‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 38 sur 44 · LE ROYAUME D'YVETOT · texte numérisé non relu

LE ROYAUME D'YVETOT

J'avais toute ma vie entendu parler du roi d'Yvetot. Je voulus visiter son royaume, et j'arrivai dans la capitale de ses États un samedi soir. Comme tant d'autres royautés, celle-là a disparu, et j'ai vainement cherché les débris de sa puissance. En revanche, j'ai beaucoup entendu parler de la paix et de la prospérité qu'elle avait jadis assurées à la population soumise à son sceptre. Eh ! mon Dieu ! pour le bonheur il ne faut pas beaucoup de place ; monarque qui règne sur un trop vaste empire , ne peut pas voir toutes les injustices, ne peut pas entendre toutes les plaintes, ne peut pas secourir toutes les misères. Le roi d'Yvetot, qui, entre son repas du matin et celui du soir, était à même de parcourir, sans fatigue , ses États, n'était point exposé à ne pas savoir, à ne pas connaître ; et ce n'était pas dans son royaume que l'on disait: Si le roi le savait!

Que la royauté d'Yvetot ait donné du bonheur à ceux qui lui étaient soumis , je suis loin de le contester, mais je regrette qu'elle n'ait pas laissé souvenir d'elle par quelques monuments. La petite ca-

pitale de ce petit État n'en a pas un à montrer. Son aspect est riant et propre , son industrie active , et l'esprit de ses habitants , calme , sage et calculateur.

Le dimanche, lendemain de mon arrivée, j'allai à la grand'messe ; l'éghse est belle et richement ornée; le service divin s'y fait avec pompe; et j'y ai vu à l'autel le fils de l'hôte qui nous faisait noblement les honneurs d'Ivetot, M"*® Lefebvre.

Le sang du pays est remarquablement beau ; les femmes de la contrée le savent; aussi elles cherchent, par la singularité et la hauteur démesurée de leurs bonnets, à attirer les regards. Ces bonnets de mousseline très-claire, posée sur des fonds bleus ou roses, et dont les barbes et le fond sont bordés de dentelle haute de plusieurs doigts , sont une vraie réminiscence des henins que l'on portait sous Charles VI et Charles VII, coiffure si dispendieuse et si ridicule , qu'un missionnaire breton , Thomas Connecte, allait par toute la France, prêchant contre les henins, ruine des familles et vraie perdition des femmes, et pour quels faut hausser et lai^gir les huis ou croisées.

Ces henins sont continués dans les bonnets des Cauchoises , et l'on nous a montré une de ces coiffures appartenant à une riche fermière des environs d'Yvetot; ce bonnet était estimé près de trois mille

francs, tant à cause des dentelles qu'à cause des épingles d'or à grosse tête qui le fixaient sur la chevelure. Semblable édilîce est exposé au vent, et il faut le maintenir pour qu'il ne s'en aille pas par-dessus les moulins.

Revenons au royaume d'Yvetot. Quand la riche et belle province de Normandie fut réunie à la couronne de France, sous Phihppe- Auguste, les Normands étaient encore assez puissants pour bien faire leurs conditions en venant à union ; leur pays avait une gestion communale qu'ils ne voulaient pas perdre. Les avantages de leur antique organisation, leurs coutumes se seraient éteints , s'ils eussent été purement et simplement réunis au domaine royal de France, sans rien conserver qui leur fut propre et inné. Quelques-unes des parties de la terre de Rollon et de Guillaume le Conquérant, telles que Rouen et les autres villes, étaient gouvernées par des maires et des notables , gardiens des privilèges. Avec ces garanties, l'active bourgeoisie retrouvait l'héritage moral et politique des ancêtres. Quelques autres parties vivaient sous la domination des seigneurs , qui , bien que relevant du roi , n'en avaient pas moins, sous beaucoup de rapports , une autorité indépendante.

Entre tous ces gouvernements divers rattachés au trône de Valois , il faut distinguer, comme un phé-

nomène unique en son genre, la terre d'Yvetot, érigée en royaume, il y a bien des siècles.

L'origine de cette miniature de royauté se perd dans la nuit des temps. Voici comment Dumoulin, curé de Maneval, du Haillan, Masseville et autres historiens normands racontent la fondation de ce royaume, qui n'a pas fait de conquêtes, qui n'a point fatigué les voix de la renommée pour publier ses victoires, mais qui, pendant plusieurs siècles, dans son cercle très-restreint, a donné du bonheur à ceux qui y vivaient.

Pour savoir comment le pays d'Yvetot a pris le nom ambitieux de royaume , il faut remonter à nos rois fainéants, ou plutôt aux règnes de leurs maires, à ces temps arides que nous pourrions appeler les landes de notre histoire, jours où de débiles monarques étaient tirés de leurs palais par les ambitieux qui avaient usurpé leur pouvoir, et étaient, au retour du printemps, montrés à leurs peuples, dans les assemblées de la nation, mais montrés comme des femmes; car ils n'y venaient que parés de longues robes, de colliers d'or, et coiffés de couronnes enrichies de pierreries.

Clotaire avait un favori dont toute sa cour était jalouse : c'était Gauthier d'Yvetot. Partout, mais surtout dans les palais des rois , la faveur a ses dangers à côté de ses avantages. Gauthier était franc ,

loyal, et servait son maître avec dévouement, cherchant toujours à modérer ses fréquentes colères.

Un jour, Clotaire fut obligé de quitter Soissons pour aller apaiser une révolte sur la frontière de ses États. Gauthier d'Yvetot, comme de coutume, s'apprêtait à suivre le roi, car il aimait à le servir sur un champ de bataille, bien mieux qu'aux palais; son armure était brillante et son palefroi était prêt , quand le roi lui dit : « Tu ne viendras pas avec moi, je te laisse avec la reine.

— Seigneur , elle a ses chapelains , son confesseur , ses chambellans et ses gardes ; laissez - moi vous suivre, puisque vous aUez guerroyer.

— Non, répondit Clotaire, ma résolution est prise, ma volonté arrêtée, cette fois tu ne m'accompagneras pas. »

Gauthier resta donc auprès de la belle et pieuse Radegonde, qui avait, depuis plus de deux ans, pris la cour en dégoût et la couronne en dédain. Elle, qui aspirait au ciel, demandait à Dieu d'échanger sa vie de reine contre celle de recluse , et son palais contre un cloître. Pendant l'absence du roi, elle vit plusieurs fois saint Médard , et elle lui raconta avec tant de larmes ses ennuis , elle lui répéta avec tant de douleur : « La couronne m'a blessée au front , et pour le guérir il me faut le voile des épouses du Christ , o que le saint lui répondit : « Eh

bien ! je vais aller vers votre royal époux , je l'assurerai que vous l'aimez plus que tout autre homme sur la terre , mais que vous aimez Dieu mieux que lui. »

Forte de l'appui du saint, Radegonde fit part à Gauthier du projet qu'elle avait de déposer sa couronne de reine, et de se retirer, comme recluse, dans l'abbaye de Sainte- Croix de Poitiers.

« Ah ! s'écria le sire d'Yvetot , si la pitié et la bienfaisance s'éloignent du trône , qui donc intercédera pour des sujets opprimés? Comment les malheureux oseront-ils désormais aborder le monarque, quand ils ne verront plus à ses côtés celle qui tempérait les rigueurs du pouvoir souverain par ses grâces et sa douceur, celle qui souvent mêlait ses larmes à leur douleur? »

Mais Radegonde, impatiente de prononcer ses vœux , hâta son départ ; blanche colombe du ciel égarée ici-bas , elle ne voulait plus reposer ses ailes sur un trône sanglant , et prenait son vol vers la solitude de la paisible forêt pour y attendre l'aurore du jour éternel.

Arrivée à Poitiers, la belle et jeune reine coupa sa longue chevelure parfumée et la remit aux mains de Gauthier en lui disant : « Elle ne m'appartient plus, elle est à mon maître et au tien, tu la lui donneras à son retour de la guerre. »

Cependant le cruel , le farouche Glotaire était de retour à Soissons; avant d'y arriver, il avait vu saint Médard , qui lui avait appris la résolution de la reine. A cette nouvelle, le monarque irascible était entré dans une violente colère et avait presque porté la main sur l'homme de Dieu.

Gauthier avait tout appris et savait le danger qu'il courait en remettant au roi la chevelure de Radegonde; mais comment ne pas remplir son message? Il n'hésita donc pas, et se présenta devant Glotaire.

« Je suis ici depuis quelques jours, et je ne t'avais pas encore vu, dit le roi d'une voix qu'il cherchait à rendre douce.

— Messire , j'arrive à l'instant même...

— De Poitiers! ajouta le monarque avec un accent qui annonçait un prochain éclat de fureur.

— Oui, Messire,... et je suis chargé de remettre à mon très- redouté maître et seigneur ce

message.

— Ah ! un message , . . . et de qui?

— De la reine.

— De la reine que tu m'as ravie , traître ! >)

En disant ces derniers mots , Glotaire , furieux , écumant , s'est levé de son siège royal , et , tirant son épée , a frappé de plusieurs coups son fidèle chambellan, qui s'était mis à genoux pour lui pré-

senter le petit coffret de cèdre contenant les cheveux de Radegonde.

Or c'était le jour du vendredi saint , jour de compassion , de douleur et de miséricorde, que Clotaire commit ce meurtre.

Il fallait une expiation.

Ce crime parut à la cour de Rome un acte barbare et impie. Le pape signifia à Clotaire qu'il eût à réparer, sous peine d'excommunication. Le roi, déférant aux injonctions de l'Église et cédant surtout à ses remords, ordonna que les héritiers de Gauthier, et tous ceux qui, à l'avenir, posséderaient Yvetot, seraient entièrement affranchis de la juridiction et de l'hommage des rois de France; ce qui érigeait cette terre en principauté absolue (1).

L'érection de la seigneurie d' Yvetot en royaume fut longtemps respectée ; un grand nombre de lettres patentes, d'ordonnances et arrêts font mention du roi d'Yvetot. Aussi, au pays normand, les rimes suivantes sont-elles devenues populaires :

Au noble pays de Caux Sont quatre abbayes royaux,

(1) L'abbé Ver tôt entreprend de prouver que Térection du pays d'Yvetot en royaume est une fable. C'est aussi l'opinion de Duplessis; mais ce docte écrivain, en contestant l'acte d'érection, a reconnu que cette terre a acquis, par l'usage, le titre de royaume, et il rapporte vingt titres qui le confirment.

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Six prieurés conventuaux , Six barons de grand arroi , Quatre comtes, trois ducs, un roi.

Ce petit État a été considéré comme indépendant ; il avait son code coutumier et sa monnaie. Yvetot, dans les temps un peu reculés, ne fournissait ni troupes, ni argent, soit aux ducs de Normandie, soit aux rois de France; on n'y connaissait ni le ban , ni F arrière-ban, non plus que les assignations à la coar du parlement de Paris , ou à l'échiquier de Normandie. Trop peu étendu pour être convoité, le royaume d'Yvetot devait à Thumilité de ses frontières les douceurs d'une paix éternelle , et n'avait point à entretenir à grands frais des forteresses et des soldats. Sous les toits de ses maisons, sous l'ombre de ses féconds pommiers , il y avait de la joie , du repos et du bonheur , parce qu'il y avait de la justice et de la paternité dans le pouvoir... Là il y avait aussi l'amour de la patrie ; car, voyez-vous , mes jeunes amis , nos frontières sont reculées , notre France est vaste , grande , forte et puissante, et nous devons tous, au péril de notre vie, la maintenir telle; mais, fût-elle petite et faible, il nous faudrait l'aimer, la défendre encore : car là seraient les autels de notre Dieu, les souvenirs de nos ancêtres, les tombeaux de nos pères et les berceaux de nos enfants.

3i8 SOUVENIRS ET IMPRESSIONS

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