‹ Souvenirs et impressions de voyageChapitre 9 sur 44 · L'HOSPICE DU MONT SAINT- BERNARD · texte numérisé non relu

L'HOSPICE DU MONT SAINT- BERNARD

Entre les trois voyageurs il avait été arrêté que l'on reviendrait en France en passant les Alpes, et que Ton y chercherait les traces de César et de Napoléon. Une autre résolution avait été prise, c'était d'aller se reposer deux jours chez les religieux du mont Saint-Bernard, et de voir de près ces héros de la charité chrétienne, dont les noms restent à jamais ignorés, mais dont les dévouements sublimes étonnent le monde et forcent à l'admiration les hommes les plus ennemis des ordres religieux.

« Oui , oui ! s'écria Georges , allons visiter ce

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monastère assis au milieu des neiges et des précipices ; allons voir cette sainte maison que la charité lKil)ite, que les tempêtes ébranlent, et que les dangers entourent ! »

Tantôt à pied, tantôt à dos de mulet, nos trois voyageurs s'engageaient dans les chemins et les sentiers qui mènent aux hauteurs des Alpes. Ce n'était pas sans émotion qu'ils regardaient de temps en temps la plaine qu'ils laissaient au-dessous d'eux. Bientôt les clôtures des champs, les bouquets d'arbres , les cours d'eau , les hameaux , les villages et les villes des basses terres ne leur semblaient plus que des objets indiqués sur une grande carte. A mesure qu'ils s'élevaient, ce qu'ils avaient admiré dans la plaine diminuait et s'effaçait : ainsi, plus on se rapproche de Dieu, plus on s'isole des hommes, plus les différends politiques, plus les querelles des rois et des peuples s'amoindrissent et disparaissent.

Le chemin qu'ils suivaient, en s'enfonçant dans les plus sauvages solitudes , devenait souvent périlleux : non -seulement les précipices et les gouffres béants étaient à redouter d'un côté du sentier ; mais, de l'autre, des rochers surmontés de montagnes de neige faisaient sans cesse redouter des avalanches. Et, pour rendre plus terrible encore l'aspect de ces hautes et sauvages régions , des têtes de voleurs et de meurtriers, fichées sur des piques, attestaient

que des assassinats avaient été commis dans ces parages.

Dans ces steppes de neige, la végétation des grands arbres s'en va toujours décroissant; plus on s'élève, plus elle dépérit. Elle cesse entièrement au village de Saint-Pierre, qui se trouve bâti à 5,000 pieds audessus du niveau de la mer.

Non loin de ce village , dans une espèce de plaine formée par Févasement des montagnes, une maison isolée se montre au voyageur. Elle porte le nom de Cantine, et rappelle le souvenir du passage de l'armée française. La famille qui l'habite n'a pour aspects que des rochers couverts de neige pendant neuf mois , et entièrement dépourvus de verdure le reste de l'année; un torrent gronde à quelque distance : c'est là tout le paysage.

Quand les deux jeunes gens et leur gouverneur arrivèrent dans ce lieu remarquable par sa profonde tristesse , le soir approchait , et le soleil baissant allongeait sur la blancheur des neiges les ombres noires des rochers ; il fallait hâter la marche pour se sauver des embûches et des dangers de la nuit. Malgré leur grand désir d'arriver à l'hospice avant la chute complète du jour, ils n'avançaient que lentement; à chaque instant il leur fallait faire des haltes , car ils respiraient avec peine et commençaient à éprouver des spasmes... O^Dcndant l'ascen-

sion devenait plus rude; Amédée, le moins fort des irois, eut un spasme si violent, qu'il tomba presque sans connaissance; alors le guide proposa d'entrer dans une cabane destinée à servir d'abri aux voyageurs, et qui se trouveait à côté. Ils y entrèrent; Amédée fut placé sur un banc; C[uelqu'un était aussi allongé sur cette espèce de lit de camp, c'était un voyageur; mais celui-là ne devait pas aller plus loin; depuis trois ans il était à la même place. Là les morts changent peu , la pureté de l'air les conserve. Le pauvre malheureux, loin de tous les siens, de sa femme et de ses enfants , qui espéraient son retour, avait été surpris là par le froid , et s'y était endormi du grand sommeil.

. Amédée étant revenu à lui et ayant repris un peu de forces, la petite caravane se remit en route et franchit en moins d'une heure l'espace qui la séparait de l'hospice... Oh! pour se faire une juste idée de l'hospitalité des religieux du Saint -Bernard, il il faut avoir été reçu par eux. Les belles manières et la politesse du monde font bien accueillir ceux qui viennent frapper à la porte des châteaux;... mais, mon Dieu! qu'il y a loin entre ces réceptions et celles des bons Pères ! H y a toute la distance qui existe entre la charité et la politesse.

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