‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 8 sur 44 · LA NUIT D£ NOËL ; LA PIERRE QUI TOURNE · texte numérisé non relu

LA NUIT D£ NOËL ; LA PIERRE QUI TOURNE

La nuit de Noël est si grande et si sainte , que , dans tous les pays, le peuple veut qu'elle soit encore une nuit de prodiges... Ainsi vous voyez, dans les environs de Gisors, que l'on a cru longtemps que les portes du trésor caché dans le souterrain s'ouvraient d'elles-mêmes au moment de l'épître de la messe de minuit, et qu'elles se refermaient avec la dernière parole de la généalogie du divin Sauveur.

Eh bien ! en Vendée , à Glisson, il y a une tradition populaire qui fait croire aux paysans du Bocage qu'un énorme rocher, qui s'élève sur les bords de la Sèvre , dans le parc de la Garenne, en face du château d'Olivier, tourne sur lui-même au moment où sonne l'heure de la naissance de l'Enfant-Dieu!

Un de mes amis, voyant que ses fils, élevés dans les environs de Glisson, croyaient au î^oche?- tournant, voulut leur montrer ce qu'il y a d'absurde dans beaucoup de ces traditions populaires. « Croyez aux miracles, leur disait-il , mais ne croyez pas aux contes; ne pas courber votre raison devant le mystère de la nuit de Noël serait aussi stupide qu'orgueilleux ; ajouter foi à des récits de nourrices serait niais... » Et parlant ainsi, ils cheminaient tous trois ensemble de l'auberge de la Providence au parc de la Garenne. La nuit était calme et sereine ; F azur du firmament était tout illuminé d'étoiles pour la grande solennité,... et la lune brillait au ciel comme une reine au milieu de sa cour ; sa lumière gris-perle tombait sur le vieux cliâteau du connétable , et entre sa lueur mélancolique et la tristesse de ces grandes ruines il v avait une saisissante harmonie. « A défaut de messe de minuit , dit mon ami à ses enfants , on peut, au miheu du spectacle que nous avons sous les yeux, élever son âme à Dieu.

— Oui, répondit l'un des jeunes garçons, il y a dans le solennel silence qui nous entoure quelque chose d'aussi suave que la plus douce musique; et quand on prête l'oreillô, on croirait vraiment entendre la nature respirer. »

Et tous trois se turent et écoutèrent : ils étaient arrivés à côté de la pierre qui tourne.

A cause de la nuit de Noël, les pilons des moulins à papier ne battaient plus, les machines à moudre le blé étaient également arrêtées , et leurs grandes roues se reposaient.

Dans ce calme universel , ce qui sortait un peu du silence , c'était le bruissement du vent dans les arbres verts , et le cours de la Sèvre , que toutes les écluses fermées rendaient presque imperceptible ; ce vague murmure n'était pas assez pour rompre le silence , il ne faisait que T animer, il y avait grand charme à l'écouter.

« Regardez bien, dit mon ami, minuit va sonner tout à l'heure, et vous verrez que la pierre ne tourne pas. »

A peine avait -il dit ces mots que l'horloge de l'église sonna minuit. Les deux jeunes gens, le cœur serré, comme on l'a toujours quand on attend quelque chose de surnaturel, respirant à peine, avaient les yeux fixés sur le rocher que la tradition fait mouvoir,... mais qui resta devant eux complètement immobile... Ils regardaient encore, quand un bruit partit tout à coup de sa large base,... sur laquelle M. le baron Lemot a fait graver ce vers, que l'abbé Delille avait dédié à la grande pyramide :

Sa masse indestructible a fatigué le temps. Ce bruit, ce n'était pas celui de deux pierres qui

crient en se froissant l'une contre l'autre; ce bruit n'avait rien d'effrayant, rien de terrible ; ce bruit, c'était la faible et tremblotante voix d'un enfant nouveau-né, dont la petite barcelonnette était cachée par les broussailles qui croissaient au pied de ]3. pierre qui tourne. (Je lui laisse son vieux nom.)

Vous pouvez juger de la surprise des deux jeunes gens et de leur père. Bien vite ils avaient cherché derrière les hautes herbes, les fougères et les pervenches qui poussent à l'abri de la roche, et avaient vu le berceau placé dans une sorte de niche que lui faisait une anfractuosité dans la pierre.

Malgré tous les soins , malgré la double couverture de laine et le rideau de serge qui recouvraient l'enfant, le froid avait gagné la pauvre petite créature... Et bien vite M. de Montmaur et ses fils enlevèrent le berceau du milieu des broussailles . et se hâtèrent de le porter à leur auberge de la Providence... Leur première pensée fut de faire faire un bon feu et de réveiller la maîtresse de l'hôtel, pour lui recommander l'enfant trouvé de la garenne.

LA MÉDAILLE CONSOLATRIX AFFMCTORUM

En la tirant de son berceau, la bonne aubergiste vit au cou de la petite fille , qui pouvait avoir trois semaines ou un mois, une médaille d'argent attachée à un ruban bleu; sur un côté de la médaille une figure de la sainte Vierge ; de l'autre , cette devise : Consolatrix afflictorum ; puis, attachée à l'osier de la barcelonnette , une lettre cachetée;... sur le cachet une nef battue des flots , avec ces mots : A la garde de Dieu ^ sur Fadresse : A qui trouvera nioji enfant.

« Je puis rompre ce cachet, dit M. de Montmaur : c'est moi qui le premier ai aperçu le berceau. » La lettre ouverte, voici ce qu'il lut d'abord tout bas, et ensuite à haute voix : (( Ma fille a été baptisée... Si je l'ai abandonnée pour quelque temps, c'est qu'il fallait que je courusse auprès de son père, qui vient d'être condamné à mort... J'arriverai peut-être trop tard!... Chrétiens, ayez soin de la pauvre petite créature, que je lègue à Dieu, à la sainte Vierge, et à vous. Pendant trois semaines j'ai caché son existence ; mais la nouvelle de l'emprisonnement de mon

mari, celle de sa condamnation me forcent à partir. . . Vous qui êtes compatissants et charitables, ne me condamnez pas, et prenez soin de ma petite Marie.

« Habitants de ce pays, je savais que la nuit de Noël amènerait des curieux et des gens crédules au rocher qui tourne. Je n'aurais jamais osé entrer dans la ville, je me suis arrêtée là... Mon Dieu! sainte Vierge, et vous, saints anges, veillez sur le berceau ! »

Après la lecture de cette lettre, c{ui émut vivement et celui qui l'avait faite et ceux qui l'avaient écoutée , M. de Montmaur dit : « Ce n'est pas dans une nuit aussi sainte que celle-ci que Ton peut repousser un enfant. Je prends donc l'engagement d'élever cette petite fille, et de la garder jusqu'au moment oii sa mère la réclamera. »

M. de Montmaur a religieusement tenu sa promesse ; Marie de la Garenne (c'est ainsi qu'on l'avait nommée dans la famille qui l'avait adoptée) grandit en grâce, en sagesse et en piété, et devint une jeune personne accomplie... M"^® de Montmaur lui avait donné tous les enseignements religieux qu'elle aurait donnés à sa propre fille, si Dieu lui en eût accordé une.

La famille de Montmaur n'apprit rien de la mère de Marie ; elle fit faire des recherches ; elle sut seulement que plusieurs royalistes compromis dans les

affaires de Bretagne avaient été fusillés aux environs de Saint-Brieuc. La mère de Marie était-elle morte quelque temps après l'exécution de son mari? existait-elle encore? Personne ne le savait.

Tl est rare que Ton ait à se repentir d'avoir fait une bonne action; en général, la charité inspire bien, et quelquefois M. et W de Montmaur se disaient : « Si Marie allait retrouver sa mère, quel vide son départ ferait sous notre toit ! nous nous sommes si bien accoutumés à la regarder comme notre fille , et nos enfants à Paimer comme une sœur ! Gomme leur union est touchante et sans nuages ! Georges et Amédée avaient quelque chose de grave dans le caractère qui ne répandait pas de gaieté sous notre toit ; Marie est venue comme une joie parmi nous, elle nous a donné ce qui nous manquait. »

Gependant le moment d'une séparation approchait; il était toujours entré dans les plans d'éducation de M. de Montmaur de faire voyager ses fils; il venait de choisir pour les accompagner un homme aussi recommandable par son savoir et sa connaissance du monde que par sa piété éclairée.

Je ne vous raconterai point aujourd'hui ce que Georges et Amédée virent dans leurs explorations à travers F Italie.

Gènes, avec ses palais de marbre, si habités autrefois ! si déserts aujourd'hui !

PisE, avec sa tour penchée, son baptistère et son champ des morts.

Florence, la perle de l'Italie, la ville des arts, avec toutes ses merveilles de statues et de tableaux , avec ses églises, ses bibliothèques, ses souvenirs et son beau ciel !

Venise, veuve de son ancienne gloire, avec ses lagunes, ses canaux et ses gondoles.

Rome, la reine des cités, la ville aux sept collines, 011 la religion chrétienne est venue s'asseoir, pour que la patrie de Scipion, de Paul-Émile, de Marc- Aurèle et de Titus put être appelée la Ville Éternelle.

Naples , la sirène des villes , avec les délices de son climat, les vagues bleues de son beau golfe, son église de Saint-Janvier, ses lazzaroni et sa haute

DE VOYAGE. Ai

et terrible sentinelle avancée : le Vésuve ; Hergu- LANUM et PoMPEïA , grands échantillons de la vie romaine gardés depuis des siècles sous la cendre! villes ou les populations ont été saisies toutes vivantes par une même mort ! saisies au milieu de leurs affaires, de leurs plaisirs et peut-être de leurs vices!... Oh! pareille fin doit être horrible !

Figurez-vous donc Paris finissant ainsi ; finissant quand les salles de la Bourse sont remplies d'agioteurs ; cjuand les garçons de café ne savent à qui entendre ; quand les estaminets regorgent de buveurs ; quand les bals masqués sont dans le déhre de leurs galops sataniques ; quand les plus grands théâtres sont irop petits pour la foule; quand les églises sont presque désertes !... Figurez-vous donc une fin pareille à celle de Pompeïa et d'Herculanum, tombant des mains de Dieu sur Paris! oh! quand on y songe, le frisson vous saisit et la terreur vous prend.

Amédée et Georges visitèrent les villes endormies dans tous leurs curieux détails, et en sortirent graves et sérieux. Les réflexions que nous venons de faire, ils les avaient faites dans les rues sans bruit, dans les maisons sans habitants, et au cirque sans spectateurs.

Leur voyage avait duré plus d'un an, car leur guide expérimenté pensait qu'une course à travers

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un pays ne suffît pas pour le connaître. Qu'un voyageur futile, qu'un touriste comme on en voit beaucoup de nos jours, croie qu'une contrée est bien explorée parce qu'on l'a regardée par la portière d'une voiture courant la poste ; cela peut être : mais pour riiomme qui veut observer, apprendre et se souvenir ; pour celui qui veut écouter ce que lui dira son âme dans les divers lieux qu'il va visiter, il ne faut pas d'avance fixer les heures que l'on passera dans tel ou tel endroit, ni se faire esclave de sa montre et de l'itinéraire que l'on s'est tracé au coin de son feu, avant de partir de chez soi.

Pour nos jeunes voyageurs, ce n'avait pas été assez que de voir les villes , leurs édifices et leurs merveilles. Certes, ces ouvrages des hommes, ces œuvres , ces prodiges du génie , agrandissent et élèvent Fâme; mais ce que j'appellerai les monuments, les pyramides de Dieu , les montagnes, saisissent bien autrement le cœur. Saint-Pierre de Rome impose par sa majesté, et vous demeurez frappé d'admiration devant son dôme qui va porter la croix jusqu'au séjour des anges. Mais les Alpes neigeuses qui touchent les nuées, avec les flots immobiles de leurs glaciers sans fond; les Alpes avec leurs beautés âpres , avec leurs croupes éclairées et leurs noirs précipices, avec leurs solitudes, leurs dangers et leurs silences, vous crient que c'est là l'œuvre du

Créateur ! Là l'homme n'est pour rien, sa main n'a point aidé à ces grands ouvrages ; ce n'est qu'un grain de poussière de plus sur la hauteur des monts!...

Mais à ce grain de poussière Dieu a donné une âme , et cette âme au milieu de cette nature vierge et primitive est toute saisie de respect, tout en adoration comme Moïse au Sinaï ; elle voit presque face à face l'immortel Seigneur qui a créé le monde.

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