INTIMITÉS
lacle (comme on en adi'esse aux membres de rinslitulj, je m'abstins rigoureusement.
» — Jamais je n'ai eu aucun ranport avec j\I. de Montalivet, directeur de la liste civile, ni ne l'ai visité.
» — Jamais je n'ai eu dans ma vie aucune dette : ce qui est bien à considérer moralement.
» — Mon cher Reynaud, on m'atîaque là par mon côté fort. — J'ai mes faiblesses, je vous l'ai dit : ce sont celles qui donnèrent au roi Saiomon le dégoût de tout et la satiété de la vie. J'ai pu regretter de
sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, mais jamais je n'y ai perverli mon cœur.
» — Après cela, que des courtiers crintrigues se soient donnés auprès des gens crédules pour distributeurs de fonds dont ils voulaient être les détenteurs : je m'arrête au seuil de ces ténèbres , et je laisse à ceux qui doutent le soin d'expliquer.
» — Non, je ne suis pas (comme vous me le disiez d'aijord) tombé dans quelque guct-npens. Un homme assis et qui se tient immobile à l'écart, n'y tombe pas. J'ose dii'e que ce sont les
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meml)res du Gouvernement qui y tomberaient en ajoutant foi à une chose absurde . — »
1. M. Charles Clément, du Journal des Débats, veut bien me communiquer au dernier moment une note que M. Sainte-Beuve lui avait adressée à Londres, en 1848, au sujet de ces odieuses imputations, et qu'il le priait de mettre sous les yeux de l'ancien ministre de l'intérieur, M. Duohàtel, dont la gestion et le ministère étaient mentionnés en tète de la liste accusatrice des fonds secrets. M. Sainte-Beuve attendait des explications de M. Duchàtel, qui les donna (est-il besoin de le dire ?) tout à son honneur. Mais cette note m' arrive trop tard pour être publiée ici. Elle trouvera place, à simple titre de document littéraire, et non plus pour la défense de l'honorabilité de M. Sainte-Beuve, trop au-dessus du soupçon, dans l'appendice du tome ^'' de la nouvelle édition de Choleaiibriand et son Groupe littéraire (chez ^lichel Lévy), où elle servira de supplément à la préface.
- 10 avril 1868 —
On n'a fait entrer dans ce volume que des fragments relatifs à la biographie de M. Sainte- Beuve. Mais tout incomplets et décousus qu'ils sont, l'éditeur, plein de ses souvenirs, fort d'un service (oui, d'un service, il ne craint pas le mot) intellectuel et littéraire de huit années ([ui lui apparaissent , en ce moment ^ comme ce que dans l'Écriture on appelle
une Kpoqiw de huit jours, s'est cru autorisé à publier tout ce dont ses faibles moyens lui ont permis de faire usage dans les papiers de M. Sainte-Beuve, au lendemain de la mort, et pour la défense de celui qu'il nommera toujours sou maître. Il n'a renié aucune des charges, stipulées ou non, qu'il a cru lui être imposées dans ce testament d'un grand esprit, qui l'honora d'un si éclatant témoignage d'amitié.
Aujourd'hui, il croit encore obéir à un devoir. Il a plusieurs fois entendu dire à M. Sainte-Beuve : « Je raconterai, à la fin d'un de mes prochains volumes des Lundis, ce qui s'est passé à l'occasion de ce dîner du vendredi-saint qu'on m'a tant reproché... » — Le dernier secrétaire de M. Sainte-Beuve, chargé du soin de ses œuvres posthumes, s'est mis à rechercher, dans les dossiers en sa possession, toutes les pièces à l'appui qu'il lui a été possible de retrouver. Il aurait ]iu n'invoquer à ce sujet que son propre témoignage, car sans avoir été du nombre des cou-
vives *, il vit cependant les préparatifs de cette réunion d'élite qui, par le fait, n'avait rien que de très-simple en soi et de fort naturel. M. Sainte-Beuve donnait souvent à dîner, surtout dans les derniers temps de sa vie. Et ce n'était pas la première fois qu'il avait à traiter des convives de cette distinction.
On a voulu faire de nos jours, avec ce dîner, un pendant à la célèbre Débauche de Roissy. Rien n'est moins prouvé, en vérité, que la trop fameuse orgie du vendredi-saint au dix-septième siècle. Mais rien aussi ne se prêtait moins au scandale gratuit imaginé par une certaine presse, que le nom d'aucun de ceux qui ac-
1. M. Sainte-Beuve qui, dans les trois dernières années de sa vie, infirme et souffrant, n'allait plus dans le monde, et dinaii, tous les jou.rs comme en famille avec les personnes de sa maison qui l'entouraient à sa table, — qui n'avait d'ailleiu's auprès do lui ni parents ni proches, — se serait fait un scrupule de présenter ainsi familièrement à des amis, autres que les plus intimes, ce qu'il appelait sa maisonnée. Sa déférence en pareil cas était celle d'un homme du monde qui se pique avant tout d'être poli : il avait le respect de ses hôtes, et ne craignait rien tant que de les eèncr.
(.optèrent à dîner clicz 'SI. Sainte-Beuve, le vendredi 10 avril 18 68.
En maître de maison et qui sait vivre, M. Sainte-Beuve était de la plus prévoyante politesse, quand il donnait à dîner ; mais ce n'était que de la politesse, dont il ne faut pas trop louer un hoiniète homme qui ne s'en fait pas un mérite, mais un devoir. Il ne craignait rien tant que la gaucherie ou la cuistrerie, ces deux écueils des gens de lettres. Il eut de tout temps à cœur qu'on ne vît pas de taches d'encre dans son cabinet, comme il en avait remarqué chez M. Villemain. Il ne voulait pas que l'écrivain fût has bien jusqu'au bout des ongles. On lui tenait toujours sur son bureau, à portée de sa main, un flacon d'eau de Cologne, dont il répandait vite quelques gouttes sur le sol, dès qu'une agréable visite venait le surprendre dans la jouj-née, au milieu de son travail. C'étaient là de ses coquetteries d'écrivain, et il appliquait à ces petites attentions de la vie les mêmes soins, les mêmes qualités essentielles qu'il cxig'eait avant tout
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de sa critique : il avait horreur du prilant, el ne l'était pas. Il exorcisait de chez lui ce qui aurait pu rappeler l'air de classe, — l'odeur de renfermé. Il était en tout le contraire de V école de Gustave Planche.
A l'égard des convives, quand il en attendait, ce tact exquis, ce goût sûr le faisaient aller au devant de toutes les précautions : une entre autres, qui n'étonnera personne dans la bonne compagnie. Une de ses attentions, une de ses délicatesses, était toujours de soumettre par avance le choix des convives, les noms des invités , à la personne, homme ou femme, qui devait être l'ornement du festin, l'invité de prédilection, le convive par excellence. Bien que depuis l'abbé Gerbet il n'ait donné à dîner, à ma connaissance, à évoque ni curé, il y avait toujours, dans ces réunions, une personne qui était le centre ou le pivot autour duquel se groupaient les autres convives. Ce fut M""" Sass, à l'un de ces derniers repas, et elle désigna elle-même MM. Arsène Houssaye et le compositeur Hoye,'. Il
n'est pas besoin de dire si l'on y fit de la musique et de l'esprit.
M. Sainte-Beuve ne se considérait, ces soirslà, chez lui, selon sa propre expression, que comme le maître du cabaret, où il avait surtout à cœur qu'il n'y eût pas de contrainte gênante. Le dîner se donnait dans sa maison, il y assistait, mais ce n'était jamais lui qui présidait. Il se plaçait au bout de la table. C'est de là qu'il voyait mieux si tout allait bien, au uré de tout le monde.
Un dîner chez lui était pour M. Sainte- Beuve un ai't de maestria, qu'il avait étudié avec soin, et auquel il apportait autant de pré paration et d^ délicatesse d'esprit que dans une composition littéraire : sa préoccupation le prenait, à travers ses autres travaux, plusieurs jcfurs à l'avance, et ne le quittait qu'au moment où la compagnie, dans l'entrain de la causerie et d'une conversation animée, témoignait que le dîner allait font seul, et, comme on dit, sur des roidettes.
Ces détails biographiques et de caracLèro
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n'ont rien do puéril ni(iui doi\ epavallresuperfin à des esprits qui seraient tentés de trouver ces délicatesses d'une recherche de compte-rendu trop excessive. Elles font partie des traits d'un homme qui portait ses goûts d'écrivaiu et de penseur dans toutes les manifestations de sa vie ; qui ne négligeait pas plus la forme que le fond, attentif à tout, scrupuleux sur tout, chaleureux dans l'amitié, aimant, généreux et bon, loyal et libéral, — • la probité même (c'est peu dire) dans tous les actes de la vie, — esprit droit et juste, clairvoyant ; un cœur de poète, montrant la sensibilité exquise d'un artiste dans tout ce qu'il a écrit, pensé ou vécu, mais en ayant aussi les répugnances. Et il avait l'horreur instinctive du grossier, du bas et du trivial. Il me semble que ceci, dont je no veux donner aujourd'hui qu'une preuve , devrait couper court à toute légende carnavalesque et vulgaire, inventée par l'imaginatioii trop burlesque de quelques jOi'eHA- journalistes. Les personnes présentes à ce dîner, qu'on a voulu appeler du vendredi-saint, bien qu'il
n'eût aucun rajjporl avec la fête rcliiiieuse du jour, étaient ]\DI. Taine, About, Renan, Flaubert, Robin (de l'Académie des sciences) et le prince Napoléon.
Ce n'était pas la première fois que le prince Napoléon dinait chez M. Sainte-Beuve. Quant au jour, il n'avait pas été choisi à dessein, mais il avait été désigné d'abord à tout hasard parce que le prince n'avait que le vendredi de libre dans la semaine, et qu'il était à la veille de partir, ce qui ne permettait pas, au cas où l'on y aurait pensé, de remettre le dîner à l'autre vendredi. ^lais j'anticipe ici sur les Lettres qu'on va lire.
Groirait-on cependant que moins d'un mois après, M. Sainte-Beuve, qui avait à prendre la parole ati Sénat dans la discussion sur la loi de la presse, — ce qu'il fit dans la séance du 7 mai suivant, — fut averti par une voie tout à fait amicale et des plus délicates, que AI. Troplong aurait bien désiré avoir de iui quelques détails, t[ui fussent la vérité même, ur ce qui s'était passé au juste dans sa mai-
son à ce l'ameux dînei* du vendredi-saiul, dont on parlait tant? Les journaux, — certains journaux qu'on aurait crus rédigés par des insulteurs matamores ou des sacristains en goguette, — avaient fait tant de bruit que les oreilles des sénateurs en étaient tout alarmées. M. Troplong, leur président, ne cessait d'être assailli par des collègues très-portés à donner créance à la légende, qui lui demandaient : « Mais eutin , est-il vrai qu'il s'est fait une orgie chez Sainte-Beuve le vendredi-saint ? » Le président avait beau défendre son collègue par des raisons tirées soit de son caractère sérieux, répugnant à tout enfantillage, soit des noms mêmes des convives qu'on lui citait, il ne pouvait parvenir à réfuter dans l'esprit des sénateurs ce que leur imagination crédule et naïvement populaire se prêtait trop à croire ; le bon sens de M, Troplong ne parvenait pas à dissiper toutes ces invraisemblances, et demeurait embarrassé et à bout d'arguments devant l'insistance d'honnêtes vieillards, trop prompts à se scandaliser. Il
n'est pas d'ineptie (jui n'ait été inventée ?\ celte occasion! . Lq président du Sénat, quiavait pour M. Sainte-Beuve une estime et une amitié dont on peut voir un témoignage par sa lettre à la fin des articles sur M. de Talleyraud-, mais qui n'en faisait rien paraître en séance, quand il présidait, ne laissait pas d'être inquiet pour le jour oii son collègue viendrait prendre la parole. Il craignaii une séance tumultueuse, et il cherchait à conjurer d'avance la bourrasque, à cause du scandale (réel cette fois) dont il voyait les avant-coureurs, et qu'il voulait éviter à tout prix. C'est dans ce but qu'il ouvrit une enquête qui n'a-
1. J'ai eu en main quelque chose d'imprimé, qui se vendait en librairie : cela s'appelait le Contre-poison, un petit almanach pour l'année \ 869, inspiré peut-Cire par le Saint-Esprit, mais à coup sûr qui en manquait, d'es[irit. La légende du prétendu banquet du vendredisaint y était représentée en tête par une vignelto avec les noms de Sainte-Beuve et Voltaire en exergue. J'avoue qu'il n'y avait pas de quoi se plaindre. Les noms de Tainc et d'About s'y lisaient aussi. Eh ! mais... que voudrions-nous de plus? nous serions bien dif^ ficiles. Ces pavés sont des louanges. Personne ne s' est plait d'clre en si bonne compagnie.