DÉVOUEMENT
Le dévouement à la patrie, le dévouement à nos frères est commandé à la fois par la religion et par l'honneur. Quand ce dévouement se montre, quand il éclate au milieu de grands malheurs , quand il se manifeste comme un ange envoyé du Seigneur au milieu des dévastations et des ruines, il ramène l'espérance et la consolation là où l'on ne voyait plus que terreur et désespoir.
Ce dévouement, fils de l'honneur et de la religion, nous venons de le voir dans toute sa sublime beauté, dans tout son héroïsme, cherchant et réussissant souvent à arracher les victimes à l'horrible fléau de l'inondation . Grâce à lui, il vient d'apparaître audessus des grandes eaux de ce nouveau déluge comme un nouvel arc-en-ciel de charité annonçant le pardon de Dieu.
Parmi tous les fléaux que l'éternel Seigneur tient dans ses puissantes mains pour punir et châtier ce monde , il n'en est pas de plus impitoyable que le soudain débordement des fleuves.
Quelque épouvantable que soit l'incendie , quel-
que dévorantes que soient les flammes, leurs progrès sont moins rapides, leurs ravages moins profonds, leurs ruines moins irréparables que les ruines et les ravages que laissent après elles les grandes eaux.
Au milieu des prodiges de son génie, au milieu des grandes découvertes qu'il vient de faire, l'homme dans son orgueil s'est égalé à Dieu. Avec ces chemins qui raccourcissent toutes les dislances, avec cette irrésistible vapeur qui dévore Fespace et qui soulèverait le monde , avec ces fds électriques qui , d\m pays à Tautre, soit en traversant les airs, soit en passant dans les profondeurs de l'abime, portent, prompts comme l'éclair, la parole et la pensée humaine, la science a cru que toute lumière venait d'elle, et qu'au-dessus d'elle il n'y avait plus rien. Pendant quelque temps, Dieu, qui est patient parce qu'il est éternel , a laissé des savants s'exalter euxmêmes dans le délire de leur orgueil ; puis enfin , lassé de tant d'ingratitude , de tant d'oubli , le Seigneur a commandé aux anges ministres de sa justice de réveiller les fleuves et de leur ordonner de sortir de leurs lits. Prompts et terribles, ils ont obéi ; et les contrées les plus fertiles, les plaines les plus riches , les villes les plus commerçantes ont disparu sous les ondes jaunies et troublées d'un nouvel océan. Alors la désolation a été au comble , et cependant les
eaux montaient , montaient toujours. Alors il a fallu que quelque chose égalât ce grand désastre; et le même Dieu qui avait laissé le fléau rugir, grandir et dévaster, a dit à la charité : Lève-toi!
Elle s'est levée ! et nous venons de la voir à l'œuvre. Ce qu'elle a fait, l'histoire l'inscrira dans ses plus belles annales; et vraiment dans un siècle de mollesse, d'égoïsme et d'énervement comme le notre, tout ce que nous venons de voir de dévouement , d'abnégation et de courage n'est-il pas miraculeux !
Voyez quelle lutte courageuse contre Pélément en furie, quelle noble concurrence, quelle sainte rivalité entre toutes les classes ! Pour aller porter secours aux femmes, aux vieillards, aux enfants qui se sont réfugiés sur les hauteurs, sur les toits de leurs maisons, sur les arbres de leurs champs d'oîi soiit partis ces hommes intrépides, ces marins, improvisés ? Les uns sont sortis de leurs casernes , les autres de leurs séminaires ; ceux-ci ont quitté leurs ateliers, ceux-là leurs fermes. L'évèque et l'humble desservant, le haut fonctionnaire et le petit commis, le général et le simple soldat, le châtelain et le métayer, le maire et l'instituteur du hameau, le curé et le notaire du village, le bourgeois et l'artisan, le médecin et la sœur de Charité, le riche et le pauvre, le trappiste et l'homme du monde, composent toute
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cette intrépide et chrétienne milice de sauvetage. Et pendant qu'elle agit au milieu des périls, pendant qu'elle va et vient sur tous les points menacés et envahis, pendant qu'elle secourt et qu'elle sauve, les villes qui sont trop loin pour entendre mugir les grandes eaux et pour être témoins des ruines et des dévastations qu'elles ont faites, s'émeuvent aux récits qui leur parviennent chaque jour et de toutes parts!
Paris, cette ville d'affaires et de plaisirs, qu'on a si souvent surnommée la Babylone moderne, dans son incessant besoin de distraction, a tout à coup tressailli de pitié. A la Bourse même, un instant l'agio a fait silence, et la voix de la charité a été entendue.
Il faut le dire à la justification du moment actuel , ce généreux appel a été écouté de partout.
Partie du sanctuaire où les premières quêtes ont été faites , la charité , cette infatigable fille du ciel , est allée tendre la main au palais du pouvoir, aux hôtels des ministres, dans les prétoires des tribunaux, dans les réfectoires des hivalides^ dans les chambrées des casernes, dans les cours des collèges, dans les salles des petites écoles, dans les préaux des prisons, dans les cercles des artistes, dans les clubs élégants du beau monde, dans le pieux asile des sœurs grises , aux comptoirs des riches ban-
quiers, aux instituts des pauvres frères de la Doctrine chrétienne, dans les grands magasins, dans les petites boutiques, aux embarcadères des chemins de fer, dans les cafés et jusqu'aux foyers des théâtres.
Ainsi, on le voit, auprès des grands malheurs Dieu place toujours les grandes consolations. Dans des temps comme les nôtres, quoi de plus propre à rendre l'espérance aux âmes qui se décourageraient en voyant la lèpre de l'égoïsme s'étendre sur la société, que ce chaleureux élan qui vient de saisir la France ?
Non, non, ne nous décourageons pas.
Quand arrive le moment de l'épreuve, on se convainc tout de suite que la vieille France de nos pères n'est point effacée du monde ; quand la gloire et le malheur viennent à la remuer, elle se redresse et se montre encore la reine des nations.
Aux xi*^, xif et xiu^ siècles, on voyait des confréries de maçons, de tailleurs de pierre et de charpentiers, parcourir la France pour élever gratuitement des cathédrales et des basiliques au Dieu de Glovis , de Gharlemagne et de saint Louis. De nos jours nous venons de voir aussi des associations d'ouvriers, de charpentiers, de maçons, de couvreurs partir de Paris, pour aller réparer les digues , les maisons , les étables de pauvres inondés.
Ce pèlerinage des travailleurs a quelque chose d'aussi saint que les constructions pieuses des ouvriers du moyen âge; car secourir le pauvre, rétablir son toit, assainir sa demeure, n'est-ce pas plus agréable au Seigneur que les plus riches offrandes ?
Encore un trait touchant de ces derniers jours, et dont Paris vient d'être témoin, c'est cette quête si productive faite au marché du Temple. A l'endroit où fut le jardin dans lequel se promenaient quelquefois, pendant leur captivité, Louis XVI, Marie-Antoinette , le petit Dauphin, Madame Royale et Madame Elisabeth , s'élève aujourd'hui le marché oii les classes indigentes vont acheter leurs vêtements. A ce grand dépôt de vieilles dépouilles, achetées aux ventes des morts, la charité est venue demander de quoi couvrir, vêtir et défendre du froid ces innombrables familles qui ont tout perdu sous les eaux.
Cette demande a été instantanément entendue et exaucée dans le vaste marché , et depuis ce jour on voit de grandes voitures chargées de couvertures , d'étoffes de laine, de mantes et de manteaux, qui prennent le chemin de l'embarcadère d'Orléans, oîi des wagons s'emplissent de ces dons de la bienfaisance.
Ainsi, vous le voyez, les magasins de la misère.
comme ceux de l'opulence, ont généreusement fourni leur contingent à cette grande œuvre de fraternité chrétienne.
Ici, jeunes gens à qui j'ai dédié mes Souvenirs et Impressions de Voyages, je viens, dans ces quelques lignes sur les inondations qui ont désolé et dévasté le pays de beaucoup d'entre vous, de montrer la charité dans tout son héroïsme. Laissez-moi vous la faire aimer dans tout ce qu elle a d'aimable , en vous redisant une histoire dont j'ai été témoin l'hiver dernier.
LES TROIS HEUREUSES JOURNÉES Noël , le premier de Van , et les Rois.