CHEZ LUI
Je ne saurais passer sous silence quelques noms d'amis d'enfance et de collège de M. Sainte-Beuve. En première ligne et comme le plus ancien, apparaît à mon souvenir, d'après ses propres récits, le nom de M. l'abbé Eustache Barbe, de Boulogne-sur-Mer, condisciple de M. Sainte-Beuve à la pension Blériot, devenu plus tard professeur de philosophie dans la maison de M. Haffreingue, et qui vit aujourd'hui dans une profonde et vénérable
136 SAINTE-BEUVE CHEZ LUI retraite. Il n'a jamais quitté sa ville natale .
Il est trois fois béni celui qui dans sa ville, etc.
C'est M. Sainte-Beuve qui parle ainsi ûc son ami dans une pièce des Pensées cVnoiil, qu'il lui a dédiée. — Et il y retrace leurs longues promenades, le jeudi, au bord de la mer et dans tout le pays boulonnai;.
Oh ! combien différent de ces après-midis, De ces jours où j'allais avec toi, les jeudis, Où nous allions tout près, au vallon du Denacre, Y cherchant la Tempe que Virgile consacre, Ou bien à Rupenbert pour y cueillir des fruits. Ou plus loin, vaguement par nos discours conduits, Aux falaises des mers, à l'Océan lui-même. Immense, répondant à l'immense problème!,..
Les deux jeunes amis discutaient de leurs sujets d'études préférées. M. Sainte-Beuve nous les fit refaire bien souvent en idée, dans ses causeries du soir, ces promenades de son enfance, où il ne revint plus.
Je ne vois , dans sa vie, qu'un pendant à cette liaison étroite et de cœur des premières
années : c'est celle qui l'a uni jusqu'à la dernière heure à un autre condisciple du collège Charlemagne, dont le nom revient aussi souvent que le sien sur la liste des distributions de prix de ce temps-là, M. Loudierre, ancien professeur de rhétorique, toujours aimé de ceux qu'il a eus pour élèves. Et, parmi ces derniers, je pourrais nommer M. le président Pelletier, le bibliophile Chéron, devenus plus tard, comme lui, amis de M. Sainte-Beuve, chez qui ils ont retrouvé leur ancien maître. C'est par allusion à la méthode d'enseignement professée par son ami Loudierre, que M. Sainte-Beuve avait créé cet axiome : a II faut avoir-fait une bonne rhétorique. 5> Et le critique sans pédanterie se plaisait à appliquer ce précepte aux livres dont la méthode lui paraissait enchevêtrée et peu naturelle.
M. Loudierre et M. Sainte-Beuve, amis d'enfance, se tutoyaient et se querellaient beaucoup sur des matières de philosophie, d'Antiquité, de littérature grecque et latine. C'est à M. Loudierre que M. Sainte-Beuve de-
mandait toujours la vérificalion des traductions qu'il faisait d'auteurs anciens dans ses articles, — ainsi quand il écrivit une Étude sur Térence '. — Il le consultait beaucoup et le taquinait souvent. M. Loudierre arrivait le soir, quand on était déjà au dessert. La discussion commençait.
Quelquefois, le professeur de grec, M. Pantasidès , apportait ses textes et ses lumières. Un bibliothécaire de Sainte-Geneviève, M. Rochebilière, qui visitait de temps en temps M. Sainte-Beuve à l'heure de son dîner, c'est-à-dire au seul moment de la journée oi^i l'esprit, tendu par douze heures de travail, reprenait un peu haleine, venait parfois aussi s'asseoir à ces séances de causerie familière : il entretenait M. Sainte-Beuve du xvne siècle, qu'il possédait à fond ; c'était son siècle de prédilection à lui. Le professeur de grec, par contraste, ne connaissait bien que le siècle de Périclès : il y vivait comme
i. IVnureaiix Lundis, t. V.
SAiNTK-nr.uvE cm:/ lui \Sd
dans son élément; il y était comme né. On eût dit qu'il en descendait ^
1. Il ne faudrait pas croire, comme l'a écrit dernièrement un critique dans la Constitution {n° du 12 septembre 1871), que M. Sainte-Beuve a ne savait plus le grec », quand il s'était adjoint un professeur pour mieux l'étudier avec lui. M. Sainte-Beuve, en prenant sur son travail quelques heures de sa journée pour lire et expliquer Homère et les poètes de l'An tliologie, avec l'aide d'un excellent interprète, tenait à approfondir, à connaître mieux qu'on ne les connaî' généralement en France, ces hautes sources de l'An tiquité. Il faisait partie de la Ligue homérique. Je n'y ai été initié, moi profane, que par le dehors, mais j'en ai vu et entendu assez pour bien sentir le mot, sinon pour bien comprendre le fond, qui est toute unf science. On ne s'y remet point comme cela, à tout âge, et sans vocation ; mais les discussions, dont j'ai été si souvent le témoin, et en particulier les relation? si affectueuses avec le savant Diibner, sur la tombe duquel j'eus l'honneur d'être chargé de lire le discours de M. Sainte-Beuve, empêché par la maladie (voir Nouveaux Lundis, tome X, à l'Appendice), m'ont au moins mis à même de respecter ce que je ne pouvais comprendre. Il en esl résulté surtout dans mon espri» l'insuffisance, et partant l'inutilité des études grecques, telles qu'on nous les enseigne pour notre préparation au. baccalauréat es lettres. — L'Homère de M. Sainte Beuve, celui dont il se servait dans ses lectures avec M. Pantasidès (édition Boissonade, texte grec, 4 vol., 1824), est tout chargé de notes, de commentaires, de remarques, de rapprochements littéraires : c'est la critique même en formation, à l'état d'ébauche, d'élé-
M. Roehebilièi'P s'était fait, nu contraire, une s[)écialité du siècle de Louis XI\': il le tenait presque tout entier ren''ermé dans sa bibliothèque en éditions priiiccps, — des joyaux; — tout le La Fontaine original élait là. Mais les g-oùts particuliers du savant chercheur
ments, telle qu'il l'applique ensuite et la développe dans ses travaux dcslinés au public; on la surprend là sur le vif, on la voit saillir et jaillir de son esprit : vous retrouverez ce premier mouvement dans n'importe laquelle de ses études. En voulez-vous un exemple ? Odyssée, chant X, vers 3:21-346, je lis au bas de la page : « André Chénier n'avait pas un bourreau à qui il pût adresser ces paroles touchantes qu'adresse Phémius à Ulysse. » Et maintenant si l'on se reporte au tome IV des Causeries du Lundi, on trouvera l'application de cette note, répétée presque dans les mêmes ternies, à la fin de l'arliclc sur André Chénier homme politique. M. Sainte-Beuve y donne l'interrogatoire d'André Chénier au moment de son arrestation. — Enfin, pour achever d'édiiier le lecteur sur ce goût d'Homère qui est un culte chez ceux qui en sont possédés, je relève, à la fin du second des deux grands poèmes homériques 'et M. Sninte-Beuve avait surteut de la prédilection pour VIliade), cette note écrite de sa main: « .\chevé de lire V Odyssée pour la troisième fois. le 30 juillet 1856. » Je n'échangerais pas l'Homère^ de M. Sainte-Beuve contre celui d'Alexandre. Mais il ne se le dissimulait pas, et je le lui ai entendu dire à luimême bien souvent : Les Anciens, de nos jours, ont perdu la partie. »
SAINTE-BEUVE CHEZ LUI l'il
et amateur étaient tournés surtout vers la chaire : il aimait les prédicateurs de la grande école. M. Sainte-Beuve, tout en conversant, prenait, de temps à autre, une note qu'il faisait écrire, séance tenante, par son secrétaire et destinait à la réimpression de ses articles sur ces grandes et graves figures de Bossuet, Bourdaloue, Fléchier.
Homme patient et convaincu, M. Rochebilière avait contribué à une révolution, au grand désespoir de M. de Sacy : les Lettres de M™* de Sévigné lui devaient une refonte complète; il en avait rapproché les textes imprimés des manuscrits originaux, ce qui fit trembler tous les vieux classiques, qui ne parlaient de rien moins que de brûler ces paperasses. Ils craignaient d'avoir trop/r' à rabattre de leurs anciennes admirations : « Nous aimions M'"* de Sévigné comme cela, disaient-ils, pourquoi nous la changer? » M. Rochebilière n'en persista pas moins avec amour dans son travail qui rendil| un vrai service à la littérature et aux Lettres
de la marquise. Il les fit revivre et relire '. Le docteur Veyne venait quelquefois partager le repas du soir : sa belle physionomie, encadrée et rehaussée par une chevelure d'argent, éclaii-ail, pour ainsi dire, la scène, (faut-il écrire la cène ?) dans cette demi-teinte ménagée par l'abat-jour vert, qui tamisait la lumirre sur les visages rangés en cercle autour de la petite table. Le médecin qui, seul, ne s'était pas trompé sur la vraie maladie de M. Sainte-Beuve, apportait, à sa table et à son chevet, des remèdes recommandés parHippocrate et Rabelais : de la gaieté et de la distraction. Ne pouvant vaincre la pierre, que d'illustres chirurgiens et spécialistes de grand renom avaient manquée et niée, en dépit de ses affirmations soutenues jusqu'à la fin, le docteur Veyne, né dans le Gomtat, au lieu de l'envoyer chez le pharmacien, apportait à
1. M. Sainte-Beuve publia dans le Constitutionnel un article ?ur la belle édition Regniei' des Lettres de M'ne do Sévigné. {Noiivcavx Lundis, tome Je'.)
M. Sainte-Beuve des bouteilles authentiques de Château-Neuf du Pape : c'était un rayon en bouteille du soleil du Midi.
A un moment, M. Pantasidès était forcé de remettre son bouquin grec dans sa poche. Il était venu pour faire admirer au maître une beauté antique, dont il donnait le mot à mot et le sens le plus littéral, quand on lui laissait la parole. Mais, que de fois on l'interrompait et l'empêchait de continuer! et cependant sa lecture était curieuse, intéressante, instructive. Les dames elles-mêmes y prenaient goût, tant il y apportait de passion, de conviction, de chaleur et d'enthousiasme. De la main, M. Sainte-Beuve lui faisait signe ; il commençait, tout le monde (malgré l'envie de parler) se taisait : M. Pantasidès se mettait à expliquer mot à mot des pages d'Aristophane ou de l'Anthologie : il choisissait, il voulait amuser et charmer tout à la fois. Il abordait, dans le grand poëte comique de la Grèce, des satires sur les mœurs, qui ne sont que dans le texte; — les traducteurs trouvent toujours
leurs colonnes d'Hercule dans ces grands et immortels Anciens, dont rien, dans les langues modernes, ne saurait se mesurer à leur largeur et à leur liberté de pensée et d'expression. — Parmi la fine fleur des poètes de l'Anthologie, ce qui s'adressait aux femmes était recherché de préférence par M. Pantasidès pour i ntéresser son auditoire. On riait bien un peu; M. Sainte-Beuve remarquait telle expression grecque qui faisait image. Puis il faisait fermer le livre de M. Pantasidès, qui, enivré par son art, l'amour de la littérature et de la poésie antiques, voulait et croyait trouver à chaque pas, dans la vie réelle et le monde moderne, ce que ses poètes et ses livres lui révélaient de morale simpl!\ d'attachement naturel et désintéressé. Il chercliait des Muses de l'Olympe, des Hébé, dans nos casinos.
Assis près du maître, le secrétaire, tenu tout le jour courbé sur la copie, s'oubliait pa)'(ois à dire des bêtises, selon l'exjjress!on do M. Sainte-Beuve lui-même, ((ui aimait, à ce moment-ià, nue tout le monde eût
la bride sur le cou. Il modérait, pourtant, les éclats de rire et les débordements de gaieté un peu trop vifs. M™* Blanchecotte et M. Milbert venaient le samedi : c'était leur jour consacré par l'habitude. M. Milbert, ancien secrétaire de M. de Pastoret, dont le père, voyageur et natuialiste, a écrit une histoire de ses voyages, avait longtemps fréquenté les coulisses de la Comédie-Française. Il était intarissable en anecdotes. Ami et admirateur, — adorateur de M*^" Rachel, son chevalier servant et fervent, fidèle à sa mémoire, il portait toujours sur lui quelques lettres d'elle, qu'on lui faisait relire à table après dîner.
M, Garsonnet, sémillant, l'esprit, la gaieté même, en grec, en latin, en français (et du plus moderne, du français du jour, — car les professeurs de l'Université se tiennent volontiers et sans effort au courant de toutes les productions littéraires, et rien de ce qui est Fesprit ne leur est étranger), — M. Garsonnet venait, lui aussi, de temps à autre, en lecteur assidu qui ne perdait pas un mot de ce qu'é-
crivait le maître, porter son contingent d'érudition et de saillies : le fin, le gaulois, le nar- (|Uois se croisaient. En ce temps-là, M. Sainte- Beuve travaillait à son étude des derniers Lundis sur Talleyrand : on sait combien il y a soigné la physionomie de Royer-GoUard, déjà traitée par lui dans un autre article •. M. Garsonnet, qui avait connu le grand hourgeoisj lui a fourni plus d'un trait. En voici un sur lui-même que M. Sainte-Beuve n'a pas imprimé : « Avec Garsonnet, disait Royer-Gollard, on ne s'ennuie jamais à la campagne...» C'était l'hommage que je tenais à lui rendre. M'"^ Louise Colet, en veine et en verve cette année-là (18G9) de conférences et de poésies satiriques, venait aussi souvent, le soir, en voisine, visiter le grand critique.
J'en oublie, sans doute, et qu'ils mêle pardonnent, ou qu'ils m'en sachent gré, car je sens que je suis bien indiscret à cette heure
i. Nouveaux Lundis, i. IV, p. 262, (Histoirede la R«slauralion, par L. de Viel-Caslel.)
clans ces souvenirs rétrospectifs. Mais la littérature vit d'indiscrétions.
Trois chattes, qu'on appelait la Jolie, la Vieille et la Maigriotte, manqueraient au tableau dont elles faisaient partie intégrante, si on les oubliait. Les anciens peintres ne les auraient pas dédaignées, et Théophile Gautier, qui a raconté l'histoire de ses animaux domestiques, ne haussera pas les épaules : cela me suffit. Nous nous entendons en brames qui ont le respect et l'amour de tous les êtres. Elles étaient soignées sur les genoux de M'i« Boitard , fidèle et dernière gouvernante de M. Sainte-Beuve, le ministre des finances de sa maison. Les trois chattes ont eu une triste fin, que Champfleury ne pouvait pas prévoir quand il a parlé, dans son livre, de l'amour de M. Sainte-Beuve pour les chats ^ : elles ont disparu l'une après l'autre pendant l'état
1. Il existe de par le monde un exemplaire de Vo- Juplv, sur lequel M. Sainte-Beuve avait écrit : « A l'autour dos Chats, l'auteur de Volupté. » Cet exemliiiùrc fut mis à la poste, affranchi, mais n'arriva jamais
de siège , celte terriljle époque pour tout ce qui avait vie, mais où il a été particulièrement vrai de dire qu'on ne voyait plus un chat , excepté dans les halles et marchés, pendus aux crocs des marchands de viande.
Peu d'amis, cependant, tutoyaientM. Sainte- Beuve. Je n'en ai entendu que trois : M. Loudierre, Nestor Roqueplan, le comédien Charles Potier, — et même un quatrième déjà nommé, M. Théophile Gautier. j\Iais c'était entre eux deux, du neveu Théo à ronde Beuve, une réminiscence du passé, une sorte de parenté et de lien littéraire, d'artiste à artiste, de poëte à poète, un signe de franc-maçonnerie romantique. Le tutoiement, du reste, leur était venu tard ; il ne remontait pas au delà de ces fameux dîners Magn^, créés par Ga^•arni, en 1863, et qui rendirent de vrais services aux
à son adresse. Il fut, comme on dit vulgairement, subtilisé par quelque amateur d'autographes. Des offres de restitution, même anonyme, seraient encore agréées, quoiqu'il y ait déjà longtemps do cela.
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Lettres, par la communion d'idées et les rapports d'amitié qu'ils établirent désormais entre des hommes qui ne s'étaient jamais jusquelà connus ni vus. On se brise, on rompt les préventions, les jugements se modifient : on ne discute pas, on se dispute, mais on en sort avec des idées renouvelées et plus justes sur les choses et les personnes mêmes qui viennent de vous combattre. Tel est l'avantage et le profit intellectuel que M. Sainte-Beuve trouvait qu'il y avait à former, même à table, un coin et un groupe littéraires deux fois par mois *.
1. Ce serait peut-être ici le cas d'écrire l'iiistoire de ces réunions dont on dégoisa tant alors. Aussi bien elle sera courte. Un jour, à la suite d'un diner où des figures qui ne s'étaient jamais rencontrées avaient été bien aises de se trouver ensemble, Gavarni eut l'idée d'assembler périodiquement, dans le mûme cabaret, où l'on avait été bien et commodément servi, une dizaine d'amis compatibles les uns avec les autres, et qui n'eussent pas de haines invétérées entre eux. Le docteur Veyne, ami de Gavarni, qui y encourageait à dessein le grand artiste dans le but de le distraire, de lui faire reprendre goût à la vie, fut chargé de recruter les convives. Il s'adressa directement et tout d'abord à son ami M. Sainte-Beuve , qui sourit ù l'idée : on
iriO SAI.XTE-REUVE CHEZ LUI
Ce n'en était pas moins un sujet d'étonnément auprès de M. Sainte-Beuve, quand on l'entendait tutoyer. Ceux qui l'ont connu ou
dressa un premier choix. MM. Tliéophilc Gautier, Paul de Saint-Victor, Edmond et Jules de Concourt, Charles Edmond , Eudore Soulié , le marquis de Chennevières, Taine, Robin, Flaubert, Renan, Berthelot, Scherer, Nefftzer, Frédéric Baudry, Sainte-Beuve , Veyne et Gavarni, promoteurs de l'idée, furent à peu près (tous les noms ne me reviennent pas en ce moment à la mémoire) les fondateurs do celle réunion intime et d'amis, créée dans un quartier libre et neutre, au beau milieu du quartier latin, rue Contrescarpe. Il fut convenu que le dîner aurait lieu tous les quinze jours, un lundi. Los critiques du lundi, et ils étaient nombreux (comme on peut en juger) à celte table, trouvaient leur compte au choix d'un jour, où ils avaient déposé pour quelques heures le fardeau de leur plume. M. Sainte-Beuve du moins s'accordait volontiers, dans le meilleur temps de sa santé, ce congé d'une après-midi par semaine, pour reprendre son rocher de Sisyphe le mardi matin. Gavarni, déjà malade, fut fidèle à son dîner jiendant quelques mois, puis n'y'revint plus. Le dîner tint bon encore pendant deux ou trois ans, jusqu'au jour (ou à peu près) oii M. Sainte-Beuve lui-même, qui y avait toujours été assidu, fut forcé, lui aussi, d'y renoncer par la maladie. Le dîner Maçjny eut ses grands jours et son déclin ; on en fit beaucoup de bruit dans les journaux : on a même prétendu que c'était un dîner d'athées. Les noms triés sur le volet, qu'on vient de lire, suffiraient amplement à réfuter l'idée de la moindre préoccupation unti-religieuse dans l'esprit de ses fondateurs. Pauci vocati ! Ces messieurs voulaient,
ont VU son buste, qui est à la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer, exécuté par M. Mathieu Meusnier, une vraie tête de sage, comme l'entendaient les Grecs, rappelant même par sa gravité la statuaire antitpie, comprendront l'étonnement des personnes de sa maison, accoutumées à le voir toute la journée aux prises avec la pensée. A ces moments-là, on ne l'approchait qu'avec précaution : sa physionomie, d'ordinaire si souriante, si avenante, quand elle se détendait, paraissait, au contraire, as-
avant tout, se connaître et s'estimer entre eux. La pieuse et petite presse (bien petite en effet) a défiguré dans le temps à dessein, comme toujours, une anecdote qui ferait bien plutôt honneur à l'esprit de tolérance et au respect qui se professaient là, entre honnêtes gens, pour les scrupules d'autrui. Un jour on se compta; on était treize à table. Quelqu'un qui ne s'est jamais donné comme un esprit fort ni pour un philosophe, l'une des plus brillantes plumes d'ailleurs et des plus célèbres, un poëte, ne dissimula point que ce chiffre, réputé fatidique , le gênait , qu'il y croyait : tic littéraire, superstition romantique, il parlait do quitter la table. M. Sainte-Beuve, pour rendre la tranquillité à son ami troublé, fit ajouter une rallonge et alla chercher le jeune fils du restaurateur, le petit Magny, qui rompit le chiffre treize. Tout le monde approuva et tout le monde dîna. Voilà l'histoire dans toute sa simplicité.
sombrie aux heures où elle était travaillée par le talent. Il allait dans sa maison, se parlant à lui-même, réfléchissant, semant ses pensées, les répétant tout haut, se remémorant deE passages de grands poëtes ^ ou de grands écrivains dont rajjplication pouvait être immédiate à l'article qui le préoccupait... Il ne fallait pas le déranger alors. Rien de frivole ni de banal ! Ceux ou celles qui le servaient le savaient bien, et tout le monde le respectait. Il n'affectait pourtant pas de gravité solennelle hors de propos. Jamais homme d'esprit ne sut mieux se mettre à la portée de tous. Quelqu'un qui l'a bien défini et un autre homme d'esprit et de fine critique, M. Charles Monselet, dans cette dédicace manuscrite de son
1. Un libraire du quai, M. Labitte, se rappelle avoir vu M. Sainte-Beuve entrer chez lui, saisir un Homère qui était à la portée de sa main, se livrer tout à son admiration et à l'amour de la poésie , le lire ainsi tout haut dans le texte, sans que personne songeât à l'interrompre. Le monde extérieur disparaissait tout à fait dans ces moments-là pour le critique qui goûtait tant les grandes et belles choses de la pensée et de l'esprit.
SAINTE-BEUVE CITEZ LUI lu.T
livre : Les Galanteries du XVIII^ siècle : « A Monsieur Sainte-Beuve, au critique souriant; » — ce n'est là qu'un trait, mais il reflète toute la physionomie. Et cependant M. Monselet a été plus grave que lui un jour : il ne s'est pas aperçu que M. Sainte-Beuve, en pleine Académie, siégeant au fauteuil de président, en costume, comme il convient, après avoir lu un discours sur les prix de vertu, ne cessait de le regarder et de lui sourire : « Il n'y a jamais répondu, » me dit M. Sainte-Beuve après la séance.
Nestor Roqueplan et Charles Potier, le fils du célèbre comédien, comédien aussi lui-même et auteur dramatique, avaient été également ses camarades de coUége. Il se rappelait, me disait-il quelquefois, Roqueplan, entrant un jour en classe, en retard et sans casquette. « Il avait l'air d'un bandit, disait M. Sainte-Beuve: il venait de se battre. » On était en seconde : le jeune Nestor était déjà fashionable. Le professeur, M. Gaillard, homme d'esprit, le railla finement sur sa tenue débraillée, qui ne lui
était pas habituelle. 11 ne s'en est fallu que de quelques mois que M. Sainte-Beuve ne fit un article sur Parisine. Il avait discuté le titre du livre avec Roqueplan : il n'aimait pas celuilà, il en conseillait un autre, qui sentît moins la pharmaceutique. Il trouvait que Roqueplan avait gaspillé son esprit et son talent ; en parlant de ces feuilletons, écrits quelquefois à la diable, mais qui ne s'en faisaient pas moins goûter et déguster par une saveur toute parisienne (et M. Sainte-Beuve s'en montrait friand le lundi matin dans le Constitutionnel des dernières années) : « Roqueplan, disait-il, embarque de la poudre d'or sur des coquilles de noix. » Il lui avait toujours conseillé de réunir ses articles en volume ; le conseil fut suivi trop tard : c'eût été pour M. Sainte- Beuve une occasion d'en parler et de nous conserver un portrait de plus, une physionomie littéraire qui s'oubUera.
il Le dimanche, il allait voir jouer son ami l'acteur Potier, aux Variétés, en loge, avec les billets hebdomadaires que M. Camille Doucet
lui envoyait, cliannante cl délicate attention à laquelle l'aimable et spirituel directeur-acadéniicieu demeura fidèle jusqu'à la fin'. M. Doucet savait que M. Sainte-Beuve ne pouvait aller au tliéàtre que ce jour-là. On travaillait la semaine, mais on se divertissait le dimanche, comme dans la chanson de Déranger, que répétait M. Sainte-Beuve: « Je suis du peuple... » On sait la suite du refrain. Et l'on n'était pas philosophe et faubourien à demi dans cette petite maison de la rue Mont-Parnasse.
Charles Potier s'y faisait conduire dans les derniers temps; il était devenu aveugle. Il habitait Asnières. J'avais assisté un jour à la
1. Et les billets n'étaient jamais perdus, même quand M. Sainte-Beuve ne pouvait plus y aller. On en faisait profiter alors quelqu'un du quartier ou des amis. Au bon temps de sa santé, on a pu le voir ainsi, en loge de face, dans divers théâtres de Paris, entouré d'une nombreuse famille. C'étaient le plus souvent des personnes de sa maison ou de sa rue. La seule condition qu'il y mît , c'était que la tenue fût digne de la loge, et encore, de son lit do malade, à son dernier dimanche , il tint à faire lui-même, cl d'un coup d'œil, cette inspection du costume, avant de délivrer son billet de spectacle.
rencontre fortuite des deux anciens condisciples , en attendant le train j)our Sannois, dans la gare Saint-Lazare, où l'académicien et l'acteur avaient renouvelé connaissance. Potier n'avait pas cessé, depuis ce jour, de venir de temps à autre visiter son ami.
Mais ce n'avaient jamais été dans la vie de M. Sainte-Beuve que des amitiés et des liaisons, restées un peu de rencontre en effet, des souvenirs du collège Bourbon, qu'on retrouvait dans le monde, tandis que rien nq l'avait séparé jamais de son autre et plus ancien camarade de Charlemagne, de son ami M. Loudierre. Jeunes tous deux, ils refaisaient ensemble, autour de Paris, les promenades que M. Sainte-Beuve avait faites autrefois, enfant, avec son ami Barbe, dans les environs de Boulogne-sur-Mer *. Ils visitaient, dans la
1. Sa correspondance avec l'abbé Barbe n'a cessé qu'en 1865. Elle va être publiée, m'écrit-ou, par M. Morand, de Boulogne-sur-Mer, bien connu pour ses publications et recherches sur l'histoire littéraire du Boulonnais. M. l'abbé Barbe lui aurait confié les lettres de M. Sainte-Beuve.
vallée de Montmorency, les souvenirs poétiques de Jean- Jacques Rousseau, où M. Sainte- Beuve trouvait l'inspiration de son poëme de Monsieur Jean. Un jour, au retour d'une de ces excursions, ils évitèrent de se trouver côte à côte avec le célèbre avocat Dupin, dont * la palinodie venait d'éclater : c'était peu après le temps oii il avait figuré à la procession de Saint- Acheul, un cierge à la main.
Lorsque M. Loudierre alla professer en province, les deux amis continuèrent de s'écrire. Que M. Loudierre me pardonne aujourd'hui si je publie ces Lettres de jeunesse qu'il a cru, un jour, devoir rendre à son ami, et qu'il veuille bien ne pas se méprendre sur le sentiment qui me les fait publier ! En même temps que la jeunesse de M. Sainte-Beuve et la sienne, elles éclairent la jeunesse du Romantisme et nous font remonter à l'âge d'or de la grande rénovation littéraire et intellectuelle de la France, où l'on avait tant d'espérances, tant d'illusions, où l'on voyait encore la Patrie grande, où l'homme de Lettres
était nourri d'idéal, où l'on croyait à la passion, à l'amour, à la poésie ! Il y' a de toutes ces choses dans les lettres qu'on va lire, — et le mot pour rire d'encouragement à son ami n'y est pas absent; on n'est pas Werther.