‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 35 sur 42 · UN RENDEZ-VOUS D ACADEMICIENS · texte numérisé non relu

UN RENDEZ-VOUS D ACADEMICIENS

La dernière l'ois que M. Mérimée vint voir M. Sainte-Beuve, c'était sur la fin de l'été, un jeudi, après la séance de l'Académie, qui se tient, connue on sait, ce jour-là. M. Mérimée, à la veille de rx3tournor à Cannes, ne vouhiil [la^ partir sans vt>ir son ;inn', (pi'il sa-

vait très-malade. Il le trouva au lit. Un instant après, M. Lebrun arriva, puis M. Camille Doucet. C'était un rendez-vous d'académiciens. Dans la conversation, M. Sainte-Beuve, très-soufirant, et qui se faisait moins d'illusion sur son état qu'il n'en avait l'air, dit en souriant à M. Lebrun : « Écoutez, Lebrun, je n'ai jamais osé vous inviter à dîner, parce que vous êtes un homme respectable ; mais si j'en relève, je viens de recevoir un panier de vins fins... » — « Oui, dit M. Lebrun, je l'ai vu en entrant... » — «Eh bien! promettezmoi de venir dîner un soir avec nous... » Il est bon de définir ce mot de respectable, auquel ]\L Sainte-Beuve attachait un sens particulier, mais que ne méritaient pas moins les deux autres amis présents, pour avoir quelquefois dîné chez lui. Dans sa bouche, s'adressant à M. Lebrun^ — et la personne de M. Lebrun, son grand âge étant bien connus,— voici ce que cela voulait dire : M. Sainte- Beuve, vivant, de son propre aveu, en artiste et, comme il se plaisait à le-répéter, un peu

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en bohème, vivant en un mot au grand air et librement, sans hypocrisie, mais ayant toujours eu soin d'éviter, de prévenir jusqu'à l'ombre du scandale, avertissait amicalement son confrère de ne pas trop s'étonner de rencontrer chez lui une famille improvisée, et de vouloir bien se considérer à l'avance comme chez un ami du quartier latin. M. Lebrun, galant homme et très-respectable, en effet, mais ancien ami de Déranger, et qui avait connu Lisette, n'aurait eu garde de refuser.

Les amis qui ont visite M. Sainte-Beuve dans les derniers mois de ce douloureux été de 18G9 ont gardé un souvenir ineffaçable de sa physionomie souffrante et résignée, de ce visage pâle et amaigri, creusé de ravins, de cette douceur dans la voix, contrastant avec sa vivacité habituelle ; il y avait comme un rayonnement et une translii:uratioii dans loutt^ sa personne. M. Charles Edmond, l'un de ses

visiteurs assidus, en est resté vivement impressionné, l'endant les fortes chaleurs du mois d'août, on le fit monter une après-midi dans une grande pièce du haut de la maison, où étaient rangés les livres en rayons : M. Sainte-Beuve, assis sur deux tabourets rapprochés*, écoutait une lecture de son secrétaire. Le grand critique abattu était couvert de flanelle blanche , de la tête aux pieds : un mouchoir blanc, sa seule et vraie coiffure, dans l'intérieur-, couronnait son

1. Seule posture dans laquelle il sentait moins l'aiguillon du mal, de ce qu'il comparait à des œufs de pigeon et qui étaient bien réellement des pierres, dont l'une est grosse comme un œuf de poule.

2. En dépit de la petite calotte de velours noir, dont on a tant parlé et dont il ne se couvrait jamais quand il travaillait, ou qu'il voulait être à son aise chez lui. Il s'enroulait plus volontiers, je viens de le dire, un mouchoir autour du front. Cette calotte, dont il demandait la permission de se couvrir quand il allai dans le monde, n'avait d'autre but que de le proléger contre les rhumes, car M. Sainte-Beuve avait le haut de la tête, le crâne très-chauve. Il ne lui était resté de la riche chevelure de vingt ans, dont témoigne le médaillon de David, qu'une couronne de cheveux fins et roux. Hélas ! nous les avons vus blanchir. Un jour, il lui arriva d'oublier sa calotte à la tribune du Sénat. Les sténographes du Journal officiel ont né-

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front. Il parla avec M. Charles Edmond de la dernière nouvelle de Mérimée, Lokis, publiée par la Revue des Deux Mondes, et qu'il s'était fait lire. Cette apparition blanche de Joseph Delorme sur la fin de sa vie rappelait involontairement et pouvait faire comprendre à un esprit doué de poésie la célèbre pièce des Rayons jaunes, un coup de lumière, un effet dominant dans un tableau. C'est ce que sentit j\f. Charles Edmond, qui emporta de cette visite une empreinte profonde. La conversation affable et douce, l'intérêt pris encore aux choses de la vie, de la littérature et de la politique, le visage qui avait acquis une grande sérénité, qui empruntait à une sorte de rayonnement, puisé dans la souffrance, une nouvelle et haute expression de bonté, de douceur, la grande pâleur en harmonie avec

gligé de menlionner l'incident qui s'ensuivit. Le baron Charles Dupin, étant venu prendre la parole après lui, s'en essuya, dans la chnleur du discours, comme il aurait fait du premier mouchoir venu qui lui serait tombé sous la main. Ce fut un succès de fou riro. Il fallait cela pour égayer un discours de M. Dupin.

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