‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 11 sur 42 · Le décret est sis^né du · texte numérisé non relu

Le décret est sis^né du

Beuve la dignité de sénateur. — M. Sainte-Beuve est , depuis le 11 août 1859, commandeur de la Légion d'honneur K

» Sa santé altérée, et d'une manière qui paraît devoir être définitive, lui avait peu permis d'intervenir dans les discussions du Sénat, lorsque des circonstances qui intéressaient vivement ses convictions l'y ont en quelque sorte obligé. Le rôle qu'il y a pris et qui a fait de lui comme le défenseur déclaré de la libre pensée a été moins

i. Le 31 janvier 1867, le Bureau du Journal dos Savants élut M. Sainte-Beuve en remplacement de M. Cousin. Il y donna quelques articles.

102 MA niOORAPHIE

]è résuUal d'une volonté réCléchie que d'nn mouvement irrésistible.

» Il me semble que c'est assez pour une fois et que je suis rassasié d'en prendre.

• Tout à vous, mon cher monsieur,

J'ai différé jusqu'à présent de parler du père de M. Sainte-Beuve. xTevais le faire avec plus d'étendue ici que ne me l'eût permis plus haut le cadre restreint d'une note. Charles- François de Sainte-Beuve (ce sont ses nom et prénoms que je copie sur son extrait de naissance) était né, comme nous l'apprend son fils, au bourg de Moreuil en Picardie (aujourd'hui département de la Somme, arrondissement de Montdiilier), le 6 novembre 1752. Son père, Jean-François de Sainte-

lO'i MA BIOailVPIIIF.

Beuve, y était conti'qleur des actes ; sa mère s'appelait Marie Donzello. Il n'était pas l'aîné de ses frères ou sœurs, [et il en eut bien d'autres, en tout sept enfants.

M. Sainte-Beuve nous a souvent raconté dans quelles circonstances il avait fait connaissance de l'un de ses oncles paternels : c'était la première personne qu'il avait vue en arrivant à Paris, en 1818. Cet oncle demeurait place Dauphine ; il y occupait une maison à lui tout seul : il était marchand de vin '. M""^ Sainte-Beuve conduisit son fils chez son beau-frère, qui était un brave homme, et la

1. Il se nommait François-Théodore Je Sainte- Beuve : je relève son nom sur le contrai de mariaire de M. de Sainte-Beuve père, où il est mentionné comme absent de Boulogne (le 29 ventôse an xil, 20 mars 1804). C'était le dernier né de la famille. Sa qualité de marcliand de vin, demeurant à Paris, me le fait reconnaître. — Nous savons aussi par M. Sainte- Beuve qu'après la mort de son père, une de ses tantes du côté paternel était venue se joindre à sa mère, veuve dès le Imitième mois de son mariage, et avait contribué à l'élever. C'est de cette sœur de son mari qu'il est question dans la lettre citée plus haut du chef d'institution, M. Landry, à M'"» Sainte- Beuve mère.

MA luofiRAiMirE inr-

convei'satioii roula siu* le choix d'un professeur qu'il fallait donner au jeune homme pour le perfectionner dans ses études, en attendant le collège. L'oncle leur parla alors d'un savant qu'il connaissait dans le quartier Saint- Jacques, un ancien prêtre qui s'était marié à la Révolution, et qui avait siégé à la Convention. Il donnait aujourd'hui des leçons de latin et de grec (on était en 1818), et il élevait luimême son fils, qui avait reçu de lui une trèsbonne éducation. Mais, par exemple, « il le mène à la baguette, il est très-sévère », — c'était un avis amical donné par l'oncle à son neveu. — On conduisit le jeune Sainte-Beuve chez ce professeur, qui avait en effet le ton rude et autoritaire (comme on dirait aujourd'hui) des anciens jours. Son fils ne lui résistait pas : c'était encore un enfant. Sur l'ordre de son père, il monta sur la table et déclama, sans se tromper, tout un chant d'un poëme antique latin ou grec (M. Sainte-Beuve désignait même le chant du poëme, que j'ai oublié), — et du reste le fils do l'ex-conventionnol élait

•iCG MA DIOGriAPHIE

capable des deux langues. Le père' était émerveillé de son fils en l'écoutant, mais il ne le montrait pas trop : ce jeune homme qui était déjà si instruit, et qui tremblait devant son redoutable père, devait être un jour le spirituel écrivain et rédacteur du Journiil des Débats, M. Philarète Ghasles, Il eut depuis bien d'autres vicissitudes ; il fit un séjour forcé à Londres pour échapper à une accusation de complot à Paris sous cette même Restauration, où, lui dit son père, « ton avenir, avec mon nom, est désormais perdu en France ». Il appi'it l'anglais (qu'il sait si bien) en Angleterre, mais il n'a pas oublié non plus cette première rencontre de sa jeunesse (presque de l'enfance) avec M. Sainte-Beuve, qui la lui rappelait naguère. Son père, homme inflexible, avait de la tendresse pour l'oncle de M. Sainte- Beuve, et se montra constamment d'une reconnaissance à toute épreuve (comme pouvait la ressentir un homme de sa trempe) pour un service que lui avait rendu le marchand de vin de la place Dauphine ■ il l'avait gardé une

fois quelque temps caché dans sa maison, je ne saurais dire aujourd'hui à quelle époque ni à quelle occasion de terreur (qui n'était plus celle de Robespierre) et où il y allait toujours, pour un conventionnel proscrit, de la tête. L'oncle de M. Sainte-Beuve lui avait sauvé la

vie

J'ai là, rassemblées autour de moi, en ce moment, les reliques de M. de Sainte-Beuve père. Ce sont, pour la plupart, des livres couverts de remarques et annotations manuscrites, comme ceux qui composaient la bibliothèque de son fils, aujourd'hui dispersée : on dirait que le père a transmis au fils,

1. On lit dans le Journal dos Débats et des Décrets {i\o 142, page 89), rédigé par Louvet, au compte rendu de la séance de la Convention du 7 février 1793 : « Aubry, ancien militaire, après beaucoup de difficultés, obtient la parole (dans la discussion d'un projet de nouvelle organisation de l'armée oîi la garde nationale et la ligne devaient se confondre). — Cliasles interrompait presque à chaque mot. — Louvet dit à Cliasles : « Il n'est point question d'organiser un » corps de chanoines ; taisez-vous ; » — et Chastes parle toujours. » — Chasles, en effet, avait été chanoine au chapitre de Chartres avant la Révolution. Et Louvet, dans sa pointe, se monU-ait bien toujours le dicnc auteur de Faublas.

108 MA lîlUGRAPHIK

en mourant, tons ses goCUs avec sa manière d'éludier, la plume ou le crayon à la main. Et ce ne sont pas seulement des livres, mais des lambeaux de papier, évidemment ce qu'il trouvait à sa portre et qui lui servait à fixer sur-le-champ un mémorandum improvisé. S'il ne composait pas ', il prenait des notes 2.

1. Il y a cependant une petite plaquette in-S" de quinze pages, en ver?, intitulée : la Conversion des Philosophes, Xoiivelle, ëuv laquelle se trouvent écrits ces mots à la main : Par mon père. M. Sainte-Beuve n'avait jamais parlé de cela à personne, et je pourrais me tromper sur l'écriture bien ancienne des trois mots manuscrits qui me feraient croire que cette brochure est de son père. C'est une espèce de satire ou conte à l'adresse d'un écrivain bien oublié aujourd'hui, M™e de Genlis, et qui venait de publier alors les Arabesques mythologiques, — « avec figures. », a bien soin d'ajouter, dans un petit Avertissement, l'auteur de la satire que j'ai sous les yeux. C'est à l'une de ces figures peut-être que fait allusion une gaillardise de ce court poème, qui a le sel gai. Parmi les livres de M. de Sainte-Beuve père, qu'il avait bien lus et (paraît-il) bien goûtés, se trouvent les Œuvres de Gvesset et la Pucelle de Voltaire. Si la brochure en question est bien réellement de lui, il s'y range, en raillant, du côté des grands moralistes et philosophes de l'Anliquilé contre celle pimbêche, bavarde et pédante de M""^ de Genlis, qui essayait de les châtrer, cl qui publiait, en 1801, des Heures nouvelles. •2. Il marquait, en courant, la dalc d'un fait histori-

MA BIOGRAPHIE lÛS)

En déchiffrant aujourd'hui cette écriture effacée du père, jetée à la hâte sur le premier chiffon venu, sur la garde d'une brochure dépareillée oii se lit ce nom en guise d'envoi : s Au citoyen Sainte-Beuve, administrateur ^

que qu'il lui importait de se rappeler, tel que celui-ci par exemple : « Pie VI mourut ou, pour mieux dire, s'endormit à Valence, le 19 août 1790 (le 2 fructidor an vu), » — Quelquefois c'est un vers d'Horace, le plus souvent un vers de Virgile, mais nous y reviendrons.

1. Je ne sais à quelle fonction répondait alors cette qualité que je retrouve plusieurs fois, écrite en abrégé, sur les papiers de .ce temps-là, ayant appartenu à M. de Sainte-Beuve père. — Sur son contrat de mariage, qui est du 29 ventôse an xii, il prend titre et qualité de directeur de l'octroi municipal et de bienfaisance de Boulogne-sur-Mer. — Voici un billet antérieur, imprimé, dont les blancs sont remplis à son nom :

«G° Sainte-Beuve, adteur. — Boulogne le.... vend""", l'an S"^ de la République Française, une et indivisible. — Citoyen, en exécution de l'article 10 du litre 7 de la loi du 21 pluviôse, relative aux secours, je te préviens que tu as été cotisé à une somme de 50 fr. pour être employée au payement d'avance du trimestre de vend'* au l^r nivôse des secours dus aux familles des défenseurs de la République. — Je te requiers en conséquence, sous les peines portées en l'article 13 du titre 7 de la loi ci-dessus, de payer sous huit jours, entre les mains du citoyen Marsan, nommé à cet effet par les commissaires distributeurs,

no MA BIOGRAPHIE

du département du Pas-de-Calais », je ne puis m'empêcher de me rappeler l'illustre écrivain le matin à sa toilette, griffonnant avec un crayon sur le coin d'un journal quelconque un fait, nue idée, une phrase qui lui venait toute faite, et dont son esprit avait intérieurement désigné la place où il fallait l'introduire dans l'article en cours de composition. J'arrivais : il fallait conserver le coin déchiré du journal, sujet à s'égarer; M. Sainte-Beuve me disait : « A tel endroit, voyez ce que je vais mettre...» Il entrait dans mes fonctions de secrétaire de me rappeler en un instant, dès le matin, au pied levé, avant même de nous être mis au travail, l'article qu'on écrivait depuis deux jours: mais le maître m'avait mis vite au fait, et dès longtemps j'étais habitué à ces vivacités de son esprit.

Les livres qu'il avait gardés de son père

le montant de ta cotisation ; cette somme le sera remboursée aussitôt l'arrivée des fonds destinés à cet objet. — Salut et Fraternité. — L. Fontaine, agent national. »

sont sur tous sujets. M. de Sainte-Beuve père n'était étranger à rien de ce qui se publiait et qui faisait quelque bruit de son temps. Je retrouve certains ouvrages , aujourd'hui bien démodés, mais qui autrefois eurent la vogue, et sur lesquels il écrivait ses impressions '. Il les exprimait le plus souvent par des rap- ]:)rochements littéraires et poétiques, des citations empruntées à de grands poètes des époques les plus brillantes de la Littérature. Un vers de Lucrèce, un vers de Voltaire lui venait toujours à propos -. Mais Horace et Virgile étaient ses poètes de prédilection. Chaque marge, chaque feuillet de son Virgile est plein de ses commentaires, où se révèle toute sa sensibilité d'àme et de goût ; et

1. Sic transit gloria mundi. Voilà neuf volumes du Voyage du jeune Anacharsis, qui rentrait entièrement dans ses goûts et ses études favorites, avec un Atlas du même ouvrage, sur lequel M. de Sainte- Beuve pcrc a attentivement étudié celle antique Géographie, qui devait tant parler à son imagination.

2. Ainsi, sur un exemplaire (imprimé à Arras) de la Conslilulion de la République Française, du

fructidor an m (22 août 1795), et dont la première

le poète des Pensées claoûf, qui a relu un jour les notes d'un père qu'il n'avait point connu et qui s'est servi, après lui, du même exemplaire pour apprendre Virgile, a pu dire :

Mon père ainsi sentait. Si, né dans sa mort même, Ma mémoire n'eut pas son image suprême, Il m'a laissé du moins son âme et son esprit, Et son goût tout entier à chaque marge écrit. Après des mois d'ennuis et de fatigue ingrate, Lui, d'étude amoureux et que la Muse flatte, S'il a vu le moment qu'il peut enfin ravir, Sans oublier jamais son Virgile-e/zéWr,

sortait ; il doublait la prochaine colline, Côtoyant le sureau, respirant l'aubépine, Rêvant aux jeux du sort, au toit qu'il a laissé. Au doux nid si nombreux et si tôt dispersé. Et tout lui déroulait, de plus en plus écloses. L'âme dans les objets, les larmes dans les choses. Ascagne, Astyanax, hâtant leurs petits pas. De loin lui peignaient-ils ce fils qui n'était pas?...

signature est celle de Marie-Joseph Chénier, président de la Convention nationale, M. de Sainte-Beuve père écrivait ce vers de la tragédie de Mahomet (acte II, scène v) :

Je viens après mille ans changer vos lois grossières.

Et au-dessous cet autre vers de la Phursale de Lucain (livre ii) :

Naturamque sequi, palriœque impendere vitani.

MA RIOGRAPHIE 113

Il allait, s'oublianl dans les douleurs d'Elise. Mais, si l'enfant au seuil, ou quelque vieille assise Venait rompre d'un mot le songe qu'il songeait, Avec intérêt vrai comme il interrogeait! Il entrait sous ce chaume, et son humble présence Mettait à chaque accent toute sa bienfaisance. Ces pleurs que lui tirait l'humaine charité. Retombaient sur Didon en même piété.

Ces vers sont dédiés à M. Patin. M. Sainte- Beuve a pu s'y peindre en y peignant tout entier son père. Avec intévôt vrai comme il interrogeait !

Homme doux et intègre, témoin éclairé et modéré de la Révolution, M. de Sainte-Beuve collectionnait en curieux et en homme qui s'y intéressait les journaux du temps [le Courrier de r Egalité, le Journal de Paris), et un grand nombre de brochures. Un exemplaire du Vieux Cordelier, conservé avec beaucoup de soin par son fils, qui a écrit dessus : Exemplaire de mon père, portant en tète un portrait gravé de Camille Desmoulins (dans la meilleure manière des graveurs de l'époque), nous est ainsi arrivé tout couvert de notes de la main de M. de Sainte-Beuve père. Ce sont

H4 MA RIOrrRAPHIE

des souvenirs et des portraits caractéristiques que l'histoire n'a pas démentis. M y a là des témoignages contemporains qui seraient curieux à recueillir, quoiqu'ils n'ajoutent rien à ce qu'on sait depuis, mais ils pourraient être une preuve de plus à l'appui de la vérité. — On s'est toujours piqué d'exactitude et de véracité de père en fils, et on les trouvait sans les chercher, par netteté et rectitude d'esprit. — Je relève en marge du Vieux Cordelier ce portrait entre autres de Camille :

<t Desmoulins avait un extérieur désagréable , la prononciation pénible , l'organe dur, nul lalent oratoire ; mais il écrivait avec facilité, et était doué d'une gaieté originale qui le rendait très-propre à manier l'arme de la plaisanterie. »

— N'est-ce pas un type du pamphlétaire comme on se le figure? — Et il y aurait bien d'autres traits encore à relever sur les marges de ce Recueil qui n'eut que sept numéros, et qui s'achève par la lettre que Camille écrivit de la prison du Luxembourg à sa femme. Mais

MA BIOGRAPHIE ii5

il ne m'est pas permis, dans un livre de M. Sainte-Beuve, de m'appesantir sur certains noms qu'il réprouvait et sur lesquels les historiens les plus convaincus de nos jours ne sont jamais parvenus à le faire revenir d'une opinion conçue et formée dès l'enfance : il avait sur leur compte la tradition orale *.

1. Sa mère lui avait raconté de certaines scènes boulonnaiscs, qui laissent toujours plus d'impression dans les souvenirs provinciaux qu'à Paris. A Paris, le pavé est vile lavé et le souvenir sanglant s'efface: l'orage est passé, il n'y a plus même trace de torrent. Dans les provinces, où l'on n'est pas sans cesse distrait d'une idée par de mouvants et changeants spectacles, où un événement lugubre a le temps do marquer et de se graver profondément, il est impossible d'oublier, à des années de distance, ce qu'on a vu quand on y a été témoin d'une époque de terreur, — M. Sainte-Beuve disait quelquefois que, si son père eût pris parti sous la Révolution, il eût été pour les girondins. M. Sainte-Beuve aimait à retrouver là encore son humeur dans celle de son père. Mais leur tempérament à tous deux était trop virgilien pour n'être pas éloignés l'un et l'autre de tout excès et de tout crime, comme la politique entraînait alors les partis à en commettre. — Et en venant, un jour des dernières années, à parler de la plus récente de ces commotions politiques, où la terreur, qui n'était cette fois ni rouge ni blonch» (puisque c'est ainsi qu'on désigne les deux autres), s'est de nouveau répandue sur la Franco, il mo dit

Un portrait de son père, une miniature peinte en 1791, nous le représente avec des yeux bleus, le nez fort et fin qui, vu de profil, doit être recourhé, la narine bien ouverte ; la bouche, qui devait être grande, est fermée comme par une habitude naturelle : les deux lèvres, sans être serrées et plutôt souriantes, relevées dans les coins, forment une ligne fine et longue sur laquelle la lèvre supérieure seule a un peu de relief et de contour, marqués par une légère teinte rose. Il y a une petite fossette indiquée au menton ; le visage est rond et bien plein, le front large : une perruque poudrée encadre cette physionomie dont l'expression, dans son ensemble, est douce et pleine de bienveillance. Cependant

textuellement : « J'ai ùlù pour le 2 avec tous les hommes de bon sens .qui avaient besoin de s'appuyer sur quelque chose de solide et de stable ; mais je n'étais pas pour le 3...» Et il avait longtemps ignoré les journées du 3 et du 4, dans le grand silence qui se fit alors. — De même, et par un mot analogue, Mme de Staël avait réprouvé autrefois les déportations dont le 18 fructidor, qu'elle avait appuyé, avait donné le signal. (Noie antérieui'c au 4 septembre 1870.)

on pont lire dans les yeux, qui sont bien ouverts, bien vifs et bien arqués, et dans la commissure des lèvres, un peu ironique, une pointe et co coin de malice et de motiueric qu'on dit être l'apanayc de la race picnrdo. « A Boulogne on aime à se moquer », disait quelquefois M. Sainte-Beuve. Et son père n'était pas uniquement de Boulogne, il était bien vraiment Picard. Physionomie claire et honnête, et sur laquelle on ne lit rien que de bon, de simple, d'intelligent, avec ce que ces qualités comportent naturellement de spirituel et de fm chez celui qui les possède et les montre à ciel ouvert sur son visage. C'est franc et net, avec tout ce dont la connaissance des hommes, et peut-être aussi bien, dans le moment même, la conversation de l'artiste (qui avait nom M"^ Favart) peut les éclairer de fine galanterie et de malice. — Je ne sais si le souvenir du fils me ferait préjuger du père. — Le costume est celui du temps : habit bleu, collet relevé et droit, gros boutons à reflet métallique, un gilet croisé d'une étoffe

118 MA BIOGRAPHIR

claire tirant sur le jaune, à pointes et à revers larges, la cravate fine et blanche en mousseline, entourant doublement le cou sous le menton, et bien nouée entre les deux revers du gilet. Un peu de poudre blanche est tombée de la tête sur le collet de l'habit bleu et sur l'épaule.

S'il y a dans ce portrait du père de la ressemblance physique avec son fils (et on peut y en voir), tous ceux qui ont connu M"»^ Sainte- Beuve mère (et sans parler des plus anciens voisins du quartier, il est encore des témoins, des amis qu'on est heureux de nommer, MM. le docteur Veyne, Auguste Lacaussade, Xavier Marmier, le poète Auguste Desplaces, retiré dans le Berry ; un bon ami d'Avignon, M. Gharpenne ; un ancien secrétaire de M. Sainte-Beuve, M. Octave Lacroix) s'accordent à dire que M. Sainte-Beuve était le portrait vivant de sa mère. « Elle avait de la finesse d'esprit, du bon sens et beaucoup de tact », me disait, il y a quelques années, M. Paulin Limayrac, qui l'avait souvent vi-

MA RIOGnAPHIE 119

sitée *. — Je me horiierai, ne l'ayant pas con-

1. Armand Carrel venait quelquefois demander M. Sainte-Beuve chez sa mère, ce qui ne laissait pas de la troubler un peu : sans cesse préoccupée sur le sort et l'avenir de son fds, en bonne et simple bourgeoise qu'elle était, vivant dans la retraite, ayant connu dans son enfance des temps orageux et terribles, elle redoutait qu'il ne fût entraîné trop l.oin par une relation trop chevaleresque. — Et ce que toutes les mères, et les pères aussi qui s'intéressent à la carrière d'un fils, lancé dans cette voie épineuse des Lettres, comprendront, elle ne crut véritablement le sien sauvé que le jour où il fut reçu de l'Académie française.

Je retrouve à l'instant même une lettre qui avait beaucoup touché M. Sainte-Beuve quand il la reçut, et dont il parla jusqu'à la fin de sa vie avec reconnaissance : c'est celle que lui écrivit M. le duc Pasquier le lendemain de la mort de sa mère. Il me dit souvent : « Je reçus fort peu de témoignages d'amitié en ce moment-là ; et celui-ci était le UiOins obligé de tous. » M. Sainte-Beuve aimait à parler du chancelier Pasquier : il en eut assez souvent l'occasion, dans les derniers temps de sa vie, quand l'ancien secrétaire du duc, M. Louis Favre, qui vient do lui élever ce beau monument littéraire, un livre qui est un exemple à suivre et un modèle à imiter, venait s'en entretenir avec lui, M. Sainte-Beuve ne pouvait se rappeler l'amabilité simple de M. Pasquier sans l'opposer à la morgue pédante de certains hommes d'État parvenus du jour. Il était frappé du contraste : d'un côté toute nrévenance et toute politesse, de l'autre rudesse, ignorance, grossièreté. Voici la lettre du chancelier (M™» Sainte-Beuve était morte le 17) :

« (Lundi 18 novembre ISoO). — Mon cher confrère,

nue, au témoignage de ces qualités de son caractère et de son esprit.

les nombreuses et douloureuses pertes que j'ai fiiites dans le cours de ma longue vie n'ont point épuisé en moi, grâce au Ciel, la faculté de sentir profondément les misères de même nature qui atteignent autour de moi les personnes auxquelles je porte un véritable intérêt; et vous êtes à coup sûr au nombre de celles-là. Recevez donc mes bien sincères compliments de condoléance. Je trouverai quelque douceur à vous les redire au premier jour où il me sera donné de vous rencontrer.— Tout à vous et de tout cœur, — Pasquier. »

Le hasard me fait retrouver aussi celle autre lettre de condoléance, reçue par M. Sainte-Beuve, également à l'occasion de la mort de sa mère :

« (Paris 22 novembre 1850). — Mon cher confrère, j'ai assez appris à vous connaître pour savoir tout ce que la perle de madame votre mère, si âgée qu'elle fût, vous aura fait éprouver ; et je vous suis trop tendrement affectionné pour ne pas venir vous exprimer la part que je prends à votre douleur. Il se fait un grand vide dans la vie, lorsqu'on perd ceux auxquels on doit le jour. J'ai conçu depuis longtemps une opinion de votre cœur qui, en m'attachanl à vous, me fait m'associer vivement à tout ce qui peut vous atteindre. Veuillez en agréer l'assurance ainsi que celle de tous les sentiments que je vous ai voués, — MoLÉ. »

Pendant le siège de Paris, l'impression déjà commencée et assez avancée de ce petit livre fut interrompue (et ce n'est pas l'unique malheur de la guerre). L'éditeur, qui avait du temps devant soi, a retrouvé d'anciens papiers, dont il veut faire profiter aujourd'hui le lecteur. Et tout d'abord, chronologiquement, une lettre de l'intimité la plus douce, la plus affectueuse, la plus sensible, la plus fendre, bien que s'étendant assez longuement au début sur la réforme administrative des octrois que venait

d'opérerl'Assemblée nationale (en 1791). A sa date et sous ce rapport même, elle est intéressante et instructive. Elle a été écrite par le père de M. Sainte-Beuve, et s'ajoute naturellement au chapitre qui précède. Elle confirme aussi, dans un post-scriptum significatif, ce qu'on a dit plus haut des opinions de cet homme de bien et de progrès, qui avait salué la Révolution à son aurore.

« A monsieur TWzanconr, commis aux aides, à Hornoy, près Amiens.

» BouIogne-sur-Mer, le 21 avril 1791.

» Je m'empresse, mon cher Rizancour, de vous répondre. Sûrement, avant que cette lettre vous parvienne, une autre de moi vous aura été remise par M. D. \ ancienne connaissance

Page 1