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que Pierre Leroux, forcé par la question financière, vendit le journal aux saint-simoniens, je ne le quittai point
à ne pas trop les inquiéter sur le passé; mais il ne faut pas qu'ils se vantent trop haut de leur résistance d'autrefois, de leurs efforts périlleux; il ne faut pas surtout qu'ils songent à nous donner comme des victimes publiques leurs compagnons morts sous la hache pour avoir voulu hâter des jours meilleurs,
)) Et puis, voyez-vous, qu'est-ce que ces pertes obscui^es dont on prétend faire tant de bruit ? De jeunes sergents d'infanterie méritent-ils tant d'é" clat? N'y a-t-il pas en durant Je coiws de nos oi'agcs divers de plus grands morts? Ne convieatil pas, si l'on exige à toute force des solennités, de s'attacher à de plus nobles noms? — Gomme s'il y avait de plus nobles noms que ceux de ces braves jeunes hommes à consacrer dans la mémoire nationale ! comme si l'obscurité même qui les couvre encore n'était pas un soupçon d'ingratitude dont la nation a besoin de se laver! î^omme si ces conspirateurs de 1822 n'étaient pas de la même race de citoyens qui prirent le fusil et dépavèrent les rues au 27 juillet, tandis que certains partisans rigoureux de l'ordre légal
MA BIOGRAPHIE /i3
pour cela. J'y mis encore quelques articles. Mes relations, que je n'ai jamais désavouées, avec les saint-simo-
s'em pressaient lâchement de souscrire aux ordonnances ! comme s'il n'y avait pas un héroïsme incomparable dans ces hommes, dont les luîs, bannis, se sont laissé flétrir comme des agents provocateurs pour ne pas aggraver la position de leurs amis accusés ; et dont les autres, voyant leur tète en jeu, ont assumé sur eux seuls la responsabilité fatale pour sauver les moins compromis ! généreux, dévoués, se chargeant eux-mêmes, s'accusant de tout : Bories, le premier, Bories, jeune martyr au fi'ont calme, au cœur résigné, plein de vertu et de génie, confondant ses juges, consolant et relevant ses compagnons ; les soutenant sur la charrette du supplice contre l'horreur d'une mort méconnue; les faisant monter avant lui sur l'échafaud pour les affermir jusqu'au bout de son regard et de sa voix; Bories, figure mélancolique et sans tache, luttant contre l'oubli ; nom sublime à inscrire dans la mémoire publique à côté des Roland, des Vergniaud, des Oudet, des Hoche et des Manuel ! »
niens% restèrent toujours libres et sans engagement aucun. Quand on dit que j'ai assisté aux prédications de la rue Taitbout, qu'entend-on par là? Si l'on veut dire que j'y ai assisté
1. Emile Barrault, qui a précédé de si peu M. Sainte-Beuve dans la tombe, était naguère encore un de ses bons et très-bons amis. 11 venait voir souvent M. Sainte-Beuve dans les derniers mois, dînait quelquefois avec lui, et l'on aimait toujours à entendre cette parole éloquente et convaincue. C'était la voix vibrante, même en causant, d'un apôtre : on l'écoutait avec respect, quand même on ne partageait pas sa croyance. Ancien représentant du peuple à l'Assemblée législative sous la seconde République, on l'eût pris plutôt pour un conventionnel, non point à sa parole qui était toute de fraternité et de paix, de persuasion et de douceur, mais à sa physionomie fine et rasée, dont le type, accentué de plus en plus avec l'âge, était bien celui d'un représentant du xviiie siècle : et il avait conservé les cheveux longs d'un prêtre ou d'un artiste.
MA TlIOrrP, APHIF. 4r.
comme Lerminier, en lialùl lileu de ciel et sur l'estrade, c'est une bêtise. Je suis allé là comme on va partout quand on est jeune, à tout spectacle qui intéresse ; et voilà tout. — Je suis comme celui qui disait : « J'ai pu m'approcher du lard, mais je ne me suis pas pris à la ratière. »
On a écrit que j'étais allé en Belgique avec Pierre Leroux pour prêcher le saint-simonisme : c'est faux.
On a cherché aussi à me raccrocher aux écrivains de F Avenir, et comme si je les avais cherchés. Je dois dire, quoique cela puisse sembler disproportionné aujourd'hui, que c'est l'abljé
de la Mennais qui le premier demanda à Hugo de faire ma connaissance. Je connus là, dans ce monde de ï Avenir, l'abbé Gerbet, l'abbé Lacordaire, non célèbre encore, mais déjà brillant de talent, et M. de Montalembert. Des relations, il y en eut donc de moi à eux, et d'agréables ; mais, quant à aucune connexion directe ou ombre de collaboration, il n'y en a pas eu.
C'est en 1831, que Garrel, me sachant libre du côté du Globe, me fit proposer par Magnin d'écrire au A^ational. J'y entrai, et y restai jusqu'en 1834, y ayant rendu quelques services qui ne furent pas toujours très-bien
reconnus. Le libraire, lionnête homme, Paulin savait cela mieux que personne, et il m'en a toujours su gré jusqu'à la fin.
En cette même année 1831, un biographe veut bien dire que M. Buloz m'attacha à la Reviio des Deux Mondes. Il y a bien de l'anachronisme dans ce mot. M. Buloz, homme do grand sens et d'une valeur qu'il a montrée depuis, débutait alors fort péniblement ; il essayait de faire une Revue qui l'emportât sur 7c? Bévue de Paris. Il avait le mérite dès lors do concevoir l'idée de cette Revue élevée et forte qu'il a réalisée depuis. Il vint
48 MA BIOaRAPHIE
nous demander à tous, qui étions déjà plus ou moins en vue, de lui prêter concours, et c'est ainsi que j'entrai à la Revue des Deux Mondes, où je devins l'un des plus actifs bientôt el, des plus utiles coopérateurs.
Je composais, en ce temps-là, le livre de Volupté, qui parut en 1834 et qui eut le genre de succès que je pouvais désirer.
En 1837, je publiai les Pensées d'août, recueil de poésies. Depuis 1830, les choses de ce côté avaient bien changé. Je n'appartenais plus au groupe étroit des poètes. Je m'étais sensiblement éloigné de Hugo, et ses
partisans ardents et nonveaux n'étaient plus, la plupart, de mes amis : ils étaient plutôt le contraire. J'avais pris position de critique dans la Revue des Deux Mondes. J'y avais, je crois, déjà critiqué Balzac, ou ne l'avais pas loué suffisamment pour quelqu'un de ses romans, et, dans un de ces accès d'amour-propre qui lui étaient ordinaires, il s'était écrié :
— Je lui passerai ma plume au travers du corps.
Je n'attribue pas exclusivement à ces diverses raisons le succès moindre des Pensées d'août; mais, à coup sûr, elles furent pour quelque chose
dans l'accueil tout à fait liostile et sauvage qu'on fit à un Recueil qui se recommandait par des tentatives d'art, incomplètes sans doute, mais neuves et sincères.
C'est à la fin de cette année 1887 que, méditant depuis bien du temps déjà un livre sur Port-Royal, j'allai en Suisse, à Lausanne, l'exécuter sous forme de cours et de leçons, dans V Académie ou petite université du canton. J'y connus des hommes fort distingués, dont M. Yinet était le premier. Je revins à Paris dans l'été de 1838, n'ayant plus à donner aux leçons que la forme du livre et à for-
MA RIOrrRAPIIIE 'A
tifier mon travail par une révision exacte et une dernière main-d'œuvre.
J'y mis toute réflexion et tout loisir ; les cinq volumes qui en résultèrent ne furent pas moins de vingt années à paraître \
En 1840, sous le ministère de MM. Thiers, Rémusat et Cousin, on
i. En cet endroit, M. Sainte-Beuve a laissé à Tel ai de projet l'indication suivante tracée en quelques mots au crayon : « Ici le passage sur ce que dit M. Saint-René Taillandier dans la BeviiP dos Deux Mondes (du 15 janvier 1864), et réfutation. » Il s'agissait d'une assertion erronée au sujet des relations de M. Vinet et de M. Sainte-Beuve à Lausanne. Cette réfutation, bienveillante du reste, M. Sainte-Beuve l'a écrite depuis ailleurs, dans le premier appendice du tome h' de Port-Iioynl (édition de 1866) ; le chapitre a pour titre : l' Académie de Lausnnno en 1837.
rj2 MA BIOGRAPHIE
pensa à me faire ce qu'on appelait une position. Il faut songer, en effet, qu'âgé alors de trente six ans, n'ayant aucune fortune que ce que me procurait ma plume, ayant débuté en 18:24 de compagnie avec des écrivains distingués, parvenus presque tous à des postes élevés et plus ou moins ministres, je n'étais rien, vivais au quatrième sous un nom supposé, dans deux chambres d'étudiant (deux chambres, c'était mon luxe), cour du Commerce.
M. Buloz, je dois le dire, fut des premiers à remarquer le désaccord un peu criant. J'en souffrais peu pour mon compte. Pourtant je me laissai faire.
MA IHOGRAPHIE ô3
M. Cousin me nomma conservateur à la liibliotlièque Mazarine. Je dois dire qu'il m'est arrivé quelquefois de me repentir d'avoir contracté envers lui ce genre d'obligation. Je ne suis pas de ceux qui méconnaissent en rien les hautes qualités d'esprit, l'élévation de talent et le quasi-génie de M. Cousin.
J'ai éprouvé de sa part, à des époques différentes, diverses sortes de procédés, et, à une certaine époque, les meilleurs, les plus cordiaux et les plus empressés. Mais, d'autres fois, et lorsque je me suis trouvé en travers ou tout à côté de la passion dominante de M. Cousin, qui est de faire du bruit
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et (le dominei' en littérature comme en toni, il m'a donné dn coude (comme on dit), et n'a pas observé envers moi les égards qu'il aurait eus sans doute pour tout autre avec qui il se fût permis moins de sans-gêne. M. Cousin n'aime pas la concurrence. Je me suis trouvé, vis-à-vis de lui, sans le vouloir, et par le simple fait de priorité, un concurrent et un voisin pour certains sujets. Au lieu de m'accorder ce qui eût été si simple et de si bon goût à un homme de sa supériorité, une mention franche et équitable, il a trouvé plus simple de passer sous silence et de considérer comme non
MA I{ lOGRAPIIIE 55
avenu ce qui le gênait. J'appliquerai au procédé qu'il tint à mon égard, notamment à l'occasion de Port- Royal, ce que dit Montluc à propos d'une injustice qu'il essuya : « Il sied mal de dérober l'honneur d'autrui; il n'y a rien qui décourage tant un bon cœur. » Un jour que je me plaignais verbalement à M. Cousin, il me fit cette singulière et caractéristique réponse :
— Mon cher ami, je crois être aussi délicat qu'un autre dans le fond ; mais j'avoue que je suis grossier dans la forme.
Après un tel aveu, il n'y avait plus
rien à dire. J'ai dû attendre, pour reprendre et recouvrer ma liberté de parole et d'écrit envers M. Cousin, d'être délivré du lien qui pouvait sembler une obligation, et d'avoir quitté la Mazarine. Il m'est resté de cette affaire un sentiment pénible à tout cœur délicat, et plus de crainte que jamais de recevoir rien qui ressemblât à un service de la part de ceux qui ne sont pas dignes en tout de vous le rendre et de vous tenir obligés pour la vie.
En 1844, je fus nommé à l'Académie française pour remplacer Casimir Delavigne. Je fus reçu par Victor
Hugo ; cellL' circonstance piquante ajouta à l'intérêt de la séance.
La révolution de février 1848 ne me déconcerta point, quoi qu'on en ait dit, et me trouva plus curieux qu'irrité. 11 n'y a que M. Veuillot et ceux qui se soucient aussi peu de la vérité, pour dire que j'y ai eu des peurs bleues ou rouges. J'assistai en observateur attentif à tout ce qui se passa dans Paris pendant les six premiers mois'.
1. M. Sainte-Beuve m'a souvent raconté ffuc, pendant l'insurrection de juin, il se promenait dans Paris son parapluie à la main (c'est la seule arme qui ne l'ait jamais quitté , même quand il s'était battu et bien battu auti-efois en duel au pistolet avec M. Dubois) , et s'approchait autant que possible du théâtre de l'insurrection pour
Ce n'est qu'alors que, par nécessité de vivre et en ayant trouvé l'occasion,
avoir des nouvelles. Et, s'il eût pris pnrii, je ne crois pas que c'eût été en ce moment-là pour ceux qui avaient laissé s'engager l'insurrection. En pensant à la tranquillité de la Chambre qui siégeait pendant que l'on s'égorgeait dans Paris, il rappelait l'effroyable mot de Sylla au Sénat romain. On entend un grand bruit au dehors; le Sénat s'émeut; on veut connaître la cause de ce tumulte : « Ce n'est rien, dit Sylla; ce sont vingt mille citoyens qu'on égorge au champ de Mars. » — Tous les amis de M. Sainte-Beuve lui ont entendu raconter l'épisode suivant des absurdes et à jamais odieuses journées, où l'on ne savait plus pourquoi on tirait des coups de fusil dans la rue. M. Sainte-Beuve se trouvait en compagnie du vieux M. de Feletz, administrateur de la bibliothèque Mazarine, dans son appartement à l'Institut même, avec quelques personnes. Le quartier avait été jusque-là tranquille et à l'abri. Tout d'un coup une fusillade est dirigée contre la façade même du palais Mazarin ; les vitres volent eu éclats ; on n'a que le temps de rouler le fauleuil de M. de Fclefz entre deux fenêtres, puis l'on n'entend plus rien. M. Sainte-Beuve des-
j'allai en octobre 1848 professer à l'Université de Liège, où je fus pendant
vend, va voir ce que c'est ; il trouve une compagnie de gardes nationaux de Versailles, qui venaient d'ari'iver, campés sur la place; c'étaient eux qui avaient tiré sur l'Institut. On cherche à savoir pourquoi. Ils avaient vu un homme sur les toits qui avançait prudemment la tète, et qui avait l'air d'être armé d'un fusil. Ils en avaient conclu que l'Institut était occupé par les insurgés. Or, il était arrivé que la personne qui était ainsi montée sur les toits était un membre de l'Institut, logé dans le palais, M. H..., qui, ayant vu venir des soldats se ranger sur la place, avait voulu aussi savoir ce qui se passait, et avait choisi ce poste d'observation, s'y croyant parfaitement en sûreté et espérant bien de là juger de la situation. C'était lui que les gardes nationaux, avaient aperçu et qu'ils avaient pris pour un insurgé les guettant. Horace Vernet, commandant de la garde nationale de Versailles, qui se trouvait justement à peu de distance, était accouru au bruit de la fusillade, et invectiva ses soldats de la belle manière. Ah! les... bêtes ne manquèrent pas. Mais M. H... avait eu tort ce- ])endant d'èlre trop curieux.
une année, en qualité de professeur ordinaire. Tout cela est expliqué dans la Préface de mon Chateaubriand.
Revenu à Paris en septembre 1849, j'entrai presque aussitôt au Constitutionnel sur l'invitation de M. Véron, et j'y commençai la série de mes Lundis, que jV continuai sans interruption pendant trois ans, jusqu'à la fin de 18o"2. C'est alors seulement que je passai au Moniteur, où je suis resté plusieurs années.
Nommé par ^I. Fortoul en 1854 professeur de Poésie latine au Collège de France, en remplacement de M. Tissot, je n'y pus faire que deux leçons.
ayant été empêché par une sorte d'émeute, née des passions et préventions politiques. Cette affaire mériterait un petit récit à part que je compte bien faire un jour.
Nommé, en dédommagement, maitre de conférences à l'École normale par M. Rouland, en 1857, j'y ai professé pendant quatre années.
En septembre 1861, je suis rentré au Constitutionnel, et, depuis ce temps, j'y poursuis la série de mes Nouveaux Lundis.
Des critiques ({ui no me connaissent pas et qui sont prompts à juger des autres par eux-mêmes m'ont prêté,
durant cette dernière partie de ma vie si active, bien des sentiments, des amours ou des haines, qu'un homme aussi occupé que je le suis et changeant si souvent d'études et de sujets, n'a vraiment pas le temps d'avoir ni d'entretenir. Voué et adonné à mon métier de critique, j'ai tâché d'être de plus en plus un bon et, s'il se peut, habile ouvrier.
Nous compléterons le document qu'on vient de lire par la publication des deux lettres suivantes que M. Sainte-Beuve écrivit à M. Alphonse Le Roy, professeur à l'Université de Liège. Nous n'en supprimerons pas les répétitions qui concordent avec certains faits indiqués déjà dans le Fragment biographique qui précède. Ils se retrouvent ici avec des détails nouveaux, relatifs môme aux dates de naissance, aux renseignements de famille, d'éducation, etc. Nous avons ainsi deux fois un
Sainte-Beuve raconté par lui-même, et qui ne pouvait rien omettre, dans aucun des deux récits, de ce que l'on demande d'abord à une biographie, même courte. M. Sainte-Beuve n'a pas laissé de Mémoires, il n'avait pas le temps d'en faire, mais les traits répandus à profusion dans ses Écrits, et qui touchent à sa physionomie de près, formeraient un Recueil qui deviendrait aisément un volume de Mémoires. Il n'en restera pas moins dans l'Histoire littéraire une lacune que lui seul, qui aimait tant l'exactitude, aurait pu combler, et l'on n'ose y toucher après lui, même quand on l'a bien connu, parce que la palette intime de l'écrivain, celle qui rendrait le mieux le ton et les nuances de ses sentiments et de son caractère, a été brisée. Il n'y avait que lui pour parler de lui-même. C'est encore à sa Correspondance que nous emprunterons le plus, quand nous voudrons faire une autobiographie. — M. Alphonse Le Roy avait été chargé par le Conseil académique de l'Université de Liège, qui venait de célébrer son cin-
MA li 10 on A PII IF, r.ô
qunntiùmo niiiversnire (lo ',] novomljro Ji^HT), (le composer une histoire même de celte Université , un Lihor mùinonalis , destiné à toutes les grandes bibliothèques publiques du monde savant en Europe et en Amérique ; une Notice sur tous les professeurs qui y avaient enseigné depuis l'année de sa fondation (1817) devait y trouver place, et nonseulement une Notice biographique , mais bildiographiquo . M. Alphonse Le Roy lit l'honneur à M. Sainte-Beuve de s'adresser à lui-même pour ce qui le concernait, et lui posa diverses questions auxquelles j\I. Sainte- Beuve répondit d'abord par cette première lettre :
« Ce 23 juin 18fi8.
» Cher monsieur,
« Permettez en commençani celle familiarité à un quasi-collègue. Les questions que vous me faites l'honneur de m'adresser et qui me reportent à mes souvenirs de Liège ne peuvent
es MA RIOGRAPIIIF
que me flatter intliiiment. Je vou(lrai>^ être en mesure d'y répondre d'une manière tout à fait satisfaisante.
» Au point de vue de l'exactitude bibliographique et du complet, je ne sais aucune notice qui puisse remplir votre objet. J'ai eu souvent à me louer d'articles très-bienveillants, et, autant que je pouvais me permettre d'en juger, fort bien faits ; mais tous conçus à un point de vue purement littéraire et contenant des jugements plus que des faits. J'ai quelquefois moi-même contribué à donner quelques notes ; mais, je dois le dire, tout cela était fort sec et pas très-complet. Un travail biblio-
graphique sur mou compte est doue chose toute nouvelle, et je n'oserais vous promettre de l'exécuter moimême convenablement, surtout dans l'état de santé où je suis depuis plus d'une année.
» Si vous le voulez bien cependant, je vous enverrai une notice qui sera au moins exacte dans les parties qu'elle contiendra. J'estimerai à très-grand honneur de voir mon nom sur la liste de ceux qui appartiennent à une Université si libérale et que j'ai trouvée à mon égard, en des temps difficiles, si bienveillante et si hospitalière.
» Veuillez agréer, cher monsieur,
70 MA RIOfiRAPHIE
l'hommage de mes sentiments affectueux,
Voici cette Notice que M. Sainte-Beuve écrivit sur lui-même dans une seconde lettre à M. Le Rov :
«c Ce 28 juin 1868.
* Cher monsieur,
» Je commence à m'acquitter et je me mets sans plus différer à vous donnei^ le canevas le plus exact de ma biographie et de ma bibliographie.
» Charles- Augustin Sainte-Beuve
est né le 2 nivôse an xiii (:23 décembre 1804) à Boulogne-sur-^Ier. Son père, contrôleur principal des droits réunis de l'arrondissement, directeur de l'octroi de Boulogne, s'était marié et était mort en cette même année 1804, avant la naissance de son fils. Sa mère, fille d'un marin de Boulogne et d'une Anglaise, éleva le jeune enfant de concert avec une belle-sœur, une sœur de son père.
' Quant à la question de savoir si Charles-Augustin avait quelque degré de parenté avec le docteur Jacques de Sainte-Beuve du xvii^ siècle, ce point a été louché dans la dernière
éàilion de Port-Roy aL donnée en 1867 (au (orne IV^, page 564). M. Sainte- Beuve n'a rien de certain sur cette parenté. Il n'en sait absolument rien.
» Né dans l'honnôte bourgeoisie, mais dans la plus modeste des conditions, Charles-Augustin fit ses études dans sa ville natale et y acheva même toutes ses classes, y compris la rhétorique, dans la pension laïque de M. Blériot, sous un bon humaniste, natif de Montdidier, appelé M. GloiietV
1. Je retrouve des livres classiques qui onl servi à j\I. Sainte-Beuve pour faire ses études, et qui portent la signature do M. Cloûet : un Horace entre autres (édition de Rouen, expurgée — cela va sans dire — à l'usage des classes, et publiée par un jésuite, Joscphiis Juvencius S. J.,
Ayant achevé cette rhétorique à treize ans et demi, il aspirait à venir à Paris
1736). M. Cloiiet a eorit sur la garde de ce pelit livre des pensées littéraires de lui sur « le plus parfait des poètes latins après Virgile », suivies de vers de Gresset et de Voltaire à l'éloge d'Horace. Ces deux pages de la main du professeur sont datées do « vendredi 31 octobre 1817». Le jeune élève a mis deux fois sa signature audessous de celle de son maître : « Sainte-Beuve, !<"■ mai 1818 ; » c'était l'année de son départ pour Paris; — « Sainte-Beuve, 19 janvier 1822 ; » il était bien près de quitter définitivement l'école et le collège cette année-là. — Un autre Horuoe de 1760, en deux volumes cl traduit en français, ayant également appartenu à M. Gloûef, poi'te ({uelques lignes de la plus jeune écriture de .M. Sainte-Beuve, concernant la vie du poëlc latin. — Je lis encore, sur un petit exemplaire des Commentaires do César, qui lui venait aussi de son maître, ce court jugement de collège, daté, signé et parafé : « César, grand capitaine et graïul littérateui*, d'un génie aussi élevé que d'un courage ardent, a laissé des Commentaires célèbres par la purelé du style, par la sagesse de la narration, par la justesse des idées. -- Boulogne, "12 juin 1818. Sainte-Beuve. » —
recommencer en partie et fortifier ses études ; il y décida sa mère, toute dévouée à l'avenir de son fils. Venu à Paris en septembre 1818, entré à l'institution de M. Landry, rue de la Cerisaie au Marais, il suivit les classes du collège Gharlemagne à partir de la troisième. Dès la première année, au concours général de 1819, il obtint le premier prix d'histoire (l'histoire était une faculté tout nouvellement instituée dans les collèges) \
M. Sainte-Beuve a écrit depuis, dans ces dernières années (mais pour lui seul), un début d'.-'.rticlc plus long, plus vif et plus complet sur César, qu'il a gardé en porlefeuille.
1. El naturellement on lui donnn pour livre de prix VHisloire roitiaine de Rollin, qui n'est
MA BIOGRAI'IIIE 75
» En 1821, l'institution de M. Landry ayant changé de quartier et s'étant
jamais sortie de sa bibliothèque, et qui y est encore, à la place où il l'a laissée. L'année suivante, il eut un prix de semestre, consistant en une jolie édition latine de Tite-Live, à laquelle M. Sainle-Beuve a attaché ce souvenir particulier; en tète du premier volume : « 1820. Année de la naissance de M. le duc de Bordeaux. La ville de Paris décerna un prix cette année-là. Je l'obtins surtout pour avoir fait une pièce de vers latins sur le sujet qui nous avait été proposé de la 2]wrt du duc de Bevry. Ma pièce comïtiencait ainsi :
Ite mei fletus, et vos cum fletibus ite
Carmina, inœquali carmina capta pede.
Occidil heu! Biturix etc. »
Insequali cavmina capla pede; — à l'imitation de l'antique , l'écolier indiquait en quels vers (hexamètre et pentamètre) il avait écrit sa composition. — Il y eut encore, paraît-il, à Charlemagne un nouveau prix de semestre, offert l'année d'après par la ville de Paris, et, cette fois, à l'occasion du baptême de M. le duc de Bordeaux. M. Sainle-Beuve obtint le premier prix d'excel-
transportée rue Blanche (Ghausséed'Antin), le jeune Sainte-Beuve suivit
lence en rhétorique de première année (30 avril 18^1). L'ouvrage qu'on lui donna, et qui a conservé sur la garde l'inscription du collège, avait son à-propos en ce moment-là : c'est la brochure toute de circonstance de Chateaubriand, hlémoires, Lettres et Pièces authentiques touchant la vie et la mort du duc de Berry (1820). — La Restauration n'abreuvait pas moins les chers élèves de l'Université de son culte que le régime impérial précédent ne l'avait fait, mais elle pesait cependant moins sur eux; on n'était plus sous une main de fer. — Je trouve aussi une Histoire du roi Henri le Grand par Hardouin de Péréfixe, parmi les prix de M. Sainte-Beuve en 1821. — Et enfin un beau et magnifique Virgile (celui de Burmann, Amsterdam, 1746, en quatre volumes), qui fut son premier prix de vers latins au concours général de 1822, comme vétéran de rhétorique au collège Bourbon. Avec Virgile , nous rentrons dans l'un des goûts de prédilection de toute sa vie et qui avaient commencé au collège : Homère, Virgile, Racine, Lamartine. — Lamartine! — Le poêle élégiaque et attendri en Sainte-Beuve aima toujours à se redire ces beaux vers qui avaient fait battre son cœur aux
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les classes du collège Bourbon, où il fit sa rhétorique et sa philosophie, ainsi
premières années d'adolescence. — « Ah ! quand les Méditations parurent, disait-il, j'étais encore en classe (1820) ; j'avais seize ans ; on nous laissait assez libres, à la pension Landry, de lire tout ce que nous voulions : nous n'étions pas, comme les écoliers d'aujourd'hui, obligés de nous cacher pour connaître ce qui se publiait au dehors de beau et de grand ; il y avait un esprit plus large, un soufile plus généreux et plus libéral (sans prétention à vouloir le paraître) dans la façon de ce temps-là de comprendre l'enseignement. Nous lisions les nouveaux livres tout haut en récréation : on ne se figure plus aujourd'hui, on ne peut plus se figurer quel enthousiasme, quel transport ce fut pour les premiers vers de Lamartine parmi ceux de notre âge; nous tous qui voulions faire des vers, nous fûmes touchés ; nous ressentions là le contre-coup d'une révélation; un soleil nouveau nous arrivait et nous réchauffait déjà de ses rayons... » — Et me transportant moi-même, aujourd'hui, de ces souvenirs d'un passé qui me revient par bribes des conversations de M. Sainte-Beuve, à l'autre extrémité de sa vie, à ses derniers mois, lorsque M. de Lamartine est mort (le 28 févmer 1869),
78 MA RIOGRAriIIE
que des mathématiques. Il obtint au concours général de 1822 le premier prix de vers latins parmi les vétérans. Il se livra ensuite à des études de sciences et de médecine, et il continua ces dernières jusqu'en 1827, c'est-àdire pendant près de quatre ans. Il fit,
M. Sainte-Beuve, qui allait le suivre de si près, ne crut pouvoir mieux honorer la mémoire du grand poëte qu'en relisant un soir, à table, apWiS le dîner, d'une voix et d'un accent inspirés par le sujet même et dont la douceur et le charme pénétraient ceux: qui l'entouraient, ces belles strophes, la plus belle musique de deuil qu'on ait écrite en poésie, et qui ont pour titre le Passé :
Arrêtons-nous sur la colline
A l'heure où partageant les jours, etc.
Je ne puis oublier la voix de M. Sainte-Beuve,
pendant nne année, le service d'externe à l'hôpital Saint-Louis, et en général il profita beaucoup de tout l'enseignement médical, anatomique et physiologique, à cette date.
» Cependant, dès l'année 1824, à l'automne', s'était fondé un nouveau
redisant presque de souvenir la strophe entière :
Reconnais-tu ce beau rivage?
Cette mer aux flots argentés, Qui ne fait que bercer l'image Des bords dans son sein répétés?
Un nom chéri vole sur l'onde!...
Mais pas une voix qui réponde, Que le flot grondant sur l'écueil.
Malheureux ! quel nom tu prononces Ne vois-tu pas parmi ces ronces Ce nom eravé sur un cercueil?...
On eût cru que M. Sainte-Beuve se redisait à lui-même le chant funèlire de plus d'une illusion, à la fin de sa vie.
80 MA PIOPtBAPHIF,
journal, le Globe, dirigé par d'anciens et encore très-jeunes professeurs de l'Université, que le triomphe de la faction religieuse avait éloignés de renseignement. Le rédacteur en chef notamment, M. Dubois, avait été professeur de rhétorique de M. Sainte- Beuve, ce qui facilita aujeune étudiant en médecine son entrée au Globe pour l'insertion d'articles littéraires : ces premiers articles littéraires qu'il y donna depuis 1824 et dans les années suivantes n'ont jioint encore été recueillis. Ils portaient en général sui des ouvrages historiques, sur des mémoires relatifs à la Révolution fran-
MA BIOPtRAPIIIF. 81
çaise, sur des ouvrages aussi de poésie et de pure littérature.
» L'Académie française ayant proposé pour sujet de prix le Tableau littéraire du xvi® siècle, M. Sainte- Beuve, sur le conseil de M. Daunou, l'ancien conventionnel et l'illustre érudit (lequel était de Boulogne-sur-Mer), se mit à étudier le sujet, et, renonçant à concourir pour l'Académie, il se prit à vouloir approfondir le côté purement poétique du Tableau. Gela le conduisit à insérer dans le Globe, en 1827, une série d'articles, qui furent recueillis en 1828 sous ce titre: Tableau historique et critique de la Poésie française et
du Théâtre français an xvi^ siècle (Paris, iii-S*^). L'ouvrage avait deux volumes; mais le second contenait simplement les OEiivres choisies de Pierre de Ronsard, avec notices, notes et commentaires. Cette réhabilitation de Ronsard et en général de la poésie du xvi*^ siècle excita dans le temps une vive polémique et rangea d'emblée M. Sainte-Beuve parmi les adhérents du romantisme.
. Et, en effet, dès le 2 janvier 1827, un article de lui inséré dans le Globe et qui fut remarqué de Gœthe (ainsi que nous l'apprend Eckermann), avait mis M. Sainte-Beuve en relation avec
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Victor Hugo, et cette relation devint bientôt une intimité. Elle dura pendant plusieurs années et hâta le développement poétique de M. Sainte-Beuve ou même y donna jour. En 1829, M. Sainte-Beuve publiait, sans y mettre son nom, le petit volume in-16, intitulé Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme. Ce Joseph Delorme, sans être lui tout à fait quant aux circonstances biographiques, était assez fidèlement son image au moral. Ce petit volume classa M. Sainte-Beuve parmi les poètes novateurs, comme son Tableau de la Poésie française l'avait classé parmi les critiques.
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» L'année suivante, au mois de mars 1830, il publiait le recueil de Poésies intitulé Jes Consolations, lequel eut un succès moins contesté que celui de Joseph De J orme.
• Dès le mois d'avril 1829, dans la Revue de Paris, îonàée par le docteur Véron, M. Sainte-Beuve insérait des articles plus étendus que ceux qu'il pouvait donner dans lefilohe, des articles sur Boileau, la Fontaine, Racine, Jean- Baptiste Rousseau, Mathurin Régnier et André Chénier, par lesquels il inaugurait le genre de Portraits littéraires qu'il a développé depuis.
» La révolution de juillet 1830 ne
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laissa pas d'apporter quelque trouble dans les travaux littéraires des jeunes écrivains et dans les préoccupations des poètes romantiques de cette époque.
M. Sainte-Beuve, i)endant les premiers mois qui suivirent cette révolution, collabora plus activement au Globe par des articles non signés ; et, l'année suivante, il se rattachait même au journal le National, dirigé par Armand Garrel. Mais ses incursions dans la politique furent courtes, et il se tint ou revint le plus possible dans sa ligne littéraire. La Revue des Deux Mondes, dirigée par M, Buloz dès 1831, lui fournit un cadre commode à ses études
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critiques. Il y débuta par un article sur Georges Farcy, jeune professeur de pliilosopliie tué pendant les journées de Juillet. Ces articles critiques de M. Sainte-Beuve, tant ceux de la Revue de Paris que de la Revue des Deux Mondes , furent recueillis en cinq volumes in-8° qui parurent successivement, de 1832 à 1839, sous le titre de Critiques et Portraits littéraires. Mais, depuis, ces articles, continuellement accrus et augmentés, furent autrement distribués et recueillis dans le format in-12, sous les titres de Portraits de femmes^ — Portraits littéraires, — Portraits contempo-
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l'aïns, — Derniers Portraits. Celte colleclion qui, prise dans son ensemble, ne forme pas moins de sept volumes, a élé bien des fois réimprimée avec de légères variantes depuis 1844 jusqu'à ces dernières années. Il serait superflu d'en énumérer les diverses éditions ou tirages.
» Mais, en 1834, M. Sainte-Beuve publiait un roman en deux volumes in-8" qui avait litre Volupté. Cet ouvrage, à l'heure qu'il est, a eu jusqu'à cinq éditions, toutes réelles, chacune des quatre dernières formant un volume in-12 \