‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 38 sur 42 · Î.I. Tilloy père est lui-même un sculpteur fort hobilc · texte numérisé non relu

Î.I. Tilloy père est lui-même un sculpteur fort hobilc

une main il en faut d'abord chercher la pose. Le hasard de la dernière contraction avait bien fait les choses.

Cette main effilée, élégante, potelée encore dans son amaigrissement, s'était disposée comme il le fallait ; les doigts et le pouce convergeaient comme pour saisir une plume absente.

» Avant de prendre le masque, nous avons défendu la porte, ouverte jusque-là aux amis qui voulaient voir le maître une dernière fois et qu'auraient pu choquer les irrespectueuses nécessités du moulage. Nous avons eu toute la ligne du profil, de la gorge au sommet du crâne. Nous avons re-

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gardé le creux comme il faut regarder un creux pour en faire jaillir la vision du relief, L'épreuve est bonne.

y> Nous avions à peine fini qu'entrèrent pour l'autopsie les docteurs Veyne et Piogey. A leur prière et à celle de Troubat, je dus rester. Ces messieurs me passèrent le scalpel... Nous avons constaté avec surprise la présence de trois pierres dans la vessie ; une grosse comme un œuf de poule, les deux autres moindres mais encore assez volumineuses. Je ne puis, quoi qu'on en ait dit, m'empécher de croire que si, dernièrement encore, on avait recouru à la taille sus-pubienne, on aurait pu

rendre au malade quelques années de vie et de travail.

'• Ce qui a déterminé la mort, c'est un vaste abcès situé sur la partie latérale gauche de la prostate. Celle-ci n'était point enflammée, mais son lobe moyen s'était hypertrophié et faisait office de bouchon. C'est cette disposition qui rendait le sondage si difficile et presque impossible.

» Nous avons ramené les chairs et terminé ce triste travail par une injection au chlorure de zinc.

» Le cabinet; alors, faisait peine à voir : du plâtre, du sang et de l'eau sur le plancher ; les livres poussés dans

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un coin. Je laissai Troubat et le docteur Veyne examiner, consternes, ces pierres fatales, et je m'échappai.

» 16 octobre.

» Je reviens de l'enterrement. Foule énorme, composée de six mille personnes selon les uns, de dix à douze mille selon les autres. Tous les mondes s'y rencontraient, artistes, écrivains, étudiants, ouvriers. Toutes les opinions s'y coudoyaient, Raspail et le fils Baroche\ les irréconciliables de la politique et les dilettanti de l'art. Grande

1 . M. Ernest Baroche, qui s'est fait tuer à l'hé- , roique défense du Bourget, le 30 octobre 187 0.

discussion la veille au quartier latin.

« Nous irions bien, disaient les purs ; mais, en somme, c'étaitun sénateur. — Oh ! si peu !... >• Bref, on décida qu'on irait en masse rendre les derniers devoirs à celui qui avait défendu la libre science au Sénat et qui avait le courage de l'affirmer jusque dans le cercueil. Et de fait, tous les étudiants rentrés de vacances s'y trouvaient. Nos chefs aussi, Trélat, Ricord, Hérard, Ro- ])in, etc.

» Les journaux t'ont donné la liste des hommes connus qui assistaient à ces funérailles. J'ai vu, de près, Dumas père, les cheveux tout blancs, et

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M™® Sand au bras de Dumas fils, — deux des survivants, qui se font si rares aujourd'hui, de votre grande école de 1830.

» Flaubert, qu'il nous est rarement donné de voir depuis qu'il s'isole et se cache pour ainsi dire dans la province pour travailler, était venu exprès à Paris. Il marchait au bras de Taine.

» J'ai vu, à un moment, toutes les têtes se découvrir devant le vieux Raspail, qu'accompagnaient ses quatre fils ; point d'acclamations, le lieu et la circonstance ne le permettaient pas, mais empressement respecteux.

» Le convoi se dirigea vers le cime-

tière Montparnasse, à travers une double haie de curieux. Le trajet se fit très-vite, presque rapidement. Le cercueil avait à peine glissé sur les cordes des fossoyeurs dans le caveau oii reposait déjà la mère de Sainte-Beuve, que Lacaussade, monté sur un tertre, adressa à l'assistance les paroles qu'ont rapportées les journaux. — Les voici de nouveau et textuellement; Sainte- Beuve les avait indiquées d'avance à ses exécuteurs testamentaires :

« Adieu, Sainte-Beuve; adieu, notre ami. Adieu.' » — Et se tournant vers l'assistance : — « Messieurs, qui l'avez accompagné jusqu'ici, soyez re-

merciés en sou nom. — Messieurs, la cérémonie est tei'minée. »

» On restait là cependant. Il semblait qu'on attendît quelque chose. Cette simplicité ou plutôt cette absence de cérémonial déroutait visiblement les habitudes du plus grand nombre. Ce spectacle toutefois avait bien sa grandeur.

» A la sortie du cimetière, INI^^Sand eut une véritable ovation. Elle ne put monter qu'à grand'peine dans sa voiture. Les amis revinrent à la maison mortuaire serrer les mains des personnes qu'avait aimées Sainte-Beuve, et l'on se sépara.

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