GÉNÉRAL DUHESME A L'ARMÉE DE NAPLES
Le général Thiébault, qui servit sous les ordres du général Duhesme, à l'aile gauche de Tarmée de Naples, a conté dans ses mémoires les opérations de cette armée et n'a pas manqué de tracer le portrait assez peu flatté de son chef. Mais soucieux surtout de pittoresque, Técrivain a vu les choses parfois avec trop d*oriçinalité et les a dites le plus souvent comme il les voyait.
Voici un document, moins amusant mais plus véridique, qui présentera les événements sous leur véritable jour et leur donnera leur portée exacte. Le manuscrit original est mtitulé : Journal des opérations de Vaile gauche de Varmée de Naples aux ordres du général Duhesme, pour servir à V histoire de cette campagne. C'est donc, avant tout, un document stratégique et, de ce fait, il mérite la confiance qu'on serait tenté d'accorder tout d'abord sans contrôle à des récits plus vivants, mais moins bien informés.
On n'entrera pas dans les détails qui précédèrent l'attaque des Napolitains : on sait que le Directoire, se confiant à la foi des traités, ne voulut pas croire à la réalité des préparatifs du Roi de Naples, et que les troupes françaises étaient disséminées et répandues dans leurs cantonnements, lorsque l'armée de Naples marcha sur l'Etat Romain.
L'aile droite de cette armée aux ordres du maréchal de
Noas occupant d*un travail sar la Campagne de Naples en 1799, il nous a semblé intt^ressant de publier à part le journal des opérations de la division Duhesme (1). Au moment où le général Duhesme en prit le commandement, elle venait de livrer le combat de Porto dl Fermo.
A en croire Thiébault. elle était mécontente de son prédécesseur; un nouveau général était indispensable pour rame;^* la confiance dans les troupes.
Son début fut heureux, après s'être emparé de Civitella. le général décida de marcher sur Pescara. Une fois ce point enlevé, il pouvait, en remontant la rivière, traverser les Apennins et rejoindre le général Championnet qui se dirigeait sur Naples avec le gros de ses forces. Cette résolution était d'autant plus audacieuse, que des paysans interceptaient la communication avec Ancône.
Pescara ayant été enlevé, le général Duhesme se dirigea sur Venafro. sa droite étant couverte par la division Lemoine. A la suite de plusieurs combats livrés lors du passage des montagnes, venait déboucher devant Naples et Paltaquait par le Sud, tandis que le général Championnet l'attaquait par le Nord. Après une lutte de deux jours cette ville était enlevée.
La seconde partie du journal nous expose les opérations qai nous rendirent maîtres de la Pouille.
(4). Ce document nous a été. confié par le général comte Duhesme. C'est un résumé précis et exact des ordres do&nés par ce général et conservés à soa regfetre d'ordres.
fïQO SOUVENIRS ET MÉMOIRES
Micheroux, était composée de douze bataillons et quatre escadrons, tous complets, qui formaient dix mille hommes.
Son but était de marcher vers Aacône, en longeant la mer Adriatique, et de couper la communication entre cette place et le corps principal de l'armée française, dont le Roi de Naples espérait avoir si bon compte, qu'en l'attaquant sur le patrimoine du Saint Père, il avait envoyé un corps de six mille Napolitains débarquer à Livourne, pour couper la seconde retraite dans les Etats de Toscane.
M. de Micheroux avait repoussé sans peine quelques compagnies françaises qui étaient cantonnées i Ascoli ; il comptait marcher à de nouveaux succès, mais il fut arrêté à Porto-di-fermo.
Les généraux Casa-Bianca et Ausia, qui commandaient dans cette partie, n'avaient encore pu réunir que cinq à six bataillons et un faible escadron du 19® régiment de dragons, qui ne formaient pas en tout deux mille hommes.
Leur reconnaissance rencontra à une demi-lieue de Portodi-fermo les Napolitains qui marchaient en masse et avec assez de sécurité le long de la mer, dont le rivage forme une plaine large d'environ un quart de lieue. Ils n'avaient pu se déployer, et s'étaient contentés de jeter sur les montagnes A leur gauche quelque infanterie légère. Les généraux français en se portant au devant de l'ennemi y avaient jeté deux bataillons de la 27« légère et de la 17« de ligne peu nombreux & la vérité, mais très aguerris.
D'abord l'artillerie des Napolitains, infiniment supérieure à celle des Français, força ceux-ci à rétrograder; leur cavalerie encouragée s'élance à toute bride contre deux bataillons français qui étaient â cheval sur la chaussée.
Ces deux bataillons par une manœuvre adroite ouvrent un passage à cette cavalerie qui, après avoir essuyé un feu meurtrier, est emportée contre un bataillon de la 27« légère placé en deuxième ligne au pont de Fermo, dont le feu fut encore plus violent, de manière que l'es-
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cadron du 19« dragons acheva entièrement sa défaite.
Sur ces entrefaites, nos troupes légères qui étaient sur les montagnes, avaient facilement repoussé les leurs et débordaient cette masse de leur infanterie qu'ils n'avaient pu déployer sur cette étroite plaine du rivage; inquiète en outre de ne pas voir revenir sa cavalerie, elle commençait à se troubler, lorsque la 73« marchant à ces troupes, la baïonnette en avant, leur fit entendre pour la première fois le terrible pas de charge des Français.
Aussitôt la terreur se répand dans leurs rangs, la déroute la plus complète les emporte loin du champ de bataille ; elles fuyent en abandonnant toute l'artillerie qu'elles avaient avancée, et couvrent la route de fusils et de gibernes dont elles se débarrassent.
Les généraux français rentrèrent à Porto-di-f ermo pendant la nuit et recueillirent le lendemain tous les trophées de cette bataille, ainsi qu'une quantité infinie de bagages.
Cette affaire eut lieu du 13 au 14 frimaire.
Le général Duhesme, qui venait de passer de l'armée d'Allemagne en Italie, arriva le 16 à Ascoli où le corps dont il prenait le commandement venait de rentrer.
Le 17, Civitella fut investi par le général de brigade Monnier qui venait aussi d'arriver, et se rendit le 18.
L'ennemi s'était rallié derrière le Vuomano et avait un avant-poste à Julia-Nova. Les troupes françaises, outre leur faiblesse, étaient dans un tel état de dispersion et d'indiscipline, que le général Duhesme fut obligé de s'arrêter pour les réorganiser.
Il y était d'ailleurs invité par les instructions du général en chef qui ordonnait de ne rien entreprendre de sérieux et de se regarder comme un corps de partisans.
Les désordres commis dans les marches avaient soulevé les pays des Etats romains, à plus forte raison les habitants des états de Naples, sur lesquels on ne faisait que d'entrer.
Ceux-ci qui avaient des instructions de leur gouvernement,
fig*l BOUVBNIRS ET MÉMOIRB8
s'étaient retirés des premiers villages où les Français étaient entrés; ils faisaient feu sur tout ce qui s'écartait du gros des colonnes dans lesquelles on avait laissé accroître le désordre, au point que dans la marche d'un bataillon que le général rencontra, il ne trouva pas trente hommes réunis au drapeau.
Dans ces circonstances la prise de Civitella devenait précieuse au général. Ce fort situé sur la pointe d'une montagne élevée, assez bien revêtu et flanqué, n'est dominé d'aucune part ; il domine au contraire et protège la ville basse, qui, elle-même bien fermée et entourée d'un torrent très profond, est à l'abri d'un coup de main.
Le fort, muni d'une douzaine de pièces de gros calibre de bronze, en fort bon état, ne manquait d'aucun des établissements nécessaires pour soutenir un long siège. Les cent hommes de troupes napolitaines qui y étaient, la rendirent, comme nous l'avons dit, après dix-huit heures d'investissement et beaucoup de menaces que nous n'aurions pu effectuer, car le fort bien pourvu et tenu par de bonnes troupes était inexpugnable sans de grands moyens d'artillerie, et nous en manquions absolument.
Civitella, dans le moment, devenait non seulement un appui solide de notre droite, mais aussi la seule place d'armes sûre que Ton pouvait avoir et un point intéressant de communication avec Ascoli, lorsqu'on se porterait en avant; elle assurait de plus les derrières.
Le général Duhesme établit dès ce moment une communication entre cette dernière ville et l'armée de Championnet, par Arquata et Roscia qu'il fit occuper par des détachements de la 64« et de Cisalpins.
L'on avait trouvé à Civitella peu de poudre et de vivres. Comme il y avait à peine à la division les canonniers nécessaires au service des trois pièces qui y étaient, le général Duhesme tira des corps quelques canonniers de. bataillon, ainsi qu'un officier d'artillerie de campagne qui avait passé dans l'arme de l'infanterie et les mit dans cette place où il
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laissa aussi une compagnie et une soixantaine de malingres. Il en confia le commandement à un jeune officier très intelligent auquel il donna des instructions pour s'approvisionner des environs et tirer de la poudre d'Ancône.
Cette place fut d'un grand secours dans les insurrections qui eurent lieu sur nos derrières.
Ces dispositions faites, il organisa sa division, tout en lui faisant prendre une position militaire sur le Trontino et la mettant en ligne, ordre qui n'avait pas encore existé ; car Rusca et Monnier, commandant chacun leur brigade, marchaient chacun dans leur sens, et prenaient poste, sans même avoir arrêté de plan.
Voici Torganisation que reçut le corps : Brigade de droite^ aux ordres du général Rusca 2® Légion Cisalpine (3 bataillons). . . 900 hommes
1" Bataillon de la 64* de ligne 400 »
1«' Bataillon de la 78« de ligne 400 »
1 Escadron du 19® dragons 60 » environ
Brigade de gauche, aux ordres du général Monnier
27« Demi-brigade légère (2 bataillons) 900 hommes
11* Régiment de cavalerie 200 »
2 pièces d'artillerie mal servies, parce que les canonniers avaient été sabrés par les Napolitains à Tafifaire de Ferme.
Réserve 73« de ligne sous les ordres immédiats du général de division 1500 hommes
La droite fut portée à Campoli et de là à Terano, la gauche à Julia Nova, la réserve à Sant-Omero et le quartier général à Corropoli.
Le général Duhesme avait dessein de marcher sur la Pescara, position qui le rendait maître des deux Abruzzes et des opérations futures, parce qu'elle lui donnait la facilité ou de continuer la conquête du pays en longeant la mer, ou de se joindre au général Championnet en remontant cette rivière pour traverser les Apennins; mais il fallait pacifier les pays
insurgés, non seulement de l'État Napolitain, mais du territoire de Rome. Il avait déjà adressé une proclamation à ces derniers, et il en fit une seconde pour annoncer son entrée dans les Abruzzes et la prise de Civitella.
Il soutint ces deux proclamations par des détachements qu'il tirait de sa réserve placée exprès à Sant-Omero, et parvint à rétablir la tranquillité sur les derrières de Tarmée.
Le quartier général, placé à Corropoli dès le 20 frimaire, y resta jusqu'au 24; ce temps fut employé à organiser les administrations, k faire venir de l'artillerie, car la division n'avait que trois pièces, et à se procurer des munitions dont on manquait absolument.
Il fut encore utilisé pour les ordres du jour où le général renouvela aux troupes les dispositions des règlements de campagne. Aux proclamations qu'il fit, étaient joints des règlements pour les pays que l'armée allait occuper, et dont il prépara l'organisation.
Il s'occupa de suite de l'objet important des contributions, voulant qu'il y eut de l'ordre dans la perception, et surtout empêcher que le pays ne fut trop foulé ; il suppléa 4 l'absence totale d'un payeur divisionnaire par un quartier-maître de la 73% qui lui fut désigné comme un homme probe et actif, et le chargea de recevoir les contributions qu'il se réserva de frapper en tenant la comptabilité la plus exacte.
Son dessein étant d'entretenir sa correspondance avec le général Championnet par la communication d'Arquata, il lui était important de tenir Ascoli ; mais n'y pouvant laisser qu'un faible détachement d'infanterie, et ayant besoin de Uer le poste par des éclaireurs et de fréquentes découvertes avec Civitella et Arquata, il suppléa au manque de cavalerie légère, en en créant une compagnie sous le nom de hussards du Tronto.
Pour cela, il sut profiter du zèle de plusieurs habitants d' Ascoli qui avaient pris le parti des Français, notamment des frères Merli, dont l'aîné qu'il nomma capitaine de cette
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compagnie, avait été officier de hussards au service d'Autriche, et avait combattu dans les dernières affaires avec les Français.
Le général Rusca en rentrant dans Ascoli avait cru devoir se venger de l'accueil qui avait été fait aux Napolitains, en faisant enfermer à Ancône les chefs des principales maisons de cette ville, qu'il regardait comme leurs partisans secrets.
Le général Duhesme en les rendant à la liberté leur fit insinuer de prouver l'injustice de ces soupçons, en fournissant un homme monté et équipé à cette compagnie, en sorte qu'elle fut en peu de temps en état de rendre les services qu'il en attendait.
Toutes ces choses ainsi disposées, il rappela toutes les colonnes mobiles, qui, outre qu'elles avaient fait rentrer les paysans dans le devoir, leur avaient donné une grande idée de notre nombre et de nos forces.
Le 25, il se porta de sa personne à Julia Nova où il apprit que l'ennemi était rassemblé derrière le Vuomano, qu'il avait étendu sa gauche jusques à Germiniano, qu'il avait son quartier général et une réserve â Atri, et que sur cette ligne, qu'il semblait vouloir tenir, étaient rassemblés un grand nombre de paysans armés et organisés.
Le général n'avait que deux pièces d'artillerie mal servies et sans munition ; il attendait avec impatience que la compagnie d'artillerie légère qu'il avait demandée à Ancône, arrivât, mais ne la voyant pas venir, et craignant que l'ennemi ne prit trop d'assurance, il se décida â marcher le 26 sur le Vuomano. La brigade de Rusca quitta Téranno, où elle ne laissa qu'un détachement de 60 hommes peu en état de suivre, pour se porter sur Canzano avec ses deux bataillons de ligne. La 2» légion cisalpine marcha, en le flanquant, sur Torricella vis-à-vis Germiniano et St-Andrea.
La brigade de gauche se porta àMonte-Pagano. Le général de division, en étendant ainsi sa ligne, avait pour but de faire présumer beaucoup de ses forces ; un bataillon de la
réserve remplit le grand intervalle de Monte-Pagano à Canzano» en se distribuant dans les villages intermédiaires, et en y faisant marquer des logements pour beaucoup de troupes.
Les deux autres bataillons de la réserve se portèrent à JuUiaNova, comme en seconde ligne.
Le 27 fut employé à reconnaître la position précise de l'ennemi, les passages favorables et à faire construire un pont en dessous de Monte-Pagano : là, on acquit la certitude que l'ennemi avait réuni ses forces en avant d'Atri, et qu'il avait un poste avantageux auprès de Céline, vis-à-vis duquel était un passage favorable sur le Vuomano, et on disait même que son dessein était de reprendre l'offensive.
Effectivement, sur les deux heures après midi, une colonne napolitaine longeant la mer, vint attaquer nos avant-postes qui protégeaient les travailleurs de notre pont, les replia et interrompit nos travaux. Une partie de sa cavalerie passa même le Vuomano sous la protection du feu de son artillerie; mais elle fut si bien reçue par le 11« régiment de cavalerie qu'elle le repassa dans le plus grand désordre.
Les carabiniers de la 27® légère qui se joignirent à nos piquets suffirent pour repousser cette attaque.
Le général ne fit que très peu suivre la retraite de cette colonne, afin de pouvoir la joindre dans Tattaque qu'il préméditait le lendemain.
Une entreprise à peu près pareille eut lieu sur le haut de ce fleuve contre le général Rusca, mais avec aussi peu de succès; les troupes furent réunies à la nuit tombante vis-à-vis le pont d'attaque ; la brigade du général Rusca se resserra entre Guardia^ Vuomano et Castelbano vis-à-vis Céline.
Celle du général Monnier réunie à Monte-Pagano devait longer la mer, se porter à Silvi sur la Piomba et couper la retraite au corps d'Atri : la réserve qui fut aussi réunie à Monte-Pagano, devait se porter directement sur Atri avec le général de division : les grenadiers réunis des cinq bataillons
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de ligne de cette division reçurent Tordre de marcher sous les ordres du chef de brigade Broussier, intermédiairement entre le général Rusca et la réserve.
Le 28 au matin, les troupes s'ébranlèrent dans cet ordre ; mais les Napolitains, avertis par les paysans qui les servaient admirablement bien, se retirèrent trois heures avant le jour, de manière que les colonnes des généraux Monnier et Duhesme ne purent que tomber sur les équipages dont elles s'emparèrent.
Le chef de brigade Broussier ne rencontra que des troupes de paysans armés, qui, se voyant abandonnées de celles royales, posèrent les armes à son premier signal. Le général Rusca fut plus heureux : l'ennemi osa l'attendre à Célino ; il s'y défendit vigoureusement, mais après trois heures de combat, il y fut forcé et se retira avec perte en grand désordre sur Citla di-Penna. Un bataillon de réserve poursuivit la colonne qui avait évacué Atri jusques sur Gitta-di- Angela et y prit poste; on ne fit que trois cents prisonniers, parce que ce pays, très valloneux par sa nature, favorisait les paysans pour l'évasion des soldats qui se trouvaient enveloppés par nos mouvements.
Le général Monnier resta à Silvi, mais il porta ses avantpostes sur le Satino^ et le général Rusca ayant reçu Tordre de s'établir k Oastilenti, Tennemi se retira derrière la Pescara.*Cependant il garda quelques détachements en avant de la tête du pont de Pescara et un bataillon de troupes légères à Citta-di-Penna ; ce bataillon bien servi par les paysans pouvait être averti du moindre mouvement du général Rusca et se retirer à temps.
Le général de division prit son quartier général à Atri où il établit sa réserve ; les nouvelles qu'il reçut alors du général en chef le confirmant dans le plan qu'il avait de s'emparer du cours de la Pescara et de la ville de ce nom.
Cette place située à l'embouchure de la Pescara a des fortifications qui défendent le pont et la baie de celte rivière ;
ag8 BOUVEifiRs n mémoiris9
c'est le pont le plus considérable et le plus fréquenté de la côte et les Napolitains n'avaient pas d'autre place d'armes. Elle leur était d'autant plus importante qu'il n'y avait point d'autre chemin praticable pour l'artillerie dans les Abruzzes que celui qui longe la mer, encore faut-il à chaque instant réparer les dégâts que font les torrents qui tombent, et choisir les moments où ils sont guéables. Les autres chemins de communication sont presque impraticables aux voitures môme du pays, surtout dans l'hiver où l'éboulement des terres, qui a lieu alors continuellement dans ce pays valloneux, les rend très difficiles, non seulement à la cavalerie, mois encore à l'infanterie, au point que douze milles ou quatre lieues étaient une forte journée pour les troupes qui marchaient le mieux.
Pescara, fortifiée et revêtue k la moderne, était armée et munie de 2.000 hommes de garnison ; elle exigeait un siège régulier, et pour l'investir, il fallait passer la Pescara, que l'armée napolitaine défendait, et qui, accrue par les eaux, n'offrait aucun gué à quatre lieues au-dessus de l'embouchure et partout des difficultés presque insurmontables pour y établir des ponts.
Le dessein du général Duhesme, qui avait eu des renseignements les plus exacts sur cet état de choses, était de laisser huit cents hommes avec quelques pièces d'artillerie dans Silvi, poste élevé qu'il voulait fortifier encore par quelques redans pour contenir la garnison de Pescara, et de se porter par Civitta-di-Penna sur le haut de la Pescara avec tout le disponible de sa division, de chercher â la passer, soit au pont qui devait exister à Torre-di-Passeri^ vis-â-vis de Sampatatino, ou dans quelques gués qu'il aurait pu trouver en remontant, de combattre tous les corps qu'il aurait rencontrés derrière cette rivière et de marcher à l'investissement de Pescara par la ville de Chieti.
Il attendait une compagnie d'artillerie légère qui était inutile à Ancône, et à qui il avait donné Tordre de le joindre.
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Il espérait vaincre â force de travaux les difficultés des chemins dans la marche qu'il projetait, et il avait déjà prévenu le général en chef de ce mouvement. Comme il avait appris la prise d'Aquila, par le général Lemoine, il l'engageait â faire descendre cette colonne sur Sulmona, mouvement très militaire et bien naturel puisqu'il coupait les communications des Napolitains des Abruzzes avec Naples, réunissait ces deux corps Français et les rendait maîtres des opérations.
Une insurrection générale et spontanée qui se manifesta non seulement dans l'Abruzze, mais dans les Etats romains, arrêta l'exécution de ces projets et força le général Duhesme â rester à Atri.
A peine ses troupes avaient quitté Terranno et la ligne du Jrontino que de tous côtés les paysans en armes coururent sur les Français qui se trouvèrent isolés et sur leurs partisans.
Une troupe de quatre mille paysans descendus deMontorio sur Teramo, donna le signal de la révolte générale et chassa sans peine la faible garnison qu'on y avait laissée. Le capitaine qui les commandait, ne se laissa pas surprendre ; il protégea les Jours des patriotes que Ton voulait égorger, et fit retraite avec eux sur Civitellaoù ils trouvèrent un asile sûr.
Les paysans de la rive droite du Tronto^ de Torionto^ Colonella, Neretto et environs se joignirent aux insurgés des Etats romains de la rive gauche du Tronto, et fondant ensemble sur un bataillon romain levé à Ancône, qui gardait le pont qui avait été rétabli sur le fleuve, le défirent et s'emparèrent des pièces de canons, dont les ouvrages qui le protégeaient étaient armés.
Enorgueillis de ces succès, ils osèrent établir des postes militaires sur la route de la mer et marcher contre Jullia Nova où le général Duhesme avait laissé quelques compagnies de sa réserve.
Ces nouvelles lui furent confirmées par le capitaine de la compagnie d'artillerie légère qui venait d'Ancône, et qui heureusement avait passé avant la destruction du pont du
Fronto; mais qui, attaquée près de JulliaNova^ n'avait pu s'y rendre qu'en mettant en batterie et en dispersant le gros des assaillants qui en voulait à son train d'artillerie.
Ces insurrections organisées par la Cour de Naples et dirigées par des officiers cachés dans les principaux endroits de révolte avaient éclaté au jour même où les Napolitains firent mine de vouloir passer eux-mêmes le Vtiomano; le général Duhesme voulut les réprimer avant que de s'engager plus avant, et la nécessité d'avoir ses communications libres lui en faisait une loi.
Il détacha de sa gauche le bataillon de la 64« sous les ordres du chef de brigade Chariot qui rebroussa chemin pour marcher sur Teramo.
L'adjudant général Planta, qui, nommé général romain, était venu près du général Duhesme demander des occasions de gloire et de danger, reçut la commission de châtier les bourgades comprises entre le Tronto et la mer.
On lui donna â cet effet deux compagnies de la réserve et quelques dragons du 19% en les joignant â celles qui avaient été laissées à Jullia-Nova. Il devait faire un effort combiné avec le commandant d'Ascoli qui avait eu ordre de faire rentrer les compagnies qui avaient été jetées dans les Apennins pour la communication d'Arquata : car cette communication étant devenue impraticable par les insurrections et par les neiges, le général avait pris le parti de la supprimer.
Il se serait trouvé heureux, dans la circonstance, de rétablir celle du bord de la mer avec Ancône et de correspondre ainsi avec le général Championnet : le bruit des succès de l'armée lui faisait présumer les opérations futures, et il tâchait d'en suivre le plan général par la marche de son aile.
Cette communication était d'autant plus intéressante qu'il attendait de cette ville les munitions dont il manquait absolument ; il pressait même le commandant de cette place d'armer quelques chaloupes et de les envoyer en longeant le rivage chargées de ce qu'il demandait. Ces bâtiments lui
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seraient devenus ensuite utiles dans son opération contre Pescara, et auraient, en attendant, nettoyé les petits bâtiments napolitains qui venaient chaque jour sur le rivage, épier les mouvements des Français et organiser les insurrections.
Le général Planta devait donc, après avoir établi sa jonction avec les compagnies qu'il tirait d'AscoIi, rétablir le pont et les ouvrages du Tronto : on espérait qu'il reprendrait les pièces qui étaient entre les mains des rebelles; mais ceux-ci opposèrent une vigoureuse résistance et développèrent des moyens auxquels on ne s'attendait pas; ils s'étaient mis en communication avec ceux qui occupaient Terano, de manière que, maître de toute TAbruzze ultérieure, le fort de Civitella se trouvait cerné par les insurrections. Ils avaient même poussé l'audace jusqu'à l'investir régulièrement et à sommer les troupes françaises de l'évacuer.
Le général Planta ayant cru devoir employer avec eux la douceur et la persuasion, n'avait fait qu'accroître leur audace et leur insolence; il échoua dans l'entreprise qu'il voulut tenter de suite sur Neretto et GoropolU et fut repoussé jusqu'à Jullia-Nova.
Ainsi, au moment où la communication du chemin des bords de la mer devenait plus nécessaire que jamais au général Duhesme, elle fut encore plus interceptée. Il avait besoin d'un convoi de munitions qu'il avait demandé à Ancône, et ne pouvait marcher à son entreprise projetée sans garnir au moins de cartouches les troupes qui en manquaient absolument.
Il apprit sur ces entrefaites, que les Napolitains venaient de recevoir un renfort de deux mille hommes avec un Monsieur de Gambs, lieutenant-général, qui venait remplacer, disait-on, Monsieur de Micheroux, et il avait la certitude que les points de passage seraient défendus; pour surcroit de peines et d'inquiétudes, la neige qui vint tomber, rendait encore les chemins plus difficiles.
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On était sans communication avec le général Championnet, et on n'avait appris la reprise de Rome que par voies indirectes : tout semblait concourir pour arrêter les projets du général Duhesme; plusieurs personnes même pensaient qu'il était imprudent de pousser plus avant, tant que le feu de la révolte ne serait pas éteint sur les derrières.
Ces considérations déterminèrent au contraire le général Duhesme à marcher à l'ennemi, persuadé que s'il pouvait l'atteindre, il finirait par le détruire, et que la prise de Pescara qui devait être le fruit de cette seconde victoire, l'établirait assez solidement dans les Abruzzes pour s'y maintenir avec avantage, et soumettre les révoltés, à supposer même que les opérations du général Championnet ne lui permissent pas de pousser plus avant.
Il se contenta de renvoyer quelques compagnies de renfort & Planta avec ordre de rouvrir, à quelque prix que ce fût, la communication avec Ancônr, si nécessaire et si instante.
Un espion qui vint rapporter que le gros de l'armée ennemie se retirait et qu'elle remontait la rivière, engagea le général Duhesme à hâter son opération; mais auparavant, il jugea à propos de sonder la place. Un adjoint de l'étatmajor fort intelligent qu'il envoya en parlementaire, lui rapporta qu'effectivement, il n'y avait à peu près qu'une garnison de deux mille hommes dans celte place, et que les efforts qu'on avait fait pour lui persuader qu'elle était plus considérable prouvaient quelques inquiétudes de la part du commandant.
Ce commandant était un vieux brigadier des armées du Roi des Deux Siciles, qui craignait extraordinairement le froid et peut-être autant les travaux et les dangers de la guerre. Il avait donné à cet officier la parade d'une vieille ruse de guerre en faisant passer sous ses yeux plusieurs fois la musique du même régiment avec différents uniformes.
Le général Duhesme, calculant le moral de cet homme, envoya le général Monnier en avant de SpoUoro et de Monte-
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Silvano sur les hauteurs qui couronnent la tête de pont de cette place, avec six compagnies de grenadiers, deux cents chevaux et la compagnie d'artillerie légère. Les autres troupes devaient se réunir à Pianella et Civita-di-Penna, tandis que le général insulterait cette place. C'était une effronterie : elle réussit.
Les avant-postes napolitains vigoureusement repoussés répandent l'alarme dans la ville; on jette des tirailleurs qui ont l'air de couronner les glacis, on essuie quelques coups de canon des bastions, on sonne et l'on fait capituler.
Notre vieux commandant, sans songer, que dans tous les cas il pouvait se retirer sans être inquiété, puisque la ville n'était pas cernée, fit poser les armes à la garnison qui consistait dans le régiment de la reine et un bataillon de volontaires.
Ces corps après avoir laissé sur les glacis, fusils, gibernes, sabres et drapeaux, se retirèrent dans leurs foyers, avec promesse de ne plus servir contre la République française, et furent conduits jusques à Ortona-Mare. On a trouvé dans cette forteresse 50 à 60 pièces de canon de bronze de plusieurs calibres, SO grosses pièces de fonte, plusieurs mortiers et 1.200 quintaux de poudre.
Cette capitulation eut lieu le 4 nivôse.
C'était un coup de fortune pour Taile gauche de l'armée française ; on ne pouvait trouver une place d'armes plus à propos et mieux pourvue de tout ce qui lui manquait. Toutes les troupes y passèrent la Pescara^ à l'exception de la brigade du général Rusca qui continua sa route sur Tore-di-Passeri. Le général Duhesme fut s'établir à Chieti, d'où il envoya le chef de brigade Broussier, avec six compagnies de grenadiers et de la cavalerie, à la poursuite de l'ennemi et à la rencontre du général Rusca.
Le temps devint affreux ; à la neige qui couvrait la terre de quatre pieds, survint un dégel général et un brouillard si épais, que l'on ne pouvait voir à dix pas.
3o4 SOUVENIRS ET MÉMOIRES
Presque toutes les communications furent interrompues par les torrents, pendant deux jours : Broussier, cependant, continua â marcher, quoique ne faisant que trois à quatre milles par jour et talonna si vivement la colonne napolitaine, qu'une partie se dispersa, l'autre posa les armes et se rendit prisonnière de guerre. Douze pièces d'artillerie et tous les caissons de cette colonne tombèrent en notre pouvoir. Le général Rusca, après avoir couru les plus grands dangers par les torrents qu'il rencontra, arriva au pont de Tore-di- Passeri; Broussier et lui se dirigeaient sur Popola, lorsque le capitaine Girard, qui avait été poussé en avant, leur apprit que le général Lemoine descendu d'Aquila, venait de forcer le poste. Les Napolitains qu'il avait eu devant lui, s'y étaient retranchés, et il perdit pour l'emporter quelques braves, et notamment le général Buit qui commandait son avantgarde (1).
Cet état de chose très rassurant, donna le temps aux troupes du général Duhesme de respirer et d'éteindre facilement les insurrections dont les progrès croissaient chaque jour sur les derrières.
L'officier chargé de porter ces heureuses nouvelles au général Ghampionnet, donna quelques renforts à Planta qui n'avait pas encore pu dégager le passage du Tronto. Celui-ci, après avoir forcé les paysans qui gardaient ce fleuve et favorisé ainsi la marche de cet officier qui devait joindre le général Ghampionnet en passant par Rome, attaqua Corropoli et NerpJto où les paj^sans s'étaient retranchés, et s'ouvrit un passage jusques vers Ascoli qu'ils avaient menacé ; ainsi il se trouva à la tête d'une force assez imposante pour ne plus rencontrer d'obstacles.
D'autre part, le commandant de Civitella après avoir laissé, pendant quelques jours, les paysans qui le cernaient,
(1) Les capitaines^, Boyer et Girard, aides-de-camp des généraux Duhesme et Monnier, rendirent de grands services dans tous ces mouvements, et furent faits chefs de bataillon.
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dans la sécurité, fit une sortie si vigoureuse, qu'il les mit en déroute et les dispersa, au point qu'il put reprendre et conserver (1). Le général Duhesme, se plait à rendre justice à la bravoure et à Tintelligence du citoyen Guillaumet, lieutenant à la 73® demi-brigade, qui, avec quatre-vingts hommes seulement de disponibles, battit les insurgés en plusieurs rencontres, et maintint toujours les environs de sa place très liAres.
La marche rétrograde qu'avait faite le chef de brigade Chariot sur Teramo, avait été couronnée d'un plein succès; il en avait chassé les paysans, battus complètement et repoussés dans les Apennins où les neiges l'empêchèrent de les poursuivre; ainsi les Abruzzes se trouvaient non seulement conquises, mais encore elles paraissaient pacifiées.
Le général ayant fait remonter la Pescara jusques à Tocco, d'où il communiquait avec le général Lemoine qui s'établit à Solmona^ étendit la brigade du général Monnier sur la mer Adriatique, jusques à Ortona-Mare. Dans cette nouvelle position où ses troupes se réparaient de cette courte et vigoureuse campagne, il attendit des nouvelles du général Championnet, sans lesquelles il ne pouvait plus rien entreprendre de nouveau.
Car sachant que le général Championnet était entré dans les états de Naples, il se réservait, en restant dans cette position, la facilité de traverser les Apennins et de venir aux environs de Venafro^ se mettre à cheval sur le Volturne^ à supposer que ce fleuve et la place de Capone arrêtassent le général en chef; mais dans le cas où franchissant les obstacles avec la rapidité de ses premiers succès, ce général se serait emparé de Naples, le général Duhesme était en position de marcher rapidement dans la Fouille et de communiquer avec le général en chef, depuis Foggia en droite ligne avec Naples, par la grande route qui lie ces deux villes.
(1) Il y a évidemment une lacune.
3o6 SOUVBNIRB ET MÉMOIRES
Cette sage prévoyance fut confirmée par l'événement. 11 reçut enfin des nouvelles du général en chef par la voie du général Lemoine. Championnet arrêté devant le Volturne, appelait l'aile gauche et le corps du général Lemoine, et leur prescrivait de traverser les Apennins jusques & Venafro où ils devaient recevoir de nouveaux ordres; il engageait particulièrement le général Duhesme à lui amener le plus de troupes qu'il pourrait, en ne s'occupant que de la confier^ vation des places fortes.
On reçut cet ordre le 14, et de suite les troupes furent ' réunies et mises en marche. Ces huit jours de tranquillité avaient été donnés à l'organisation du pays qui fut faite 4 l'instar de celle de la République française. Le général Duhesme fut porté à cette mesure, non seulement par la disparition des autorités royales qui étaient en fuite, ou à la tête des insurrections armées, mais par la nécessité de se créer un parti des ennemis de la Cour de Naples, et de s'attacher plus fortement les partisans des Français. Il avait donc fait nommer des municipalités dans les principaux bourgs et villages, et former des administrations supérieures à Teramo et GhietL
Ce fut par la suite de ce système qu'il nomma commandant de la garde nationale de leur pays les plus chauds amis de la liberté et qu'il mettait à leurs dispositions pour eux et leurs adhérents, les armes qu'il faisait enlever dans les endroits où les troupes séjournaient assez pour ce désar* moment.
On avait été si embarrassé des prisonniers, dont une partie même, n'ayant pu être conduite à Ancône par rapport aux insurrections, avait rétrogradé sur Pescara^ qu'on avait été obligé^ pou)* ne pas encombrer cette place, de renvoyer sur parole les officiers, et même une partie des soldats.
Cependant le général Duhesme créa une légion napolitaine dont il confia le commandement à Hector Carafifa, duc d'Andria, qui s'était sauvé des fers et de la mort à laquelle il
LE GÉNÉRAL DUHBtME A l'ARMÉB DE NAPLE8 Soj
avait été condamné pour conspiration contre la cour de Naples, deux ans auparavant, et qui rentrait avec le corps du général Duhesme. Il fut autorisé par le général à choisir dans ces troupes les gens qu'il trouverait disposés à servir une nouvelle cause; celui-ci porta donc en très peu de temps cette légion à huit cents hommes et fut secondé dans cette organisation par quelques officiers surnuméraires de la 27* demi-brigade légère que le général y fit passer avec un grade supérieur.
Tel était l'état des choses dans les Abruzzes, lorsque le général Duhesme dut marcher avec toutes ses troupes du côté des Apennins, pour concourir aux opérations du général en chef. Il ne laissa donc pour contenir ce vaste pays que huit compagnies de la 73®, quatre de la 27« légère et cette nouvelle légion napolitaine, le tout sous les ordres du chef de bataillon Coutard, officier plein de mérite qu'il décora du titre pompeux de gouverneur des deux Abruzzes.
Le commandant et la garnison de Civitella restèrent les mêmes; Coutard avait ordre d'occuper seulement Ghieti et Pescara, de sorte qu'il devait lui rester assez de troupes pour former des colonnes mobiles, que Ton croyait suffisantes pour contenir un pays soumis pour la seconde fois.
Le général Monnier venait de pousser d'Ortona-Mare sur Lanciano où il avait battu et dispersé des rassemblements qui s'y formaient, proclamé la vérité et mis en place nos partisans. Cette opération, tout heureuse qu'elle était, n'en était pas moins un contre-temps au désir que le général Duhesme avait de rejoindre promptement le général en chef-, les éboulements de terre avaient d'ailleurs tellement encombré les chemins qu'on fut forcé de joindre des soldats au peu de paysans qu'on put rassembler pour les rendre praticables â l'artillerie.
Le 16 au soir, le général Duhesme arriva à Solmona : il précédait une colonne d'un bataillon de la 64» et de la légion cisalpine qui composaient la brigade du général Rusca ; il
3o8 SOUVENIRS BT MÉMOIRBS
espérait y trouver encore le général Lemoine, pour se concerter avec lui, et devait y organiser sa division, dont quelques corps dispersés dans les Abruzzes ne devaient que rejoindre successivement et à des époques assez incertaines; on lui avait même annoncé qu'il devait lui venir d'Ancône sept bataillons. Il ne trouva à Solmona qu'un détachement de grenadiers qui était resté pour l'escorte des malades. Le général Lemoine en était parti la veille avec toutes ses troupes. Quoiqu'il n'eût avec lui qu'une escorte de trente cavaliers, il ne voulut pas rétrograder, et se décida à attendre la colonne du général Rusca qui devait y arriver pendant la nuit. Le lendemain, ne la voyant point arriver, il allait monter à cheval, lorsque plusieurs prêtres et habitants demandent à lui parler et l'arrêtent un instant. Sur ces entrefaites, le général Rusca arrive et lui rend compte qu'il a été obligé de forcer deux bourgades pour parvenir jusqu'à lui. Le général Duhesme l'avait conduit dans l'embrasure d'une fenêtre pour mieux s'instruire de cette événement. Soudain, ils entendent des cris, voient les rues et la place remplis de paysans armés, et n'ont que le temps de sortir avec la garde. On monte à cheval à travers une grêle de balles. Le piquet des grenadiers veut frayer la route, l'officier est blessé, la moitié tombe et le reste est dispersé. On fut un instant d'avis de regagner la maison et de s'y défendre. « Non, dit le général Duhesme, nous sommes à cheval, il vaut mieux être tués qu'égorgés. » De suite il lance son cheval sur un gros de paysans qui défendaient le portique d'une rue qu'il fallait traverser. Il est un moment entouré, reçoit plusieurs coups de hallebarde, de fusil et est atteint de deux coups de feu. Il est heureusement bientôt dégagé ; mais alors la colère l'emporte; il poursuit les paysans jusque dans les carrefours, et oublie un moment et son salut et celui de sa division. Les Napolitains effrayés ne tirent plus que des coups mal assurés : il parcourt avec son escorte une étroite et longue rue et arrive à la brigade du général Rusca.
LE GÉNÉRAL DUHESME A L' ARMEE DE NAPLES 3o9
Le soldat, en voyant couler le sang de son général, a la soif de la vengeance. Il s'ébranle, reprend la ville, poursuit les rebelles et en fait un carnage bien mérité. Cette trahison avait été conduite par un nommé Progni qui, dans la suite, joua un grand rôle dans les troubles des Abruzzes ; il avait rassemblé plus de cinq â six mille hommes des campagnes environnantes et espérait envelopper dans une perte certaine cette troupe française et son général. Plus de quatre cents de ces misérables restèrent sur le champ de bataille ; la nuit et le voisinage des montagnes favorisèrent leur fuite. Le général Duhesme épargna Solmona, parce qu'il devait être le rendez- vous et le passage de ses troupes. Il se contenta de faire juger et fusiller une trentaine des habitants les plus coupables qui avaient secondé l'entreprise des paysans et protégé leur fureur.
Le tocsin de l'insurrection sonna à la même heure dans toutes les Abruzzes^ des bords de la mer Adriatique aux Apennins; et en cela les insurgés grossis par les débris du corps d'armée qui avait été dispersé en avant de ChietU dirigés pour la plupart par des officiers napolitains cachés parmi eux, suivant les proclamations et les instructions que la cour avait fait distribuer au moment de Tinvasion des Français.
Ces instructions de la cour de Naples, répandues dans les campagnes, avec une quantité immense de fusils, de munit ions, leur ordonnaient de se lever en masse sur les derrières des Français, d'attaquer leurs convois, d'égorger les traînards, les malades et de ne pas même épargner leurs propres concitoyens qu'ils soupçonnaient être leurs partisans.
Les évêques (1) avaient reçu des ordres 'pour animer la fureur du peuple, en prêchant et faisant prêcher cette , croisade, le crucifix à la main.
(1) Le général Duhesme a tu ces instructions entre les mains d'sn évoque; quant aux proclamations, elles étaient publiquement affichées.
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Les départ des troupes qui quittaient les différentes parties des Abruzzes pour se rendre à Solmona fut donc le signal d'une révolte générale. Le général Monnier qui revenait de Lanciano fut continuellement environné d'une nuée de paysans. Semblables à des loups carnassiers, ils suivaient de près sa colonne pour dévorer tout ce qui pouvait s'en écarter ; ils osèrent même l'attaquer dans plusieurs défilés ; mais ils ne firent que retarder sa marche, et il arriva le 19. Chieti devait être le nouveau théâtre des vêpres siciliennes; elles devaient commencer à dix heures du soir; mais quelques braves gens en avertirent le chef d'escadron Ordonneau, aide de camp du général Duhesme, qui y était resté pour hâter la marche des troupes. Sa fermeté et ses bonnes dispositions firent échouer la conspiration.
En vain les troupes avaient fouillé les montagnes des environs de Teramo et d'Ascoli; â peine le bataillon de la 78» et les compagnies de la 73« qui les protégeaient eurent-ils quitté leurs environs, que ces deux villes furent envahies par des troupes de paysans qui s'y livrèrent à toutes sortes d'excès.
Le 30, le général Duhesme, malgré ses blessures, se mit en marche avec sa première colonne, composée du bataillon de la 64® de ligne, de la légion Cisalpine, de onze compagnies de la 73* et du 11« régiment de cavalerie. Il passa heureusement la plaine des cinq milles et vint coucher à Castel-Sangro. La seconde composée du bataillon de la 78% de quelques compagnies de la 71« et de la 27» légère escortait l'artillerie et un grand convoi de munitions, et devait marcher à une journée de distance; mais elle ne put passer la plaine des cinq milles et fut obligée de cantonner trois jours â Solmona etPettorano pour attendre un vent favorable.
Cette plaine dont nous venons de parler, large à peu près d'un mille ou deux, commence sept milles avant Casiel- Sangro et finit deux milles avant d'arriver à ce bourg.
Les montagnes qui l'environnent en font une espèce
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d'entonnoir pour le vent du nord; lorsqu'il règne, il devient un obstacle si violent, que nulle puissance humaine ne peut le vaincre. Quelques soldats qui étaient engagés périrent. Le général Duhesme l'avait heureusement passée la veille du jour que ce vent donna.
Le 21, le général ne laissa pas que de continuer sa marche avec la première colonne. Le logement des troupes, escorté par une petite avant-garde, était prêt d'entrer à Isernia, lorsque les soldats s'aperçurent que des troupes de paysans descendaient des montagnes pour les couper. Cette avantgarde rétrograda heureusement, et le général Monnier, qui était à la tête de cette colonne, fit reconnaître cette armée de paysans qui prit une position très militaire en avant d'Isemia. Elle fut emportée, et un village où ils appuyaient leur gauche fut aussi forcé et brûlé. Il fallut des efforts inouïs pour s'emparer de la ville où les misérables se retirèrent. Ils avaient terrassé les portes de la ville, au point que notre canon était sans effet, et qu'il fallut escalader les murs. Ce ne fut pas le seul obstacle ; ils s'étaient retranchés dans les maisons, dans les églises qu'ils avaient crénelées, et d'où partait un feu très meurtri er^
Toutes les ressources qu'enfantait le désespoir des anciens peuples pour la défense de leurs cités furent employées ; les pierres, les poutres, des déluges d'huile bouillante; des tisons ardents rendaient l'entrée de chaque rue plus difficile et plus dangereuse que la ville môme. Il fallut donc sacrifier beaucoup de braves : enfin de siège en siège, on parvint à se rendre maître successivement de toute la ville. Le Français, pour cette fois, parut avoir oublié sa générosité, tous les hommes armés reçurent la mort, et l'on ne put empêcher pendant le premier moment le pillage.
Cette ville méritait d'être brûlée, mais l'intérêt des troupes qui devaient y passer successivement, en arrêta l'ordre qu'une vengeance fondée sur le droit des gens avait poussé sur les lèvres du général de division.
3ia SOUVENIRS ET MiMOIRBS
Pendant que le bataillon de la 64» et les Cisalpins étaient ainsi occupés en tête, la 73« qui était en arrière, fut arrêtée à Rionego par un gros de paysans qui s'étaient cachés au passage des premières troupes. Ce village fut forcé; on y prit des canons et plus de trois mille fusils de munitions. On arriva le 23 â Venafro; il fallut encore escarmoucher le passage du Voltume^ avec des paysans qui faisaient mine de se défendre; enfin, le 25 nivôse, les deux colonnes furent réunies aux environs de cette ville.
Une capitulation, que le général Championnet venait de faire avec la cour de Naples, le mettait en possession de Capoue et du cours du Volturne, de manière que le général Duhesme se rendit de sa personne à Caserta où était le quartier général. Sa division fut augmentée et cantonnée dans les villages des environs.
Tableau de cette division
64* de ligne 3 B*^"* \ A Texception delà 17«, les
17e 3 il/2 brigades n'avaient que
^ge 2 \ 3à400hommes par bataillon
oQe 2 — / P'^^s^^^s sous les armes.
2« Légion Cisalpine. . 1 B**" 1/2) Quatre compagnies étaient 27® légère 2 — ) restées dans les Abruzzes.
25« et 7« régiment de chasseurs à cheval formant en tout 300 hommes.
19« régiment de dragons fort à peu près de 200 chevaux.
Cette capitulation consentie par le roi lui-même, livrait aux Français huit millions et une partie du royaume par une ligne de démarcation qui devait se tirer de Tembouchure du Volturne à Foggia, mais la suspension qui l'avait suivie fut rompue par une révolution aussi soudaine qu'extraordinaire.
Prise de Naples La fourmillière des lazzaroni si fameux dans la prise de Naples, dont nous allons parler, est composée de gens de
LB GÉNÉRAL DUHESME A L*ARMÉE DE NAPLES 3l3
mer, de porte-faix et en général de tous les journaliers de cette ville. Le lazzarone a peu de besoins dans un pays où la nature semble avoir fait tout pour son indolence; il travaille deux heures pour acheter la pâte qui le nourrit deux jours, s'entasse pendant l'hiver avec sa famille dans une seule pièce, et enveloppé d'un manteau de bure, il court pendant le jour et même les nuits d'été, les banquettes, les pavés des quais, ses portes et les places publiques.
Leurs fréquentes séditions plutôt apaisées, qu'éteintes, les avaient rendus depuis longtemps redoutables aux gens riches, môme au gouvernement qui était dans la nécessité de les ménager.
Ces hommes, semblables au volcan au pied duquel ils habitent, commencèrent à se soulever à Taspect du commissaire ordonnateur français qui était venu à Naples hâter la rentrée de l'argent promis par le traité. Tout à coup poussés par des inspirations machiavéliques, ils entrent en fureur, attaquent les troupes royales qu'ils accusent de trahison ; les désarment à l'exception des Albanais et des Suisses de la garnison ordinaire de Naples qu'ils gardent dans leurs rangs, pillent les arsenaux, s'emparent des fusils, des canons qu'ils font servir par des canonniers de marine, et préludent par une attaque furieuse contre le camp des Français qui, sur leurs gardes, repoussèrent sans peine ces hordes lancées contre eux.
Cet exemple fut suivi par les villes et les bourgades des environs où le reste de l'armée napolitaine était cantonnée. Les nationaux se retirent chez eux, ou se mêlent à la populace ; les étrangers passèrent en partie dans le camp des Français.
Le vice-roi de Naples s'était enfui en Sicile sur une simple nacelle, et Monsieur de Mack, général en chef ne trouvant plus de sûreté dans ce chaos de frénésie, fut obligé de venir implorer la générosité du général en chef français, et de se réfugier à son quartier général.
Dès ce moment, la ville de Naples ne fut plus qu'un théâtre
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sanglant de meurtres et de proscriptions ; l'anarchie populaire et le fanatisme religieux marchaient ensemble et promenèrent leurs glaives et leurs torches contre les familles les plus honnêtes et les plus considérées.
Le général Championnet ne pouvait se dispenser d'attaquer promptement cette ville, dont l'exemple était contagieux; il fut encore encouragé par des patriotes qui, ayant eu l'énergie de s'emparer du fort S^Edme, promettaient de le lui remettre et de se joindre à lui, si nous pouvions parvenir à ce fort déjà cerné par les insurgés.
(A suivre).
UNE IMPERATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE Catherine II et Clérisseau
d'après de nomeaux documents (*)
La lettre de Grimm est du 15 avril 1779, et il fallait un mois pour qu'elle parvînt à Pétersbourg. La réponse de Catherine est du 18 mai. C'est dire que la Tsarine, se conformant aux avis de son « soufifre-douleurs », mit de l'empressement à lui répondre :
€ Pour ce qui regarde Clérisseau et son trésor, vous ferez comme vous l'entendrez, et vous recevrez ce qu'il vous en donnera, sans jamais l'en presser, lui payant capital ou intérêts selon que le procédé vous en paraîtra plus agréable à lui, et plus noble pour moi. Mais, je crois que, vu la saison avancée de cette année, quand ceci vous parviendra, vous feriez mieux de laisser le trésor entre les mains de son auteur jusqu'à l'année qui vient; alors vous ne risquerez point le trajet de mer pour l'arriôre-saison, et il jouira d'autant plus longtemps de son trésor s'il persiste â vouloir s'en défaire. J'ai donné à M. Betzki son nom, afin qu'il soit reçu associé honoraire à l'Académie des Beaux-Arts. J'approuve l'article ou les articles des paiements de ce trésor, comme vous me le proposez. Je n'ai encore jamais expédié de brevet d'architecte, mais si l'expédition du Trésor y est attachée, j'en ferai expédier un pour Clérisseau. »
(1) Voyez Souœrirs et Mémoires^ t. VI, p. 493.
3l6 SOUVENIRS BT MÉMOIRES
Catherine en passa donc par tous les désirs de Clérisseau, et elle approuva tous les termes du contrat que Grimm lui avait soumis. On remarquera, cependant, qu'elle se montre déjà moins empressée pour recevoir les fameux cartons si désirés 1 II lui importe peu que leur envoi soit retardé à Tannée suivante. C'est qu'elle a surtout en vue de faire savoir au monde qu'elle a enrichi ses collections artistiques des fameux portefeuilles que l'Empereur Joseph II a tant admirés, et qu'elle les a payés avec sa munificence habituelle !
Grimm se mit en devoir d'exécuter point par point les instructions de sa souveraine. Il convint avec Clérisseau que le paiement serait fait au mois de février 1780, c'est-à-dire lorsque l'architecte aurait livré la totalité de ses dessins. Néanmoins, ainsi qu'il avait été décidé, Grimm remit 3.000 francs à Clérisseau en octobre 1779. Nous savons que Clérisseau se montra sensible au paiement de cet à-compte : il envoya à Grimm, en guise de remerciements, « un superbe dessin d'architecture dans un beau cadre ». Grimm, qui fit part de cet envoi à Catherine, se montra ravi que les ordres de sa souveraine lui aient valu de telles « éclaboussures(l)».
La joie de Clérisseau était donc à son comble. Grimm le dit formellement ; et il faut l'entendre quand il raconte comment Clérisseau a été se vanter partout de la munificence impériale et des bienfaits de l'Impératrice. Grimm sait bien que la Tsarine sera ravie que le bruit de son achat ait fait le tour de l'Europe et ait produit si grand effet. Le discret t souffredouleurs » n'a dit à personne combien il en a coûté à la Tsarine; mais tout s'ébruite et se sait : « Ce diable de Clérisseau se promène partout, la tête deux fois plus haute qu'auparavant. « L'Impératrice de Russie vous a donc rendu prodigieusement riche, lui demande le comte d'Angervillers, directeur général des bâtiments et des académies, c'est-à-dire le Betzki de ce pays-ci. — Si riche, lui répond Clérisseau,
(i) Lettre de Grimm du 27 octobre 1779.
UNE IMPÉRATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE 3l 7
qu'il n'est plus en votre pouvoir de me faire du bien.» — Nota que La Cour ne lui avait jamais donné aucun encouragement. De là, il s'en va à Tatelier de Houdon, et lui commande le buste de Votre Majesté Impériale : Faites-moi le buste de l'Impératrice, afin qu'il soit pUxé chez moi sur V autel de la reconnaissance; il faut que tous ceux qui entrent chez moi sachent que c'est d elle que je dois tout ce que fai ». (1)
Nous savons que le brave Sedaine, qui avait aussi à se louer des bienfaits de l'Impératrice, fit, quelques semaines plus tard, copier un de ses portraits. Or, comme Clérisseau, Sedaine était logé au Louvre. Cela fit que le Louvre posséda, dans ses appartements privés, deux bustes de la grande souveraine. Mais Sedaine apporta plus de modestie et moins d'éclat dans ses marques de reconnaissance. D'ailleurs, c'est à Rome, en Allemagne et un peu partout comme à Paris, que Clérisseau fit étalage t de tous ses bonheurs ». Et « ne voilàt-il pas, s'écrie Grimm, que toutes les têtes de Rome sont à l'envers I » C'est « le divin » ReifFenstein ; c'est le sculpteur Dœll, pensionnaire du duc de Saxe-Gotha; ce sont les Unterberger, les Chichi, les Marons, les Hackert, artistes et amateurs, qui félicitent Clérisseau et chantent les -louanges de la Tsarine. « De sorte, ajoute Grimm, qu'après avoir essuyé tous les éclats de bombe du foyer de Paris, il faut encore qu'il m'arrive des éclaboussures de Rome ». Catherine II n'avait pas voulu autre chose. Son principal but était atteint.
La Tsarine ne se montra pas seulement ravie d'avoir rendu Clérisseau ivre de joie. Elle mit quelque empressement à examiner ceux de ses dessins que Grimm lui avait envoyés avec la bibliothèque de Voltaire. Wagnière était malade, et les caisses contenant la bibliothèque du patriarche ne purent pas être ouvertes dès leur arrivée à l'Ermitage. Catherine, néanmoins, fit déballer les dessins de Clérisseau; elle admira
^1) Lettre de Grimm du 6 septembre 1779.
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la Maison carrée de Nîmes : «Cela m'a donné deTappétitpoar du Clérisseau ; ainsi sachez que toute œuvre sous ce titre sera la très bien venue. »
Grimm, du reste, apporta tout son zélé à faire parvenir rapidement à la Tsarine les fameux portefeuilles dont elle avait fait l'acquisition. Ils prirent la route de Lûbeck avec une foule d'autres objets parmi lesquels un tableau de Mengs, — le Persée^ — des miniatures de Térésina Maron et douze exemplaires des œuvres de Métastase. Ils arrivèrent à Lûbeck dans les premiers jours de juin 1780, et Grimm, à plusieurs reprises, engagea la Tsarine à donner des ordres pour que ces « enfants de Clérisseau i pussent le plutôt possible gagner S^Pétersbourg. Grimm, inquiet sur leur sort, s'informe le 10 août 1780 si « tous ces trésors sont heureusement parvenus à leur glorieuse destination. »
La Tsarine, d'ailleurs, se montre impatiente de les recevoir. Joseph II, qui poursuit ses voyages sous le nom de comte de Falkenstein et qui se trouve à Pétersbourg, lui a dit : « Ce sont de très belles choses ». Catherine ne se montre que davantage friande de recevoir du Clérisseau, et elle écrit i Grimm (1) : « Allons, donnez-nous du Clérisseau, c'est un mets délicieux ». Et elle envoie une frégate à Lûbeck pour ramener « les Clérisseau et compagnie ». La frégate quitta Lûbeck avec quelque retard, et Grimm en éprouve une nouvelle agitation; il lui tarde d'apprendre que tous ces chefsd'œuvre ont été sauvés « des mains des corsaires, non sans quelque égratignure, heureusement arrivés dans l'asile de leur auguste protectrice. »
La frégate qui portait ces merveilles entra en rade de Pétersbourg le !•' septembre 1780, nouveau style. Quand Grimm en fut informé, il écrivit à Catherine : « Voilà toujours mon Clérisseau, mon Mengs avec les miniatures de
(1). Lettre du U mai 1780.
UNE IMPÉRATRICOB BT gON PRSMIXR ARCHITECTE 3l9
Teresina de Maron et les 13 exemplaires de Métastasio en sûreté dans l'asile glorieux qui les attend. »
Il reste à indiquer quelle impression produisirent sur la Tsarine ces fameux dessins. Le 7 septembre, elle annonce à' son c( soufifre-douleurs » l'heureuse arrivée de ces « enfants de Clérisseau, sains et saufs ». Elle n'avait pas encore eu le temps de les examiner tout & son aise, mais un premier coup d'œil lui permet de dire : « Dormez tranquillement, le tout se porte au mieux» et c'est du beau, du bon, du très très bon beau. »
Mais c'est quand elle a eu le temps de les contempler à loisir que son admiration et son enthousiasme pour Clérisseau éclatent le plus fort. Elle y apporte le même engouement dont elle accuse les Parisiens à son égard. « Les Français se seront engoués de moi comme d'une plume à la coiffure, mais patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez eux ». Patience, en effet ; car cet enthousiasme pour Clérisseau ne va pas durer longtemps! Et à cet égard Catherine est bien française t
Toujours est-il que l'Impératrice fit si grand cas des cartons de son premier architecte, que loin de lui tenir rigueur des « mésentendus » qu'il lui avait jadis causés, elle s'empresse de lui faire une nouvelle commande. Il ne s'agit plus d'un palais d'Empereur romain, et Falconet n'est plus l'intermédiaire. C'est par l'entremise de Grimm qu'elle lui fait demander les plans d'une porte monumentale pour S*-Pétersbourg. Et elle fait cette commande avec une chaleur vraiment amusante i Clérisseau n'avait aucun besoin d'excitant ; nous le savons assez porté i s'emballer; c'est une douche d'eau froide sur la tête qu'il lui eut fallu. La Tsarine, au contraire, le couvre de fleurs, et l'encourage et l'excite à travailler pour elle I
Il arriva ce qui devait arriver. Et le !•' janvier 1781 Grimm écrivit à sa souveraine : « La lettre de Votre Majesté Impériale a rendu Clérisseau fou au moins pour la moitié, et comme il l'était déjà & moitié depuis que Minerve, ens'empa-
3aO SOUVENIRS BT MÉMOIRES
rant de son trésor, Ta couvert de l'égide de sa gloire, Dieu seul peut prévoir de quelles portes triomphales, façades de palaisetautresmiévreries il accouchera au milieu du vacarme excité dans sa tête par la lettre de son auguste bienfaitrice. »
Catherine II s'aperçut-elle de la faute qu'elle avait commise ? Trois mois plus tard, en mars 1781, elle ne se plaint pas que toutes les gazettes parlent de la porte qu'elle a commandée à Clérisseau, bien que l'indiscrétion ne provienne pas d'elle; mais le 14 avril elle exprime la crainte que Clérisseau ne se conforme pas tout à fait à ses vues : « La porte de Pétersbourg à Moscou, écrit-elle à Grimm, sera la bienvenue; je crains seulement qu'elle sera trop belle. »
Cela ne manqua pas. Clérisseau rêvait grand; il accoucha d'un plan colossal.
Clérisseau, il est vrai, travaillait « avec un zèle sans relâche; » tellement, que Grimm dut lui remettre 6.000 livres tournois, à la date du 27 février. Mais malgré le a sans relâche » de Clérisseau, le modèle de porte ne fut pas en état d'être expédié au commencement du printemps. Ce retard contraria la souveraine ; en effet, par sa lettre du 23 juin, après avoir dit que l'architecte Kameron se sert des cartons de Clérisseau pour décorer ses appartements de Tsarskoë- Sélo, — qui « seront au superlatif...., jusqu'ici on ne vit rien de pareil », et « j'avoue que, depuis 9 semaines, je ne me lasse pas de regarder cela; » — elle ajoute: « Clérisseau a très bien fait de s'en tenir à rhistorique, mais cet historique court aussi risque de rester là, car je pense de faire bâtir la base de sa porte et de laisser-là les bas-reliefs, etc.; les mettra qui voudra ». Et elle s'étonne que le modèle de la porte ne soit pas encore arrivé à Lûbeck !
Il avait été décidé que le modèle de la porte suivrait la route de Lûbeck ; et l'Impératrice devait donner des ordres pour qu'il fut expédié à Pétersboug. Le colis partit de Paris dans les derniers jours du mois de mai ; à la date du 25 mai nous savons que Grimm était occupé àl'emballage et à l'expé-
UNE IMPÉRATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE Sni
dition. La caisse mesurait plus de six pieds de long, et Grimm dit qu'il aurait fallu une voiture spéciale pour la transporter par terre; mais le modèle n'aurait jamais résisté aux cahotements d'un véhicule destiné à suivre la marche rapide de la poste. C'est pourquoi Grimm rejeta les offres qui lui furent faites, et fit cheminer c doucement et uniformément » le modèle jusqu'à Lûbeck où il arriva à bon port vers le 20 juillet.
Il faut croire que Grimm n'avait pas eu facile avec cette mauvaise tête deOlérisseau, car il le traite « d'énergumène ». Et sous les fleurs et compliments dont il a l'habitude de le couvrir, il ne se gêne pas pour faire entendre à sa souveraine les difficultés qu'il a eues avec ce singulier personnage; il communique à la Tsarine une lettre que cet « original Clérisseau » lui a adressée, et il l'invite à étudier cette lettre « avec autant d'application qu'une épître de St-Paul aux Corynthiens; » de la sorte, dit-il, Catherine se rendra compte de l'importance des querelles qu'il a eu à subir. Grimm ne dissimule pas à la Tsarine, d'ailleurs, que ces difficultés proviennent un peu de son fait: « Il était certes fort inutile d'enflammer cet autre brasier de Clérisseau, en disant qu'il ne se gêne pas, nous avons du granit, nous avons du marbre I 0 mot fatal, quel ravage n'as-tu pas causé chez ce fou de Clérisseau ! J'aurais donné de l'argent pour lui ôtercette idée de la tête ! » Et les reproches qu'il adresse à l'Impératrice prennent cette forme pittoresque : « Il y a quelquefois de tels vacarmes dans l'intérieur de Sa Majesté qu'on ne sait à qui entendre, que les idées se coudoient, se heurtent, se culbutent les unes sur les autres, de sorte qu'il faut tout le flegme allemand d'un souffre-douleurs pour n'en être pas renversé les 4 fers en l'air, lorsqu'il plait à Sa Majesté d'ouvrir la porte et d'en lâcher la meute sur ce pauvre homme ». Aussi Grimm la conjure de ne pas recommencer et de modérer ses éloges. A propos de la porte-modèle qu'elle s'abstienne d'écrire : « Je crains qu'elle ne soit trop belle», ou autres propos analogues ;
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car Glôrisseau n'y voit que des éloges et un encouragement. Néanmoins, ajoute Grimm, « il n'y a qu'une voix sur cette porte» et tou» ceux qui Font vue ont été frappés de la noblesse, de la grandeur et de la simplicité imposante ». Grimm s'en tient & cet avis général, réservant pour une autre occasion son opinion personnelle.
Grimm flt-il parvenir à Catherine son jugement personnel sur la porte-modèle de Clérisseau? Cette « pancarte » n'a pas été retrouvée, et il n'y a pas grand dommage. Les nombreux jugements critiques que nous connaissons de Grimm ne nous font pas trop regretter de ne pas en avoir un de plus. Par contre, nous possédons le sentiment de l'Impératrice sur cette porte que dans un moment d'enthousiasme elle avait commandée à son premier architecte.
L'impression de la Tsarine ne fut pas ce qu'avait attendu Clérisseau. Celui-ci avait joint à son modèle huit tableaux qu'il avait exécutés pour la souveraine. Grimm nous dit qu'il ne put pas empêcher cet envoi ; et à propos de ces tableaux il conte cette anecdote, — peut-être dans le but de les faire valoir (!): — « Un Suisse en voulut emporter deux l'hiver passé ; il offrit à Clérisseau de les payer ce qu'il demanderait. « Pas pour un diable: ces tableaux sont à ma Protectrice; si j'ai encore des yeux l'année prochaine, je vous en ferai ». Il ne m'a donc pas été possible de débarrasser Votre Majesté de ces tableaux ». Et Grimm, en prévision de difficultés toujours possibles avec cet « énergumène », a soin d'ajouter que généralement Clérisseau retire « quatre cents livres pièce » de ses tableaux ; à son avis llmpératrice pourra les payer en ajoutant la somme qu'elle jugera â propos « à celle de 60.000 livres avec laquelle le sort de cet artiste a été fait, moyennant quoi tout sera soldé à la fois ». La Tsarine chargea Grimm de remercier Clérisseau de ses huit tableaux, même avant de les avoir reçus : « Ils seront les très bien venus.
(1) Lettre de Grimm du 15 jain 1781.
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Vous lui en donnerez ce que vous jugerez à propos». (1) Et quand elle les vit, elle les trouva « charmants », en môme temps qu'elle trouva « très médiocres » ceux des Robinet et des Zuckmantel qui les accompagnaient. Mais en ce qui concerne la fameuse porte, elle n'en souffleplus mot avant qu'on ne la lui ait montrée. Et lorsque l'italien Quarenghi t grand admirateur de Clérisseau » et « architecte de mérite », nous ditelle, eut déballé le modèle de cette porte, c'est en ces termes qu'elle fait ses réserves. « La porte est très bonne à voir, mais coûteuse dans l'exécution ; il faudra voir ». Peut-être est-ce pour se conformer aux conseils de son « souflfre-douleurs », qu'elle s'abstient d'éloges pompeux I Toujours est-il qu'il ne sera plus question de cette porte monumentale I Et Grimm pourra dire qu'elle « n'existe qu'en herbe ! » Il est vrai que quelques mois après Catherine s'écriera : « Ce diable de Clérisseau est un gâte-métier ». (2)
Nous sommes désormais fixés sur l'ardeur de Clérisseau à servir sa souveraine et à lui imposer ses œuvres et ses tableaux. Mais il n'est pas inutile de dire comment la Tsarine tint l'engagement qu'elle avait pris de le nommer son premier architecte et de lui faire accorder le titre d'associé honoraire de l'Académie des Beaux-Arts. A cet égard, Catherine ne fit pas preuve d'un grand empressement. Non pas qu'elle mit de la mauvaise grâce â lui octroyer ces faveurs ; mais, soit oubli de sa part, soit négligence du ministre Bezborodko, Grimm dut renouveler plusieurs fois ses instances. Il serait fastidieux de faire passer sous les yeux ces rappels du « souffre-douleurs ». Il suffit de constater qu'à la date du 15 juin 1781, Grimm réclamait encore pour Clérisseau le brevet de premier architecte. Ce brevet, dit-il, ne saurait lui être refusé, « puisqu'il en a fait les fonctions ». Ce ne fut donc pas sans peine si Clérisseau fut nommé associé hono-
(1) Lettre de Catherine du 12 juUlet 1781.
(2) Lettre de Catherine da 39 juin 1782.
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raire de TAcadômie des Beaux-Arts de Pétersbourg, et s'il reçut « la patente » de premier architecte de Tlmpératrice, titres auxquels il attachait un si grand prix.
Le grand-duc et la grande-duchesse Paul passèrent à Paris le mois de mai 1782. On sait qu'ils y reçurent, comme & Versailles, un accueil chaleureux. Leur succès fut aussi grand auprès des artistes et des badauds qu'auprès de Louis XVI, de Marie-Antoinette et des ministres. Ils gagnèrent tous les cœurs et eurent leur heure de vogue. Ils purent constater combien la grande souveraine du Nord avait de crédit parmi ces Français de Paris dont elle avait â la fois tant médit, et tant recherché les louanges.
A Paris, le comte et la comtesse du Nord s'entretinrent avec un grand nombre d'artistes et d'écrivains illustres. Il n'est pas besoin de rappeler que Beaumarchais leur donna une lecture de son Mariage de Figaro qu'il n'avait pas encore réussi à faire représenter ; et les augustes voyageurs l'applaudirent. Ils s'entretinrent plus d'une fois avec le ministre de Vergennes, avec l'académicien La Harpe, et ils allèrent visiter Necker, qui, exilé du pouvoir, s'était retiré à Ecouen. Est-ce à dire qu'ils manifestèrent des préférences pour ceux de nos hommes célèbres qui avaient été honorés des bienfaits de l'Impératrice ? En 1782, bon nombre d'entre eux étaient décédés ; Diderot, il est vrai, était encore du nombre des vivants ; mais ce n'est pas lui qu'ils marquèrent de leurs faveurs. On sait que le grand-duc Paul avait peu de penchant pour l'encyclopédiste : Diderot avait fait le voyage de Russie et il n'avait pas eu le don de plaire à l'héritier du trône.
Mais il n'en était pas avec Clérisseau de même qu'avec Diderot. Clérisseau était sûrement un indifférent pour le comte du Nord, et même sans doute un inconnu. Il n'y avait
UNB IMPlÊRATRICfi BT SON PREMIER ARCHITECTE SuS
donc aucun motif pour que Théritier du trône de Russie ne réservât pas au premier architecte de l'Impératrice Taccueil qu'il avait accordé aux autres artistes.
Il se produisit cependant entre le comte du Nord et Clérisseau un incident pénible qui fit grand tapage à Paris, y fut diversement apprécié, et eut quelque écho en Europe. Le plus singulier, c'est que la Tsarine prit parti pour Clérisseau contre le grand-duc. Voulut-elle montrer par là que les artistes parisiens, ceux surtout qu'elle s'était attachés, pouvaient compter sur sa protection ? Dans ce cas, elle fit preuve d'indépendance de jugement. Ou plutôt ne fut-elle pas fâchée de marquer une fois de plus à son fils le peu d'affection qu'elle nourrissait pour lui î Et dans ce cas il ne s'agirait que de son indépendance de cœur I Quoi qu'il en soit elle fit preuve d'esprit, et les rieurs furent de son côté : « J'ai ri, écrivit-elle à Grimm (l), des éclaircissements que vous me donnez sur l'entrevue avec les comte et comtesse du Nord. J'aime quand on parle comme Clérisseau a parlé & l'Empereur et aux Altesses Impériales. Cela apprend à ces gens-là qu'il y a plus d'une façon de parler dans le monde et que tout le monde n'a pas le goût de la flatterie, et par conséquent qu'il y a plus d'un rond dans le monde. »
Il est permis d'affirmer, cependant, que le comte du Nord surpris de l'altercation de Cl<^risseau, avait fait preuve d'àpropos et de modération. Clérisseau, au contraire, chez lequel il y avait préméditation, étala son caractère belliqueux et grincheux. Mais il y a lieu de mettre en lumière cette bourrasqtùe qui a été diversement rapportée, et de faire ressortir les responsabilités.
Dans leur Correspondance générale^ Grimm et Meister consacrèrent la meilleure part de leur article du mois de juin 1782, au voyage à Paris du comte et de la comtesse du Nord. Les curieuses anecdotes et les traits intéressants qui
(!) Lettre du 10 décembre 1783.
émaillent leur récit donnent bien Tidée de Timpression que produisirent eu France les augustes voyageurs. Grimm et Meister ne s*avisèrent pas de passer sous silence la scène qui avait eu lieu entre le flis et le premier architecte de Catherine II. Cet incident, au dire de Grimm, avait fait à Paris « un bruit de Tautre monde » ; il n'était donc pas possible de le cacher, et ils lui réservèrent une page de leur récit. Parmi les curiosités que leurs Altesses Impériales allèrent voir à Paris, il faut citer l'hôtel de Grimod de la Reynière, dont Clérisseau avait orné le principal salon. Pour cette visite, le maître de la maison avait convoqué une quarantaine de personnes, parmi lesquelles l'auteur des décorations du salon. C'est en présence de ce public d'artistes et de personnages illustres que Clérisseau projeta de faire scandale. Voici comment Grimm et Meister narrent cette scène d'une amusante extravagance :
« M. Clérisseau, ayant eu l'honneur de travailler pour Sa Majesté Impériale, s'était imaginé qu'à ce titre M. le comte du Nord ne pouvait se dispenser de l'accueillir avec la distinction la plus marquée. Il s'était fait écrire plusieurs fois inutilement à sa porte, et son indignation en était extrême. Ayant été invité à se trouver dans la maison de M. de La Reynière le jour que le prince y devait venir, avec tous les artistes qui avaient contribué, ainsi que lui, à décorer cette charmante demeure : « Monsieur le comte, lui dit-il en l'abordant, j'ai été plusieurs fois chez vous, et je ne vous y ai jamais trouvé. — J'en suis bien fâché, Monsieur Clérisseau ; j'espère que vous voudrez bien m'en dédommager. — Non, Monsieur le comte, vous ne m'avez pas reçu parce que vous ne vouliez pas me recevoir, et c'est fort mal ; mais j'en écrirai à Madame votre mère. — Je vous prie de m'excuser ; je sens je vous assure, tout ce que j'ai perdu.... » On avait beau le rappeler à lui-même ; la confusion de M. de La Reynière était au comble ; on ne pouvait l'empêcher de poursuivre, et si Ton n'était parvenu aie mettredehors, il gronderait encore.»
UNE IMPIIrATRIGS ET BON PREMIER ARCHITECTE Saj
A en croire Grimm et Meister, Clôrisseau fut donc à Tôgard du prince héritier de Russie d'une grossièreté voulue et d'une insolence rare.
Mais il semble que celte version ne soit pas d'une authenticité absolue. Clérisseau était entouré d'envieux et d'adversaires, parmi ses confrères comme parmi tous ceux que son caractère impétueux et brutal avait mécontenté. L'incident fut sans doute grossi, et il arriva aux oreilles des auteurs de la Correspondance générale tels qu'ils le relatent, sans avoir eu le temps ou le souci de le contrôler.
Pour être mieux renseigné il suffit d'opposer Grimm à lui même. Grimm conta l'incident à la Tsarine; il le fit avec grands développements, et il remonta même àses causes. Il lui expliqua comment était né le conflit entre le grand-duc Paul et Clérisseau, et comment il se dénoua à l'hôtel de La Reynière. Le récit de Grimm à sa souveraine nous serait évidemment suspect s'il s'en tenait à appuyer sur les torts de Clérisseau ; en effet, le « souffre-douleurs » de Catherine II ne pouvait guère faire autrement que de décrire les faits sous un jour favorable au flls de son Impératrice. Or, il n'en est pas tout-à-fait ainsi. Sous la plume de Grimm l'incident, ramené à de justes proportions, fait apparaître, certes, les inconvenances de Clérisseau ainsi que ses rudesses d'attitude et de langage ; Grimm fait ressortir également les efforts du grand-duc Paul pour mettre fin à une scène désagréable en flattant l'amour-propre froissé de l'architecte. Mais Grimm ne s'en tient pas là; il esquisse aussi les méprises ou plutôt les maladresses originelles du grand-duc qui donnèrent naissance à ce scandale. Et sous sa plume, s'il reste quelque chose de la grossièreté voulue de Clérisseau, c'est surtout à sa maladresse et à son entêtement qu'il s'en prend. Il semble donc qu'on puisse ajouter foi au récit de Grimm.
Ce récit n'est que du 24 octobre 1782, c'est-à-dire d'une époque où Grimm avait pu, soit par ceux qui avaient assisté à la cérémonie de l'hôtel de La Reynière, soit par Clérisseau lui-
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même, se former une opinion plus proche de la vérité que les versions exagérées qui avaient couru dans le Tout-Paris de l'époque et dont le bruit était arrivé à Rome, en Allemagne, etc. Nous laisserons donc la parole à Grimm, adoptant d'autant mieux son récit qu'il ne se cache pas d'avoir commis une imprudence en échauffant, par une phrase malencontreuse, la bile de Clérisseau, au lieu de chercher à Tapaiser.
Après avoir exposé que Clérisseau jouissait du privilège d'avoir beaucoup d'envieux, —. les artistes, ses confrères, notamment, le jalousaient d'avoir su gagner la confiance de l'Impératrice, et de s'être fait payer ses portefeuilles cent mille écus, ainsi que d'avoir obtenu un brevet de premier architecte accompagné d'une pension de douze mille livres — (Clérisseau n'avait pas jugé bon de réfuter ces dires) — Grimm s'exprime en ces termes :
« Clérisseau, qui ne prononce jamais le nom de son auguste bienfaitrice sans s'incliner jusqu'à terre, et qui passe sa vie & le prononcer, ne s'étant jamais expliqué sur ce qu'il avait reçu ou ne pas reçu, ne démentit aucune de ces exagérations et arma d'autant l'envie contre lui. Voilà la position où il était à l'arrivée de Monsieur le comte du Nord. Le prince Boriatinski, qui lui a toujours témoigné de l'amitié, l'avait prié peu auparavant de lui faire une note de tout ce qui en fait d'arts pouvait mériter l'attention particulière des augustes voyageurs. Clérisseau fit cette note ; il donna même au prince une très bonne idée, pour leur montrer en une seule matinée tout ce que les arts avaient produit depuis le commencement du règne de Louis XVI, et il eut l'honnêteté d'ajouter : « Gardezvous bien, en proposant cela à l'Académie, de dire que l'idée vient de moi ; cela gâterait tout ». En effet l'idée fut trouvée superbe, on n'en a jamais connu l'auteur, mais elle n'a pas eu d'exécution comme tant d'autres choses.
» Huit ou dix jours après l'arrivée, Clérisseau se crut obligé d'aller faire sa révérence aux enfants de son immortelle bienfaitrice. Le prince Bariatinski le présenta; mais
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notre pauvre Bariatinski était bien à plaindre dans ce tempslà; il était assailli de deux cents côtés à la fois, et ne savait qui entendre; monsieur le Comte n'était pas moins exposé à toutes sortes d'attaques. Il fallait que Clérisseau eût choisi un de ces moments tumultueux; c'est du moins par là que je puis expliquer ce qui est arrivé. Clérisseau, présenté par le prince, se trouve, un moment après, seul en face de M. le comte du Nord qui, vraisemblablement, avait compris confusément qu'il avait affaire à un artiste connu de Votre Majesté. Il lui demande s'il est en liaison avec le général Betzki. Clérisseau répond non, et, pour remettre M. le comte du Nord sur la voie, il lui parle de plans d'architecture. Monseigneur, croyant qu'il avait affaire à un de ces gens sans aveu qui excèdent les princes avec leurs projets, lui répond qu'il ne bâtit point, et lui tourne le dos. Clérisseau sort et vient chez moi un peu déconcerté. Moi, je me moque de lui, et je lui dis : « Comment, un homme qui a appris à l'Empereur Joseph ce que c'était que l'âme d'un artiste, n'a pas su se faire écouter par le Grand-Duc Paul?» Cette mauvaise plaisanterie fut très déplacée. Clérisseau, en sortant de chez moi, se trouva de plus en plus mortifié. Il écrivit au prince Bariatinski pour le remercier d'avoir bien voulu le présenter, ajoutant que, quoique cela n'eût pas réussi et que M. le comte du Nord l'eût traité comme un faiseur de projets, il n'en était pas moins reconnaissant, etc. Cette lettre n'était pas mal; il n'y avait qu'une ligne fort ridicule; c'est celle qui disait qu'il ne pourra pas se dispenser de faire part à Votre Majesté de la réception qu'on lui a faite ».
Le comte du Nord eut immédiatement connaissance par le prince Bariatinski de cette résolution de Clérisseau; il voulut aussitôt réparer l'erreur commise par mégarde et montrer à cet artiste chatouilleux qu'il n'était jamais entré dans sa pensée de lui faire la moindre offense. La visite à l'hôtel de La Reynière lui en fournit l'occasion. Voici comment il s'y prit, à ce que raconte Grimm :
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« La beauté du salon de M. de La Reynière frappa le comte du Nord. Il demanda qui en était Tauteur, et M. de La Reynière en prit occasion de présenter Clérisseau à son auguste hôte dans un des coins du salon où il s'était niché. Son Altesse Impériale, qui avait toujours comblé des plus grandes bontés tous ceux qui avaient eu l'honneur de l'approcher, voulut, apparemment, par un mouvement de cette bonté, raccommoder la première entrevue; elle dit à Clérisseau : « Monsieur, quand vous êtes venu chez moi, je vous ai dit telle et telle chose », et il lui dit ainsi les choses du monde les plus agréables. Clérisseau ne comprit nullement cette tournure, et, au lieu de s'incliner profondément comme devant l'image de son auguste bienfaitrice, il répondit : « Monsieur le Comte, il se peut que vous ayez eu l'intention de me le dire, mais je n'en ai rien entendu ». Cette réponse surprit Monseigneur à son tour qui lui dit : « Il faut donc que vous n'ayez ni oreilles ni mémoire ». De là, il s'en suivit une conversation dans un coin écarté du salon qui parut d'autant plus étrange au reste de la compagnie qu'elle en était plus éloignée et qu'elle n'avait aucune connaissance de ce qui avait précédé. On en fit cent versions, les unes plus ridicules que les autres, et, cependant, personne n'avait été assez près pour entendre. Tout ce qu'on en peut dire avec vérité, c'est que son Altesse Impériale, en se tournant vers la compagnie, dit en riant : « Jamais je n'ai été si malmené; j'en ai la chemise collée sur mon dos ». Le fait est encore que, voulant absolument se raccommoder, Monseigneur alla trois fois bravement à la charge, toujours sans succès, parce que Clérisseau ne voulut jamais comprendre que toutes les choses remplies de bonté qu'on prétendait lui avoir dites, il pouvait les regarder comme reçues en ce moment. Enfin, Madame la Grande-Duchesse voulant rompre cette conversation et venir au secours de son auguste époux, dit : « Monsieur Clérisseau, je suis si enchantée de votre salon que j'espère que vous m'en enverrez les dessins et le modèle ». Mon ours, toujours démonté et ne
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pouvant >e remettre, répond : « J'enverrai ce modèle et ces dessins à mon auguste bienfaitrice où Madame la comtesse pourra les avoir ». Son Altesse impériale insiste et dit : « Ce qui est à l'Impératrice n'est pas à moi ; je vous les demande pour moi ». Mais il n'y eût jamais moyen de lui faire dire autre chose, sinon : « Je les enverrai à mon auguste bienfaitrice ».
» Voilà, madame, le fond véritable d'une histoire qui a été brodée de cent manières. Je suis bien persuadé que leurs Altesses Impériales n'y ont plus pensé le moment après; mais les envieux, les artistes, les bons amis de Clérisseau n'en ont pas fait de même. On en a fait un vacarme épouvantable; on a dit qu'il fallait le mettre à la Bastille, qu'il allait y être. On a dit qu'il était devenu fou; qu'il aurait déjà eu un pareil accès de folie avec l'Empereur. Clérisseau n'est pas le plus indulgent de ses juges. Il se reprocha beaucoup de de n'avoir pas répondu par de profondes révérences et un respectueux silence ; mais quand il s'est fait tous ces reproches, il dit : « On ne refond pas, hélas! son caractère! »
C'est donc Clérisseau qui, avec une maladresse et un entêtement rares, ne se prêta pas à l'arrangement que le Grand- Duc avait préparé.
Voilà, réduit à ses justes proportions, l'incident qui amusa Paris pendant plusieurs jours et qui fit le tour de l'Europe.
Comme bien on pense, le grand-duc Paul, accoutumé à la souplesse des courtisans, oublia vite, au milieu des manifestations de sympathies qui lui furent prodiguées, la bourrasque de Clérisseau.
Nous avons déjà dit que la Tsarine, contrariée qu'un faux pas du Grand-Duc ait pu donner lieu à cette scène, eut le bon esprit de n'en montrer aucun dépit; elle eut même la cruauté de blâmer monsieur son flls.
Il est vrai que c'est le moment où la Tsarine marque le plus chaud engouement pour les tableaux que Clérisseau lui envoie avec une si grande générosité. C'est au mois de
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septembre 1782 qu'elle écrit & Grimm : « La âtissomanie va un fort grand train ». Ce n'est pas que Clérisseau y contribue pour quoi que ce soit; elle ne fait plus cas des plans et dessins de cet architecte à la Falconet ; Quarenghi et Trombara lui suffisent. Mais c'est pour ses tableaux qu'elle prodigue les éloges: « Les tableaux de Clérisseau sont charmants; c'est cela qui est du bon bon. » (1)
Et elle ne possède encore que les huit tableaux expédiés avec la porte modèle ! Quand elle en reçoit six autres que Clérisseau a pris l'initiativede lui faire expédier, elle s'écrie: « Il nous est arrivé ce jourd'hui six magnifiques Clérisseau, encadrés, et nous avons ouvert bouches et oreilles (2) ». Et les yeux aussi, sans doute, par-dessus le marché 1
Clérisseau, encouragé par de tels éloges et de si chauds remerciements, renouvela ses envois. En 1783, il fit parvenir huit nouveaux tableaux, et Catherine II leur réserva un non moins bon accueil. Elle trouva môme qu'ils arrivaient fort à propos, au moment où elle ornait son « boudoir de Pétersbourg » et y plaçait ceux qu'elle possédait déjà.
Et c'est dans ce boudoir que Lanskoï régnait en maître sur le cœur de la grande souveraine !
Si, en effet, en 1781, 1782 et 1783, elle se montre si « gloutonne » d'œuvres d'art, et notamment de celles de Clérisseau, c'est pour satisfaire les caprices de son favori. Le 10 juillet 1781, elle avait écrit à Grimm : « Ce n'est pas pour moi que j'achète, mais pour des gloutons qui sont devenus gloutons parce qu'ils me fréquentent, car la gloutonnerie de cette espèce se gagne comme la gale ».
Mais en 1784, Catherine II eut la douleur de perdre son favori Lanskoï. Elle en fit une maladie, et pendant trois mois devint « un être fort triste », ainsi qu'elle dit. Aussitôt la « gloutonnerie » de la Tsarine s'arrêta brusquement. « Pour
(1) Lettre du 14 novembre 1782.
(2) Lettre du 10 décembre 1782.