SIC I.A MORT
le reflet du costume, tout cet ensemble impressionnant et navrant d'un grand malade aux prises avec la douleur aiguë, et parvenant un moment à la surmonter, pour faire fête et tenir tête à ses amis jusqu'à la fin avec son esprit, inspirait un sentiment poignant de respect et d'affection '.
1. Un portrait était à faire. L'un de ces amis de la dernière heure, M. Demarquay, alor? commissaire de police aux déléiïations judiciaires, retrouva ses pinceaux et son talent dans ce souvenir d'une grande amitié. Il exécuta, au moment même de la mort, un portrait posthume, peint en déshabillé, comme il avait toujours vu M. Sainte-Beuve, — en robe de chambre brune, un mouchoir blanc sur la tête. — Le jury du Salon de l'année 1870 ne crut pas pouvoir accepter ce portrait pour des raisons de « convenances. » Un sénateur en robe de chambre ! encore s'il avait été en redingote ! il y aurait eu moyen d'y mettre une rosette. — Justement nous avons dit que M. Sainte-Beuve ne portait jamais môme le simple ruban. — Le jury, d'ordinaire plus indulgent pour la peinture officielle, aurait pu se souvenir de ces illustre? jmstels qui sont au Louvre, et dans lesquels de grands artistes du dixhuitième siècle se sont représentés eux-mêmes a\ec d'immenses lunettes sur le nez, et de larges abat-jour verts sur les yeux. Un mouchoir sur la tête coiffe même l'un de ces peintres du plus grand siècle pour l'expression de la physionomie et de l'esprit. J'attache d'autant plus de valeur à ce portrait par M. Demarquay, que c'est le seul, à ma connaissance, qu'on ait de
DE M. SAIXTE-PEUVT-: fît?
M. Paul de Saint-Victor surprit cependant M. Sainte-Beuve dans un moment de révolte contre le sort, le jour où il vint lui faire ses adieux, à la veille de son départ pour l'Egypte. Il le trouva dans un état de crise violente, mais ne se plaignant pas, s'irritant plutôt contre le mal.
Le prince Napoléon (je l'ai déjà dit), qui fut l'un de ces visiteurs et amis de la fin, emporta un triste pressentiment de sa visite, le jour où, sur le point de retourner à Prangins, il vint voir M. Sainte-Beuve pour la dernière fois. Le grand critique le reçut ce jour-là dans une pièce du fond, qu'il avait louée à la maison voisine, faisant suite à sa chambre à coucher, et donnant également sur le jardin. Leur conversation ne dura guère plus d'un quart d'heure : elle fut, malgré l'état du malade, des plus piquantes et des i)lus vives.
M. Sainte-Beuve en peinUire. C'était un souvenir vivant jeté PMP la toile, et il ?erait inipos?ib!e à l'arlislc de recueillir aujourd'hui toutes ses inipresions du moment, et de le refaire, s'il ne l'avait conservé.
M. Sainte-Beuve no pouvait plus dès lors s'asseoir-: la position sédentaire était même devenue pour lui comme un supplice. Il était forcé de rester debout en causant, ce qui abrégeait de plus en plus les conversations et les visites. On fut r bligâ de scier les pieds de son lit, pour qu'il n'eût qu'à s'y laisser tomber sans effort. Un matin, il écrivit, debout, son testament sur une cheminée.
La veille de sa mort, son salon était rempli d'amis, qui attendaient le résultat d'une opération faite par ]\I. le docteur Gosselin, chirurgien de la Charité '. Il y avait là M. d'Alton Shée , fidèle à ses mardis , et à qui M. Sainte-Beuve a consacré les dernières lignes de sa main, (publiées depuis dans le tome XIII des Nouveaux Lundis) ; M. Scherer, j\I. Renan, M. ]\Iicliel Lévy... A chaque minute arrivait un ami eu peine : M™* la
1. L'opération terminée, M. Gosselin lui ayant demandé s'il lui avait fait bien mal, il répondit froidement : « Je ne vis pas, j'assiste. » C'est exactement e mot d'une lettre de Ducis à Bernardin de Saint- Pierre.
princesse Mathilde adressait dépêches sur dépêches pour savoir des nouvelles. Aux premiers bruits du danger, elle avait envoyé M. Zeller, porteur d'une lettre, à laquelle le malade dicta une réponse d'une voix faible. Ce fut M. Zeller qui fît lui-même office de secrétaire, s'approchant le plus possible du Ht pour entendre, se servant d'un numéro de la Revue des Deux Mondes en guise de pupitre. Ainsi, par cet échange de lettres au dernier moment, on peut dire que M. Sainte-Beuve est mort réconciiïé avec M™* la princesse Mathilde *.
J'ai déjà dit, dans ce même volume 2, les noms des personnes qui entouraient son lit de mort. M. Sainte-Beuve ne perdit réellement connaissance dans la matinée que sur les dix heures. Il eut même encore la force de répondre au docteur Gosselin qui lui deman-
1. Nous publierons un jour les lettres qu'il lui avait écrites, et qui nous furent rendues, à sa mort, en échange de celles de la princesse.
ù. Voir la note de la page 15.
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da, en entrant, sur les neuf heures et demie, s'il souîfrait beaucoup : « Oh! oui..., » mais sa voix était expirante : vox faiieihus hœsit. Dès sept heures du matin, sans pouvoir relever la tète, il avait prononcé très-bas les noms de. sa tidèle servante et de son secrétaire, et fait un mouvement de lèvres qui indiquait qu'il voulait donner un baiser à chacun. Ce fut l'adieu suprême qu'ils reçurent de ses lèvres.
Son agonie, qui avait commencé dans la nuit, une agonie du cœur, devint haletante à partir de dix heures du matin. Les amis qui l'entouraient étaient suspendus à une respiration essoufflée et saccadée, qui tantôt semblait se précipiter, tantôt s'arrêtait brusquement, puis reprenait avec un redoublement de célérité : à une heure et demie précise de l'après-midi, sonnant à la pendule de sa chambre, il rendit le dernier soupir (13 octobre 18G9).
Je me suis attardé à recueillir sans ordre les souvenirs qui me reviennent on foule des derniers jours d'un grand esprit. 11 a manqué, je le répète, auprès de M. Sainte-Beuve un
véritable Eckermann pour les écrire. Le docteur Yeyne, qui veillait auprès de lui et ne le quittait plus pendaut la semaine suprême, fut l'ami dont le nom revint le plus souvent sur ses lèvres dans le délire de la nuit d'agonie. M. Sainte-Beuve a rendu hommage à cette main bienfaisante dans ses articles sur M™^ Desbordes-Valmore. C'est à cette même main aujourd'hui à écrire avec l'autorité de la science ce que la chirurgie aurait pu faire, et ce qu'elle n'a pas fait, pour conserver aux Lettres son illustre ami.