‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 40 sur 44 · ENTREE DE CHARLES VII · texte numérisé non relu

ENTREE DE CHARLES VII

C'est dix-sept ans après cette exécrable exécution de Jeanne d'Arc que Charles VII fît son entrée dans la ville de Rouen. L'histoire donne de longs et minutieux détails sur cette royale entrée. Mais , dans les pages qu'elle y a consacrées, je cherche Yainement la preuve que le roi soit allé s'agenouiller sur la place d'oii sa libératrice était montée du bûcher au ciel ; je sais que l'indigne procès qui lui avait été fait par les Anglais fut révisé par ordre du roi qu elle avait fait sacrer à Reims ; mais j'aurais voulu d'éclatants hommages sur la place même oîi le supplice avait eu lieu.

Lorsque Charles VU se présenta devant Rouen, la ville gémissait sous le joug des Anglais et n'attendait qu'une occasion favorable pour reconnaître son roi

légitime , venu à elle pour mettre un terme aux maux de rusarpation. Aussi ce ne furent point les habitants de la ville qui montèrent sur les murailles pour repousser les assiégeants. Bien loin de là, il «n'y avait pas une famille , un foyer où Ton ne fit des vœux pour le vrai roi.

L'histoire de Rouen raconte ainsi quelques circonstances du siège.

(( Il y avait trente ans que la cité de Rollon souffrait rinjuste domination de l'usurpateur anglais, qui occupait non - seulement la Normandie , mais aussi plusieurs villes des autres contrées de France , lorsque Charles VU, voulant rabattre l'orgueil de ses ennemis jurés, qui lui faisaient tous les jours de nouvelles insultes, leva une puissante armée pour les chasser de son royaume .

(( Le Pont-de-l' Arche, Mantes, Vernon, Verneuil, Louviers, et plusieurs autres petites villes s'étant rendues au roi au seul aspect de ses armes, ce prince s'achemina vers Rouen, par le Pont-de-l'Arche , où il reçut avis que les principaux habitants et tout le corps de la ville étaient résolus de lui obéir, et que l'on n'attendait plus que sa venue.

« En conséquence de cet avis , il envoya un héraut pour sommer la ville de se rendre sous son obéissance; les Anglais, s'étant emparés des murailles et en ayant chassé les habitants, lui firent bien vite re-

brousser cliemin. Le duc de Somerset, se confiant en la générosité de Taibot , son lieutenant, espérait faire bonne résistance ; mais les habitants , désirant avec ardeur retourner à leur prince naturel, se saisirent, malgré eux, de deux tours qui les rendirent maîtres d'un quartier de la ville.

« Le roi fit aussitôt avancer ses soldats; ils plantent des échelles pour escalader les murailles, gagnent le rempart au nombre de quarante. Taibot, y étant accouru avec trois cents Anglais , repousse les assiégeants et taille en pièces plusieurs habitants qui s'y rencontrèrent; ce qui ayant soulevé et animé tous les autres, exhortés aussi par leur archevêque de se réunir à la couronne de France , ils députèrent au roi pour le supplier de leur accorder une amnistie générale et aux Anglais une pleine liberté de s'en retourner, et lui marquer qu'ils oiTraient de lui obéir comme leur prince légitime , qu'il eut à venir quand il lui plairait, qu'il trouverait les portes de la ville ouvertes aussi bien que celles de leurs cœurs.

« Pendant ce temps-là, les Rouennais, ayant fait un généreux effort, s'emparent enfin du rempart et en chassent les Anglais , donnant lieu par ce moyen à l'armée du roi d'entrer dans la ville.

f( Le duc de Somerset, qui s'était retiré au château avec peu de monde et quelques officiers , est obligé

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de capituler, et, accompagné deTalbot, d'aller trouver le roi de France, qui était au fort de Sainte- Catherine , pour recevoir ses ordres et la loi de sa main victorieuse , et tâcher cependant en même temps d'en tirer bonne composition. Mais le roi ne leur accorda un sauf-conduit , pour se retirer la vie sauve, qu'à condition qu'ils laisseraient les prisonniers et l'artillerie, qu'ils rendraient Argues, Caudebec, Tancarville, Lillebonne, Harfleur, Montiviiliers et Monstreville ; qu'ils paieraient cinquante mille écus d'or et tout ce qu'ils devaient aux bourgeois, et que, pour assurance, il aurait Talbot avec cinq autres otages, tels que Sa Majesté les souhaiterait.

(( Le 10 novembre de la même année 1449, le roi entra dans Rouen, où tout le monde pleurait de joie, de revoir son prince naturel après une si longue servitude. »

Comment le roi de France entra à Rouen noblement accompagné, et comment il ij fut somptueusement

reçu.

« Pendant lesdits appointements faits entre les gens du roy et lesdits Anglais, solemnisa le roy la fête de la Toussaincts audit lieu de Sainte Katherine en grande joie et liesse de ce qu'il veoit ainsi ses

ennemis succombés , et tousiours en remerciant Dieu de la bonne fortune qu'il luy envoyoit de iour en iour. Lequel pour venir en sa bone ville de Rouen , après qu'en icelle fut meis police et gouuernement par ledit comte Dunois son lieutenant , se partit cedit lundi de Sainte Katherine , environ une heure après midy, accompaigné du roy de Gécille et d'autres plusieurs grands seigneurs, tant de son sang, comme autres, et meit ses gens en moult belle ordonnance.

« Premièrement estoient tous ses archiers, les premiers vestus de iaquettes de couleur rouge, blanche et verte, semées d'orfauerie, avec lesquels estoient les archiers du roy de Gécille , du comte du Maine et plusieurs austres seigneurs, iusques au nombre de six cents archiers bien montez , tous ayant brigandines et iaquettes dessus de plusieurs et diuerses façons ; harnois de jambes , espées , dagues et salades bien richement garnies d'argent.

c( Pour gouuernement et conduicte desquels furent commis et ordonnez de par le roy, les seigneurs de Reuilly et de Cléré, messire Theaulde de Vaulperge et aucuns autres, qui tous avoient leurs chevaux couuerts de satin de diuerses manières et couleurs. Après lesquels archiers venoient les héraux du roy de France et du roy de Gécille et autres princes et seigneurs, estant en la compagnie du roy, tous vestus de leurs cottes d'armes, et avec estoient plu-

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sieurs poursuivants. Puis y estoient eux les trompettes et clairons, qui sonnoient si très-fort , que c'estoit grande mélodie et belle chose à ouïr, et estoient les trompettes du roy vestus de vermeil, et leurs manches couuertes d'orfauerie. En après estoit messire Juvenal des Ursins , chevalier, seigneur du Trainel et chancelier de France , vestu en habits royaux ; c'est à sçauoir, robe, manteau et cbapperon d'escarlatte fourrez de menu vair, et sur chacune de ses épaules, rubans d'or et trois pourfils de lettices; devant lesquels estoient deux varlets de pied, qui menoient une hacquenée blanche par la bride , couuerte de drap de veloux bleu, semé de fleurs de lys d'or tissu; sur la couuerture duquel estoit un petit coffre, couuert aussi de veloux bleu , semé de fleurs de lys d'orfauerie ouquel estoient les grands sceaux du roy.

u Or, après, estoit le roy, armé de toutes pièces , monté sur un coursier couuert jusqu'aux pieds de drap de veloux azuré semé de lys d'or de brodure, sur sa tête un chapeau de bieure doublé de veloux vermeil, sur lequel estoit une houppe de fil d'or. Après lui, venoient les pages vestus de vermeil, leurs manches toutes couuertes d'orfauerie blanche. . . Toutes les rues par où il passoit, eouuertes à ciel et garnies de peuples criant : Noël! Noël! pour son joyeux aduenement ; par les carrefours estoient per-

sonnages , c'est à sçauoir en une place une fontaine des armes de la ville, qui sont un A giius- D ei ieiiaui breuvage par ses cornets... »

Tous les détails de cette entrée royale sont curieux «jt intéressants à lire, et je les ai transcrits pour prouver à la jeunesse d'aujourd'hui que la royauté avait autrefois une pompe cju'elle n'a plus de nos jours; mais en lisant cette entrée triomphale de Charles VII en sa bonne ville de Rouen , mon cœur s'est attristé de ce que ce monarque , auquel Jeanne d'Arc avait appris à vaincre les Anglais , ne soit pas allé , avant de recevoir aucun hommage , s'agenouiller sur l'emplacement oii sa libératrice et celle de la France avait saintement péri. « Les roys, dit un vieil historien (I), font bien de se parer de pourpre et d'or, et de somptueux vestements; mais, sous la robe royale , il leur faut sentir battre un cœur reconnoissant , ouvert à la justice , et sachant honorer qui se dévoue pour la patrie et pour eux . »

(1) Dumoulin.

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