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LES VIEUX SOUVENIRS ET LES DEUX PETITS ENFANTS

Les vieux souvenirs historiques , les sièges , les batailles ne manquent point à Honfleur; ce pays n'a point été assez heureux pour que son histoire soit ennuyeuse. Les restes des fortifications qui s'aperçoivent encore, n'ont pu défendre cette ville de la domination anglaise ; elle a pesé sur Honfleur pendant dix ans. Charles VII l'a assiégée et a brisé le joug de l'étranger.

Plus tard, cette ville alors importante, et que l'on avait appelée une des clefs de la Normandie, soutint un autre siège. Sur la plate- forme de l'église de Saint -Léonard, les partisans de Mayenne avaient placé deux pièces de canon qui répondaient avec désavantage à ceux de Henri IV montés sur la côte de Gonneville... Ce roi, qui disait de si jolis mots à ses amis, avait aussi des foudres pour ses ennemis. Quand Henri tendait une main , il s'appuyait de l'autre sur son épée.

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Pendant que M. Charles de Giverville me faisait l'historique du siège, pendant qu'il me montrait, sur l'église de Saint-Léonard , la place d'une batterie, j'éprouvai une sensation pénible : placer des canons sur une église ou contre une église me semble une chose impie; je voudrais que, par une convention générale entre les nations civilisées , par une nouvelle clause du droit des gens, il fût une fois reconnu qu'une église ne peut jamais être transformée en batterie ou en citadelle ; ce n'est pas de la maison d'un Dieu de paix que doivent partir des boulets et des bombes qui vont donner la mort. Si les gueïToyeurs ont le droit d'ouvrir une église et de s'en emparer, que ce soit tout au plus pour y établir les blessés et les mourants : ce sera sans doute encore un triste spectacle de voir le saint lieu converti en un hôpital;... mais au moins il n'y aura pas de contre-sens , car Dieu a dit : Que ceux qui souffrent viennent à moi; si on les lui porte autour de ses tabernacles pour les consoler et les guérir ^ il ne s'en irritera pas.

En allant dîner chez M. de Saint-Georges , à son château de Montplaisir, bâti tout près de la ville, à son entrée sur la route de Caen, je passai devant une maison qui n'a qu'une porte et une fenêtre de façade, et qui élève, sur un déploiernent de vingt pieds tout au plus, trois étages : cette maison, qu'on a sur-

nommée la Maison de V entêté, est tout à fait isolée , et restée là comme un monument d'une légale résistance aux volontés municipales.

Par-dessus les toits , un mauvais petit belvédère a aussi attiré mon attention. La balustrade en fer de cet observatoire portait sept étoiles et une croix ; je demandai l'explication de ces signes, et l'on me répondit que là avait habité un fou , qui montait à sa tourelle toutes les fois que le vent venait à souffler trop fort et que les vagues de la mer moutonnaient de blancheur: alors, par des paroles cabahstiques et par des prières, il passait des jours et des nuits à conjurer les vents et les tempêtes... Le pauvre insensé ! sa fohe lui était peut-être partie du cœur : peut-être avait-il exposé aux dangers des flots quelque être chéri ! alors la moindre brise un peu forte est tempête et fait peur, et quand on a peur on est superstitieux.

J'avais témoigné un grand désir d'aller visiter la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce , et M. de Saint- Georges avait fait mettre ses chevaux à sa voiture pour m'y conduire ; du haut de la côte le soleil couchant serait magnifique à voir... Comme nous passions sur le port pour prendre la rue montante qui conduit à la chapelle si vénérée dans le pays , nous vîmes une sorte d'agitation et de rassemblement sur le quai ; les femmes que nous aperçûmes dans les

groupes nous semblaient surtout fort inquiètes et tourmentées, M. de Saint-Georges fît arrêter; nous descendîmes de voiture et allâmes nous enquérir de ce qui se passait. A peine avions-nous mis pied à terre, que deux ou trois femmes vinrent à M. de Saint-Georges et lui dirent: « Ah! Monsieur, vous qui êtes si bon, vous allez bien compatir au malheur de la veuve Giraud; vous savez bien qu'elle a trois enfants... Eh bien! les deux derniers, les voilà perdus !

— Et comment ce malheur est- il arrivé? demanda notre hôte, qui s'est fait par sa bonté le confident et le consolateur de toutes les misères.

— Je vas vous le raconter, lui répondit la femme d'un matelot...

« Vous savez bien comme la jeunesse est imprudente et comme elle aime à jouer... Tout petits, nos enfants n'ont point peur des vagues, accoutumés qu'ils sont à voir leurs pères et leurs frères aines constamment en mer, allant et venant dans leurs embarcations, soit qu'il fasse beau, soit que la marée soit grosse et mauvaise.

Tantôt les trois enfants Giraud étaient sortis de chez eux , à la marée basse : Guillaume, qui a tout à l'heure quinze ans, avait avec lui ses deux frères, Romain et Léonard, dont le plus âgé n'a pas dix ans; comme il faisait beau soleil, et que dans ce

moment la pèche ne donne pas, il y avait malheureusement sur la jetée bien des jeunes marins désœuvrés qui jouaient aux cartes, sur ces grosses pierres que vous voyez sur le port... Guillaume ne résista point à la tentation, des camarades l'appelèrent, et il alla jouer avec eux;... car, voyez-vous, monsieur le comte, l'amour du jeu, la passion des cartes nous sont venus, et quand nos hommes ne sont pas en mer pour gagner de l'argent, ils sont au cabaret pour en perdre;... cet exemple a porté son fruit; et les petits mousses font comme les vieux matelots. Guillaume Giraud, assis avec ses compagnons, occupé de ses cartes, n'a plus pensé à ses frères, et eux sont montés dans un canot que la marée , en se retirant, avait laissé échoué sur le sable ; . . . mais alors la marée remontait, et bientôt ses Ilots vinrent battre contre les flancs de la petite embarcation dans laquelle jouaient Romain et Léonard, et pour les deux enfants c'était une joie : avant peu ils pourraient naviguer dans le port!... Encore quelques instants, et il y eut assez d'eau pour que la légère barque fût à flot. Romain avait saisi le gouvernail et flictait de manière à seconder le vent, qui les éloignait de terre... Pendant quelque temps ^ ce fut avec plaisir que les deux petits garçons se sentirent balancés sur les vagues;... mais, avant peu, Léonard se mit à crier, et Romain voulut alors regagner la jetée ;...

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pour y diriger le canot, il fît tous ses efforts;... mais le vent soufflait contraire, et, loin de se rapprocher de terre , ils étaient poussés au large ! . . . La frayeur gagna Romain ; lui aussi cria, appela Guillaume de toutes ses forces ; . . . mais Guillaume, jouant aux cartes , ne pensait plus à eux ; puis la brise , qui commençait à fraîchir, emportait leurs voix, et sur le port on n'entendit rien... Il n'y a pas plus d'une demi-heure que la Giraud, ne voyant pas ses enfants revenir à la maison, est arrivée sur le port pour les chercher;... mais elle n'y a trouvé que Guillaume qui continuait tranquillement à faire sa partie...

« Où sont tes frères? lui demanda sa mère...

— Mes frères?. . . Ils doivent être là. . .

— Là ?. . . Je ne les vois pas !

— Ils y étaient tout à l'heure , ma mère ; ils jouaient dans un canot, où ils étaient montés.

— Mais, malheureux, je ne les vois pas,... j'ai beau regarder partout dans le port ! »

Guillaume s'était levé,... était monté sur un bloc de pierre , et de là regardait et appelait ; mais là où , il y a une heure , il avait vu le sable de la grève , à présent il y avait plusieurs pieds d'eau.

« Je ne les vois pas, ma mère. . .

— 0 mon Dieu , mon Dieu ! voilà donc comment tu as gardé tes frères! comment ne les as-tu pas vus?

— Je jouais avec des camarades ! .. .

— Je t'avais chargé de veiller sur eux. . .

— Ma mère, tranquillisez-vous, je vais les trouver. »

Et à peine Guillaume avait-il dit ces mots, qu'il s'était élancé à la recherche de ses frères; bondissant d'une pierre à une autre, il courait, montait et descendait , appelait, faisait des signes ; ses camarades de jeu l'aidaient dans ses recherches ; sa mère priait, pleurait et criait, et tout cela était en vain... Les deux enfants, poussés par le vent, étaient déjà au large, ils n'entendaient rien de ce qui venait de terre , et les cris qu'ils ne cessaient de pousser dans leur barque se perdaient dans la distance et le bruissement des flots.

Attirés par les cris de la pauvre mère, des marins vinrent à elle ; elle leur raconta en pleurant ses inquiétudes, son malheur; son beau-frère chercha partout une petite embarcation pour aller à la recherche des enfants ; mais elles étaient toutes en mer, à présent que la marée était montée... Le désespoir de la mère était au comble , et elle n'était pas seule à se désespérer. Guillaume, en entendant les plaintes, en voyant les larmes de sa mère , en pensant que si ses deux frères étaient perdus, c'était par sa faute, était devenu comme fou, et voulut se jeter à la mer= « Je nage bien, criait-il, j'irai bien jusqu'à

eux. Voyez, ma mère , ils ne sont pas encore loin. » Et, se débattant au milieu des hommes qui le retenaient, il continuait à crier : « J'atteindrai le canot à la nage, laissez-moi! laissez-moi! Je ramènerai mes frères. Et Dieu et ma mère me pardonneront. »

Alors que Guillaume voulait ainsi se jeter à l'eau pour ramener ses frères , on voyait encore, quoique à distance, le canot qui, de moment en moment, à tous les yeux qui le regardaient, diminuait de grosseur. Comme pour rendre l'anxiété de tous plus affreuse , une brume s'éleva de la mer et enveloppa tout dans son brouillard.

Enfin une barque fut trouvée, plusieurs marins y montèrent ; Guillaume , malgré ses instances , n'y avait point été admis, on l'avait conduit auprès de sa mère; et elle, en jetant ses bras autour de son cou , avait dit : « Il faut bien qu'il me reste au moins un enfant!... » Mais lui, après avoir reçu cette caresse de sa mère , se regarda comme pardonné , et , voulant mériter ce pardon, s'échappa d'auprès d'elle, et s'élança dans la mer pour regagner la barque qui venait de partir à la recherche des deux enfants. Les marins, qui d'abord n'avaient pas voulu le prendre avec eux, ne lui refusèrent plus ce qu'il demandait , et le recurent à bord.

Voilà donc la pauvre mère restée seule!... Oh! non, il lui reste Dieu, Notre-Daîne-de-Grâce, l'es-

pérance et ses amis qui l'entourent. Ces amis veulent la reconduire chez elle... « Non, je n'y passerai pas la nuit , dit la femme Giraud , tous les lits vides de mes enfants me feraient trop de mal à voir... Ce sera près de Celle qui console et qui fait espérer, que j'irai passer les heures qui s'écouleront, jusqu'à ce que je revoie mes fils, ou du moins jusqu'à ce que je sache leur sort. »

Sept ou huit femmes ses voisines et ses amies n'ont pas voulu la laisser monter seule à la Chapelle de Grâce; elles vont y passer la nuit en prière avec elle, et moi et bien d'autres allons y monter après le souper de nos hommes; car, le bon Dieu le commande, il faut pleurer avec ceux qui pleurent, et prier avec ceux qui prient. »

LES VEILLÉES A LA CHAPELLE DE NOTRE -DAME -DE -GRACE LE FRÈRE GUILLAUME

Pendant que la femme du matelot nous avait fait le récit qui précède, pendant le temps que nous avions mis à questionner quelques marins inquiets et soucieux qui se promenaient sur le port en regardant la mer qui devenait houleuse, le soleil s'était

couché , et maintenant le soir était trop avancé pour que nous pussions rien voir du haut de la côte ; nous remîmes notre exploration au lendemain , et retournâmes au château , partageant l'inquiétude des habitants d'Honfleur.

Quand nous fûmes au salon de Montplaisir, le curé, qui était venu passer la soirée avec nous, m'apprit l'origine de cette chapelle, devenue fameuse par ses pèlerinages.

C'est à Robert le Libéral qu'est due l'érection de cet oratoire, en grand renom depuis cinq cents ans.

Ce Robert, qu'on a tour à tour surnommé le Libéral, le Magnifique, et que quelques-uns ont appelé Robert le Diable, à cause des dérèglements de sa jeunesse, était grandement généreux.

« Un jour, comme il oyait la messe avec dévotion, il fit offrande et commanda à tous les seigneurs de sa suite de faire de mesme. Un escuyer refusant de marcher au rang que sa place lui donnait, pour n'avoir de quoi olfrir, il commanda à son aumosnier de lui. offrir incontinent cent livres, lesquelles l'escuyer après avoir baisé humblement le reliquaire, jeta dans le bassin. Ce que le duc, qui était très-libéral, remarqua fort bien, et lui en fit bailler cent autres pour employer en ses menus plaisirs. »

Revenons à la chapelle. Celle que Robert le Ma-

gnifique avait fait construire était sans doute plus belle que celle que Ton voit aujourd'hui. Le vieil oratoire fut détruit par un tremblement de terre , qui fit ébouler dans les eaux la partie de la montagne sur laquelle il était bâti.

En 1602, ce ne fut plus un magnifique prince qui fît reconstruire la chapelle, mais un nommé Gonnier, employé au grenier à sel ; à cet humble nom il faut ajouter ceux de M. de Fontenmj et de mademoiselle de Monfpensier, fille du révérend père Ange de Joyeuse, qui s'était fait capucin après la mort de sa femme.

On permit, dit une notice imprimée, à M. de Fontenay de prendre à son choix , dans la forêt de Toucques, huit chênes pour en faire la charpente. A l'aide du secours qu'il obtint de la noblesse du canton et des bourgeois d'Honfleur, il commença à élever les murailles que nous voyons de nos jours. Ces murs ne portèrent d'abord qu'une humble couverture de chaume. Mais un jeune homme de la contrée tomba dangereusement malade ; c'était le fils de M. deVillars. Soins, secours, richesses, médecins habiles et nombreux n'étaient point assez pour rassurer sa famille. M. de Villars voulut avoir mieux que l'aide des hommes : il invoqua Notre- Dame -de -Grâce, et la Vierge-Mère l'ayant exaucé, ayant sauvé son fds, la reconnaissance du père a

fait faire la couverture en ardoises et le clocher qui existent actuellement.

Gomme la chapelle n'avait ni biens ni revenus , qu'elle était isolée au milieu d'une bruyère, abandonnée à quelques mercenaires chargés d'en balayer la poussière de temps en temps, et qu'il n'y avait d'autres desservants que des prêtres qui venaient volontairement et à leur gré célébrer les saints mystères pour satisfaire à leur dévotion particulière ou à la piélé des pèlerins qui les priaient de s'y rendre, M. de Fontenay songea à y attacher quelqu'un qui fût obligé par devoir d'y venir recevoir les vœux des fidèles. En 4625 , les capucins arrivaient à Honfleur pour s'y établir; quelques-uns d'entre eux eurent la desservance de la Chapelle de Grâce; ils la gardèrent jusqu'à notre première révolution. Alors , on le sent bien , les lumières devinrent trop éclatantes pour que l'on ne vît pas tout de suite le ridicule qu'il y aurait à garder plus longtemps sur le sol de France des capucins et une chapelle où les misères, les souffrances et les douleurs venaient prier et demander guérison , soulagement et consolation. Les pauvres religieux furent donc exilés , et la pauvre chapelle condamnée à être vendue comme bien du clergé. Les habitants d'Honfleur se portèrent alors acquéreurs, et cet oratoire est aujourd'hui leur propriété. Louange et honneur à la population qui ra-

chète ainsi de ses deniers l'endroit oîi ses pères ont été consolés !

Il y avait près de Quillebœuf un cultivateur père de trois garçons; les deux derniers étaient jumeaux, et jamais deux frères nés de la même mère et le même jour ne se ressemblèrent davantage, et ne s'aimèrent plus tendrement. Quand Page vint, tous deux se firent matelots sur le même vaisseau. Dès leur enfance ils avaient joué avec les vagues^ et lorsqu'ils furent hommes , il leur fallut les plaines de l'Océan et de longs voyages. Pendant plus de vingt années, ils naviguèrent ensemble... Mais, chose étrange!... s'ils étaient heureux en mer, quand ils revenaient des terres lointaines, ils apprenaient toujours, en débarquant, que quelques-uns des leurs étaient morts pendant leur voyage. La première fois qu'ils allèrent au Brésil, la fortune leur sourit, l'expédition fut bonne , mais les différents objets qu'ils rapportaient à leur vieux père, ils ne purent les lui offrir; car Dieu l'avait appelé à lui pendant leur absence , et au retour ils lurent son nom écrit sur une croix dans le cimetière de Quillebœuf.

Une autre fois, ils revenaient de Saint-Domingue, un des deux frères était assis sur le pont , et regardait ces feux brillants , mais tristes , qui sortent des vagues quand elles se brisent ; puis il s'écria tout à coup : « 0 mon Dieu , mon Dieu ! voilà que j'en-

tends la cloche de chez nous : c'est un glas qu'elle sonne, c'est celui de notre frère aîné. » Et c'avait été comme il l'avait dit dans son pressentiment. Le jour avait été noté, et quand les deux marins revinrent chez eux, quand ils allèrent à l'église, ils virent près de la croix noire qui portait le nom de leur père une autre croix, celle de leur frère aîné.

« Quand vous vous en allez , leur dit une fois leur mère, vous le voyez bien, mes enfants, je suis doublement à plaindre, j'ai à craindre pour vous et pour eux. Jusqu'à ce jour, vous êtes revenus, vous ; mais votre père, votre frère, ne reviendront plus!...

— C'est vrai, répondirent-ils, nous ne sommes pas heureux; rassurez-vous, bonne mère, nous ne vous cjuitterons plus!... » Et ils restaient quelque temps ; mais le besoin des voyages les reprenait bientôt, et c'étaient alors de nouveaux adieux qui coûtaient de nouvelles larmes à la bonne vieille veuve.

Une fois , elle leur dit : « Vous recommencez vos absences , malgré vos promesses ; eh bien ! mes amis, adieu; à ce voyage-ci, ce sera mon tour!... » Hélas! elle ne s'était pas trompée. Au bout de huit mois, ils revinrent, et il y avait déjà de hautes herbes sur une troisième tombe, tout à côté de celles de leur père et de leur frère.

Alors, dans la maison qui les avait vus naître et où ils s'étaient souvent réunis tous ensemble , ils se virent seuls; et un soir ils se dirent : « Remettonsnous en mer , c'est trop triste de voir vide la place de notre vieille mère, de ne plus entendre la voix du chef de famille, et de trouver tant de silence autour de nous. ))

Il fut donc décidé que les deux frères repartiraient bientôt pour de nouveaux voyages de longcours. Mais ce projet ne fut arrêté que par ceux auxquels il convenait ; la Providence avait d'autres vues , et ne donna pas son assentiment à la résolution des deux infatigables marins... Un d'eux, au moment du départ, tomba et se cassa la jambe.

« Il faudra que tu partes seul, dit l'invalide à Guillaume.

— Non , je resterai avec toi.

— Et qui ira toucher ce qui nous est dû à la Martinique?

— Moi, plus tard; mais avant de partir, je veux te voir debout.

— Eh bien! soit; je vais me guérir bien vite; quand je serai mieux, tu partiras, tu iras recevoir le montant de notre créance , et puis ce sera la dernière affaire ; après cela le repos. »

Encore un projet qui ne fut pas réabsé comme il avait été conçu; une longue maladie survint à

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celui qui s'était cassé la jambe , et Guillaume fut forcé de s'embarquer avant de l'avoir revu debout. Oh! quand il remonta à bord du bâtiment qu'il aimait comme on aime son village, son cœur se serra de crainte , et il se dit : « A chaque retour au pays, j'ai trouvé quelqu'un de moins ;... cette fois, si mon frère allait aussi partir sans m'attendre!... oh ! je n'aurais plus qu'à mourir ! car lui , c'est la moitié de ma vie. »

Hélas! Dieu lui retira cette moitié de son existence: Guillaume était encore à la Martinique , quand il apprit que son frère avait succombé , et que lui aussi était couché près de l'église de Quillebœuf , au rendez-vous de famille.

Alors il ne garda d'argent que ce qu'il lui fallait pour revenir en France : il fonda à l'hôpital deux lits pour les matelots malades ;. .. et , au retour au pays, il se trouva si isolé , qu'il voulut se faire une autre famille , et il entra au couvent des capucins de Ronfleur, où il prit l'habit religieux.

Le supérieur j qui savait que le frère Guillaume avait été marin , le plaça à la Chapelle de Gf^dce, pour que, du haut de la côte, il pût voir encore la mer; et quand ses devoirs le lui permettaient, quand il n'avait plus d'ouvrage dans la maison , quand il avait nettoyé la chapelle ou bêché le petit jardin, c'était un délassement pour le vieux

matelot d'aller s'asseoir au bout du Planêtre (c'est ainsi que les habitants appellent le plateau nivelé de la montagne), et, de là, regarder l'immensité des flots. Alors , dans son esprit , les pensées de marin et les pensées de solitaire se confondaient ensemble; cette mer, tantôt calme et brillante, tantôt sombre et agitée, lui rappelait ses lointains voyages avec ce frère qu'il avait tant aimé! et puis quand il venait à se retourner, à voir sa retraite religieuse, sa petite cellule, il se répétait : « Enfin me voici au port, et je reverrai ceux qui sont partis avant moi. »

Le curé de Honfleur, qui nous racontait cette histoire à notre veillée au château , nous dit la tenir d'un vieillard c[ui avait souvent vu le frère Guillaume assis sous les grands arbres et contemplant de là la grande plaine des flots. Son front chauve et bruni par les feux du tropique avait une douce sérénité; sa belle barbe blanche tombait à flots d'argent sur sa robe de bure; il aurait fallu un œil bien exercé pour reconnaître , dans ce paisible solitaire , un rude fils de l'Océan.

Les petits enfants aimaient beaucoup le frère Guillaume , et bien souvent venaient s'asseoir sur le gazon autour de lui; ils lui demandaient des histoires de naufrages et de voyages lointains , que le vieux marin aimait à raconter, mêlant toujours

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Dieu et Notre-Dame-de-Grâce à tous ses merveilleux récits. Personne mieux que lui n'expliquait les nombreux ex-voto qui décorent l'intérieur de la chapelle.

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