‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 37 sur 42 · LE TESTAMENT DE M. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DE M. SAINTE-BEUVE

Il devient de mode, depuis quelque temps, quand on parle de M. Sainte-Beuve, de déplorer ses derniers moments, et de les rejeter sur un certain goût de popularité^ où l'auraient même entraîné quelques amis, ceux de la fin qu'on nomme tout bas. C'est étrangement rabaisser un talenl et un esprit, qu'on fait proession d'admirer d'ailleurs très-liaut pour les parties qu'on veut bien reconnaître exquises et délicates de sa littérature. Si vous admettez

cependant que M, Sainte-Beuve ait été un penseur (et ce n'est pas ce qu'on nie), comment pouvez-vous faire à sa mémoire l'injure de croire que son talent, si ferme jusqu'à la fin, ait pu subir telle ou telle influence, qui n'aurait eu d'ailleurs rien que de très-honorable, sur quelque personnalité que vous fassiez planer l'anathème ? ^lais ce n'est là qu'une tactique, une manière d'atteindre les vivants derrière les morts. Vous vous plaindriez moins, s'il eût suivi une autre voie. Seulement elle n'eût pas été sincère de sa part ; il aurait manqué à ses convictions, et c'est alors véritablement que le reproche d'avoir subi des influences étrangères aux dispositions de son esprit eût été fondé.

Mais n'allez pas chercher en dehors de M. Sainte-Beuve ce que vous savez bien qui n'était qu'en lui, et qu'il a rendu maintes fois en d'admirables pages. Relisez, pour n'en citer qu'une, sa conclusion de Porl-Royal, sur les iUusiuns infinies. Vous auriez tort de prendre ( e livre pour un gage. Qui dit historien ne

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dit pas forcément partisan ou sectaire; et Port-Royal n'est à proprement parler que l'étude du plus haut })hénomène intellectuel qu'ait produit le Christianisme. C'est avant tout l'histoire 7i7téra/re du règne de Louis XIV.

Sans m'engager moi-même ni si haut ni si loin, sur un terrain et dans une discussion à coups de livres, où le plus savant vient toujours aisément à bout du plus convaincu, je me contenterai de n'invoquer que mes propres souvenirs.

Lorsque, par l'intermédiaire de M. Champfleury et de M. le docteur Veyne, qui voulurent bien s'intéresser tous les deux à la situation d'un j eune homme débarqué nouvellement de sa province, et qui n'apportait pour tout bagage qu'une bonne volonté de travailler, je devins, au mois d'octobre 1861, secrétaire de M. Sainte- Beuve, je fus bientôt le confident de ses pensées. Il me dit un matin, moins de deux mois après, ayant bien acquis la certitude, dans cet ntervalle de temps, que je ne serais point choqué de ses convictions et que je les par-

tageais, sauf la science et le raisonnement qu'il apportait en tout, et que je ne pouvais avoir comme lui : « Mon ami, je crains d'être sujet aux coups de sang; si je venais à mourir subitement, veillez à mes funérailles : je veux être enterré sans prêtres, et que mon corps soit porté directement de ma maison au cimetière. »

C'était donc là sa volonté formelle en tout temps, et il me montra le passage de son testament oîi elle était bien nettement exprimée.

il n'était pas encore sénateur, il ne devait l'être qu'en 1865 : il refit son testament en 1866, à la veille d'une opération chirurgicale qu'il allait subir et dont il craignait que les conséquences ne fussent fatales ^ C'est le passage de ce testament, relatif à ses funérailles, que nous avons publié au lendemain de sa mort. Il est daté du 1 2 janvier 1 866, et

1. M. le docteur Ricord l'opéra celte année-là d'un œdème; ce fut la première atteinte de la maladie de la pierre qui le prit durant cet hiver, au moment même où il venait de terminer la première partie de son élude sur Proudhon dans la Revue contemporaine.

est resté autlieiitiquement entre les mains de ]\IM. Marc Fabre, son notaire, et Auguste Lacaussade, son unique exécuteur testamentaii*e en ce temps-là.

M. Sainte-Beuve n'avait pas fait encore explosion au Sénat pour la défense de la libre pensée. La première n'eut lieu que plus d'un an après, le 29 mars 1867.

Enfin, en 1869, se sentant cette fois mortellement atteint, et ne pouvant se faire aucune illusion à ce sujet, M. Sainte-Beuve, ayant cru devoir apporter de nouvelles modifications à son testament, le refit tout entier et l'écrivit un matin debout sur sa cheminée. Nous en extrayons la partie relative à ses funérailles. C'est la dernière en date, elle est du 2 8 septembre 1869. Si nous ne l'avons pas publiée au moment de sa mort, c'est que ce testament n'était pas encore dans nos mains. Obligé de recourir au plus pressé, sachant d'ailleurs que l'esprit en était le même, nous envoyâmes aux journaux l'extrait que nous communiqua M. Lacaussade , et que nous-

iiiùine nous avions vu écrire. Nous avions assisté aux deux rédactions, nouà n'a\ uns pas à nous en cacher.

« Je veux que mou euterrement soit purement civil, un enterrement sans pompe, sans solennité ; aucun insigne, aucune trace d'honneur.

» Je demande aux Corps et aux Compagnies, auxquels j'ai l'honneur d'appartenir, de ne se faire représenter à mon enterrement par aucune députation, heureux et reconnaissant si des collègues et des confrères veulent bien, individuellement, accompagner mes restes. — Ma place est au cimetière Mont-Parnasse, à côté de ma mère.

• Je désire qu'aucun de mes exécuteurs testamentaires ne fasse de discours, mais que l'un d'eux, Lacaussade ou Troubat, par quelques mots simples, se borne à remercier l'assistance qui m'aura accompagné jusqu'à la tombe.

. Le 28 septembre 1869.

» Sainte-Beuve. »

Je reçois au dernier moment communication d'une lettre d'un bien regretté ami, M. Eugène Tilloy, interne des hôpitaux de Paris, enlevé tout récemment, en août 1871, à l'âge de vingt-cinq ans, à l'aftection de ses parents et à la nôtre, par une fièvre typhoïde : il venait d'échapper aux dangers de tous les champs de bataille dans la désastreuse campagne de France, où il avait fait partie, comme médecin, des ambulances internationales. — Son père, mon. ami M. Tilloy,

rédacteur en chef du Journal d'Amiens, prisonnier des Prussiens pendant l'occupation de cette ville, et qui travaille en ce moment à élever un monument littéraire à la mémoire de son fils, en publiant un recueil de trèsremarquables lettres qu'on a conservées de lui, veut bien m'envoyer celle-ci, que je ne saurais relire sans émotion ; elle est pour moi d'une réalité navrante, et ravive tous mes souvenirs. On ne saurait mieux dire. Je n'ai pas cru devoir en rien retrancher. Les détails techniques et médicaux qu'elle renferme soulèvent un coin du voile dans une discussion 011 je n'aurais eu aucune autorité : de la part d'un médecin, ils ont tout leur prix. Voici cette lettre, adressée à M. Tilloy père :

et Pari?, 14 octobre 1869

» Je t'écris du cabinet de

Sainte-Beuve. Troubat est au rez-dechaussée et reçoit les visiteurs.

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» C'est toujours le même cabinet que tu connais. Toujours le même bureau double encombré de livres, de brochures et de papiers. Aux murs quelques dessins, un portrait de femme copié d'après Chardin par la princesse Mathilde. Au fond un petit ht de fer.

» Rien n'a changé de place. Seulement, au lieu du vieillard alerte que tu te rappelles, il y a un cadavre dont un drap ramené jusqu'au menton dessine vaguement les formes. La tête seule est à découvert. La courbe du crâne plonge et disparaît dans les plis de l'oreiller. Les yeux sont fermés.

L'expression générale tient à la fois du

calme, du sommeil et de la majesté de la mort. Peu d'amaigrissement. Pas de crispation des traits. Le nez seulement un peu pincé et une teinte légèrement jaune répandue sur toute la figure.

0 Pas de cierge allumé. Pas de branche de buis trempant dans l'eau bénite. Nul insigne religieux. Rien que les choses profanes, ou plutôt humaines, de la vie de chaque jour. A portée de ma main, sur une pile de livres, la petite calotte légendaire, qui, lorsque Thomme vivait, passait si prestement du front à l'occiput et souhgnait si bien les incidents de la conversation.

. Scherer, du Temps, vient d'entrer.

» Le sculpteur Chenillion, l'auteur du buste si vrai qu'il a fait du maître, est occupé à esquisser un profil.

» Le docteur Veyne lui fait dire que le docteur Piogey va venir pour l'autopsie, qu'il n*y a plus le temps de mander un photographe et que, s'il veut prendre un moulage, il faut qu'il so hâte.

» Avec M. Chenillion, qui réclame mon aide, nous moulons d'abord la main droite. Tu sais* que pour mouler

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