‹ Souvenirs et memoiresChapitre 11 sur 27 · LETTRES INÉDITES · texte numérisé non relu

LETTRES INÉDITES

Mon quartier général sera demain àStargard. Les hôpitaux et les établissements entre la Vistule et l'Oder, à partir du canal de Bromberg, seront transférés dans les places de roder.

Il en sera de même des dépôts de remonte, non compris celui de Posen et de Varsovie.

J'éprouvais un grand embarras sur le choix de mon quartier général, et tout le monde a été d'avis qu'il ne saurait être mieux qu'à Posen, point central entre Varsovie et Berlin, comme aussi de toutes les communications.

Je me suis rendu à cette opinion ; je m'y rendrai en poste, ainsi que le quartier général de Stargard. Je ferai annoncer que l'ennemi ayant pris ses quartiers d'hiver, j'ai choisi Posen comme point le plus central. Le prince Major Général est véritablement malade; je le suis aussi, Sire, et je crains bien d'être forcé d'abandonner le travail dans quelques jours ; me voilà enfin réduit à 4.000 hommes de disponibles et pour toute défense du quartier général.

Murât à VEmpereur Napoléon

Posen, le 15 janvier 1813.

Sire,

Quoique j'aie écrit à Votre Majesté que je ne pouvais conserver le commandement de la Grande-Armée, je n'aurais cependant jamais pris le parti de m'en éloigner, sans l'état de maladie où je me trouve réduit depuis cinq ou six jours, état qui m'empêche absolument de m'occuper d'aifaires. Dans cet état de choses, je me suis vu forcé d'écrire les deux lettres dont j'envoie copie ci-jointe à Votre Majesté. Je me flatte qu'elle rend assez de justice à mes sentiments pour elle, pour croire à la douleur que j'éprouve de cesser un instant de la servir; mais j'espère que quelques mois de séjour dans le bienfaisant climat de Naples me permettront

!l4^ SOUVENIRS ET MÉMOIRES

de venir reprendre au printemps prochain mon ancien commandement.

Je suis. Sire, de Votre Majesté, le très humble et très affectionné frère.

P. S. — J'ai la fièvre et un commencement de jaunisse bien prononcée.

Murât au prince Eugène

PoBOD, le 15 jaoTier 1813.

Mon cher Neveu,

J'ai conservé le commandement de la Grande-Armée tant que je Tai pu; aujourd'hui ma santé me force de l'abandonner, et je suis certain d'avoir rempli les intentions de l'Empereur et justifié l'attente de Tarmée en le remettant à Votre Altesse Impériale et Royale.

Le Prince Major-Général fera connaître par un ordre du jour que vous commandez la Grande-Armée. Il est instant que Votre Altesse se rende en poste à Posen où est établi le grand Quartier-Général.

Murât au Major-Général Berthier

Po96D« le 15 janvier 1813.

Mon Cousin,

Ma santé ne me permet plus de m'occuper d'affaires et je trahirais mes devoirs envers l'Empereur en conservant plus longtemps le commandement de la Grande-Armée. Je crois avoir rempli les intentions de Sa Majesté en la confiant au Prince Vice-Roi, je vous prie de l'annoncer à l'armée par un ordre du jour. Je vais m'acheminer vers Naples. J'espère, à l'aide de cet heureux climat, rétablir ma santé délabrée par tant de fatigues diverses, et être en état, au printemps prochain, de reprendre mon ancien commandement.

de ranclen régime (1)

Cependant notre grosse flotte, au lien de continuer son chemin, mouilla à la rade de Zante, et comme l^on a été fort scandalisé de ce procédé, et qu'on en a voulu savoir les raisons, d'autant plus que les auxiliaires nous ont quitté peu de jours après, ce qui ne serait pas arrivé, si Ton avait continué & poursuivre les ennemis, du moins jusqu'à la Sapience et vers le cap Saint-Angelo, nos chefs de mer ont dit pour leurs raisons que quelques-uns de nos vaisseaux manquaient d'eau, et que plusieurs avaient les mâts endommagés depuis la bataille dans le canal de Corfou, et qu'on n'avait pas osé les faire raccommoder étant si près et en vue de la flotte ennemie ; c'était cependant de faibles excuses et des raisons très peu solides, la flotte ayant bien pu faire sans danger le voyage jusqu'à Zante.

Vers le midi du 29, le capitaine-général était aussi parti de Corfou avec la flotte légère, et le 2 septembre il joignit la grosse flotte à Zante où toutes nos forces de mer restèrent assez longtemps, au lieu de poursuivre le Capitaine Bassa, de sorte que les auxiliaires voyant qu'on restait les bras croisés et qu'il n'y avait plus d'apparence de revoir la flotte ottomane de cette campagne, nous quittèrent tous, excepté les Maltais qui restèrent encore avec nous jusqu'au 17, prenant leur chemin par Corfou où ils arrivèrent le 10 septembre, et d'où,

(1) Voyez Soucerirs et Mémoires, t. VI, p. 35 et 136.

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sans s'arrêter, ils continuèrent leur route, pour s'en aller chacun chez eux.

Pendant ces entrefaites, pour ne pas rester sans occupation avec tant de troupes, le FeJd-Maréchal résolut d'aller surprendre le petit fort de Butrinto situé dans l'Epire vis-à-vis de Corfou, dont on avait rapporté qu'il n'y avait qu'une vingtaine d'hommes de garnison.

Pour cet effet, il partit le 1«' septembre au soir avec trois galères et quatre galiotes où étaient embarqués six cents hommes, et le 2 avant le jour, le général Sala ayant pris les devants, débarqua avec cinquante Esclavons, et prit poste dans un bois marécageux. A la pointe du jour, le Feld-Maréchal arriva à l'embouchure de la rivière avec le reste des troupes qui mirent pied à terre pour aller attaquer ce fort.

D'abord on envoya sommer le commandant, mais il ne voulut rien écouter, et la garnison qui était forte de 40 jusqu'à 50 hommes ayant fait feu sur nos gens qui ne pouvaient s'approcher qu'à découvert, ils nous en tuèrent trois ou quatre, parmi lesquels il y eut un colonel esclavon mortellement blessé ; comme il fallait passer une petite rivière, ou ruisseau, pour aller à cette place, on travailla d'abord à faire un pont de fascines, et Ton fit apporter le nécessaire pour escalader les murailles, n'y ayant pas d'autre moyen de prendre ce château sans canon ; alors les Turcs demandèrent à capituler nous envoyant un otage, mais on leur fit dire que s'ils ne sortaient pas dans un quart d'heure, on allait donner l'assaut ; ils insistèrent à demander deux heures de temps afin de pouvoir emporter du poisson salé dont ils avaient en grande abondance, sur quoi le Feld-Maréchal olffrit de leur payer une centaine de sequins pour les dédommager de cette perte, craignant qu'en leur donnant du temps il ne leur arrivât quelque secours.

Cependant notre drogman entra de son propre mouvement dans la place pour traiter cette affaire, mais les Turcs voyant nos gens toujours avancer, résolurent d'abandonner le fort

MÉMOIRES d'un SOLDAT ^45

au plus vite crainte d'être surpris, ce qu'ils firent sans attendre l'argent qu'on leur avait promis, et emmenèrent avec eux le drogman qu'ils ont tenu longtemps esclave et qu'on n'a pu ravoir qu'après bien des négociations, en échange de l'otage qu'ils nous avaient envoyé qui n'était pas un homme de grande considération.

On a trouvé dans ce château six pièces de canon, quantité de boutargues, de poisson salé et autres provisions; on s'est aussi rendu maître d'une tour située sur une petite éminence environ & un mille de là, qui servait de magasin de biscuit dont elle était toute pleine, mais les gardes que nous y avions postés s'étant laissés surprendre, les Turcs y ont mis le feu par où presque tout le pain qui était dans ce magasin fut brûlé.

Le fort de Butrinto forme une espèce de triangle ayant trois terrions qui se joignent par une muraille assez épaisse et assez haute & l'antique ; il est situé dans une belle plaine, fort grasse, et pleine de bois et de gibier ; mais l'air y est très mauvais, et môme mortel dans l'hiver, le pays étant des plus marécageux, outre le voisinage d'un grand lac qui porte aussi le nom de Butrinto. Ce lac aussi bien que la rivière qui en sort est rempli d'une infinité de poissons appelés Scolo, dont la pêche est d'un grand revenu au souverain, c'est des œufs de ce poisson dont on fait les boutargues. Les eaux de cette rivière, de même que celles d'une autre plus petite qui vient se décharger dans celle-là au pied du fort, sont malsaines aussi bien que leur poisson, et contribuent beaucoup aux maladies qu'on y contracte.

On voit sur une hauteur, à un bon coup de mousquet de ce fort, les ruines du vieux Butrinto.

On en prit possession avec 150 hommes commandés par le lieutenant-colonel Borcklman, et Ton revînt le soir à Corfou, mais le général Sala y retourna le lendemain avec des ingénieurs et des travailleurs, afin de le mettre en meilleur état de défense. Le 2 après-midi, il est arrivé à Corfou six compa-

a4C SOUVENIRS BT MSMOIRBS

gnies de nouvelles troupes, tant de Schoulembourg, que du jeune Waldeck, et le six un autre convoi, où il y avait encore cinq compagnies des régiments du Feld-Marôchal. Le 7, le Feld-Maréchal et le Provéditeur général Loredan allèrent visiter les travaux de Butrinto dont la direction fut donnée au lieutenant-colonel Monty ; on y releva aussi le môme jour les travailleurs et Ton fit poster les Esclavons dans une redoute qu*on a fait sur le bord de la rivière entre Butrinto et la mer pour assurer la communication.

Le 8 deux ingénieurs sont revenus de Butrinto afin d'accompaguer le Feld-Maréchal qui doit partir dans peu de jours, pour aller & Zaïite avec quelques troupes, où le capitainegénéral Tattend avec toute la flotte .

Le 13« le Feld-Maréchal partit de Corfou avec quatre galères, parmi lesquelles était celle du capitaine du Golfe, trois galiotes et quelques bâtiments de transport. A trois heures après-midi les galères et galiotes s'arrêtèrent & Paxis, petite île éloignée de celle de Corfou d'environ dix mille, mais les vaisseaux ont poursuivi leur chemin.

Le 14 à six heures d'Italie elles revinrent à la voile, et nous sommes arrivés vers le soir au port de Viscardo dans Tîle de Céphalonie, où il y a un couvent de Papas grecs auprès duquel il y avait, du temps d'Ulysse, une jolie ville dont on voit encore les débris en vieilles masures. Nous avons en même temps passé près de Tîle de Teachi ou petite Céphalonie, autrefois Ithaque, royaume d'Ulysse, que nous avons laissée à notre gauche.

Le 15 nous avons poursuivi notre route entre la grande et petite Céphalonie ; nous avons vu, à cette dernière, Tendroit où la ville royale était bâtie, et Ton y voit encore de la monnaie, du plus beau marbre blanc et autres raretés ; on a trouvé, en cet endroit, il y a huit ans, une tête avec des cornes, comme Ton représente celle des Satyres. Nous avons laissé la Morée â 40 milles sur notre gauche et sommes venus mouiller au port de Val d'Alexandrie aussi dans Tîle de Céphalonie.

MÉMOIRES d'un SOLDAT ^fyj

Le 16 â la pointe du jour nous nous remîmes en chemin, et arrivâmes à douze heures d'Italie à la rade de Zante. Le Feld-Maréchal alla d'abord rendre visite au capitaine-général et prit son séjour en ville.

Le 17 au matin le reste de nos vaisseaux de transport arriva à Zante, savoir ceux qui étaient partis de Corfou le 13* au- soir, car il y en avait deux qui étaient partis le 13« au matin, et que nous trouvâmes déjà arrivés avant nous.

Ce même jour tous les Esclavons ont passé la revue. La nuit du 17 au 18 il y eut un grand tremblement de terre à Zanté qui dura plus d'une heure.

Tous les auxiliaires nous avaient déjà quittés, comme nous avons dit ci-dessus, et notre flotte était alors seule à Zante, où le bruit courait, quoique sans fondement, que la flotte ottomane était encore à la Sapience; il y avait déjà près de trois semaines qu'on perdait le temps en consultes et l'on n'avait pu avoir pendant tout ce temps-là aucunes nouvelles sûres du Capitaine Bassa; cependant on résolut de faire route vers la Morée sur Tespérance d'y trouver le Capitaine Bassa et de le combattre, ou du moins d'y faire quelque entreprise, se flattantqu'àla vue de notre flotte les habitants se soulèveraient en notre faveur, et qu'il ne nous serait plus difficile de faire quelques progrès dans ce royaume, dont on disait que les places étaient pourvues de très faibles garnisons qui diminuaient de jour en jour par la désertion, dans la crainte où les Turc étaient que nous ne tournassions nos forces de ce côté-là.

Ainsi toute notre flotte mit donc à la voile le 22; mais elle ne fut pas plutôt arrivée à la Sapience, qu'on perdit encore un temps infini inutilement en consultes et en disputes, les uns disant que la plus grande partie de nos vaisseaux devrait aller à la hauteur de Napoli de Remanie, et même plus loin, pour chercher les ennemis et les combattre ; à quoi les commandants de navires s'opposaient, disant qu'une bonne partie n'était pas en état de faire ce voyage, mais que si Ton vou-

a4S SOUVENIRS ET IfÉMOIRSS

lait s'avancer, toute la flotte, tant grosse que légère, devait faire ce voyage ensemble ; enfin Ton voulait & toute force débarquer 4,000 hommes, pour entreprendre le siège de Modon, mais le Feld-Maréchal s'y apposa fortement, et bien en prit de ne l'avoir pas fait, car on sut, bientôt après, que le Seraskier s'avançait avec son camp vers les hauteurs de Modon, de même que le Capitaine Bassaqui était à Napoli de Remanie, et retournait sur ses pas vers nous ; alors on n'aurait été pas peu embarrassé avec les troupes débarquées en terre, de même que nos vaisseaux qui auraient été dépourvus de monde. Il ne fallut donc plus penser à aucune entreprise de ce côté-là, et après avoir bien laissé passer du temps. Ton retourna à Zante où une partie de notre flotte arriva le 8 octobre et le reste le lendemain.

Le 10 et le 11, la grosse flotte fit voile pour l'île de Sainte- Maure, et, les galères l'ayant suivie, elles vinrent mouiller près de la forteresse qui était démolie et que les Turcs n'avaient pas rebâtie depuis qu'on l'avait fait sauter en l'abandonnant l'année précédente; les habitants nous reçurent avec des salves de mousqueterie en signe de réjouissance, et nous en prîmes possession à l'heure même ; les Turcs, qui n'étaient qu'au nombre de 24 hommes dans cette île, s'étaient d'abord sauvés à l'approche de nos bâtiments.

L'île Sainte-Maure n'est séparée de la terre ferme que par un petit canal où il ne peut passer que des barques, elle est très fertile et assez peuplée, ayant entre autres un bon bourg appelé Mexochi, à environ une lieue duquel on voit encore sur une hauteur les ruines de l'ancienne ville de Leucade, Loscada, dont cette île portait autrefois le nom.

Ce bourg est séparé de la forteresse par des lagunes qu'on traverse sur un pont de pierres de plus de 270 arches, mais fort petites; il servait d'aqueduc pour conduire de l'eau à la forteresse, avant d'avoir été rompu par les tremblements de terre qui sont très fréquents dans cette île, jusque-là même qu'on prétend ^qu'elle était anciennement jointe à la terre

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ferme dont elle n'a été séparée que par de furieux tremblements de terre.

Ce pont est fort étroit, et Ton n'y peut marcher qu'un homme de front; cependant, Ton est obligé de passer dessus afin d'éviter un grand circuit de sables qui vont en demicercle depuis le nord-ouest de l'île jusque tout proche de la terre ferme. Hors de ces sables, s'étend, en forme de croissant, un banc de roches à fleur d'eau long de 3 ou 4 milles, qu£isi parallèle & la terre ferme et à quelques 400 ou 500 pas de distance ; la mer brise beaucoup sur ces rochers, mais cependant Ton y peut marcher à pied sec en temps calme presque jusqu'à l'entrée du port de Demata, qui est formé par ce banc] ui lu i sert comme de môle, ces rochers laissant des ouvertures en plusieurs endroits dont les canaux sont assez larges et assez profonds pour les galères et autres petits bâtiments qui entrent par là dans ce port, où l'on est à Tabri de tous les vents, excepté ceux qui sont entre le Nord et l'Ouest» On y peut faire aisément de l'eau et du bois, la côte étant remplie de forêts, et y ayant une fontaine de très bonne eau vis-à-vis de l'endroit où l'on mouille.

C'est proche de l'endroit où ces sables et ce banc de roches se joignent qu'est située la forteresse; elle forme un carré dont un des côtés regarde et est battu par la pleine mer, et l'autre opposé par les eaux de la lagune ; des deux autres côtés opposés, l'un a en vue la terre ferme, et l'autre fait face à l'île.

La lagune de Sainte-Maure est fort poissonneuse; il y a entre autres poissons quantités de soles, mais qui ne sont pas grosses, et que les habitants du pays dardent avec des bâtons armés de plusieurs pointes de fer par un bout; car, comme la mer est si peu profonde que les canots ne peuvent presque pas se servir de leurs rames, touchant même assez souvent le fond, quand l'eau est claire, les pêcheurs découvrent les soles qui sont toutes enfoncées dans la vase, n'ayant que l'œil dehors, et, par le moyen de cet œil qui brille, ils les dardent ainsi aisément.

aSo SOUVENIRS ET MÉMOIRES

Le 16, OQ a fait débarqaer des vaisseaux l'artillerie et les munitions nécessaires pour l'entreprise de Preveza et de Voniza, places que les Turcs possèdent dans le golfe d'Arta, près de rîle de Sainte-Maure, et dont on voulait se rendre maîtres.

Pour cet effet, le Feld-Maréchal alla reconnaître Preveza avec toute la flotte légère. Les Turcs tirèrent avec le canon de la place sur nos bâtiments les plus proches, se présentant à la marine au nombre d'une trentaine d'hommes à cheval ; mais ils se sont retirés bientôt dans la ville à l'approche de nos galiotes qui les saluèrent de leurs pierriers. Le Feld- Maréchal débarqua ensuite avec quelques cents hommes pour mieux reconnaître, et pendant ce temps-là les Turcs nous tirèrent toujours quelques volées de canon, mais sans aucun effet; après avoir reconnu la place, nous nous retirâmes avec la flotte légère dans le port de Demata, pour y faire des fascines.

Le 28, on avait achevé les fascines, mais ayant fait des orages épouvantables, nous fûmes obligés de rester à Demata jusqu'au 24, ce qui donna le temps aux Turcs de se préparer. En effet, lorsque ce même jour nous passâmes le canal de Preveza pour aller droit à Voniza, ils nous saluèrent si bien avec leur canon sous lequel il fallait passer de fort près, que c'est un grand bonheur, comme ils ne nous ont pas coulé quelque galère à fond, ayant jusqu'à vingt pièces de canon en batterie dont ils tirèrent principalement sur la BasùardCy et sur celle du Feld-Maréchal dont il fallait apparemment qu'ils fussent informés. Nos galères leur répondirent aussi en passant de la même manière, en tournant la proue contre la ville, lorsqu'elles avaient passé le plus dangereux, mais comme la plupart des boulets n'arrivaient pas jusqu'à la place, il n'y a que celles de notre avant-garde qui ont tiré ; nous n'avons pourtant eu dans ce passage qu'un homme de tué et six de blessés, n'ayant eu par bonheur que trois ou quatre galères ou galiotes de frappées, du nombre desquelles étaient

icÉifoiRBB d'un soldat aSi

celles du capitaine-général et du Feld-Maréchal ; nous entrâmes donc dans le golfe d'Arta pour approcher de Voniza que son Excellence alla reconnaître dans Taprès-midi.

Ce même jour tous nos vaisseaux de guerre arrivèrent à Climeno, port de Tîle de Sainte-Maure.

Le 25, le Feld-Maréchal alla encore une fois riconnattre et commença à faire débarquer les troupes.

Les Turcs, de leur côté, ont fait un grand feu toute la journée.

La nuit du 35 au 26, on a commencé à ouvrir la tranchée, et Ton fit travailler deux cents hommes à une ligne parallèle, ils étaient couverts par cent Allemands et cinquante Esclavons ; les Turcs s'en sont aperçus aussitôt, et nous eûmes cette nuit huit hommes de tués et quarante de blessés.

On fit aussi un chaudron de .deux moitiés derrière la tranchée.

Lorsqu'on était venu droit & Voniza, on avait cru l'emporter par un coup de main, d'autant qu*on nous en avait fait la garnison si faible qu'elle devait se rendre ou abandonner la place à la vue de notre flotte; mais ces gens-là, sachant depuis longtemps qu'on en voulait à eux, aussi bien qu'à Preveza, s'étaient précautionnés, et mis en état de faire quelque résistance ; et, au contraire, comme nous avions cru la chose très facile, nous n'avions avec nous que 2.000 hommes et pour toute artillerie en état deux mortiers, outre que la saison étant assez avancée, les dernières pluies avaient déjà inondé presque tous les environs dont le terrain est naturellement marécageux. Le Feld-Maréchal était donc d'avis de ne point faire cette entreprise, d'autant plus qu'on risquait, si l'on n'en venait pas à bout, comme il y avait apparence, de se voir enfermés dans le golfe d'Arta, si les habitants de Preveza s'avisaient de boucher l'entrée de ce golfe qui est peu profonde et sous le canon de cette place, en y jetant des arbres, ou y coulant à fond quelques barques remplies de pierres, etc., par où nous aurions été fort embarrassés, lors-

a5a sonvBNiRS et mâmoiiubs

qu*il aurait fallu nous retirer; mais le capitaine général, nonobstant tout cela, résolut de faire continuer le siège.

Le 26, à la pointe du jour, on commença à bombarder la place avec nos deux mortiers, mais sans grand efiFet, une grande partie des bombes n'arrivant pas jusque dedans, ce qu'on attribuait aux mauvais affûts qui se rompaient à tout moment, et de celles qui y arrivaient la plupart ne crevaient pas, parce qu'elles tombaient sur le roc et se cassaient en deux.

La nuit du 26 au 27, on fit la communication et ce jour-là de même que les autres, les Turcs ont fait grand feu de canon et de mousqueterie, par où ils nous ont toujours tué et blessé quelque monde.

Le27ausoir,nos gens devaient allerattaquer le bourgdu côté du tombeau, mais comme ils ont trouvé un chemin trop marécageux,etque les échelles,pour escalader lesmurailles,étaient de cinq à six pieds trop courtes ils n'ont pu rien faire.

Le 28 après-midi â quatre heures de France, on envoya deux officiers et un Grec de Pargha avec un drapeau blanc et une lettre pour sommer la place ; les Turcs firent un appel qu'ils devaient sortir seulement de la tranchée, ce qu'ayant fait et marché quelques pas pour s'approcher des murailles, ils firent un grand feu sur eux, de sorte qu'ils furent obligés de s'en revenir au plus -vite sans attendre autre réponse.

Voyant donc l'impossibilité qu'il y avait de réduire cette forteresse en aucune manière, ce siège nous ayant déjà coûté plus de 250 hommes tant tués et blessés, que désertés dont il y en eut un bon nombre, on fit rembarquer le 29 au soir toutes les troupes avec les deux mortiers, et nous mîmes à la voile le 30. Pour nous en retourner, il fallut passer de nouveau sous le canon de Preveza, mais on eut la précaution de ne le faire que de nuit, et quoique quelques boulets aient donné dans plusieurs de nos galères, ils ne tuèrent ni blessèrent personne.

On vint mouiller environ sur les huit heures de France

MÉMOIRES d'un SOLDAT a53

devant la forteresse de Sainte-Maure, mais on leva Tancre environ deux heures après pour faire le tour de l'île, afin de se rendre dans le port de Climeno où était la grosse flotte.

Le 5 novembre après-midi, le Feld-Maréchal revint & Corf ou d'où il partit le 18 pour se rendre à Venise, où il arriva après dix-huit jours de voyage, et fit sa quarantaine au vieux Lazaret.

Le âl au matin, Ton amena à Corfou une tartane turque prise par les Palestrins qui n'étaient forts que de 25 hommes et l'ennemi de 150.

Peu de jours après, le capitaine général y arriva aussi de Climeno avec toute la flotte grosse et légère.

Voilà tout ce qui s'est passé de remarquable au Levant pendant la campagne de 1716.

Campagne de 1717

La campagne de 1716 étant finie, et les troupes mises en quartier dans les îles, on fut occupé à Corfou pendant l'hiver à raccommoder la flotte, et à mettre cette place en meilleur état de défense, travaillant toujours, quoiqu'assez lentement, aux nouvelles fortifications suivant les instructions qu'en avait laissé Son Excellence le Feld-Maréchal comte de Schoulembourg à son départ pour Venise, où Ton fit les dispositions nécessaires pour l'année 1717.

On compte d'avoir sur pied 30, jusqu'à 32.000 hommes, dont il en faudra 14.000 pour la flotte grosse et légère, 5.000 pour les garnisons du Levant, et 5.000 pour celles de Dalmatie, de sorte qu'il ne nous restera que 6 à 7.000 hommes de troupes réglées y compris la cavalerie qui se monte à 1.500 ou 2.000 chevaux, avec tout ce qu'on pourra assembler do Morlaques, ce qui est un bien petit nombre pour faire quelque entreprise

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considérable en Albanie ; cependant le Sénat n'a pas résolu d'en avoir davantage, au contraire, au lieu d'accorder les recrues nécessaires pour compléter les régiments, on en a réduit plusieurs, tant allemands qu'italiens, à un moindre pied, et même on en a réformé quelques-uns entièrement.

 l'égard de la marine, notre grosse flotte est composée de vingt-six vaisseaux de guerre dont il y en a treize du premier rang, de trois brûlots, trois corvettes, quatre galiotes, et quelques vaisseaux de transport, on attend encore de Venise deux autres navires du premier rang, et deux du dernier.

La flotte légère sera de deux galéasses, quinze galères, quatre galiotes, trois corvettes et quelques brigantins.

On laissera outre ce â Corfou et à Sainte-Maure deux galères et deux galiotes ; en Dalmatie, il y aura cinq galères et dix à douze galiotes.

Pour la sûreté du golfe, on a destiné un petit vaisseau de guerre et deux corvettes.

Telle est la disposition des forces de la Sérénissime République tant sur mer que sur terre pour cette campagne.

Pendant cet hiver, les Turcs se sont souvent fait voir près de Butrinto, ayant même tenté quelques fois au nombre de quatre à cinq cents, jusqu'à mille hommes, de surprendre ce fort, mais ils se sont toujours retirés avec perte de quelquesuns des leurs.

Le Bassa de Voniza qui s'était aussi avancé vers Sainte- Maure avec deux à. trois mille hommes fut tué par hasard d'un coup de canon tiré de la forteresse, ce qui a fait échouer cette entreprise qui n'était cependant qu'une pure bravade de ce Bassa ; car il n'avait avec lui, ni canon, ni aucun attirail nécessaire pour entreprendre quelque chose de conséquence.

Pendant cet hiver, VEcu de la foi, vaisseau de guerre du dernier rang, sauta en l'air dans le port de Goyn avec cent vingt personnes qui étaient à bord, sans qu'on put savoir de quelle manière le feu y avait pris.

MÉMOIRES D*XJN SOLDAT a55

Lé même accident arriva aussi, quelque temps après, au Condilonisi qui est un petit rocher au milieu du port de Corfou (c'est le même que les poètes disent avoir été le vaisseau d'Ulysse qui fut changé en rocher par Neptune); il y avait dessus une petite garde avec un magasin de 5 à 600 barils de poudre qui fit tant de bruit en sautant, qu'il fit trembler toute la ville, et qu'on l'entendit même de Sainte-Maure, qui en est éloignée de cent milles.

Voilà tout ce qui s'est passé de remarquable en Levant jusqu'au 19 avril que le Feld-Maréchal arriva à Corfou, ayant pris son chemin par Otrante ; on lui avait fait tous les honneurs possibles [partout où il avait passé, ayant eu à Rome l'audience du Pape avec les mêmes honneurs qu'on fait aux Ducs et Pairs de France, c'est-à-dire avec Tépée et le chapeau.

A son arrivée à] Corfou l'on proposa d'abord d'abandonner Butrinto, et de le faire sauter, parce qu'on en exposerait la garnison et que les Turcs en l'attaquant pendant l'été, causeraient de la diversion ; mais le Feld-Maréchal s'y opposa, vu le mauvais effet que ferait d'abandonner ce poste au commenment de la campagne, outre qu'en le mettant en meilleur état, on arrêterait par là les ennemis quelques jours en cas qu'ils voulussent entreprendre quelque chose contre Corfou. Il fut donc résolu d'y faire travailler, et pour cet effet on y envoya une galéasse, une galère, deux galiotes, avec des ingénieurs et 400 hommes pour couvrir les travailleurs, et lorsqu'il fut en état, on y laissa, pour garnison, 250 hommes commandés par un officier de Tétat-major, qui doivent être relevés de dix jours en dix jours.

On continue aussi à travailler aux fortifications de Corfou qui se trouvent assez avancées pour le peu de monde qu'on y a employé, de sorte que si les Turcs l'attaquaient de rechef ils trouveraient d'autres embarras que l'année passée ; ils se vantent pourtant de vouloir hasarder un combat naval, et, qu'en cas de succès, ils tiennent prêts 200 caïques

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avec tout Tattirail nécessaire pour attaquer de nouveau cette place.

A regard de la flotte, elle s'est trouvée prête dès le commencement du mois de mai, mais comme on manquait de gens de marine, on a été obligé de tirer des régiments que le Feld- Maréchal avait levés à Hambourg, 425 hommes pour servir de matelots.

Ainsi, notre grosse flotte, commandée par le capitaineextraordinaire des vaisseaux Flangini, et forte comme Ton a dit ci-dessus de 26 vaisseaux de guerre, est partie de Cîorfou le 11« de mai, avec ordre exprès du Sénat d'aller chercher la flotte ottomane dans l'archipel, même jusqu'aux Dardanelles, pour la combattre partout où elle la pourrait rencontrer.

Cette démarche paraît pourtant être assez hors de saison, et trop hasardeuse, étant déjà trop tard pour espérer de pouvoir faire contribuer les îles de l'Archipel. Les Turcs seront déjà, sans doute, sortis des Dardanelles et joints avec les Barbaresques et les Alexandrins, et quand même on trouverait la flotte ottomane toute seule, elle sera toujours plus nombreuse, plus forte que la nôtre qui manquera de bien des choses étant si éloignée, outre qu'elle n'aura point de ports pour s'y retirer et se rafraîchir en cas de besoin; il serait donc plus prudent de rester dans nos eaux, et de croiser entre Zante et la Sapience, pour couvrir nos îles en attendant les auxiliaires, après quoi l'on irait tous ensemble au devant des ennemis.

Cependant la République a eu aussi ses raisons pour faire cette démarche : on taxait partout les Vénitiens qu'il n'avait tenu qu'à eux de donner bataille Tannée précédente dans le canal de Corfou, et qu'ils laissaient tout l'embarras de la guerre à l'Empereur en Hongrie ; c'est pourquoi l'on envoya notre flotte en Archipel pour faire une diversion considérable et tenir les ennemis éloignés; outre que, quand nlême elle aurait du pire dans la bataille, à moins que d'une disgrâce entière, la flotte ottomane ne serait pas en état, après un

MÉMOIRES d'un SOLDAT !à&J

combat naval, de venir se présenter sitôt, pour attaquer l'île et la place de Cîorfou.

Le 13 de ce mois de mai, les quatre galer.es du Pape, commandées par le Grand Prieur Ferreti, arrivèrent en ce port.

Le môme jour, il arriva aussi un convoi de huit bâtiments, parmi lesquels était un vaisseau de premier rang nommé la Gloire^ lequel partit d'ici le 16 au soir pour aller joindre la grosse flotte, qui devait s'arrêter à Climeno et à Zante afin d'y embarquer les milices qui étaient en quartier dans les îles.

Pendant ce mois, le Provéditeur général des îles Loredan revînt ici après avoir demeuré près de six mois & Sainte- Maure, pour être présent aux travaux de la forteresse qu'on a fait rebâtir. Le 30, le Provéditeur extraordinaire de Tarmée partit d'ici, avec six galères et quatre galiotes, pour aller donner la chasse aux Dulcignotes qui faisaient des esclaves sur les côtes d'Italie. On avait embarqué avec lui le Colonel ingénieur Bourdon pour tâcher de reconnaître les places du littoral d'Albanie, comme la Vallonné, Durazzo et surtout Dulcigno, mais il n'a pu examiner que la Vallonné, et cette escadre est revenue quelques jours après à Corfou, sans avoir fait aucune prise.

Le 9 juin, les deux galères de Florence sont arrivées ici, et, le lendemain 10, les cinq galères de Malte.

Le même jour, 10 juin, est aussi arrivée l'escadre de Portugal, commandée par le comte de Rios, amiral, et le comte de Saint-Vincent, vice-amiral ; elle est composée de sept vaisseaux de guerre, une palandre, un brûlot, avec un petit corsaire et quelques bâtiments de transport.

Le 11, il est aussi venu de Venise un convoi d'un vaisseau de guerre du premier rang et de cinq bâtiments de transpor' chargés de biscuit et de sept â huit cents soldats italiens.

Pendant ce mois, l'on a pris ici, dans le port près de la ville, un poisson qui ressemblait à un requin, mais d'une grosseur extraordinaire; les gens d'un vaisseau anglais qui venait d'arriver au même moment l'ont attrapé par le moyen

a58 SOUVENIRS bt mémoires

(l*ane petit ancre de chaloupe, qu'il a englouti avec un morceau de chair de bœuf qu'on y avait attaché. On a trouvé dans son corps le cadavre d'un homme, et, sa tôte seule, que tout le monde allait voir par curiosité, pesait cinq cents livres.

Le 17, sont arrivés deux vaisseaux de la religion de Malte, ayant pour commandant le bailli de Bellefontaine, qui reçut ici au port un bref de Sa Sainteté, par lequel il doit commander en chef tous les auxiliaires.

Le 22, le Capitaine général partit avec la flotte légère et tous les auxiliaires pour aller joindre la grosse dont on n'a point eu de nouvelles certaines depuis son départ.

Le Capitaine extraordinaire des vaisseaux avait pourtant envoyé une felouque, mais les Turcs l'ont prise près de Modon, et ont coupé la tôte au patron de la felouque et à son flls, parce qu'ils avaient jeté les lettres dans la mer.

Ainsi, on resta dans l'incertitude jusqu'au 6 de juillet qu'on apprit que les deux flottes s'étaient battues deux fois dans l'Archipel; le premier combat, qui s'était donné le 12 juin près de l'île d'Irabro à quinze ou dix-huit milles des Dardanelles, dura depuis vingt-deux heures jusqu'à deux heures de nuit; l'autre se donna le 16, près de Monte Santo, ou Mont Athos, et dura plus de quatre heures; ce dernier fut assez sanglant, les Turcs s'étant approchés presque à demi-portée de mousquet, ayant toujours eu l'avantage du vent dans toutes les deux batailles, et étant au nombre de 40 vaisseaux de guerre; cependant ils se sont toujours retirés les premiers du combat, et nous n'avons pas perdu un seul bâtiment. Nos morts et blessés se montent à mille ou quinze cents hommes, parmi lesquels se trouve le capitaine extraordinaire Flangini qui fut tué d'un coup de mitraille dans le second combat.

Le commandement étant resté par cette mort au capitaine ordinaire Diédo, il jugea à propos de reculer un peu afin de rafraîchir et de raccommoder nos navires. Pour cet effet, il vint au cap d'Or, et de là à la Sapience, où il fut joint par le Capitaine général et tous les auxiliaires.

M]&HOIRB8 d'un SOLDAT sSg

Littû envoya de Corfou, le plus promptement qu'il fût possible, miUâ hommes pour remplacer les morts et les blessés.

Le Capitaine Bassa suivit notre flotte de près, se présentant derechef au combat nonobstant la jonction des auxiliaires; il est & présent dans le golfe de Coron où il fait de l'eau et des vivres, et l'on ne sait pas comment les nôtres se tireront d'affaire à cet égard.

Le 28 juillet, on reçut & Corfou <tos lettres dp Provéditeur de Zante qui mandait, qu'ayant envoyé quelques felouques pour avoir des nouvelles de l'armée, elles avaient appris par des habitants de la Morée, gens sûrs et connus, que les nôtres ayant pris un convoi de huit caïques tiirques qui s'étaient jetées dans leurs mains croyant que c'était l'armée ottomane, le Capitaine Bassa était venu aussitôt de rage pour attaquer notre flotte qui avait coupé du cordon de Tarmôe turque dix-huit sultanes qu'on avait prises, brûlées ou coulées à fond, que le reste de la flotte ottomane avait pris la fuite, et que la nôtre était après la poursuivre jusqu'aux Dardanelles.

On fit presque des feux de joie pour cette nouvelle qui se trouva fausse, car, au contraire, l'on apprit bientôt après que notre flotte, après avoir louvoyé quelque temps entre le cap de Matapan et la Sapience, manquant entièrement d'eau, et ne voulant point reculer vers nos îles à la vue de l'ennemi, fut obligée d'aller pour s'en pourvoir dans le golfe de Pagania, où le Capitaine Bassa la vint attaquer le 19 j uillet et l'aurait entièrement ruinée, s'il avait pressé le combat plus vivement et su mieux profiter de ses avantages; car, outre qu'il avait vent favorable, nos vaisseaux étaient en confusion pêle-mêle avec nos galères qui les remorquaient pour tâcher de les mettre en ligne, et dont on n'a jamais pu venir à'bout & cause du vent contraire. Notre flotte légère courut aussi grand risque plusieurs fois, les vaisseaux ayant été obligés pour la soutenir, de perdre le vent qui avait commencé sur la fin à se tourner quelque peu en notre faveur. Enfin, après huit heures de combat, où les nôtres, aussi bien que tous les auxiliai-

a6o SOUVENIRS BT MÉMOIRES

res, combattirent avec toute la valeur et l'intrépidité possible, notre flotte sortit heureusement du golfe au travers des ennemis, sans autre perte que celle d'un brûlot qu'on avait voulu attacher sur quelques vaisseaux turcs, mais qui brûla sans effet, et d'un petit vaisseau de transport chargé de biscuit qui fut coulé à fond d'un seul coup de canon, mais dont néanmoins tout l'équipage s'est sauvé.

Le Capitaine Bassa mouilla dans le même endroit d'où était sorti notre flotte, qui fut accueillie d'une si rude tempête que la flotte légère fut séparée de la grosse et dispersée entière, ment, le capitaine général étant revenu seul à Zante avec la Bastarde^ et la Commandante de Florence. Le commandeur Ferretti vint aussi à Corfou le 5« d'août avec deux galères du Pape et une de Saint-Marc, après avoir été poussé jusque vers les côtes de Barbarie : les autres galères et galiotes furent jetées qui à Cerigo, qui en Candie, mais cependant le général de Malte les ramenatoutes heureusement à Zante quatre jours après que le capitaine général y était arrivé.

Le 7« d'août, les deux galéasses qui avaient toujours resté & Zante arrivèrent ici à Corfou.

Le 8, le 9 et le 10, il est arrivé aussi trois ou quatre vaisseaux de guerre et de transport séparés de la grosse flotte qui ayant beaucoup souffert par cette furieuse tempête et dans les trois batailles, sans avoir été raccommodée, fut obligée pour se remettre en état de revenir à Corfou, où tous nos vaisseaux se trouvèrent le 13 de ce mois, excepté un seul du premier rang qui s'était égaré des autres pendant la bourrasque, et dont on a été assez de temps sans avoir des nouvelles.

Il avait été poussé à Messine, où, s'étant raccommodé, il en était parti pour revenir é Corfou, mais comme il n'était encore qu'à quelques milles du port, les soldats qui étaient à bord se révoltèrent, et ayant tué quelques-uns de leurs officiers, ils se firent par force mener à terre où ils furent surpris et arrêtés par la cavalerie ; et le vaisseau ayant été ramené à Messine

MéMOIRES D*UN SOLDAT !l6l

par l'escadre de Portugal qui y était alors, il revint ici quelque temps après.

Les Portugais avaient accompagné notre flotte jusque dans le canal de Corfou, où ils s'en séparèrent aussitôt et partirent le 14 pour s'en retourner chez eux.

Le môme jour il est arrivé ici un convoi de quatre vaisseaux de transport, [et de quatre marsilliannes chargés de vivres, de toute sorte d'agrès pour les navires et de six cents soldats italiens.

Le capitaine général était venu & Sainte-Maure avec toute la flotte légère, et sur la crainte que les Turcs n'attaquassent cette forteresse qui n'était pas encore en trop bon état de défense, quoiqu'on eût commencé à y travailler dès Tannée passée, le Feld-Maréchal partit d'ici le 10 août au soir, pour se rendre en cette place où il arriva le soir du 11® ; le lendemain, il alla d'abord de grand matin visiter la forteresse où ayant laissé les ordres nécessaires il revint à Corfou le 16, de même que le capitaine-général avec toute la flotte légère, les Maltais ayant déjà pris les devants à cause du grand nombre de malades qu'ils avaient dans leurs galères.

Le 27, nos vaisseaux, se trouvant raccommodés, allèrent à Benize et ayant fait de l'eau ils en partirent le lendemain pour aller à Zante.

Le 29, le capitaine-général partit aussi pour Sainte-Maure et de là pour Zante avec toute la flotte légère, excepté les Maltais qui ne purent pas suivre à cause de leurs malades.

Le dernier de ce mois, il arriva ici une felouque d'Otrante avec ordre au commandant de Portugal, de la part du Roi son maître, de rester avec la flotte vénitienne un mois davantage qu'il n'avait résolu auparavant; mais il était déjà parti dès le 14, comme nous avons dit ci-dessus.

Tout le mois de septembre, notre flotte resta vers Zante pour observer celle des ennemis qui se tenait à Modon. Elle essuya pendant ce temps-là une des plus furieuses tempêtes qui soit arrivée depuis longtemps, la foudre étant tombée sur

a6a SOUVENIRS et mémoires

trois ou quatre de nos vaisseaux de guerre cpi'elle a endommagés, sans pourtant y mettre le feu, ayant tué et blessé jusqu'à 40 personnes. Elle est aussi tombée sur le vaisseau de M. de Bellefontaine, où elle a rompu un mat et tué ou blessé jusqu'à 27 hommes.

Pendant ce mois, tous les auxiliaires nous ont quitté, les Florentins étant partis de Corfou le 2, les Maltais le 3, et les Papalins le 20, ayant tous pris leur chemin par ici pour s'en retourner chez eux ; il n'y eut que les deux vaisseaux maltais qui restèrent avec la grosse flotte jusqu'au 25 qu'ils partirent de Zante pour aller droit à Malte.

On avait préparé, à Corfou, pendant Tété, un assez gros train d'artillerie, avec tout le nécessaire pour faire quelque entreprise considérable. Le Feld-Maréchal avait même voulu plusieurs fois partir pour l'Albanie, afin de se mettre à la tête du corps de troupes qui était en cette province, mais comme les choses ne s'étaient pas tournées à notre avantage sur mer, et que le Capitaine Bassa était dans le voisinage, on n'avait pas voulu permettre que le Feld-Maréchal s'éloignât d'ici, et comme on ne reçut l'heureuse nouvelle d'Hongrie qu'au commencement du mois de septembre, il était déjà trop tard pour pouvoir profiter de cette conjoncture, en joignant les forces du Levant à celles de Dalmatie, la flotte légère n'osant pas se transporter de ce côté-là à cause des mauvais temps qui commencent à régner dans le golfe en cette saison, outre que la côte d'Albanie manque de ports; ainsi tout ce qu'on a pu faire avec le peu de troupes réglées qu'on y avait et ce qu'on a pu assembler de Morlaques, ça été de prendre le petit château d'Imoschi, ayant été obligé de se retirer d'Antivari, parce qu'on n'avait pas assez de troupes pour pouvoir faire le siège dans les formes.

Cependant, pour ne pas rester les bras croisés au Levant, on résolut d'attaquer Prevesa et Voniza, places situées dans le golfe d'Arta, et pour cet effet, dès que

MÉMOIRES D*UN SOLDAT a63

le Capitaine Bassa fut parti de Modon, pour s'en retourner à Constantinople, le capitaine-général ayant envoyé deux corvettes pour suivre la flotte ottomane et en avoir des nouvelles, il laissa la grosse flotte à Zante, et vint à Corfou le 7« d'octobre avec la flotte légère et quelques bâtiments de transport, pour y embarquer l'artillerie et les munitions nécessaires, avec 100 dragons et 2.000 hommes d'infanterie qu'on devait tirer de cette garnison.

Les pluies et les tempêtes continuelles retardèrent l'embarquement jusqu'au 14 novembre ; le temps s'étant remis au beau, on commença à faire embarquer le gros bagage, et ce qui devrait l'être sur les vaisseaux de transport qui mirent à la voile, la même nuit, au nombre de 12 bâtiments.

Le 15, on acheva d'embarquer les troupes, et Vaprès-midi, la flotte légère partit de Çorfou et alla à Benize, pour y faire de l'eau : elle était composée de 15 galères, 6 galiotes, outre quelques brigantins et quelques bâtiments plats pour le transport de l'artillerie.

Le 16, au matin, elle partit de Benize pour continuer sa route, mais le vent contraire l'obligea de s'arrêter aux Salines, A 4 milles de là, où les vaisseaux vinrent aussi mouiller.

Le 17, on leva l'ancre avant le jour, et nonobstant le vent contraire, onallaâ force de rames jusqu'à la petite île de Saintr Nicolas, qui est près de la terre ferme d'Epire. On y arriva sur le midi, et y ayant fait du bois et le vent tourné au beau, on en partit sur-le-champ, et l'on arriva à 3 heures de nuit à Sainte-Maure, où nos bâtiments de transport arrivèrent aussi la même nuit.

Le 18 au matin, le Feld-Maréchal alla visiter les travaux de cette forteresse, et l'on fit embarquer au plus tôt le reste des troupes destinées pour l'entreprise, lesquelles se montaient en tout à environ 5.000 hommes, y compris les 100 dragons, une compagnie de mineurs et une autre d'artisans.

a64 SOUVENIRS ET MÉMOIRES

Vers le soir du môme jour, on partit de Sainte-Maure et Ton entra dans le canal du golfe d'Arta et Ton mouilla l'ancre à la vue de Preveza.

Cette place est située sur la gauche du plus étroit du canal en entrant dans le golfe, à un mille ou environ des ruines de la vieille Preveza. Elle n'est pas d'une grande étendue, et forme presque un carré parfait, ayant quatre espèces de bastions fort irréguliers; les deux qui regardent la mer sont revêtus d'une bonne et forte muraille de maçonnerie, et très bien garnis d'artillerie aussi bien que la courtine, ce qui rend le passage du canal assez dangereux ; les deux autres bastions sont de terre, aussi bien que les trois autres courtines qui sont garnies de bonnes palissades, la place est toute environnée d'un fossé, mais qui n'est ni large ni profond.

Le 19, quelques heures avant le jour, on envoya le général Sala avec 5 galiotes et 800 Esclavons pour occuper un bois qui est du côté d'Arta, et serrer la ville de ce côté-là ; ils passèrent heureusement sous le canon de la place, n'ayant perdu qu'une seule petite barque de Grecs, qui fut coupée en deux et coulée bas d'un coup de canon, néanmoins tous ceux qui étaient dedans furent sauvés.

A la pointe du jour toutes les galères se mirent en marche pour s'approcher plus près de la place qui fut bloquée du côté de la marine, et le Feld-Maréchal ayant commencé aussitôt à faire débarquer les troupes, on occupa d'abord le poste de Mehemet-Effendi qui est une petite hauteur sur le bord de la mer, où il y a une grande citerne avec une petite maison dans laquelle les ennemis tenaient une garde, mais elle s'était déjà retirée.

Les Turcs ne tirèrent que très peu de coups de canon quoique nos troupes fussent à leur vue assez ensemble et par pelotons dans la plaine.

Le Feld-Maréchal ayant laissé les ordres au général Rossi, pour marcher sur la gauche avec le plus grand nombre des

MEMOIRES D*UN SOLDAT 2l65

troupes, et joindre le général Sala dans le bois ci-dessus mentionné, commanda 250 Esclavons avec quelques Grecs pour s'approcher plus près et s'avancer jusqu'à une maison qui est entre la hauteur de Mehemet-Effendi, et la ville, mais quelques-uns voulant faire les braves allèrent jusqu'à une autre maison à demi-portée de mousquet de la place, ce qui fut cause que ;tout le reste de ce corps suivit, d'autant plus qu'il y avait de distance en distance de petites élévations de terre qui étaient comme des retranchements naturels ; mais les ennemis ayant tiré quelques volées de canon sur cette maison, obligèrent nos gens d'en sortir, et après avoir escarmouche quelque temps, les Turcs sortirent de la place au nombre de 50 hommes ou environ, et s'étant séparés en deux ils s'avancèrent le sabre à la main vers nos gens qui lâchèrent pied et s'enfuirent presque sans combat.

Le Feld-Maréchal qui se trouvait par bonheur de ce côté-là, parlant avec les ingénieurs, ne fut pas peu touché de voir ainsi les nôtres s'enfuir avec tant de confusion, quoiqu'ils fussent en bien plus grand nombre et presque tout à fait couverts dans leurs postes; il envoya sur-le-champ quelques officiers qui se trouvèrent alors auprès de lui, pour arrêter ces fuyards de Tépée au ventre, ce qui fut fait aussitôt, plusieurs même des Esclavons ayant repris courage et aidé aux officiers à rassembler leurs gens, rejetant tout sur les Grecs qu'ils disaient avoir fui les premiers et mis la confusion ; ainsi ce désordre fut remis, et les Turcs voyant que nos gens retournaient vers leurs postes, rentrèrent aussitôt dans la place ayant laissé de morts 3 ou 4 des leurs ; ils nous ont blessé un colonel et un lieutenant-colonel, et nous eûmes trois officiers, et environ 30 soldats esclavons morts et blessés. Il y eut aussi un capitaine réformé piémontais, et celui qui commandait les Grecs qui furent tués dans cette occasion, et le capitaine ingénieur Sohr blessé d'un coup de mousquet à la jambe.

On travailla tout le reste du jour à se mieux couvrir dans

flfiS «OUTBIflllB BT IfilfOIRSS

ce poste où Ton commença d^onyrir une parallèle à 150 pas de la place, et le Feld-Maréchal fut occupé à faire camper les troupes, tant du côté de Mehemet-Effendi que des ayenues d'Arta, où l'on mit notre plus grande force, n'ayant cependant jamais pu serrer entièrement la place avec le peu de troupes que nous avions.

Le soir du môme jour les Turcs firent encore une autre sortie du côté de TÂrta, sur quelques-uns de nos Esclayons qui s'étaient présentés à Tescarmouche, et dont il y en eût cinq ou six de tués ou blessés.

La nuit du 19 au 20 on poussa la parallèle ci-dessus mentionnée jusqu'à 200 pas: on eut trois hommes de blessés pendant ce travail.

Le 20 on fut occupé à faire débarquer le nécessaire et quelques grosses pièces d'artillerie pour battre la place.

Sur le soir on a entendu un coup de canon du côté de Voniza, ce qui est apparemment quelque signal pour les assiégés.

On a commencé aussi ce soir & bombarder la place avec deux mortiers qu'on a mis en batterie derrière notre parallèle dont on a cette nuit étendu la gauche de 150 pas, et prolongé la droite jusque vers une petite maison qui est tout contre la mer.

L'on a aussi ouvert une autre tranchée de l'autre côté de la place; les Turcs ne se sont pas d'abord aperçu de cet ouvrage» et on l'a poussé jusqu'à 600 pas.

Pendant le travail de cette nuit nous avons eu cinq ou six soldats blessés. Le colonel Baumbach qui commandait la tranchée de MehemetrËffendi y fut aussi blessé d'un coup de fusil dans les reins, dont il mourut quelques jours après à Sainte-Maure où on l'avait transporté.

Le lendemain 21* les Turcs continuèrent à faire feu, mais cependant toujours très mollement, ne tirant que rarement des coups de canon, ce qu'on ne savait à quoi attribuer.

Vers le midi on vit paraître sur la pointe de sable vis-à-vis

idbfOIRBS D*UN SOLDAT fiSj

du canal quelques cents chevaux qui venaient du côté de Voniza, ce qui nous fit ressouvenir du coup de canon que l'on avait entendu la veille; mais cette cavalerie s'en retourna peu de temps après, ayant cependant obligé nos gens qui avaient fait des fascines de se retirer, et pris deux petites barques de Grecs qui étaient & la rive.

Le môme jour, sur les quatre heures après midi, les Turcs mirent le drap blanc et demandèrent & capituler ; pour cet effet il ont envoyé des otages avec offre de nous remettre la place avec l'artillerie et les munitions qui étaient dedans, ne demandant autre chose que de sortir sans armes ; mais on les voulut avoir prisonniers de guerre, à condition de les échanger avec d'autres esclaves chrétiens, ou qu'ils feraient en sorte que le Bassa de Voniza rendrait cette place, après quoi on leur rendrait la liberté. On les renvoya ainsi dans la place ne leur donnant qu'une demie heure pour nous faire savoir leur résolution, et ils n'y manquèrent pas, envoyant au temps marqué, c'est-à-dire à 24 heures d'Italie, un autre Turc avec une lettre bien conditionnée et telle qu'on la pouvait souhaiter pour le Bassa de Voniza; ensuite de quoi il s'en retourna dans la place au plus vite, ayant promis qu'ils renverraient encore deux autres Turcs pour convenir avec nous de recevoir 200 hommes pour s'assurer d'une des portes de la ville.

A peine pouvait-il y être entré qu'on entendit un grand bruit de mousqueterie du côté d'Arta ce qui nous fit tenir attentifs; le Feld-Maréchal envoya d'abord pour s'informer de ce que c'était, mais tout aussitôt cinq ou six paysans grecs étant sortis de la place nous avertirent que les Turcs venaient de l'abandonner.

On envoya sur-le-champ le général Rossi avec un peloton d'allemands, pour s'assurer de la porte de la marine qu'on trouva ouverte et qu'on barricada aussitôt; il arriva aussi un moment après, un autre corps d'allemands à qui on l'ouvrit, et en même temps les soldats de la tranchée, croyant que les

368 SOUVENIRS ET IfÉMOIRBS

Turcs avaient manqué de parole, escaladèrent la ville et la pillôrent, tirant inconsidérément des coups de fusil après les poules et autres animaux qu'ils y trouvèrent, par où le feu prit aux maisons qui étaient, la plupart, couvertes et remplies de paille, outre que les Turcs en se retirant avaient répandu de la poudre en plusieurs endroits et mis des mèches aux magasins qui prirent presque tous feu, et brûlèrent la plus grande partie des maisons avec quelques-uns de ceux qui étaient au pillage.

Cependant les ennemis s'étaient glissés partie & pied, partie à cheval, le long de la marine, où Ton avaitfait occuper quelques cabanes de pêcheurs par des Esclavons, qui aperçurent les Turcs de loin et ne savaient ce que cela voulait dire ; ayant reçu ordre de ne point tirer, ils prirent pourtant la résolution de faire feu sur eux, et par leur décharge ils mirent tout notre camp en alarme.

Le colonel Waagen, qui était dans la tranchée avec 600 hommes, en sortit aussitôt pour aller attaquer les ennemis, mais ils gagnèrent au pied, et quoiqu'il y eut 800 hommes en bataille qu'on avait portésde ce côté-là pour travailler pendant la nuit, et que les Turcs fussent attaqués de toutes parts, car tout notre camp était accouru au bruit de la décharge des Esclavons, ils firent néanmoins si bien qu'ils passèrent au travers, se défendant le mieux qu'ils pouvaient en se retirant toujours le long du bord de mer, ayant même tenté en passant de se saisir de nos galiotes ; ensuite ils se jetèrent dans le bois du côté d'Arta dont on avait occupé les avenues, où étant tombé de nouveau sur nos postes, ils se sauvèrent de cette manière-là, ayant perdu dans cette fuite plus de la moitié de leur garnison qui était composée de 600 hommes.

De notre côté le colonel Rosani, esclavon, a été tué et quelques trente hommes, officiers ou soldats, morts et blessés.

On a trouvé, dans la place, jusqu'à 32 pièces de canon parmi lesquelles il n'y en avait qu'une de bronze de 50 de balle, avec des munitions de toutes sortes, quoique la plupart

ayant été brûlées, mais on a remarqué qu'ils manquaient de boulets, n*en ayant pas leurs postes garnis, et n*étant pas, outre cela, du calibre qu'il fallait.

On y a aussi trouvé plusieurs gros chiens que les Turcs avaient habillé avec des capotes, je ne sais à quel dessein.

Le 22 et le 23, on a été occupé à faire des réjouissances pour la prise de cette place, et à rembarquer notre artillerie et nos munitions.

Nos dragons, ayant battu les bois, ont fait aussi quelques esclaves.

Le 23 on a pris un espion Grec que les Turcs avaient envoyé de Voniza. Il a rapporté que la garnison de cette place était forte del,500 hommes parmi lesquels se trouvaient jusqu'à 500 chevaux, très belle cavalerie que le Seraskier avait envoyée de laMorée.

L'après-midi du même jour on a fait faire l'exercice aux troupes à feu vif dans la plaine.

Le 24 au soir, toutes les troupes se trouvèrent embarquées; et Ton a laissé pour garnison, dans Prevesa, 400 fantassins et 20 dragons commandés par le colonel Cortèse ; le vent contraire et le courant nous obligèrent de rester à l'ancre toute cette nuit.

Le lendemain 25, on ne flt que s'avancer deux ou trois milles dans le canal, mouillant Tancre encore en vue de Prevesa, où Ton s'arrêta jusqu'au jour suivant pour faire consulte sur l'entreprise de Voniza qui n'était pas encore tout à fait résolue.

Le 26 au matin, on leva l'ancre et l'on s'avança vers Voniza, mais le vent contraire et assez violent nous empêcha de rien entreprendre ce jour-là, ayant été obligés de mouiller assez loin de cette place.

Voniza est située très avantageusement sur un rocher fort élevé dont les deux tiers sont environnés de la mer et le reste de marais. Elle a deux traverses de murailles, l'une à droite et l'autre à gauche, qui vont depuis la forteresse jus-

ajO SOUVBNIIIS ET IfilfOIIIBS

qu*i la mer» et enferment le bourg qui est au pied du roc du côté du port, il n'y a de ce côté-là qu'une simple mais forte muraille avec une tour en forme de bastion ; de l'autre côté elle a trois enceintes de bonnes et fortes murailles, et c'est partout une vaste plaine marécageuse où il ne se trouve aucun endroit propre & dresser des batteries. Il y a, outre cela, sur le sommet de la montagne, une espèce de cavalier très bien garni d'artillerie et qui peut servir pour la dernière retraite.

Le 37 nos galères s'avancèrent plus près de la place, et le Feld-Marécbal, ayant été de grand matin reconnaître le terrain, on a commencé & débarquer quelques troupes et à faire de grands abatis d'arbres pour accommoder les chemins et se garantir contre l'incendie de la forêt qui est fort grande et fort épaisse.

Le 28 toute la flotte légère entra dans le port St-Marc, et pendant tout ce jour on travailla i une batterie de quatre pièces de canon de 50 livres de balles, qui furent mis en batterie la nuit suivante» et commencèrent, le 39 au matin, i battre en brèche la tour bastionnôe d'où les Turcs nous incommodaient de trois pièces qui nous ont tué, ce jour-là, deux soldats allemands et blessé un autre. Le capitaine Fallet fort habile homme et qui avait la compagnie des artisans, fut aussi emporté d'un coup de canon.

Les Turcs nous jettent aussi des bombes dont une, entre autres, est tombée droit sur notre batterie, et a coupé en deux un de nos canonniers et mit le feu à un baril de poudre qui n'a fait d'autre mal que de blesser un homme à la jambe.

/A suivre).

LES MÉMOIRES DE M"^ DtPINAY (i)

(Suite)

Suite du journal

Ahl mon tuteur, mon malheur n'est que trop avéré. Que faire, et que deviendrai- je ? Direz-vous encore que c'est la vanité î Ce n'est pas lui qui a dit, c'est moi qui ai vu. Je suis excédée de peine et de fatigue. Adieu. Aujourd'hui, j'attendrai à vous envoyer ceci, peut-être aurai-je encore â y ajouter.

Je ne sortirai point d'aujourd'hui. Je me sens trop incommodée, je crains que ce ne soit un commencement de gros<sesse. Hélas, sous quels tristes auspices cette malheureuse créature serait-elle formée?

Il y a déj& à ce journal une lacune de huit jours, vous me gronderez, mon cher tuteur. Je ne sais comment cela s'est fait, mais j'ai tant vu de monde et j'ai tant couru que je n'ai pas eu un instant à moi.

Nous attendons aujourd'hui M. de Ménil, qui arrive avec M. et M.^^ de Grange. Je me fais un grand plaisir de le revoir.

Quant à M. et madame de Grange, leur retour m'est assez

(1) Voyez Souoenirs et Mémoires, I. I, p. 7, tiS, 223, 325 et 480 ; I. Il, r. !25i et 363; t. lU, p. 66, 244 et 456 ; t. IV, p. 338 et 551 ; t. V, p. 418 ; t. VI, p. 76.

ajU SOUVENIRS ET MÉMOIRES

indifférent, parce qu'ils ne logeront plus chez mon beaupère. Ils ont pris un appartement dans le faubourg Saint- Germain, dans un hôtel garni, apparemment pour être plus près de la vieille Princesse. J'attends Madame de Saint- Amand qui doit venir passer Taprès-dlner avec moi.

Je ne connais point de femmes plus gaies, plus aimables, ni qui aient un tour d'esprit plus amusant. Je suis enchantée d'avoir fait sa connaissance, il me semble qu'elle a autant d'amitié pour moi que j'en ai pour elle. Madame la marquise de Vignoles ne l'aime point, elle la trouve trop étourdie. Je sais pourtant des traits d'elle qui prouvent que ce que l'on croit étourderie n'est souvent que vivacité ; au moins n'estelle pas sans mérite, elle est même capable de prendre des partis courageux.

Depuis plusieurs jours je me sens fort triste, sans en avoir plus de sujet. Il est vrai que je me suis un peu ennuyée, parce que j'ai vu peu de monde, et que je ne puis m'occuper & rien avec plaisir. Apparemment que ce sont ces incommodités qui en sont la cause, car je me rappelle qu'autrefois je ne m'ennuyais point étant seule. Mes parents m'ont un peu chicanée sur mes grandes liaisons avec madame de Saint- Amand qu'ils n'aiment point, sans doute parce qu'ils ne la connaissent pas comme moi. S'ils savaient l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde, avec quelle tendresse, avec quelle sensibilité elle me le marque, ils n'en parleraient pas comme ils font. J'aurais bien désiré pouvoir mettre par écrit nos dernières conversations. Cette femme me paraît d'un commerce si sûr et si au-dessus des misères et des tracasseries que je n'ai point hésité à lui confier le peu de goût que mes parents ont pour elle, car je ne voudrais pas qu'elle crût que ce fut manque d'inclination et de reconnaissance si je ne suis pas tous les jours avec elle comme elle le désire. Je lui ai confié aussi tous mes chagrins passés, avec d'autant moins de scrupule que j'ai une lueur d'espérance de n'en plus avoir de semblables.

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Monsieur de Montbrillant paraît un peu plus occupé de moi et du désir de me plaire. Depuis le jour que j'ai été voir mon enfant, il m'en parle souvent; cela m'avait fait naître le désir de tenter de nouveau la permission auprès de mon beau-père de l'avoir chez moi, mais mon projet ne m'a pas réussi ; indépendamment de la difficulté de le loger, la nourrice ne veut pas se déplacer, il faut donc patienter encore quelques mois. Sur ce que j'ai confié à madame de Saint- Amand, elle m'a dit des choses qui me font regretter de ne l'avoir pas connue plus tôt : je me serais laissé conduire par elle sur une matière où elle paraît avoir plus d'expérience que moi ; et vraisemblablement mes chagrins n'auraient pas duré si longtemps. Dieu veuille que je ne sois pas dans le cas d'avoir recours à ses conseils,' et je l'espère. J'ai appris hier le retour du chevalier de Canaple, mon mari l'ignore apparemment, car il ne m'en a rien dit; je n'ai garde de le lui apprendre, je crains trop cette liaison pour lui. J'ai vu aujourd'hui M. du Traisi, qui m'a conté une scène assez ridicule qu'il a eue avec le Président de Sally et la belle-mère de ma cousine. Je ne sais pourquoi on ne l'aime point dans cette maison, maman Beaufort n'en pense pas trop de bien depuis quelque temps, je ne sais pas sur quoi fondé. Il m'a dit aussi que M. Duverdier l'avait prié de le présenter chez moi, qu'il n'avait pas voulu s'en charger sans mon approbation. Je lui ai répondu qu'il avait fort bien fait, parce que je ne voulais pas le recevoir, que je le trouvais trop agréable, et qu'il me semblait qu'une jeune femme ne devait point admettre chez elle des gens de ce caractère. M. du Traisi m'a paru s'être attendu à ma réponse, et j'en ai été bien aise, parce que cela me prouve la bonne opinion qu'il a de moi. Il m'a assuré qu'il avait dit à M. Duverdier qu'il doutait fort de réussir dans sa négociation.

Aujourd'hui, Dufraisier est venu me rapporter ma tabatière, il a voulu badiner sur les propos que je lui avais tenus au bal. J'ai interrompu la conversation ; nous avons chanté

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quelques airs; il m'a promis de me donner des leçons de chant... Allons, je vais toujours vous envoyer ceci, mon cher tuteur.

Lettre de M^^ de Montbrillant à if"« de Saini-Amand.

J'ai été un peu grondée, ma reine, d'avoir passé deux jours de suite chez vous ; moyennant cela, je n'ose aller vous voir aujourd'hui. Si vous sortez, passez un moment chez moi

comme par hasard Mais non, ne venez pas, car cela

donnerait encore de l'humeur à mes parents ; j'aime mieux me priver du plaisir de vous voir aujourd'hui, afin d'en jouir plus à mon aise demain. Adieu, je ne sais comment cela se fait, mais je ne puis plus me passer de vous. Si vous voyez Dufraisier dites-lui de venir me voir.

M. de Lisieux à M^^ de Montbrillant

Dussé-je vous déplaire, ma chère pupille, je ne puis vous cacher que, quelque mérite qu^ait M™« de Saint-Amand, je trouve que vous allez trop vite avec elle. Cette liaison de Dufraisier est au-dessous de vous; il ne me convient pas; si mes remarques vous déplaisent, ma chère pupille, je les supprimerai, vous n'avez qu'à parler. Bonjour, sans rancune; je compte faire ma cour cet après dîner à Madame la marquise de Beaufort; n'aurai-je pas le plaisir de vous y voir?

Réponse de Jtf»® de Saint-Amand à M^^ de Montbrillant

Cela est en effet bien scandaleux de voir deux femmes

passer leur journée et veiller tête à tête ! En vérité, vos

parents sont fous, s^ils veulent encore s'opposer à notre liaison, je louerai un appartement aux Cordeliers, je vous regarderai toute la journée sur votre balcon; et s'ils mettent le nez à la fenêtre, je leur ferai la grimace pour leur apprendre à vivre;

LBS BléMOIRES DE M™^ d'ÉPINAY fljS

l'onm'a éveillée pour me remettre votre lettre, je n'ai qu'un œil d'ouvert, encore ne Test-il qu'à moitié. J'ai le bout des doigts gelés, mais cette sensation ne va pas plus loin lorsqu'il s'agit de vous. Adieu, ma reine; je ne vous réponds pas, malgré votre défense, de ne vous point voir aujourd'hui. Je ne me sens pas d'humeur à m'imposer cette pénitence; et vous, n'en serez-vous pas moins boudée pour une visite de

plus ou de moins? Voilà Dufraisier qui vient dîner avec

^ moi, je vous l'enverrai après.

Lettre de M^^ de Montbrillant à M. le M^^ de Lisieux

Ah ! que de choses à vous répondre, mon cher tuteur ! Vous iroilà donc injuste comme les autres envers M"« de Saint-

^mand ? Je n ai pas le loisir de vous gronder ; en vérité peu k'en faut que votre lettre ne m'ait mise en colère. Si elle eut Ité de tout autre que de vous, cela ne pouvait manquer d'arri- }er. Mais vous, votre motif, la bonté que vous avez d'écouter

[)utes mes raisons, et la justice que vous avez aussi de vous ^y rendre lorsqu'elles sont bonnes, tout cela me détermine à vous remercier en attendant que je puisse vous parler plus en détail. Ce sera demain au soir, si vous voulez, chez maman de Beaufort, chez qui j'irai passer l'aprèsdîner, je comptais la voir aujourd'hui. Savez-vous ce qui m'en empêche? Une chose sûrement que vous ne devinerez pas. Mon oncle de Gersai arrive, malgré son asthme et son dégoût pour Paris, nous en avons reçu hier la nouvelle. Il a un procès avec un gentilhomme de son voisinage pour un canton de chasse qui n'est pas grand comme ma chambre, mais il prétend que c'est le seul où il vienne des perdrix rouges, et que pourrien au monde il ne le cédera; il aimerait mieux donner toute sa terre pour rien, et il est sûr, mande-t-il, que je ne l'en dédirai point. Il est certain que je consentirais, s'il était nécessaire, à jeter toutes les donations au feu plutôt que de lui voir le moindre chagrin. Il avait déjà mandé, il y a

quelque temps, la mort d'un de ses voisins. Toute la province le regrette d'autant plus, disait-il, que son fils, qui lui succède dans ses biens, est un mauvais sujet, ivrogne, querelleur, processif. En effet, ce jeune homme a trouvé un vieux titre dans les papiers de son père, qui, dit-on, l'autorise à disputer à mon oncle son canton ; il a débuté par désarmer son garde

et lui envoyer une je ne sais quoi, un papier timbré, pour

qu'il ait à défendre à son garde de chasser dans cet endroit, et qu*il ait à prouver sa possession. Vous pouvez imaginer dans quelle colère mon oncle esfentré ; il a consulté des gens d'affaires, il prétend qu'il n'y en a pas un dans la province qui ait le sens commun. Il a répondu que c'était à ce gentilhomme à prouver sa prétention. Je ne vous dirai pas trop ce qui s'est passé ensuite. Tout ce que je sais, c'est que mon oncle a eu le crédit de faire passer son procès à la Grand' chambre à Paris où il dit qu'il a de bons amis. Il vient pour les solliciter. Nous l'attendons ce soir. Je suis enchantée de cette aventure, parce que j'espère que nous le garderons quelque temps. Ah ! quel dommage, mon tuteur^ que vous ne soyez plus des nôtres. Bonjour, à demain.

Je vis Madame de Montbrillant chez Madame de Beaufort, elle défendit Madame de Saint-Amand avec une chaleur prodigieuse. « Comme je ne la connais que de réputation, il est possible, lui dis-je, que vous en jugiez mieux que moi. Mais quand à Duf raisier, sa société ne vous convient certainement pas. » Elle en fut d'accord et me promit de l'expulser insensiblement de chez elle.

Madame de Beaufort fit une sortie très vive à Madame de Montbrillant sur le danger des liaisons et sur Tesprit d'intrigue. J'avoue que je ne compris pas trop, non plus que ma pupille, la nécessité de traiter si vivement ce dernier point, car elle n'a assurément aucun goût pour l'intrigue, ni rien de

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