‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 37 sur 44 · ETRETAT ET LE DÉPART DU CURÉ · texte numérisé non relu

ETRETAT ET LE DÉPART DU CURÉ

Parmi tous les lieux que j'ai vus dans mes ditTérentes pérégrinations, il y en a peu qui m'aient autant frappé que le petit village d'Étretat. Après toute cette riche mais plate uniformité de la plaine cauchoise , le contraste qu'offre Étretat m'a ravi : là il y avait

quelque chose de rude et de sauvage qui me délassait de la mollesse de l'abondance. Dans les champs si bien peignés de la plaine , la main de l'homme avait montré ce qu'elle sait faire; à Étretat, les rochers que les vagues ont percés , pour y faire comme un arc de triomphe , redisaient la puissance du Créateur. Une demi-lieue avant d'arriver au village que battent les flots, on s'aperçoit que le paysage va changer; entre les touffes d'arbres qui avoisinent les fermes , on a vu luire sous les rayons du soleil comme de grandes plaques d'argent ; c'est la mer. Le terrain commence à perdre de son niveau et à s'incliner; puis bientôt la pente devient plus roide; les arbres des champs , les éternels pommiers normands, ne sont plus aussi droits; le vent qui vient de la mer les a tous courbés; s'ils avaient poussé loin du vaste Océan , ils seraient droits et tout chargés de fleurs ; mais on les a placés tout proche de la puissance , et son souffle leur a fait perdre de leur beauté.

Le chemin rocailleux qui descend à Étretat a , à sa droite , une coulée de prairies abritées par deux coteaux assez rapprochés ; au milieu de ces prés coulait autrefois une petite rivière qui s'en allait, en serpentant, se jeter dans la mer; il y a deux cents ans qu'elle s'est ennuyée de couler au soleil , et que, se donnant les airs de quelques grands fleuves , elle

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a soudainement disparu après s'être creusé un lit souterrain ; on ne voit plus ses eaux, mais son cours la trahit, on sait par où elle passe; quand les ardeurs de Télé ont jauni toute l'herbe, on aperçoit dans la prairie comme un long ruban bien vert, c'est sous cette herbe fraîche et qui repose les yeux que coule la capricieuse rivière;... puis, à quelques pas des vagues, on la revoit bouillonner et sortir d'entre les galets pour aller se perdre dans la mer.

Quelques pauvres cabanes de pécheurs composent le hameau ; elles se trouvent menacées d'un côté par les flots de l'Océan, et de l'autre par des torrents d'eau que les pentes des terres déversent contre elles en hiver; et, comme si ces dangers n'étaient point encore assez, la rivière, en se creusant un passage souterrain, a miné leurs fondations.

Étretat n'a pas toujours été aussi pauvre; son église atteste qu'il a eu jadis son importance et une population bien autre que celle d'aujourd'hui. J'y ai vu un jeune prêtre, qui était placé, comme une harmonie de plus, dans cette paroisse isolée. Car, après Dieu, ce que ce curé aimait le plus, c'était son pays , sa verte Normandie , avec tous ses vieux souvenirs; dans cette sauvage solitude, quand il ne prie pas, quand il n'instruit pas, quand il ne console pas , quand il ne secourt pas les pauvres , il étudie les antiquités du pays de RoUon et de Guillaume le

Conquérant. Et n'allez pas croire que la sérieuse étude des temps passés dessèche son esprit et dépoétise son cœur; non , il aime la rudesse des lieux qui l'entourent, il aime le ?jruit des vagues battant contre les rochers, il aime les histoires que lui disent ses paroissiens revenant de la pêche , et souvent la nuit, sous le firmament étoile qui raconte la gloire du Très-Haut et devant les flots soulevés de la mer qui redisent sa puissance, il prie et élève son âme.

Avec un charme que j'affaiblirais en le transcrivant , ce jeune prêtre selon le cœur de Dieu et des hommes de bonne volonté me fit le récit du départ de son prédécesseur... « Ah! me disait-il, celui-là, c'était le père des pauvres, le consolateur de la contrée ! Il aurait dû rester ici toujours. Mais ses chefs apprirent que l'air trop vif de la mer ruinait sa santé , et que , s'il demeurait encore deux ans si voisin des flots, il s'éteindrait comme un cierge de l'autel trop exposé au vent. Alors ils lui ordonnèrent de quitter Étretat , sa paroisse chérie , et de venir prendre la direction d'une cure plus voisine de Rouen. »

Le prêtre qui atout quitté, père, mère, frères, sœurs et le toit natal pour s'attacher au Dieu qui dit : Enseignez en mon nom; le prêtre, auquel les affections d'époux, de père, sont interdites, porte

cependant au dedans de lui , comme nous faisons tous , un cœur fait pour aimer. Alors ce besoin de s'attacher à quelque chose retombe sur le lieu qu'il habite, sur les occupations qu'il y trouve. Le bon prêtre aime sa paroisse comme une mère , comme une épouse , comme une autre famille ; là il a consolé tant de douleurs, allégé tant de souffrances, secouru tant de misères, béni tant d'unions, élevé tant d'enfants, administré tant de vieillards, jeté l'eau bénite sur tant de tombes , que son âme s'est mêlée, identifiée, fondue, pour ainsi dire, dans toutes les émotions de ceux qu'il appelait ses enfants et ses frères;... aussi, quand il lui faut, par obéissance à ses chefs , se séparer de son troupeau , il y a déchirement , et si le pasteur osait , il dirait à son évêque : Ou ferais-je autant de bien qu'ici? Mais, non , il faut être soumis pour enseigner la soumission, et le curé, sans murmurer, charge son petit bagage, ses livres, le crucifix que lui adonné sa mère, et se met en route.

Le curé d'Étretat avait reçu Tordre de l'archevêque; le jour de son départ était fixé, il monta en chaire, et dans le prône du dimanche fit ses adieux à ses paroissiens. La voix du prêtre tremblait d'émotion , et chaque fois qu'il venait à prononcer les mots de frères et cV enfants, il sentait des larmes lui venir aux yeux. Ces enfants, ces frères, c'était le

lendemain qu'il allait les quitter. Si celui qui allait partir était ému, ceux qui recevaient ses adieux l'étaient aussi. Dans toute l'assistance, pas un cœur froid, pas un œil sec; jeunes et vieux, petits et grands, riches et pauvres, tous auraient voulu retenir leur bon curé.

Après la grand'messe, il y avait foule au presbytère, et là les anciens, les hommes influents de la paroisse , apprirent , de la vieille gouvernante , l'heure à laquelle M. le curé devait partir. C'est bon, dirent-ils, nous lui ferons la conduite.

Quand ils furent tous éloignés, la fidèle Marthe apprit à son maître c{ue le lendemain toute la paroisse serait debout pour le conduire jusqu'aux limites de la commune.

« Pour leur éviter cette peine, pour ne pas les déranger de leurs travaux, dans ce moment de pèche, je partirai à quatre heures du matin au lieu de partir à six; et quand ils viendront, vous leur direz, Marthe, que, pour éviter le déchirement de nouveaux adieux, je suis parti avant le jour, et que ma dernière messe a été dite pour eux. »

Je ne sais si Marthe a été indiscrète , si elle a redit à quelqu'un les projets du curé; mais le lundi, dès la petite pointe du jour, le presbytère était entouré d'une multitude d'hommes et de femmes. En voyant tout ce monde, le prêtre eût été contrarié, s'il n'avait

été touché de cet empressement... En passant au milieu de cette foule, il leur montra Féglise, et leur dit: « C'est là qu'il faut que j^aille chercher de la force et delà résignation. »

L'église fut bientôt pleine : plus d'une fois pendant la messe , le curé , en se retournant du côté des fidèles et en leur donnant la paix du Seigneur, sentit ses genoux trembler. Le moment de la séparation était venu; les infirmes, les malades, les aveugles, les estropiés, ceux qui ne pouvaient marcher, étaient rassemblés sous le porche , et plusieurs s'écrièrent : « Vous nous abandonnez; qu'allons-nous devenir?

— Mes enfants, je pars, mais Dieu reste avec vous , et le pasteur qui va venir vous aimera comme je vous ai aimés. >)

Pour sortir d'Étretat, pour gagner la plaine de Saint- Jouin , la côte est roide et dure ; cependant les vieillards, les femmes, les enfants accompagnaient tous le curé, qui marchait en tête de ce touchant cortège. Les anciens delà paroisse, les marguilliers étaient les plus rapprochés de lui. Sur le haut de la côte s'élève une croix de pierre portée sur quelques marches de granit; là le curé monta, et, se retournant du côté de la multitude qui l'avait suivi, il demanda à haute voix :

a Mes amis, mes enfants, me regardez -vous toujours comme votre père ?

— Oui, oui! répondirent des centaines de voix.

— Eh bien ! on doit obéir à son père ; m'obéirezvous ?

— Oui, oui! crièrent les mêmes voix.

— Alors, séparons- nous ici; obéissants à mon dernier ordre , redescendez au village , et maintenant que je suis arrivé à la plaine, laissez -moi cheminer seul. Me séparer tout à fait de vous tous m'est un pénible sacrifice; je le fais au pied de la croix... Mes enfants, cette croix nous donne à tous rendez -vous dans une célestre patrie ou il n'y aura plus de départs !. . . . adieu ! adieu ! .. . .

— Bénissons- nous! » cria la foule.

Des marches du calvaire , les yeux pleins de larmes , les mains levées et étendues , le prêtre bénit ainsi la foule agenouillée dans le chemin :

« Que le Dieu qui mûrit les moissons bénisse vos récoltes !

« Que le Dieu qui commande aux flots les arrête au seuil de vos demeures !

« Que le Dieu qui rendit, par un miracle, la pèche de ses apôtres abondante , emplisse vos filets !

« Que le Dieu qui donne la pâture aux petits des oiseaux donne toujours, par les mains de la charité , du pain à vos pauvres !

(( Que le Dieu qui aime les saintes amitiés rende celle qui existe entre vous et moi durable et forte ,

malgré notre séparation.... Mes enfants , priez pour moi, comme je prierai pour vous. »

C'était avec ces paroles que le ministre de Dieu bénissait ceux dont il s'éloignait , et, pendant cette bénédiction , les malades et les infirmes qui étaient restés sous le porche de l'église sonnaient les cloches, comme pour répondre à sa voix.

Souvent, quand on raconte, on sent rinsuITisance des mots ; on voudrait être peintre , avoir une toile, des couleurs , des pinceaux , et pouvoir faire un tableau vrai de ce que l'on ne dit pas comme on voudrait le dire.

' Figurez-vous, debout sur les marches du calvaire rustique, au-^pied de la croix, le jeune prêtre, les bras levés, les mains étendues, bénissant la foule des pêcheurs; des paysans agenouillés sur le chemin avec leurs femmes et leurs filles. Les petits enfants sont venus se grouper tout à côté du curé, leur meilleur ami , cjui répétait sans cesse comme son divin maître : « Laissez , laissez les petits venir jusqu'à moi. »

Puis au bas de la côte , sur le rivage , entre les galets et les prairies, le petit village d'Étretat avec sa vieille église et son cimetière tout hérissé de croix mortuaires; au delà la vaste, la majestueuse mer !

N'y a-t-il pas là de quoi inspirer un peintre?

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