‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 34 sur 42 · S02 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

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coupé court brutalement ou dédaigneusement à une idée, à une opinion émise. Il suffisait pour lui d'en avoir une pour être entendu et discuté, s'il y avait lieu. Devenu partisan, parla force des choses, d'un régime absolu en politique, il était, dans l'habitude de la vie, le plus libéral des hommes... et des hommes de lettres. Je n'en voudrais pour preuve que son article sur ses Secrétaires : il n'était pas plus obligé de l'écrire que M. Cousin ou M. Villemain.

Des amis, étonnés parfois de ses propos, ont pu dire de lui qu'il avait l'esprit paradoxal et ouvert à l'utopie. Ils connaissaient peu cette largeur d'intellect, et combien il se définissait mieux lui-même quand il disait « Il faut avoir des yeux derrière la tête ! » Par un geste instinctif, il promenait son doigt, en parlant ainsi, autour de son front. Dans ce cerveau si admirablement organisé, il y avait place pour bien des pensées, mais aucune confusion n'y régnait, elles ne se brouillaient point.

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Ennemi de tout fanatisme, il basait ses opinions sur des faits certains et sur la raison pure, n'admettant jamais qu'une conviction sûre pût se former, en quoi que ce soit, d'après une idée en l'air. Il portait l'examen et la raison en tout. Il croyait le siècle trop avancé dans la démocratie pour qu'il fût possible de le faire rétrograder de cette voie, mais il ne se faisait pas plus d'illusion sur ce point que sur tout autre chose. Cela était, mais cela aurait pu ne pas être. Là non plus il n'admettait pas le système du fatalisme. Aimant à se poser de grandes questions historiques, il me disait quelquefois : « L'Islamisme aurait pu prévaloir en Europe comme il a triomphé en Espagne pendant tant de siècles, et alors notre civilisation aurait pris un tout autre cours... Les arts, les lettres, les sciences n'auraient ressemblé en rien à ce que le christianisme les a faits, sans en être pour cela moins grands et moins florissants... » — A quoi tiennent les accidents sublunaires ? — Il me dit un jour, répondant à je ne sais quelle

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stupidité, apprise au collège, qui m'avait échappé : « Mais, mon ami, il doit y avoir des lions de génie... »

Cette idée d'égalité appliquée à tous les mammifères d'un ordre supérieur se mitigeait d'indulgence à l'égard de certains êtres faibles de la création, mais il la pratiquait pleinement quand il s'agissait de soulager ses semblables. Il faisait remonter au hasard toutes les différences de rang ou de fortune, n'admettant d'autre supériorité que celle du génie.

Dieu me garde en tout ceci de lui prêter quelque chose de ce qu'on pourrait supposer n'être que mes propres opinions. D'oîi me viendraient-elles, d'ailleurs, à cette hauteur de vue, sinon de lui? Ce n'est ici qu'un pâle reflet de ses entretiens continuels.

Il aimait le peuple de Paris, et on ne l'eût pas décidé facilement à habiter la campagne. D'un tempérament bien voltairien sous ce rapport et bien qu'il eût une grande prédilection pour Jean-Jacques, à l'égard duquel il

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trouvait la postérité oublieuse et injuste, il ne s'éloignait pas volontiers^ même pour quelques heures, de cette « ville de lumière, d'élégance et de facilité, » à laquelle il a rendu l'hommage charmant que je rappelle ici et qu'on peut lire dans le tome III des A^ouveaux Lundis (page 51). C'est la plus belle page à invoquer pour la défense de Paris et à opposer à ses détracteurs. On peut la rapprocher de certains vers de Voltaire sur le même sujet, que M. Sainte-Beuve aimait à nous relire tout haut quelquefois le soir après dîner.

Et quand sa petite maison de la rue Montparnasse avait été toute une journée hantée par les beaux esprits de Paris, d'Europe et d'Amérique, — les Tourgueneff, les Longfellow, — qu'elle était devenue, pendant une après-midi, un centre, un but de pèlerinage pour les illustrations sédentaires ou de passage, il se hâtait d'aller seul le soir se retremper par une promenade à pied dans son faubourg, 11 y allait même et surtout quand il avait dîné dans le monde , dans un sa-

Ion d'Altesse. Il n'y avait plus de cravate blanche à son cou. Sans insigne à la boutonnière, qu'il ne mettait jamais d'ailleurs que pour quelque occasion solennelle, sa canne ou un parapluie à la main, selon le temps, on le voyait cheminant lentement, réfléchissant à son prochain article, s'arrètant ([uelquefois sous la clarté d'un réverbère pour prendre une note. Et il en revenait chargé d'impressions et de pensées.

Le peuple du quartier qui le connaissait lui adressait souvent ses doléances au passage. Il était le confident de bien des misères, de bien des vexations arbitraires, de Lien des abus. Il s'attachait à soulager les unes de son mieux, à faire cesser les autres, à réprimer les injustices. Il en appelait à des fonctionnaires haut placés ; que de pétitions n'a-t-il pas rédigées lui-même et apostillées ! Sa signature, généralement en faveur et bien accueillie, contribua à lallégement de plus d'une douleur. Mais il croyait que c'était peu que la charité publique ou privée, et que desinslitu-

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tions, des réformes sociales, qui laisseraient moins au hasard le soin de soulager les infortunes souvent inconnues et qui restent dans l'ombre, contribueraient plus efficacement au bien public, et tout d'abord, en faisant à chacun sa part dans l'intérêt général, elles seraient un abri sûr, une caisse .de prévoyance contre les révolutions prochaines, dont il avait le pressentiment.

M. Sainte-Beuve posait le problème sans se charger de le résoudre, et il croyait qu'il était du souci d'un gouvernement fort d'al tacher la plus grande importance à cette question. Il avait espéré davantage des idées napoléoniennes, et c'avait été là son erreur, dont il ne se cachait point.

Il avait un idéal en histoire, et il le citait souvent, celui de l'empereur Joseph II, mettant la gloire de son règne à s'occuper des classes pauvres et souffrantes, de ce que Victor Hugo a appelé, dans son beau roman, les Misérables.

« Si ces gens-là connaissaient leur force.

disait-il, ils renverseraient la marmite, et nous nous trouverions tous dessous ; et ils fonderaient une nouvelle société sur nos têtes. » — Certes, on ne niera pas aujourd'hui que la prédiction n'ait été bien près de se réaliser. Encore une fois je ne suis en tout ceci qu'un narrateur qui subordonne son jugement aux faits ou aux idées dont il est l'interprète. La grande génération de 1830 a poussé ses racines dans tous les sens, et on n'en avait pas été impunément sans se ressentir toute sa vie de certains principes trop réprouvés à l'heure actuelle, et que rien ne remplace. M. Sainte-Beuve avait de plus cet immense avantage d'avoir fait son apprentissage d'écrivain et de penseur à l'école libérale et rationnelle du Globe. J'ai donné plus haut sa lettre à M. Troplong, dans le Dîner du Vendredi-Saint : on ne saurait prendre plus fermement en main la défense de la liberté de la presse et de la liberté de pensée.

L'élection académii^ue de M. Auguste Bar-

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hier nous a poussé un peu loin ; elle nous a précipité en plein dans la politicpie. C'est un phénomène assez commun à l'Académie et qu'on ne peut éviter. L'Académie ramène à la politique ; en revanche, la politique mène tous les jours à l'Académie.

Nous allons retrouver dans le chapitre suivant M. Sainte Beuve entouré des plus aimes de ses confrères.

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