NOËL
Voici un fait qui prouvera, pour la cent millième fois , tout ce qu'il y a de bon , de beau et de consolateur dans les journées que le catholicisme a marquées de son sceau divin.
Le 24 décembre 1844, dans un hôtel de la rue de Varennes, hôtel que connaissent bien tous les pauvres du quartier et où aiment à se rendre les gens de bon goût, qui préfèrent l'aimable et douce
causerie aux soirées -cohues devenues à la mode, la veille de Noël, une vingtaine de personnes s'étaient réunies pour attendre ensemble l'heure de la messe de minuit, à laquelle elles devaient toutes se rendre à onze heures et demie, dans la chapelle d'un couvent voisin. Ce soir-là, dans le beau et confortable salon de M"'^ la vicomtesse de S**', les tables de whist n'étaient point dressées, le thé ne fut point servi, les petites nièces de la maîtresse de maison et quelques jeunes hommes ne firent que de la musique sacrée autour de la table ronde, les femmes travaillaient à des layettes de laine pour les petits enfants pauvres. La nuit de Noël doit faire penser à eux.
Parmi les boîtes à ouvrage, les albums et mille et un objets à la mode , se trouvait un beau volume de Curmer avec sa riche reliure et ses illustrations. Le neveu de M"'^ de S*** l'ouvrit pour en admirer les beautés, et sa vieille tante , le voyant feuilleter son annuaire chrétien, lui dit : « Anatole, ouvre ce volume au hasard , et lisons la première page qui s'offrira à tes yeux : je suis sûre que cela nous ira bien à tous. »
Anatole de B*** obéit et lut les phrases détachées qui suivent :
« Une voix s'élève dans le désert et crie :
« Voici le Rédempteur qui avance. Jetez des
palmes et des fleurs sur ses voies, et préparez de nouveaux cantiques; car une Vierge a conçu, et un enfant va nous naître à tous.
« La nuit est déjà avancée , ]e jour approche. Quittons les œuvres des ténèbres , et revètons-nous d'une armure brillante de lumière; marchons purement au grand jour.
« Voici venir les temps marcjués par les décrets du Seigneur !
(( Voici venir le jour qui s'est fait attendre tant de siècles !
« La postérité d'un père coupable gisait souffrante et désolée sur un lit de douleur.
« Les hommes, découragés, sans force, restaient couchés dans l'ombre de la mort.
« Les terreurs de la tombe, les tourments de l'enfer, c'était là leur partage.
« Les enfants d'Adam tremblaient et se desséchaient dans r attente du souverain juge.
« Hélas! qui pouvait les délivrer de si grands maux? Quelle main était assez puissante pour guérir une pareille plaie?
« Toi seul , ô Christ ! toi seul.
(( Cieux, ouvrez-vous! ouvrez-vous, et laissez descendre votre précieuse rosée ; que la terre fécondée donne au monde son Sauveur, y)
Ces belles et poétiques paroles étaient tellement
en harmonie avec les pieux sentiments de toutes les personnes qui les avaient entendues , et avec la solennité du jour, qu'il n'y eut qu'une voix pour accuser le jeune lecteur d'avoir triché et de n'avoir pas ouvert le livre au hasard.
Mais un vieillard, ami de la maison, qu'on était accoutumé, dans le cercle de M"'^ de S***, à écouter avec déférence , dit :
« Mesdames, ne lui jetez pas la pierre : je suis persuadé qu'Anatole n'a point aidé au hasard. Voilà longtemps que les livres et moi nous sommes en rapport; voilà longtemps que j'ai l'habitude de les consulter et de venir à eux comme à des amis. . . eh bien ! j'ai éprouvé mille fois que ces amiswous disent toujours ce que votre âme a besoin qu'on lui dise. L'ange gardien incessamment à vos côtés, que vous ne voyez pas, mais qui voit votre pensée, met le doigt sur le livre , et le livre s'ouvre où est le baume propre à vous guérir. »
L'aiguille de la pendule marquait onze heures. Des femmes se levèrent, serrèrent leur ouvrage, prirent leurs niantes , leurs pelisses ou leurs grands châles fourrés; et dès qu'on vint les avertir que leurs voitures étaient avancées, après s'être bien mises en garde contre le froid et l'humidité du brouillard, elles se rendirent au couvent de... M"'^ de S***, comme maîtresse de maison , était montée la dernière en
voiture, et par conséquent arrivée la dernière à la porte de la chapelle, dont les fenêtres brillaient de la clarté de cierges de l'autel et des lampes de la nef.
A la porte extérieure du couvent , la noble dame de charité vit assise sur une borne une pauvre femme tenant un enfant sur ses genoux, et cherchant à le réchauffer sous son mauvais châle. La lumière blanclie du gaz éclairait le visage pale et amaigri de cette mendiante silencieuse qui ne tendait pas la main aux passants , mais qui leur offrait des allumettes chimiques, car la police l'a voulu ainsi! Elle ne veut plus de mendiants implorant la charité au nom du Dieu des pauvres ; elle force la misère à se faire misérablement industrielle. Est-ce un perfectionnement? Je ne le crois pas!
M'"" de S*** s'arrêta devant cette femme et lui dit en lui remettant une pièce de monnaie :
« Vous devez geler ici , et votre petit enfant peut y mourir de froid : suivez - moi ; cette nuit est la nuit des enfants; venez vous réchauffer; j'obtiendrai que vous et votre fils vous assistiez à la messe de minuit ! »
Touchée de cette attention si bienveillante, la mendiante se leva et suivit la noble dame. Celle-ci , parvenue clans l'intérieur du couvent, alla dire quelques mots à la supérieure. Bientôt une reli-
gieiise vint prendre la pauvre mère , que M"" de S*** avait fait entrer, et la plaça à un Ijanc non loin de la balustrade du sanctuaire; puis, prenant son enfant par la main , elle le conduisit tout à côté de la crèche de l'enfant Jésus, auprès de laquelle étaient déjà assis, parmi les fleurs, des petits garçons et des petites filles.
Ce tendre troupeau de blanches brebis , il servira l'Agneau dans les parvis du ciel; ce sont ceux-là qui jouent avec les anges, car ils sont purs comme la neige, et le mensonge n'a pas souillé leur bouche.
Dans le sanctuaire tout verdoyant des arbustes que l'hiver n'a pu dépouiller, parmi ces fleurs habilement imitées, voyez ce berceau; le divin enfant y repose. Ce sont les saintes sœurs de la communauté qui ont orné la crèche de tant de bouquets, de tant de guirlandes, et qui l'ont entourée de tant de cierges et embaumée de tant de parfums. Enfin minuit sonne, l'orgue aussitôt éclate, et ses sons les plus graves et ses notes les plus douces font tour à tour entendre ces vieux airs de Noël qu'ont chantés les pères de nos pères et que chanteront encore les enfants de nos enfants.
La messe commence : dans l'étable de Bethléem l'allégresse n'était pas plus grande, la foi n'était pas plus vive, la prière n'était pas plus ardente que celles de« toutes ces saintes filles et de toute l'assistance
chrétienne remplissant le chœur et la nef du couvent.
Au Gloria in excelsis, l'orgue se tut tout à coup , et des voix douces et sonores, des voix qui ne s'usent pas dans les profanes concerts du monde, des voix aussi pures que celles des chérubins et des séraphins , puisqu'elles n'ont jamais chanté que la bonté et la puissance de Dieu , répétèrent en chœur les paroles que les bergers de Juda entendirent, il y a dix-huit cents ans , aux environs de Bethléem :
Gloire à Dieu au plus haut du ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.
Alors vraiment on aurait pu croire que c'étaient les esprits célestes eux-mêmes qui entonnaient ce cantique d'enthousiasme ; et cette grande lueur qui s'étendait dans la chapelle, qui montait jusqu'aux points des ogives, qui tournait à l'entour des chapiteaux et des colonnes , qui les embrasait et qui les dorait, c'était, pour les âmes pieuses et croyantes, comme l'éclat miraculeux qui apparut dans le ciel , et qui montra au pasteur l'étable oii venait de naître un enfant sauveur !
Plus la messe avançait, plus le moment de la consécration approchait, et plus le recueillement de tous devenait grand ! Et vraiment, pour ne pas être saisi d'une sainte et profonde émotion , pour rester froid , insensible , incrédule , au milieu de tant de
piété et de si ferventes prières^ il aurait fallu avoir une grande sécheresse d'âme. La beauté du chant de VAdeste, fidèles, les soupirs et les éclats de l'orgue, le parfum de l'encens , l'éclat des lumières , la majesté de l'autel, la pompe de la cérémonie nocturne, tout se réunissait pour bannir du saint lieu toute distraction .
Cependant la pieuse vicomtesse en eut une, et, au risque de l'en faire rougir, je vais la révéler.
De la place oii elle était agenouillée elle pouvait voir la pauvre femme qu'elle avait amenée avec elle , et qu'elle avait fait entrer dans la chapelle avec son enfant. Accoutumée à pénétrer dans les réduits des plus nécessiteux , elle savait combien est grande Fignorance de ceux qui couchent sur la paille, qui grelottent de froid et qui souvent meurent de faim. Cette ignorance est aussi hideuse et serre autant le cœur de ceux qui les approchent que leur profonde misère ; elle fut donc surprise de voir sur le visage de la mendiante une expression de foi. En ce moment les joies divines s'étaient emparées de la pauvre femme , et ses grands yeux noirs , allant de l'autel à la crèche et de la crèche à son fds, laissaient couler sur ses joues amaigries des larmes qui ne devaient plus être celles de la souffrance. Dans son cœur, M"'^ de S*** s'applaudissait donc d'avoir amené dans la maison de Dieu la misérable créature dont
le dénûment l'avait frappée, mais devant lequel tant d'indifférents avaient passé sans lui aumôner le moindre secours. « Il ne faut pas que son bonheur en reste là, ajoutait dans sa pensée la bonne mère des pauvres. Je m'entendrai avec mes amis pour que cette femme, au nom de l'enfant Jésus et de sa divine mère , soit tirée de la misère dans laquelle elle a gémi si longtemps. »
Cette distraction pendant les saints offices, Dieu Faura pardonnée à M"^ de S***, car il l'a dit luimême : « Penser aux pauvres, c'est penser à moi. »
La messe étant finie , la foule s'était écoulée ; et chez la vicomtesse de S*** , quelques amis , revenus avec elle , se mirent à faire le réveillon traditionnel ; réveillon qui était encore un reflet de pensées pieuses, réjouissance tranquille et pure qui condamne ce qui se passe de nos jours. Avant de sortir de la chapelle, la vicomtesse s'était approchée de la pauvre mère, lui avait demandé son nom , sa demeure , et lui avait dit de venir chez elle le surlendemain.
Le jour de la fête des saints Innocents, ]\P' de S*** alla chez son curé prendre des informations sur la femme Laurence ; et pendant qu'elle questionnait le père des pauvres de la paroisse , un de ses amis se rendit chez le commissaire de pohce du quartier pour avoir des renseignements sur celle qu'on vou-
lait secourir d'une manière efficace. Tout ce que l'on apprit sur la femme Laurence fut à son avantage. Pendant plusieurs années , elle avait gémi de n'avoir été mariée que civilement ; mais l'homme qui Tavait prise pour sa ménagère n'avait jamais voulu entendre parler de prêtre. Depuis deux ans , le mariage religieux avait enfin succédé au mariage civil , grâce à l'œuvre si active et si utile de Saint-François- Régis.
Le surlendemain de Noël , la mendiante et son fils se présentèrent à Photel de la rue de Yarennes, et tous les deux reçurent un accueil plein de grâce et de bonté. On les fit déjeuner à l'office, on leur donna deux pièces d'étoffe pour se vêtir, et le maître d'hôtel dit à madame Laurence que M™^ la vicomtesse espérait bien qu'elle reviendrait la voir dans quatre jours , le jour du T" de Pan.