‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 15 sur 42 · DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

DE JEUNESSE

« Ce 6 décembre 1828.

» Mon cher Loudierre ^ ,

» Je suis charmé de te savoir rétabli de ta désagréable chute et installé telle-

1. M. Loudierre était alors régent de rhétovique au collège d'Évreux,

ment quellement dans ta nouvelle résidence. L'ennui ne doit pas t'étonner :

on l'éprouve à chaque changement de lieu et d'habitudes ; et tu y avais compté. L'étude comblera ces vides, et entre deux lectures, tu penseras un moment à nous, qui nous ennuyons ici autant que toi. Je ne sais plus que faire de mes samedis^ et, quoiqu'ils ne fussent pas tous employés à te voir, je m'aperçois bien qu'ils t'appartenaient et qu'ils sont maintenant désœuvrés comme un valet sans condition qui cherche maître. Il n'y a rien de nouveau ici, excepté mille riens qui peuvent se dire, mais dont on ne se sou-

vient plus dès qu'il s'agit de les écrire. En politique, cela ne va pas trop mal, et, avec quelques années de cet c?72dante et de ce piano, nous sommes à ])on port. En littérature, il y a beaucoup de mouvement toujours. Les cours de la Faculté sont rouverts. Villemain fait foule; je ne l'ai pas encore entendu ; il ne sort pas du dix-huitième siècle, et devra un peu se répéter : ce sera probablement sa dernière année.

Cousin a grand succès, quoique contesté comme tous les succès durables aux époques de crise et de fondation. Il aborde encore les philosophies du dixhuitième siècle, et non la grecque,

ionienne et dorienne, comme il l'avait annoncé l'année dernière. Il a pensé, et avec raison, qu'à un moment où les vieilles Ecoles se remuent et se raniment pour pousser un dernier cri, il ne fallait pas quitter le terrain, et il accepte une dernière fois la lutte, en face de Broussais, Daunou et de cette coriace et vivace philosophie dite sensualiste. Ce dernier coup sera décisif *, et je me promets bien d'ap-

1. Il est curieux, pour le contraste, de rapprocher de cette opinion de jeunesse de M. Sainte-Beuve,, à laquelle l'entraînait le génie oratoire de JNI. Cousin, cette autre opinion de la fin de sa vie, où il était revenu au sentiment réel de la vérité et de la justice :

« Une petite iniquité philosophique s'est

plaudir an résuKat; car, en vérité, ces vieilles o;ens sont incorrio-ibles et har-

introduite et s'est consacrée depuis 1817 et dans les années suivantes. M. Cousin, pour désigner l'École adverse du dix-huitième siècle qui rattachait les idées aux sensations, l'a dénommée l'Ecole sensiialiste. Pour être exact, il eût fallu dire sensstionniste. Le mot de sensiialiste appelle naturellement l'idée d'un matérialisme pratique qui sacrifie aux jouissances des sens; et si cela avait pu être vrai de quelques philosophes du dix-huitième siècle, de La Mettrie ou d'Helvétius par exemple, rien ne s'appliquait moins à Condillac et à tous les honorables disciples sortis de son École, les idéologues d'Auteuil et leurs adhérents, les Thurot; les Daunou , la sobriété même. Mais il est toujours bon de flétrir en passant son adversaire ; il lui en reste quelque chose. C'est ce qui est arrivé ici. Une probité philosophique plus scrupuleuse que celle de M. Cousin se fût privée d'un tel moyen; mais, en pareil cas, l'audacieux personnage n'y regardait pas de si près. » (Causei'ics du Lundi, tome XI, .3« édition, 18G8. Pensée CXVI, p. 488.)

celants, et par la physiologie et la médecine, ils pourraient gagner nos jeunes et spirituels philosophes des amphithéâtres; qui ne conçoivent pas que la question de l'immortalité de l'âme soit postérieure à la psychologie, et que, de quelque façon qu'on la tranche, la science n'en est pas moins posée auparavant.

» Guizot a commencé : il traite de la civihsation en France ; il avait traité, Tannée dernière, de la civilisation en Europe.

» En littérature, on imprime à force pour cet hiver. Les Orientales de Victor Hugo vont paraître, et, bientôt après,

un petit roman de lui en un volume :

Le Dernier jour d'un condamné ; tu peux concevoir ce que ce sera. De Vigny a fait aussi un roman qui^ je crois, est vendu, et, par conséquent, paraîtra bientôt ; mais il ne dit pas ce que c'est. On imprime une espèce d'Histoire de la Russie avant Pierre-le-Grand, du général de Ségur; mais c'est plutôt un Tableau qu'une Histoire détaillée. Le Napoléon en Egypte de Barthélémy et Méry a eu grand succès ; c'est admirable à tout moment dans le détail :

mais cela manque de composition et de haute philosophie, comme il en faut en poésie. Le pittoresque y est générale-

ment très-beau, et différent du descriptif &q Delille, dont, pourtant, ils ne se sont pas assez gardés toujours. La deuxième édition de Damiron vient de paraître en deux volumes, fort augmentée par conséquent, comme tu auras pu voir dans le Globe que tu reçois, j'espère, là-bas. Mais j'ai peur de tomber dans la bibliographie. Il sera plus simple, mon cher ami, qu'en m'écrivant tu me dises sur quoi tu veux que portent le peu de renseignements que je pourrais te donner et qui te seraient agréables. J'ajouterai seulement que i'cù vendu la première édition de mes Poésies 400 francs (à mille exemplaires)

à Delangle et qu'on commencera à m'imprimer à la fin de janvier. Jusqu'à ce temps, je travaillerai peu à autre chose; j'aime mieux perfectionner une petite œuvre, ajouter quelques pièces que le froid ne gèle pas en chemin, et jouir de ce doux rien-faire auquel je sens avec effroi que je suis plus enclin ({ue jamais. L'ennui que tu éprouves et cette vie de })rovince que tu me remets sous les yeux m'effrayent, quand je pense que peut-être je serais heureux d'accepter pareille destinée à Besançon; car le bon Joulfroy s'occupe toujours de mon affaire, comme si cela pouvait me faire plaisir. Aussi,

dans le cas où ses démarches réussiraient, je crois que j'accepterais, ne serait-ce que pour ne pas le désobliger. Mes rapports avec Dubois sont toujours les mêmes : très-polis, amicaux au fond et expressifs en apparence ; mais sans retour d'intimité possible 1 . Hugo a reçu dernièrement

1. Le duel de M. Sainte-Beuve avec M. Dubois, qui n'eut lieu qu'en 1830, après la révolution, dans une époque échauffée où l'on s'alignait volontiers, est resté célèbre dans les annales du duel. Il survint à la suite d'une querelle dans les bureaux du Globe, où M. Dubois fut l'agresseur. L'injure avait été grossière. M. Sainte- Beuve se rendit sur le lieu de l'action avec son parapluie, disant qu'il voulait bien être tué, mais non pas être mouillé. Et l'on s'y battit bravement de part et d'autre, au pistolet. Deux balles furent échangées : quatre coups furent

une pièce de vers de Lamartine, en rélonse à la pièce des Rêves que lu auras lue dans le Globe. Lamartine a trouvé cela si beau et si à son gré qu'il n'a pu s'empêcher de chanter à l'unisson. J'ai profité de la réponse de Hugo pour envoyer à Lamartine une pièce de vers que je lui adresse et que j'avais depuis bien longtemps sur le cœur.

Thuriot a été sensible à ton souvenir.

tirés. Apres quoi les témoins, dont je regrette de n'avoir pas écrit les noms lorsque M. Sainte- Beuve' me racontait cette affaire, mirent fin au combat. Mais les deux combattants demandaient à continuer : c'était à qui, me disait M. Sainte-Beuve, avait envie de tuer l'autre. On se battait sérieusement en ce temps-là; on ne s'envoyait pas des balles dans une boite d'acajou.

» Écris-moi quelquefois, mon cher Loudierre ; dis-moi tout ce qui t'arrive en événements et en idées et en sensations; cela me consolera autant que toi, pour le moins. Vois un peu le monde là-bas ; si tu trouvais une seule maison agréable, cela te ferait plaisir et profit de la fréquenter. Je ne désespère pas du tout d'aller te dire im bonjour un dimanche en mars, quand j'aurai reçu le billet qui échoit à cette époque, et que '24 francs de plus ou de moins ne seront rien dans mon gousset...

» Tout à toi,

« 22 décembre 1828.

s Mon cher Loiidierre,

» Je t'écris, avant ta réponse, pour te demander quelques renseignements que toi seul peux bien me donner. Il faut que d'ici un mois je me fasse recevoir licencié es lettres pour notre chaire en expectative, et, afin que l'obstacle ne vienne pas de moi, toi, qui es licencié, dis -moi avec précision les exercices qu'on t'a fait faire. Je sais qu'on a maintenant un thème grec au lieu d'une version. Mais les autres exercices sont les mêmes. Y a-t-il in-

terrogalion de vive voix, ou seulement composition à loisir? Répondsmoi tout de suite , si tu peux. Dismoi aussi sans flatterie ^ ce que tu

1. Sans flatterie ! — Les goûts et prédilections (le M. Sainte-Beuve se révèlent (nous l'avons dit plus haut) à chaque page, il faudrait dire presque à chaque vers , dans un exemplaire de l'Iliade et de l'Odyssée (texte grec) tout annotées de sa main. On l'a conservé précieusement après lui comme son La Bruyère, également couvert de notes. Ce sont les meilleurs témoignages qu'un esprit lettré puisse laisser de son amour constant et désintéressé de ce qui fut le but toujours dominant de sa vie, les Lettres. La médisance tombe devant ce travail incessant de cabinet qui n'a ni gloire ni gain immédiats en vue, mais l'unique envie de se délecter à un plaisir intellectuel amoureusement savouré. La gloire! elle est dans la publication du commentaire de l'auteur aimé, après la mort. Sainte- Beuve aima Homère et La Bruyère. Son La Bruyère sera publié un jour avec tous ses commentaires.

crois que j'ai à faire, surtout pour le grec.

» J'ai vu hier Dubois (M. Dubois, du Globe), qui a reçu ta lettre, mais n'a pu encore te répondre ; il n'est pas très-bien portant, quoiqu'il ne travaille pas beaucoup. Jouffroy est nommé suppléant de M. Milon, à la place de Maugras, à la Faculté des Lettres. Il commence le 15 janvier. Cousin fait toujours admirablement, et, malgré toutes les attaques de la philosophie sensualiste ^ , coalisée avec le catholi-

1. Ou a déjà eu occasion, dans une note de la .ettre précédente, à propos de la même opinion émise par M. Sainte-Beuve, de lui opposer une de ses Pensées dernières, où à quarante ans de

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cisme et les moqueurs sceptiques, ii vient à bout de remuer ses deux mille auditeurs et de faire casser les portes de la grande salle, tant elle est pleine. Les trois cours font merveille surtout pour l'esprit qu'ils propagent et le mouvement qu'ils impriment.

» Amédée Thierry a commencé à Besançon comme tu as pu voir dans ^e Globe; il y est très-bien accueilli et me désire pour collègue. Je serai bien appuyé près de M. de Vatimesnil. Villemain s'est offert à Jouffroy au premier

distance il i^elève et flétrit les procédés de M, Cousin, et venge l'École sensationniste des Condillac et des Daunou, d'une dénomination injurieuse et imméritée.

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mot, et, depuis quelque temps, Villemain a conquis un grand ascendant sur le jeune ministre. Je ferai aussi parler Caïx au moment.

» Et toi, que fais-tu? l'ennui est-il décidément usé? et le travail te console-t-il de l'absence de tes amis de Paris, des spectacles, des journaux et de tant d'autres petites commodités de la vie intellectuelle qu'on n'apprécie que lorsqu'on ne les a plus ? Vois-tu du monde? quelque honnête famille bourgeoise, où il y a une jeune dame mariée d'il y a dix-huit mois, qui ne demanderait pas mieux (à voir ses jolis yeux en coulisse et sa bouche entr'ou-

verte pour sourire) que d'avoir de l'esprit comme on en a à Paris? Ta robe t'aurait -elle rendu inexorable?

Monsieur le régent de rhétorique n'aimerait-il plus les jolies dames?...

» Pardon de toutes ces folies dont tu es peut-être bien loin en ce moment. Ne travaille surtout pas trop et ménage ta santé.

» J'ai fait, dans ces temps-ci, beaucoup de vers, mais cela ne s'imprime pas encore. Encore un mois !

» Tout à toi,

« Ce jeudi 23 avril 1829.

» Je suis très-sensible, mon cher LoudieiTC, à tes peines, et je crois les comprendre parfaitement. Je crois seulement que toi, tu n'as pas été assez libre d'esprit pour comprendre la réponse que je t'ai faite et qui allait au fond de ta peine. Au reste, je ne veux pas réveiller toutes tes douloureuses sensations ; je t'engage seulement à prendre sur toi de quoi te soutenir jusqu'en août, et alors de revenir te consoler, ou, si tu l'aimes mieux, te désoler avec nous.

» Je suis toujours dans le même

état et le même esprit que tu me connais. La publication de mon Joseph Delorme m'a un peu sorti de ma solitude de cœur, et j'ai grande hâte d'y rentrer. Ce malheureux livre a eu tout le succès que je pouvais espérer ; il a fait crier et irrité d'honnêtes gens beaucoup plus qu'il ne m'eût paru croyable :

— M™^deBrogiie a daigné trouver que c'était immoral; — M. Guizot, que c'était du Werther jacobin et carabin.

— Il y a eu là-dessus scission et débats au Globe : Leroux, Jouffroy, Damiron, Lerminier, Magnin, d'une part; et, de l'autre, MM. Vitet, Desclozeaux, Duvergier,Duchâtel, deRémusat. N'est-ce

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pas glorieux et amusant? J'ai vu Cousin, qui a été très-bien pour moi et de très-bon conseil pour ma destinée et mes travaux à venir. J'ai aussi vu Dubois depuis son retour; nous avons causé de toi ; il t'aime et t'estime beaucoup ' ; il m'a paru, vis-à-vis de moi, un peu sur la réserve, quoique cordial, et peut-être au fond légèrement fâché bien plus de ce qui n'est pas dans mon livre que de ce qui y est. Villemain doit être assez bien, à ce qui m'est revenu ; car je ne l'ai pas vu depuis quelque temps. Mais c'est assez t'ennuyer

1. Comme M. Sainte-Beuve, M. Loudierre avait été élève de M. Dubois, à Gharlemague.

de mes alfaires, que je prends, au reste, bien plus philosophiquement que tu ne saurais t'imaginer.

» Il n'y a guère de publication nouvelle bien importante, sinon V Henri III deVitei, dont on dit par avance grands éloges. Mérimée, auteur de Clara Gazuly et qui est fort de mes amis, a publié un charmant livre, mi-roman, mi-chronique, sur la Gourde Charles IX en 157 2. UHenri III, drame de Dumas, a eu grand succès, comme tu as su ; mais cela, quoique amusant, ne tranche pas la question dramatique :

c'est en prose assez lâche, et non du temps ; la partie histoi'ique est plaquée

et superficielle ; la partie dramatique, qui se réduit à deux actes ou plulôt à deux scènes, est lielle, touchante, et a décidé le succès. Ce ne sera pas non plus, je pense, le Marino de Delavigne qui tranchera cette question ; ce pauvre diable, qui a vidé son sac et qui ne fait plus que de l'eau claire, cherche de tous côtés à se ravitailler. Gomme la Ballade fleurit maintenant, il a laissé les Messénlennes, et le voilà qui fait des Ballades sur Vltalie; c'est ainsi qu'en tête de sa Tragédie de Marino, il va inscrire, en grosses lettres : Mélodrame ; — tout cela, romantisme à

récorce , absence de conviclion.

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» J'écris à la Revue de Paris; c'est liii Recueil 1111 peuhétérogène; on signe ses arlicles en toutes lettres, et, par conséquent, on ne répond que de ce ({u'on a signé. C'est bien payé, 200 fr. la feuille ; c'est, entre nous, ce qui m'a décitlé. J'y compte faire du xvii' siècle.

» Je serais assez homme à t'ai 1er voir un de ces dimanches, si cela te plaisait. Dis-moi-le franchement, et, en même temps, la marche à suivre poulies départs.

» Soigne-toi ; passe le moins de temp^ possible à regretter ; résigne-toi à n'avoir eu ni jeunesse, ni passé, ni

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avenir. Je ne te dis pas de ne pas en souffrir, de ne pas en mourir même à la longue; mais je te dis de ne pas en enrager ni en piétiner. En un mot, mon bon ami, sois homme, quoique aussi malheureux que possible. Écris-moi.

» Ton tout dévoué ami,

INTIMITES

Je dois à l'obligeance de mon excellent ami et conseil, M^ Ghei^amy, un esprit des plus cultivés, amoureux et passionné des lettres, la communication d'une note de M. Sainte-Beuve, qu'il a retrouvée parmi les dossiers de son prédécesseur, M^ Lavaux , avoué de première instance (24, rue Neuve-Saint-Âugustin). M. Sainte- Beuve, ami et, je crois, également condisciple de M. Lavaux, le consultait familièrement sur ses affaires. Voici, lors de sa rentrée au Constltnlionnel, en 1861. ce dont il lui faisait part, et

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sur quoi il lui tlcmandait un avis pruilenf, avant de s'cn.iraaci' :

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