pour aller faire avertir mon frère de l'état désespéré, de l'agonie où était ma tante.

« Un quart d'heure après , le domestique revint seul.

« L'as-tu trouvé?

« — Oui , Monsieur.

« — Où?

« — Où vous m'avez envoyé, au Salon.

« — Jouait-il?

« — Il joue encore.

« — Gomment! il ne vient pas?

c( — Il va venir, mais il veut poursuivre une veine de bonheur. Il m'a dit : Dans une demi - heure je serai à l'hôtel. »

« Dans une demi -heure, il sera peut-être trop tard, me dis-je , et je rentrai dans la chambre, où le prêtre , debout près du lit , parlait de l'éternité à celle qui ne le comprenait plus.

(( Ce moment lucide et de mieux trompeur qui arrive presque toujours aux moribonds, cette dernière et vive lueur que jette la lampe avant de s'éteindre, ma tante l'éprouva. Deux heures après avoir

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été administrée, le lourd sommeil qui avait pesé sur elle l'abandonna; alors elle rouvrit ses yeux, que j'avais vus vitrés quelques heures auparavant, et qui maintenant avaient repris leur expression habituelle. Elle regarda dans toute la chambre, et , n'y voyant que moi et la garde , elle me dit :

« Ludovic, oîi est votre frère? Je veux voir Anatole.

« — Ma tante, je l'ai envoyé chercher.

c(Où est-il?

« — Il a été obligé de sortir pour affaires.

« — Pour les miennes , sans doute ; il est si occupé de moi, pauvre enfant; je crains qu'il ne se fatigue , mon avocat demeure si loin! »

« Je ne répondis rien.

« Ludovic , envoyez -le chercher de nouveau , je veux lui parler. »

« Je me levai et je dis au domestique de retourner au Salon; il partit et ne tarda pas à revenir. L'entendant dans l'escalier, j'allai au-devant de lui.

u Eh bien! vient-il enfin? den*iandai-je.

« — Oh ! Monsieur, je l'ai trouvé dans un état affreux : sans cravate , étouffant , renversé sur une chaise, dans une antichambre; on lui faisait respirer des sels.

« — Et que lui était-il survenu?

« — Un revers de fortune. Cette veine de bonheur qui le retenait tantôt , avait promptement cessé , et la mauvaise chance lui avait fait perdre des sommes immenses. J'ai entendu des valets de jeu parler de plusieurs centaines de mille francs.

« — Le malheureux ! il aura été dans l'impossibilité de te comprendre.

« — Non. Après avoir attendu qu'il fut revenu à lui , je lui ai redit l'état de Madame. .. Et se relevant du fauteuil , mettant la main dans la poche de cœur de sa redingote et dans celle de son gilet, il me dit : c( Jean, je vais te suivre,... » mais pendant qu'il prenait son chapeau et qu'il mettait ses gants , un des messieurs du salon vint à lui, lui parla bas, lui remit plusieurs billets de banque dans la main , et alors M. Anatole, au lieu de sortir avec moi, rouvrit la porte du salon et y rentra en disant : « Je serai chez nous tout à l'heure. »

« Le domestique en était là de son récit , quand la garde -malade accourut à la porte en criant : « Monsieur Ludovic, venez vite! venez vite!... Je crois que tout est fini, et que Madame vient de rendre le dernier soupir ! . . . »

(( Tout ce que l'on peut faire pour s'assurer s'il reste un souffle de vie, nous le faisions : le miroir avait été mis devant la bouche entr'ouverte, et rien ne l'avait terni. Nous étions à faire brûler de la corne

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de cerf sous les narines,... quand la porte de la chambre s'ouvrit tout à coup.

« Anatole entra , pâle , défait , les cheveux en désordre , le front ruisselant de sueur.

« Eh bien! ma tante?

« — Morte!

(( — Comment ! morte !

« — Oui, morte en te demandant.

« — Impossible!... elle était encore pleine de force hier matin.

(( — Viens voir. »

« Et alors je me levai , et prenant mon frère par le bras , je l'amenai près du lit , et je lui dis : « Regarde,... il y a une heure qu'elle ne faisait que s'agiter en te demandant.

« — J'aurais bien voulu pouvoir venir alors... Oh! si j'étais venu la première fois que tu m'as envoyé chercher!... comme j'aurais bien fait!... alors je gagnais cent mille écus!... à présent je voudrais être mort comme elle!... Il doit y avoir un grand repos dans le cercueil , et dans la vie que je mène il n'y en a pas un seul instant. »

« La garde nous apporta une petite branche de buis , la trempa dans Peau bénite , et nous dit : « Tout est fmi , il ne reste plus qu'à bénir le corps et à prier pour l'âme qui vient de s'envoler. »

« A ce moment un chanteur ambulant, accompa-

gné par un orgue de Barbarie, chantait une romance fort à la mode et dont le refrain était ;

Tu n'es pas venu quand sa mourante voix Appelait son enfant.

(( Je ne puis vous dire l'effet que produisirent sur moi cet air et ce refrain , pendant que nous étions debout près du corps de la trépassée. Je regardai mon frère , il avait son visage ordinaire.

(( Je jetai de l'eau bénite sur ce qui restait de la sœur de mon père, et je tombai à genoux, la pleurant comme si elle m'avait aimé;... la mort est si solennelle et donne tant à rêver, que je restai quelque temps abimé, le front appuyé sur le lit de la morte. Quand je me relevai, Anatole n'était plus dans la chambre; je demandai oîi il était, on me répondit qu'il venait de sortir.

« Hélas ! j'avais maintenant une telle connaissance de lui , que je devinai oii il était retourné ; comme elle ne l'attendait plus, je ne l'envoyai plus chercher.

« Il n'y avait pas huit jours que notre tante était morte , que déjà ses volontés dernières étaient connues : quinze cents livres de rente devaient me revenir, et toute la fortune de la sœur de mon père était léguée , par testament de la défunte , à mon frère; lui, devenait tout à coup riche de plus de

vingt mille livres de rente ; . . . moi ,... condamné à rester commis, quand Anatole allait avoir toutes les jouissances du luxe!... Pour ne pas voir la réalisation des volontés injustes de ma tante, je résolus de m'éloigner. Pour pouvoir aller vivre au loin, je demandai, au lieu de la rente de quinze cents francs que mon frère était obligé de me payer, que l'on me comptât une fois cinquante mille francs ; après avoir marchandé pendant plusieurs jours , Anatole m'en offrit quarante mille, et j'acceptai;... cette somme, au bout d'un an^, me fut enlevée par une banqueroute... Le malheur, la misère, le découragement tombèrent tous ensemble sur moi!... des amis, j'en avais encore, allèrent trouver mon frère et lui peignirent ma situation:... j'étais malade, pauvre, il ne vint point me voir, il ne m'envoya rien. Alors il s'éleva dans mon cœur de la haine contre lui;... je savais que, depuis que ma tante l'avait fait riche, il s'abandonnait à toutes les délices de la vie; il passait beaucoup de temps dans des banquets somptueux, et je résolus de gâter toutes ses joies par le remords, de verser de l'absinthe dans le nectar de ses festins;... j'achetai l'orgue que vous me voyez ici, et le soir, quand , avec les amis de sa richesse, je savais qu'il se laissait aller à tout l'entraînement des plaisirs et qu'il s'en enivrait , moi, déshérité et pauvre, j'allais sous les fenêtres

de son hôtel, je jouais l'air que nous avions entendu ensemble auprès du cadavre de notre tante, et je chantais :

Tu n'es pas venu quand sa mourante voix Appelait son enfant.

« Oh ! alors il n'y avait ni causerie, ni chant bachique, ni entrainement de vins, qui ne cessassent pour lui, quand ma voix, en arrivant à son oreille, lui apportait avec cet air et ce refrain le souvenir et le remords... Je sus, par quelques-uns de ses gens, l'efTet que produisaient mon orgue et ma romance. On m'avait dit comme, au milieu de ses joies et de ses délices, il devenait tout à coup distrait, pâle et tremblant; comment la sueur ruisselait de son front, dès qu'il commençait à m'entendre; et moi, je l'avoue, j'ai adopté cette vengeance comme un bonheur... J'ai honte de le dire, mais c'est le seul que je puisse goûter; j'ai été calomnié par lui auprès de la sœur de mon père ; il m'a fait déshériter par elle, il m'a rendu pauvre; dans ma misère, il a refusé de me secourir... Il est riche, opulent, il a un hôtel, des chevaux, une voiture, le monde le compte parmi ses heureux,... des événements fâcheux , des revirements de fortune , des banqueroutes l'ont menacé; il a conjuré tout cela,... mais il ne peut vaincre ma vengeance,... elle le suit par-

tout, et partout elle gâte son existence; quand il part d'une ville, je le suis à celle où il se rend, et à peine est -il arrivé à une nouvelle résidence , que j'y arrive aussi. Maintenant je vais à Nantes, où il va passer un mois chez un de ses amis qui se marie:... depuis trois jours qu'il a quitté Pornic, peut-être se dit-il : Me voilà délivré de Ludovic et de son chant accusateur;... mais il se trompe,.., j'y serai après -demain , et il entendra de nouveau :

Tu n'es pas venu quand sa mourante voix Appelait son enfant.

« En disant ces derniers mots, le jeune joueur d'orgue avait sur tous ses traits comme un rayon d'infernale joie répandu.

« Je cherchai à le dissuader de cet acharnement de vengeance, qui ne pouvait qu'attirer sur lui le courroux de Dieu ; en le quittant, je dis au musicien ambulant: « Tenez, en sortant de votre auberge, vous passez devant Féglise : déposez votre orgue à la porte, allez vous agenouiller devant le sanctuaire , et demandez à Dieu s'il approuve votre vengeance... »

« Après ces paroles, je le quittai,... il ne tarda pas à sortir aussi; de loin je l'épiais, je voulais voir s'il suivrait mon conseil , s'il entrerait dans l'église.

« Il y entra.

« Voilà tout ce que je sus ce jour-là.

« Mais le surlendemain je retrouvai le joueur d'orgue à Nantes ; ... il vint à moi et me dit : « Je n'ai plus mon orgue, je l'ai vendu. Je vous avais déclaré que je n'avais plus dans la vie qu'un plaisir, qu'une joie, qu'un bonheur, celui de tourmenter mon frère en lui rappelant son indigne conduite à la mort de ma tante. Eh bien ! j'ai renoncé à cette vengeance ; et savez-vous qui m'y a fait renoncer?... Vous, Monsieur : vous m'avez conseillé, avant -hier, d'entrer dans l'église ,... j'ai suivi votre conseil ; il n'y avait que deux ou trois femmes à genoux devant l'autel de Notre-Dame-de-Pitié , . . . je les regardai prier avec

envie, et machinalement je pris un livre de

prières que je trouvai sur une chaise. Je l'ouvris au hasard, et j'y lus ces mots: Tu ne laisseras pas le soleil se couche?^ sur la rancune que tu portes à ton frère... Mon moment était venu; ces mots m'allèrent à l'âme, je tombai à genoux. Le souvenir de mon père, de ma mère, me revint; je sentis des larmes dans mes yeux, et, depuis ce moment, j'ai renoncé au seul bonheur que la mauvaise fortune m'avait laissé , celui de torturer mon frère par le remords. Que Dieu lui pardonne, comme je lui ai pardonné,... je suis pauvre, mais je suis jeune et bien portant, et je gagnerai ma vie. Une place

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m'est offerte dans un bureau, je vais la prendre ;... le Seigneur n'abandonne pas ceux qui espèrent en lui. »

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