LES MBMOIRSS DE M"« D'ÉPINAY
ce qu'il faut pour s'y livrer. Elle nous quitta pour rejoindre Madame de Saint-Amand qui lui avait mandé qu'elle pourrait bien la venir voir.
Suite du journal
i«' décembre. — Je savais bien que je ramènerais mon tuteur & rendre justice à Madame de Saint-Âmand. J'ai étô fâcbée que nous ayons été obligés de traiter ce sujet en présence de Madame de Beaufort, car elle s'est échauffée l'imagination et m'a tenu des propos qui me semblent fort déplacés, autant qu'on peut juger de ce qu'on ne comprend pas. Je ne vois pas que j'aie la tournure d'une intrigante ni d'une coquette. Mais elle était entrain de dire des choses extraordinaires et contraires à sa façon de penser. Elle nous a presque fait l'éloge de M. du Traisi; au moins nous a-t-elle paru fort approuver le Président de Sally d'en agir plus honnêtement avec lui, et de lui avoir rendu sa confiance. Cela me parait fort extraordinaire à moi qui ait vu d'abord cet homme très estimé, très prôné chez le Président, perdre journellement dans l'esprit de toute cette famille à mesure que la jeune présidente lui témoignait quelques distinctions. A présent voilà ses actions qui haussent tout à coup sans qu'on en puisse pénétrer la cause. Je n'y comprends rien. Je lui en ferai mon compliment la première fois que je le verrai, et je lui en demanderai la raison.
Mon oncle de Gersai est arrivé, nous avons été au-devant de lui jusqu'à la porte de la maison, il nous a tous embrassés fort tendrement, nous étions encore sur l'escalier qu'il avait déjà commencé le narré de son procès qui me parait fort compliqué et fort difficile à entendre. « Ah cela, dit-il à M. de Bernon, j'espère que toutes vos fadaises, vos petites ergoteries ensemble et la dispute du point d'honneur paternel sont terminéesavec votre tuteur; vous vous revoyez?— Non, répondit M. de Bernon ; le sujet était trop délicat pour se borner
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à une absence momentaaée ; tant que ma fille ne sera pas mariée, je ne pais prudemment souffrir que M. de Lisieai revienne habituellement chez moi. — Parbleu, reprit M. de Gersai, il sera temps, il ne le voudra peut-être pas alors. Mais je ne vous comprends pas. Un homme sage qui vous a donné tant de marques d'intérêt, et qui certainement nous faisait honneur en s'alliant à nous i.... En agir avec cette rigueur I... Sans compter que cela ne m'arrange point du tout; car enfin j*ai besoin de lui, moi, pour m'aider à solliciter mon procès. Ce n'est pas que je n'aie été autrefois camarade de mes deux principaux juges, et quoique je ne les aie pas vus depuis, je compte sur eux. Puisque je me souviens d'eux, ils se souviendront bien de moi apparemment ? Dès demain je me mets en course. J'ai un procureur qui demeure au diable ; pourvu qu'il soit honnête homme encore, passe; mon avocat... On en dit du bien, je ne le connais pas, au reste mon affaire est
si claire qu'un enfant la jugerait. Que diable il y a au
moins prescription par la longue possession. — Mais, lui dit M. de Bernon, quand même vous perdriez... — Je perdrais, reprit-il vivement, non pardieu, je ne compte pas là-dessus, Songez-vous que c'est mon seul canton de perdrix rouges ? et je les verrais tuer par d'autres ! sous mon nez I ah I je ne puis penser à cela, je crois que j'en mourrais. — Nous comptons bien que vous le gagnerez, répondit ma mère.— Mais, ajouta M. de Bernon, je dis que si par hasard vous veniez à le perdre, vous auriez toujours votre recours contre vos auteurs qui ont garanti. — Je n'en veux promettre que la terre et les juges aillent au diable si je perds mon procès. Je vous dis que j'en crèverais et voilà ce que je leur dirai. — Et voilà ce qu'il ne faut pas dire, reprit ma mère ; votre adversaire a peut-être envie de votre terre, etc., etc. Il passa sa soirée à écrire les demeures de ses juges pour commencer le lendemain ses visites. Le soir, M. et M"« de Grange vinrent souper. M. de Grange lui offrit de solliciter pour lui, et de faire solliciter Madame la Princesse **'. « Je ne veux, mordieu, pas de cela,
LES MÉMOIRES DE M"'* D^ÉPINAY ajg
lui répondit M. de Gersai, ma cause est bonne, et dans les procès on n'emploie les princesses que comme les vantouses dans les maladies désespérées. Je vous remercie de votre zèle, mon neveu; mais je ne veux pas gâter mon affaire à force de vouloir trop bien faire ; si ma prétention est juste, je gagnerai; si elle ne Test pas, il faudra bien perdre, mais..* j'en mourrai de chagrin ». Madame de Grange, qui va être présentée ces jours-ci, voulut faire l'entendue. M. de Gersai la traita assez lestement, et la soirée se passa assez plaisamment pour ceux qui auraient eu Tâme assez tranquille pour en jouir et en rire.
M^^ de Monihrillani à M. de Lisieux.
Le 17 décembre.
Mon cher tuteur, que ne puis-je vous voir tous les jours I J'aurais tant besoin de vous ouvrir mon âme, et de chercher un peu de consolation ? M. de Montbrillant est plus dissipé que jamais, nous ne le voyons presque plus. Je vois là du Canaple, ou je suis bien trompée. Mon oncle de Gersai lui en a fait reproche d'une manière qui l'a un peu embarrassé. J'ai pensé lui porter mes plaintes, et le prier de causer sérieusement avec mon mari ; mais je n'en ai rien fait, parce qu'il est trop occupé de son procès pour rien entendre, ni mettre la suite et la prudence qu'il faudrait pour rendre sa médiation utile, et puis, il est si affecté de ce procès, et il a tant d'amitié pour moi, que je me reprocherais de lui causer, dans ce moment, un surcroit de chagrin. Je ne sais s'il a été vous voir depuis qu'il a vu ses juges ? Car il y avait été deux fois en vain ; ses deux camarades ne l'ont point reconnu, et Tun des deux ne s'est pas même souvenu de lui. « Figurezvous, disait-il, que je n'ai point voulu me faire annoûcer, pour jouir de leur surprise. Le premier était assis devant une table, ses lunettes sur le nez. Je me présente à lui gaiement.
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les bras ouverts; à peine lève-t-il la fesse de dessus son siège, et regardant en dessous, la tête presque sur Testomac : Hein, dit-il, qui êtes- vous. Monsieur? — Eh parbleu, donnez-vous la peine de me regarder, mon vieux ami, vous le saurez peut-être, lui dis-je. Alors, il se relève tout à fait, me fixe, et ne me reconnaît pas. Je me nomme, et n'en suis pas plus avancé. Je lui explique mon affaire ; pendant ce temps, mon diable d'homme range ses papiers, prend du tabac, sonne, envoie ses lettres i la poste et m'entend. Dieu sait comme, et puis me fait un barbouillage incompréhensible sur mon procureur qui a manqué de fournir à Tavocat un mémoire instructif pour motiver mes griefs d'appel sur le nouvel
incident qui doit nous faire interloquer La fin de tout cela
est qu'il confondait une autre affaire avec la mienne, et qu'il termina son impertinente réception, en me disant : Voyez mon secrétaire. Je le vis, et celui-là fit bien de m'écouter, car je n'étais ma foi pas d'humeur à parler deux fois en vain. Ce secrétaire fait tout vraisemblablement. De là, nous dit encore M. de Gersai, j'allai chez mon autre Olibrius, il me fit attendre longtemps. Je commençais à m'impatienter, lorsqu'une très jolie femme avec qui il était tête à tête, sortit de son cabinet, et j'entrai à mon tour. Eh bien, lui dis-je, me méconnaitrezvous aussi, mon cher camarade? Il me regarda attentivement: Excusez-moi, me dit-il. Monsieur, vos traits ne me sont pcus inconnus, mais... — Le comte de Gersai, lui dis-je. Alors, il me remit, mais sa réception n'en a pas été plus vive. Je sais me dit-il, le sujet qui vous amène, la femme de votre partie adverse sort de mon cabinet... — Quoi, lui dis-je, cette jeune femme que je viens de voir ? — Oui, c'est la femme. — Ah I mon ami, si vous n'êtes pas changé, mon procès est perdu — Il se mit à sourire gravement et entreprit le panégyrique de son intégrité et de la dignité de sa profession. Je croirai, lui dis-je, tout ce qu'il vous plaira à cet égard, pourvu que je gagne mon procès. Il m'aurait écouté, au moins il en avait l'air; mais dans ce maudit pays il y aune turbulence uni ver-
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selle et continuelle, qui s'oppose à toute action tranquille et réfléchie. Pendant l'espace d'une demi-heure que j'ai été chez ce dernier, on lui a apporté au moins huit ou dix papiers tant lettres que billets, mémoires, etc., etc. que sais-je, il faut apostiller l'un, renvoyer l'autre... Je vous dis qu'un Saint n'y tiendrait pas. J'ai été ensuite chez tous mes autres juges ; l'un jouait de la basse de viole, l'autre était i la campagne. Le Diable m'emporte- s'ils n'ont l'air de se moquer du genre humain. Ma foi, je ne réponds plus de rien, j'ai beau avoir le bon droit de mon côté, je veux mourir s'il y en a un seul qui s'en embarrasse. »
Je ne puis m'empôcher de rire de la colère et de l'étonnement de mon oncle, mais j'en suis pourtant en peine» il se tourmente, et je crains qu'il ne prenne aussi trop de chagrin.
Vous savez que Madame la comtesse de Grange a été présentée au Roi lundi passé. Ils sont revenus mardi. Sauriezvous par hasard ce que c'est qu'une aventure, qui lui est arrivée dans son hôtel garni mercredi matin, qui fait, dit-on, grand bruit dans Paris, et qu*on n'a pas voulu me détailler. Il est question d'un Seigneur étranger qui a Mademoiselle sa fille avec lui. Si vous la savez, mon tuteur, dites-m'en un mot, car je n'y comprends rien. En attendant, il faut que je vous conte une bonne impertinence bien plate et bien sotte qu'elle m'a faite hier. Je crois vous avoir déjà dit que le comte de Grange continue à avoir pour moi les meilleurs procédés et les plus flatteurs. Mon oncle de Gersai l'en badine même, et me disait hier au soir en sa présence : « Prends garde à toi ma nièce. Le comte est dangereux, et quoiqu'il n'ait qu'un bras, il n'est pas manchot, je vous en avertis ». Vous saurez donc que par une suite de cette amitié qu'il me marque, il a désiré que je fusse liée avec la vieille Princesse, il dit que cela peut nous être utile, je ne m'en souciais pas autrement, mais je ne m'y suis pas refusée. Je juge qu'il a arrangé tout cela avec la Princesse, elle m'a fait faire tant d'avances par d'autres encore que par M. de Grange, qu'enfin le jour fut pris hier
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pour m'y présenter. Madame de Grange m'y mena. Nous devions au sortir de chez la Princesse faire d'autres visites ensemble, et nous en fîmes en effet. Tout à coup Madame de Grange se souvint qu'elle en devait une à la Maréchale de*"*, nous arrêtâmes & sa porte. « Ah ! mon Dieu, me dit-elle, elle y est ! Comment faire? — Y rentrer, lui dis-je, elle avait des bontés pour feu mon père, je l'ai vue quelquefois. — Ahl reprit Madame de Grange, cela ne se peut, sans lui avoir demandé permission... si vous étiez encore flUe, à la bonne heure... Mais ayant épousé mon frère... » Je partis d'un éclat de rire. « Eh bien, lui dis-je, je resterai dans le carrosse, mais c'est & condition que vous lui en direz la raison ». Je lui jouai un autre tour, c'est qu'elle ne fut pas entrée dans le salon de la Maréchale que je me fis annoncer à mon tour, et j'y fus reçue à merveille au grand étonnement de ma belle-sœur, qui de toute la soirée ne revint pas de ma témérité. Voilà un grand bavardage ; hélas, mon tuteur, voilà comme je m'étourdis. C'est une légère consolation, mais cependant c'en est une.
(A suivre).
LES LIVRES D'HISTOIRE
Le Théâtre Jrançaia avant la période classique. La noblesse sous Richelieu, — Chroniques de M. Gaston Leroux.
En France nous aimons le théâtre d'un amour spontané et irréfléchi, — comme toutes les passions naturelles» — et ceux qui nous en parlent sont assurés de nous intéresser. Gomment ce goût est-il si bien passé dans notre sang? Par suite de quelle longue évolution atavique sommes-nous devenus de la sorte des fervents des tréteaux et de la comédie ? M. Eugène Rigal va vous dire une partie de l'origine de ces sentiments dans son livre sur le Théâtre français avant la période classique (1), et son récit sera grandement utile et instructif. Il ne remonte pas jusqu'au moyenâge, qui est trop lointain et dont les aspirations particulières différaient trop sensiblement de celles d'aujourd'hui ; d'ailleurs l'examen de ces questions a déjà fait l'objet de travaux intéressants. 11 s'arrête à une période plus voisine de nous, bien qu'encore fort reculée, et dont les tendances sont restées mal définies : à la période de transition qui sépare la Renaissance littéraire du xvi« siècle de l'éclosion dramatique du xvii« siècle, temps incertain qui aboutit à Corneille, mais qui s'incarne dans Hardy.
A Paris comme en province, l'existence des comédiens et de ceux qui les entourent est à la fois misérable et attirante. Vrais crève-la-faim, joyeux pourtant malgré leurs incessantes mésaventures, ils vont de ville en ville, le rire aux lèvres et le ventre affamé, payant d'un bon mot ou d'une plaisanterie, la maigre pitance que leur marchande l'avarice des bourgeois ou le mauvais
1) Paris, Haohetta, 1901, inl6 da 364 p.
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vouloir des administrations municipales. A Paris, d*autres déboires les harcèlent : d'abord hébergés par les confrères de la Passion qui leur louent leur théâtre, ils doivent lutter et combattre pour obtenir le droit de mettre à la scène leurs pièces, et ne parviennent qu'à grand'peine à emporter le pouvoir de divertir le public dans une salle qui leur appartienne, et dont ils ne puissent pas être trop aisément dépossédés par un caprice trop arbitraire. Cette lutte obscure et confuse occupe les années durant lesquelles le théâtre français conquiert son droit à l'existence; elle prépare les années meilleures qui vont suivre, car la sécurité des interprètes servira, par contre-coup, le talent des auteurs, et donnera aux uns comme aux autres la conscience de ce qu'ils peuvent. Tant que les comédiens avaient été mal assurés de l'heure présente, ils ne s'étaient pas montrés ni bien reconnaissants, ni bien généreux à l'égard des auteurs qui inspiraient leurs spectacles. Aussi nomades et aussi pauvres que ceux qu'ils faisaient parler, les écrivains dramatiques ne pouvaient être et n'étaient alors que de misérables gagne-deniers, peinant incessamment sur une besogne écrasante, et obligés de se montrer d'une fécondité effrayante, pour n'être pas cassés aux gages par ceux qui les employaient. Alexandre Hardy, avec les sept cent pièces environ qu'il composa, est bien la personnification de ce temps de misère, et c'est à bon droit que son portrait sert de centre à la toile que M. Eugène Rigal vient de peindre, en groupant autour de lui ce qui touchait de plus ou moins près au théâtre du temps.
Mais M. Eugène Rigal ne s'en tient pas seulement aux conditions extérieures de l'existence des acteurs et des auteurs par rapport à la société qui les entoure. La vie même de cet organisme complexe qu'est un théâtre l'attire et le retient, et il s'efforce d'en analyser les détails. Le répertoire lui fournit des indications utiles pour reconstituer le milieu dans lequel se meuvent tous ces braves gens. C'est le moment où le théâtre savant de l'âge précédent est combattu par le théâtre populaire qui s'adresse à un public plus vaste, et met en valeur des passions plus générales. Ce changement est, d'ailleurs, une évolution dans la véritable voie du théâtre et il est nécessaire qu'elle aboutisse, ce qui ne veut assurément pas dire qu'elle doive réussir sans encombre et s'accomplir sans anicroche. A ce titre, Hardy est un précurseur et l'influence de
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son œuvre dépasse la portée de cette œuvre. Ainsi orientée, la production dramatique devient naturellement plus abordable à tout le monde, et, chose remarquable, c'est Paris qui, cette fois-ci, prend les modes de la province, car le fécond dramaturge qui s'est fait la main en courant les campagnes, apporte avec lui des procédés dont il a expérimenté ailleurs l'efficacité et qui, de fait, agissent sur les parterres parisiens, comme ils ont agi sur les parterres du Nord ou du Midi de la France.
Quel intérêt ce serait pour nous si on pouvait reconstituer avec certitude, faire revivre positivement les représentations de ce temps-là, avec leur public, leurs recettes, l'organisation de leurs spectacles, la mise en scène, toutes ces choses enfin qui servent à dater un spectacle, à le faire comprendre, et rendent intelligibles aux yeux du présent les aspirations du passé. M. Eugène Rigal s'y essaie, à l'aide des données que le temps a sauvegardées, et cette partie de son œuvre n'est ni la moins ingénieuse, ni la moins bien informée. C'est un plaisir plein d'enseignement de voir ainsi les habitudes d'autrefois renaître sous la précision de ses recherches, d'assister au réveil des passions endormies depuis deux siècles, réapparaissant dans le cadre qui fut le leur, au milieu des décors où elles s'agitèrent jadis. C'est là de la science attrayçinte et neuve, et je serais bien surpris si le lecteur ne prenait, à contempler ces résultats, beaucoup d'agrément et de profit, et n'éprouvait une émotion bien vive à se mêler ainsi à la foule qui va applaudir les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, d'autant qu'il ne saurait oublier, à voir tous ces efforts anonymes, qu'ils serviront bientôt à donner au théâtre français un lustre et un éclat nouveau.
Le récent volume que M. le vicomte G. d'Avenel vient de consacrer à la Noblesse Française sous Richelieu (1), forme un contraste parfait avec le livre de M. Rigal, non pas à cause de la différence des auteurs, mais bien à cause de la divergence des sujets. Peu de sujets furent plus rapprochés entre eux et pourtant plus dissemblables. C'est la même époque, le même fond d'événements
(1) Librairie Armand Colin, 1901, in-i8 jésus de 363 p.
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et d'idées ; mais le tout est vu à des points de vue si différents qu'on risquerait fort de ne pas se reconnaître, tant change Taspect des choses qu'on a sous les yeux. Tandis qu'on voit, d'un côté, de pauvres diables qui essaient de se faire place dans la société, à l'aide de l'ingéniosité de leur esprit et de la bonne humeur de leur caractère, on voit d'autre part une caste, la plus fermée et la plus jalouse de ses prérogatives, essayant de maintenir son influence et la défendant contre les influences extérieures, formant un tout homogène et compact avec la gradation de sa hiérarchie et l'échelle de ses prétentions.
Mais l'évolution des mœurs se fera sentir d'une et d'autre part, et la noblesse verra ses droits s'affaiblir et sa puissance décroître, malgré tous ses efforts, sous le vernis de la politesse, de la galanterie, de l'urbanité, de tous ces dissolvants qui réduiront à néant la force brutale pour lui substituer la grâce des manières et les façons des salons. D'ailleurs, la royauté, le pouvoir suprême favorisent la substitution, car il a trop à gagner à perdre une noblesse turbulente et querelleuse, trop consciente de sa force et trop disposée à en jouir, pour ne pas aider de toute son autorité à la métamorphose, qui mettra à la place de ces gentilshommes volontaires des courtisans damerets, sachant le monde et la civilité, plus soucieux du bel usage que d'une ignorance trop souvent affectée jusqu'alors. La préciosité est partout florissante, et, si elle favorise les comédiens en amenant le beau monde assister en foule aux spectacles raffinés qu'ils représentent, elle nuit à la noblesse en ceci qu'elle la dépouille de certaines qualités de robustesse et d'activité, qui auraient pu rester siennes, pour faire des gentilshommes oisifs et inutiles, fort experts à l'art de la galanterie et des nuances mondaines, élégants et superflus. Le désaccord va se marquer chaque jour davantage au sein même de l'aristocratie, car tandis que l'ancienne noblesse d'épée perd ainsi ses mérites séculaires, une autre noblesse grandit et se forme à côté d'elle dans les emplois civils et dans la magistrature, et s'enrichit le plus qu'elle peut de l'argent des gens de finances. M. d'Avenel a tracé cet écart avec sa netteté de vue coutumière et il a étudié avec perspicacité les conditions nouvelles qui se faisaient sentir au moment qu'il a choisi pour en montrer au lecteur les particularités. Cette monographie d'histoire sociale est très vivante et très fouillée ;
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c est un chapitre excellent de l'histoire de notre pays et qui se rattache aisément dans la suite des faits à ce qui le précéda comme à ce qui le suivit.
La qualité maîtresse du journaliste doit être de savoir distinguer dans les événements qui passent sous ses yeux ce qu'ils ont de durable, et de faire, au pied levé, le départ de ce qu'il faut garder et de ce qu'il convient d'abandonner à l'oubli. Sans cela, on peut être un écrivain brillant, plein de fantaisie et de verve, mais on n'est assurément pas un journaliste chargé d'édifier ses contemporains sur les hommes ou les faits qu'ils voient sans en tirer d'eux-mêmes la leçon. Et précisément ce don de regarder d'un œil clair ce qui passe ainsi dans le champ de sa vision, d'extraire de la mobilité des choses ce qui demeure d'elles et ce que nous devons en retenir, est le don par excellence de M. Gaston Leroux, ainsi que le savent depuis longtemps déjà les lecteurs du Matiity auxquels il présente, chaque jour avec plus d'autorité et de succès, les résultats de sa philosophie et de son observation quotidiennes. Dans le journal, c'est à dire à la vraie place qu'elles doivent occuper, les chroniques de M. Gaston Leroux sont justes de ton et vives d'allures; elles contiennent assez de fantaisie pour accompagner agréablement la réalité souvent morose des faits. C'est un mélange savoureux de ce«[ui pique la curiosité et de ce qui alimente l'esprit, le tout dosé par une main très experte des besoins de celui auquel le mélange va être servi pour son déjeûner du matin. Depuis lors, un éditeur intelligent a eu l'heureuse idée de réunir en volume et de grouper les morceaux échappés ainsi à la veine de M. Leroux dans les colonnes d'un journal, et il a intitulé le tout Sur mon chemin (1). C'était le meilleur moyen de faire éclater, même aux yeux les moins clairvoyants, les mérites dont nous parlions tout à l'heure, et qui s'accentuent par le rapprochement des pages écrites dans des circonstances si diverses. M. Leroux
(1) Gaston Leroux. Sur mon chemin, Paris, Flammarion, 1901, in-12 de 356 p.
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voit bien des événements, coudoie bien des personnes dans une année, sur sa route de journaliste. Il observe le tout avec le même sens aigu de la vie et de ses nécessités, et il rapporte ce qu'il a vu avec une bonhomie narquoise et pince-sans-rire qui n'est exempte ni de gaieté ni d'enseignement. Castigat ridendo mores: cette devise de la comédie pourrait être aussi celle du journalisme, ce spectacle quotidien des hommes, étalé tout vif chaque jour sur une feuille de papier. M. Leroux est passé maître à ce jeu-là et tout son livre le prouve à ceux qui se croiraient permis d'en douter.
Le directeur-gérant : Paul Bonnefon.
AUXBRRB. — IMPRIMBRIB A. LAMIBR, 43, RUB DB PARIS.