‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 35 sur 44 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

C'était cette chapelle que nous devions aller visiter le lendemain matin, c'était là que la femme Giraud , que la mère des deux petits garçons emportés par la marée , passait avec ses amis la nuit en prière. Vous vous souvenez que la mère désolée n'avait pas voulu rentrer chez elle, tant elle avait peur de la solitude qui l'y attendait.

Sans doute que là où elle est montée pour prier, son âme est tourmentée d'angoisses; mais ses angoisses, ses tourments eussent été doublés si la pauvre femme fût restée dans sa maison déserte; car, voyez-vous , la tempête fut effroyable pendant toute la nuit : vers les neuf heures du soir une forte bourrasque s'était levée sur la mer... Les vents déchaînés rugissaient sur la montagne , et faisaient gémir les grands arbres qui entourent la chapelle.

La veuve du marin entendait tous ces grands bruits de la tourmente, mais elle avait devant les yeux je ne sais combien de tableaux où l'on voyait la sainte Vierge, Notre-Dame-de-Gràce, V Etoile des mers, apparaissant toute rayonnante de lumière, au milieu des nuages noirs, et apaisant par un sourire et par un geste de son divin enfant toutes les fureurs de la tempête.

En face de tous ces ex-voto, elle disait : « Il y a eu bien des miracles faits pour d'autres , ... il y en aura peut-être un de plus, fait pour moi... pour mes pauvres petits enfants!... Oh! j'en suis sûre, emportés par les flots , ils auront invoqué Notre- Dame-de-Gràee. Dès qu'ils ont pu parler, je leur ai enseigné à la prier, et jamais ils ne passaient devant une de ses images sans découvrir leurs jolis fronts, les chers petits ! . . . »

Puis ces pensées d'espoir étaient subitement tra versées par de vives et poignantes inquiétudes... La mer eût été calme, la tempête n'eût pas soufflé, que déjà ses fils étaient dans un afPreux danger;... deux enfants de neuf et de dix ans livrés seuls, dans une frêle barque, à l'immensité des vagues! Mais à présent que l'ouragan rugit, que le ciel lance la foudre, que la mer soulève tous ses flots, que va devenir cet esquif sans pilote?. . . Oh ! il sera englouti et disparaîtra dans l'abîme avec lés enfants qu'il

porte ; il disparaîtra comme la feuille que le vent a détachée de l'arbre, et qui est tombée sur les ondes du torrent;... un instant on l'a vue surnager sur les eaux , mais bientôt elle a été engloutie ; . . . il en sera de même du canot.

Ainsi ballottée entre l'espérance et la crainte , pleurant et priant, la pauvre mère a passé toute la

nuit; plusieurs des femmes qui avaient voulu

l'accompagner avaient fini par s'endormir sur les dalles de la chapelle; elle ne les a point réveillées, mais souvent elle s'est levée de sa place, car elle n'a pas voulu qu'un seul instant l'image de Notre-Damede-Grâce restât sans un cierge brûlant devant elle. D'heure en heure elle en a mis un nouveau;... souvent aussi elle est allée au bout de l'oratoire, elle en a entr'ouvert la porte, elle s'est arrêtée C|uelques instants sous le porche pour regarder le ciel, pour voir si la tempête ne s'apaisait pas,... pour écouter si la mer était toujours aussi furieuse... Oh ! quelle nuit d'anxiété et de prière , et qu'elle eut été plus pénible encore sans les divines espérances de la piété !

Enfin le jour parut,... le vent s'apaisait comme un homme épuisé de fatigue, le bruit de la mer était moins fort, le ciel était gris avec des nuages tout déchirés et pendants bas sur les flots; ce n'était plus Torage , mais c'était loin d'être un beau jour, il

était encore tendu de deuil comme un lendemain de mort.

11 était six heures, quelques pâles rayons de soleil voulurent percer les vapeurs humides de l'orient et furent voilées par elles... Cependant leur lueur tombant d'aplomb sur les flots les montra encore tout moiitonnés de la tourmente de la nuit... La mer est comme nous, quand l'orage l'a agitée, il lui faut du temps pour se remettre et redevenir sereine.

La messe qui allait se dire était pour les deux petits Giraud, le curé nous l'avait dit la veille au soir, et tous les habitants de Montplaisir et de Gonneville y venaient. En entrant dans la chapelle, je reconnus tout de suite la mère de douleur, cependant je ne voyais point son visage;... mais j'avais remarqué une femme si pieusement prosternée,... priant avec tant de ferveur aux pieds de la statue, qu'au premier regard j'avais dit : C'est celle-là.

Le sacristain sonnait la première messe,... au bruit de la cloche un autre bruit se mêle , nous écoutons ; mais il y en a une qui écoute mieux que nous tous,... c'est la femme Giraud... Ce bruit, nous le distinguons maintenant, ce sont les voix dune foule qui monte la côte, et qui approche de la chapelle... La mère des enfants perdus n'est plus aux pieds de

la sainte image ; comme un trait elle a traversé la chapelle ; . . . elle en a ouvert la porte , elle est sous le porche ; . . . et là , haletante, oppressée , heureuse , tremblante, elle écoute encore... Oh! si ses fils avaient péri, la foule qui arrive ne serait pas si bruyante ;... si c'était un convoi, si leurs petiis corps avaient été trouvés sur les vagues ou jetés sur le rivage par les flots, ce serait en silence que la multitude monterait à la chapelle.

Voilà donc l'espérance, presque le bonheur qui reviennent à son âme;... tous, nous sommes sortis de l'oratoire et nous nous pressons sur le pkmêlre à regarder, à attendre. . .

Un jeune homme a devancé la foule, c'est Guillaume;... rouge, essoufflé, n'en pouvant plus, il s'écrie du plus loin qu'il aperçoit sa mère :

(< Les petits sont revenus!

— Où sont-ils?...

— Us montent la côte,... on vous les apporte, ô ma mère!

— Oh ! que Dieu te bénisse pour celte nouvelle, . . . viens. »

Et elle prend Guillaume par la main, et comme une folle , ou plutôt comme une mère qui va audevant d'enfants qu'elle croyait perdus, elle se met à courir en descendant.

Au bout d'un quart d'heure, nous la vîmes ren-

trer dans la chapelle. . . Plus de deux cents personnes, hommes, femmes^ matelots, bourgeois d'Honfleur, l'accompagnent... Elle tient ses deux petits garçons par la main ; son fils aîné Guillaume est aussi à côté d'elle. Reine qui a retrouvé sa couronne, roi qui rentre dans son palais après un long exil ., ont moins de joie, moins de bonheur dans les yeux et dans le cœur que cette mère qui a retrouvé ses enfants... Les pauvres petits! on voit à leurs traits qu'ils ont beaucoup souffert et pleuré ; ils sont jolis encore , mais comme deux roses après une nuit de pluie et de vent. . . Sans être arrêtée par la foule qui commence à remplir l'humble chapelle , sans voir ceux qui la regardent, elle hâte le pas vers le sanctuaire où elle conduit ses fils ; arrivée là , elle s'agenouille avec eux aux pieds de la statue, et s'écrie : Sainte Vierge de Grâce, vous les avez sauvés; je vous les consacre, quils vous honorent sans cesse; et vous, veillez sur eux toujours !

11 y a des émotions qu'il ne faut point essayer de redire : celles qu'éprouvèrent tous les témoins de cette scène sont de ce nombre. Après la messe d'action de grâces , que dit le chapelain , nous apprîmes de la foule comment les deux petits (c'était ainsi que tous les appelaient) avaient été sauvés; le bateau passager qui vient chaque matin du Havre à Hontleur les avait ramenés. Par un bonheur inouï; la

veille, au moment où le jour finissait, le vent qui les chassait en pleine mer vint tout à coup à changer, et , dans le plus fort de la tempête , les poussa dans les jetées du Havre. L'aîné, déjà un peu marin, avait eu le bon sens de baisser la voile, qu'ils avaient hissée au départ, et qui, mal gouvernée, les aurait fait chavirer. Le plus petit pleurait en appelant sa mère, et tous les deux, bien souvent, au plus fort de la tourmente , avaient joint leurs petites mains, avaient prié le bon Dieu et NoU^e-Dame- de- Grâce,

Vers les onze heures de la nuit, plusieurs marins étaient allés sur les jetées pour s'assurer si la teaipête n'avait rompu aucun câble, n'avait causé aucune avarie à leurs bâtiments , que les flots courroucés ballottaient dans le port... Ce fut alors que, par quelque chose qui est mieux que le hasard, que, par quelque chose de miraculeux, des matelots aperçurent , près de la tour de François P% un canot qui n'était point amarré, et qui s'en allait chassant d'une embarcation à une autre; alors, pour l'empêcher de se briser ou d'être poussé au large , ils s'en approchèrent... Mais, ô surprise! ils y virent les deux enfants blottis dans le fond de la petite barque, se tenant embrassés, inondés et transis; ils étaient presque morts de peur et de froid ; bien vite les marins qui venaient de les trouver les avaient en-

levés du canot et portés à une maison voisine ; car, voyez-vous, ces hommes de mer, si durs, si rudes à eux-mêmes, ont sous leur veste goudronnée un cœur plein de compassion pour les êtres faibles et souffrants.

Près d'un bon feu , après avoir bu du vin chaud, les deux petits garçons reprirent de l'assurance et se mirent à raconter à ceux qui les comblaient de soins comment, du port de Honfleur, ils avaient été emportés par la marée montante , comment la peur les avait saisis quand ils avaient vu que le flot et le vent les poussaient au large ; puis ils redirent leurs frayeurs dans la tourmente, et combien ils avaient invoqué Notre-Dame-de-Grâce et combien de fois ils avaient appelé leur mère et Guillaume.

Le lendemain, les matelots qui avaient trouvé les petits se cotisèrent pour leur acheter des harcles neuves; il faut, dirent-ils, les rendre beaux et bien ficelés à leur pauvre mère; et, quand le jour sera venu, nous demanderons aux patrons d'aller faire la conduite à ces petits Moïses qui n'ont point péri dans les eaux.

Comme ils l'avaient projeté, ces braves gens le firent, et le lendemain, bien habillés, bien propres et bien braves, avec de beaux rubans blancs et bleus de ciel flottant à leurs chapeaux neufs, Romain et Léonard Giraud, escortés d'une douzaine de mate-

lots du Havre, montèrent à bord du bateau passager qui partait pour Honfleur. Jeunes princes qui voyagent ne sont pas plus regardés, plus entourés que les deux enfants de la veuve ; tout le monde veut leur parler, leur faire raconter leur aventure ; on les embrasse, on les caresse, on pense à ce qu'ils ont souffert, on pense à la joie de leur mère, et Ton en veut au bateau de ne pas aller plus vite.

La veille, vous vous souvenez que Guillaume s'était jeté à la nage , pour rattraper le canot des deux marins de Honfleur qui étaient partis à la recherche de ses frères. Mais bientôt la mer devenant trop mauvaise et la nuit étant descendue, ils avaient été contraints à rentrer dans le port. Le cœur brisé, Guillaume était allé chez sa mère , et avait été bien aise quand on lui dit qu elle était montée à Notre-Dame- Grâce et qu'il fallait attendre au lendemain pour l'aller trouver... Oh! quand on est porteur d'une mauvaise nouvelle , il ne faut pas se hâter, on peut attendre au lendemain; il ne faut courir vite que pour les bons messages.

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