LE PAYS DE CAUX ET SAINTE-RADEGONDE
Du Havre, je n'avais traversé la Seine que pour aller voir sur son autre rive MM. de Giverville et de Saint -Georges. Après ces deux visites et le pèlerinage à la chapelle de Grâce , après avoir vu la veuve Giraud dans sa petite maison de Honfleur, entourée de ses trois enfants, je suis revenu à la ville de François P% pour me rendre de là dans le pays de Caux , un des points les plus curieux à étudier de la Normandie.
Entre la ville industrielle et commerçante, et la ferme où j'allais passer quelques bons et tranquilles jours, je fis un temps d'arrêt, avec mon guide et mon ami, M. le Boullenger, à Montivilliers. Il y avait là jadis une riche et royale abbaye, j'espérais en retrouver quelques beaux débris, mais je fus trompé dans mon attente. Aujourd'hui l'éghse conventuelle est réunie à l'église paroissiale ; cet ensemble est imposant. Je remarquai l'emplacement de l'ancien chœur des religieuses. Là de grandes dames, des princesses avaient loué le Seigneur; à cette tribune, d'une ravissante architecture, quelque abbesse du sang royal aura prié...
Dans les bâtiments de Tabbaye, l'industrie a remplacé la prière et la méditation ; elle y est venue établir une raffinerie de sucre.
Une demi-heure après être sortis de Montivilliers, nous nous trouvâmes dans une de ces immenses plaines du pays cauchois, où la verdure et la richesse s'étendent comme une mer. Au désert, c'est du milieu des sables jaunes et arides que s'élèvent les oasis;... ici c'est du sein même de l'abondance que montent çà et là, au-dessus des blés, de grands bouquets d'arbres.
Parfois on dirait un immense parc anglais; ces moissons verdoyantes, vues à distance, semblent les pelouses ; les fermes avec leurs ombrages sont comme des massifs et se repoussent les uns les autres ; pour allonger la perspective au milieu de tout cet espace vert , les chemins se dessinent en sinuant et sont les allées de ce magnifique jardin.
Dans une plaine si unie, où pas la plus petite colline ne s'élève, on croirait qu'il est difficile de s'égarer; car, là, l'œil devrait apercevoir tout de suite la demeure que l'on cherche. Eh bien , il n'en est point ainsi, et le voyageur perd souvent sa route à travers tant de choses qui se ressemblent.
Ici toutes les fermes ont le même aspect et le même entourage : leurs cours, toutes plantées de pommiers, toutes ceintes de hauts fossés, sont comme autant
de petits camps retranchés. La crête de chacun de ces fossés cauchois est assez large pour que l'on s'y promène. Plantée à droite et à gauche, c'est le boulevard qui entoure la place.
Je ne sais plus quel souverain étranger, je crois que c'est l'empereur Joseph II , prétendait que, grâce à ses fermes , le pays de Caux devenait comme une position militaire.
Pour un Breton qui se souvient de son pays , et qui parcourt cette riche et opulente plaine cauchoise, c'est une admiration, un étonne ment continuel : habitué aux modestes métairies de nos campagnes , à la vue de ces jolies barrières peintes en gris ou en blanc , entre deux piliers de briques rosées , il croit d'abord que c'est l'entrée de quelque noble manoir, il se penche à la portière de la voiture ou se grandit sur ses étriers pour mieux voir ce qu'il présume être un château , et il reste tout surpris quand il n'aperçoit, sous les grands arbres qu'il a vus de si loin, qu'une maison basse bâtie en bois, en briques ou en petites pierres recouvertes de plâtre ; sur le fond clair de ces masures , tranchent en gris foncé ou en olive les traverses , les montants et les chevrons de charpente. Les volets bien verts et les vitres bien luisantes donnent tout de suite un air de propreté et de confortabilité rustique à la maison du fermier... Oh! il y a loin de là à la cahute enfumée
du paysan de nos bruyères. Mais, malgré toute la différence, le paysan breton mourrait de langueur dans cette habitation , parce qu'elle ne serait pas bâtie dans son pays; à ce Breton, c'est l'air de la Bretagne qu'il faut. Cet air, tout âpre et rude qu'il est, cest sa santé; sous un climat plus doux, sous des ombrages plus frais, dans des champs plus fertiles , il dépérit et s'écrie avec un des plus nobles fils de la Bretagne :
0 mon pays, sois mes amours, Toujours!
Dans ces plaines si admirablement cultivées du pays de Caux, point d'accidents de terrain; à l'horizon point de dentelures, mais de longues hgnes droites et sans courbures ; seulement de distance en distance des clochers... Au milieu de tant d'abondance , les laboureurs ne pouvaient oublier le Dieu qui jaunit et mûrit les moissons.
Après quelques hésitations, après des détours inutiles, M. le BouUenger et moi atteignîmes enfin le gîte après lequel nous soupirions. Comme la demeure du sage, la maison de M. Boucherot, chez lequel nous nous rendions , est à l'écart , bien abritée , bien cachée au fond d'une de ces cours que j'ai essayé de décrire; à l'extérieur tout est simple, à l'intérieur tout est confortable et de bon goût. Dans les cours,
des instruments aratoires , des charrues de vieux et de nouveaux modèles , et dans les chambres , les meilleurs livres et les plus jolis dessins; au dehors toute l'animation du travail , au dedans les plus douces et les meilleures causeries.
De cette bonne et tranquille retraite , j'ai fait plusieurs excursions pleines d'intérêt à Saint-Jouin , à Berneval , à Étretat, à Gonneville.
Dans ce dernier bourg, je remarquai une église catholique tout nouvellement bâtie; elle est due à un protestant. Je m'en étonnai, maison m'expliqua la chose. Celte église peut décider Pétablissenient d'un marché, peut faire vendre bien mieux les denrées; aujourd'hui pareils avantages sont pris en considération , et quand tout cela me fut dit , mon étonnement cessa.