‹ Souvenirs et memoiresChapitre 15 sur 27 · UNE IMPÉRATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE · texte numérisé non relu

UNE IMPÉRATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE

le père mourrait en paix avec le nom de sa Souveraine bienfaitrice sur les lèvres ».

11 en fut fait ainsi que l'avait souhaité Grimm; mais ce ne fut pas sans peine, et Catherine n'y mit aucun empressement. La Tsarine était dans toute la fièvre de sa passion pour Lanskoï ; elle ne savait résister à aucun de ses caprices. Il importait donc pour elle de recevoir avec reconnaissance les tableaux de Clérisseau que son favori avait en si haute estime ; mais en même temps elle reculait autant que faire se pouvait l'échéance du paiement. Elle ne répondait pas sur ce point à son « souffre-douleurs ».

A la date du 20 juillet 1783, Grimm annonce à sa souveraine un nouvel envoi de six tableaux dont Clérisseau l'a c affublé » ; c'est là « tout l'ouvrage de son année ». Et Grimm ajoute : « Tant que Votre Majesté ne m'ordonnera pas de terminer finalement avec le sus-dit pour le passé, je serai toujours exposé & cette rente qui augmentera la dette, car je ne paie rien, n'ayant point d'ordre assez précis ».

Malgré ces invites pressantes la Tsarine fit la sourde oreille, et elle laissa Grimm aux prises avec Clérisseau. Celui-ci accumulait réclamations sur réclamations, et il faut avouer qu'il le faisait avec quelque raison en ce qui concerne les travaux et les dessins qui lui avaient été commandés. Le général Baiier étant mort en 1783, Grimm renouvela plusieurs fois ses instances ; mais ce fut en vain; pendant près de deux ans il ne reçut aucun ordre de la Tsarine.

Cependant, en 1785, Catherine conjura son « souffre-douleurs » de la délivrer de Clérisseau et d'en finir avec lui ; mettez-y, dit-elle, « la très stricte condition de ne m'envoyer plus rien du tout ». Ces instructions étaient bien vagues ; Grimm en réclama de plus précises. La Tsarine les lui fit parvenir par sa« pancarte » du 21 septembre 1785. « Liquidez, monsieur, liquidez avec Clérisseau ; mais comment voulezvous que je fixe avec précision la bomme, lorsque j'ignore le nombre des tableaux qu'il a envoyés et qui peut-être sont

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en chemin. » Catherine lui ouvrait en môme temps un crédit de 50.000 florins pour régler diverses créances; celle de Clérisseau était la plus importante comme la plus ancienne. Mais Clérisseau avait perdu patience. Le temps n'était plus où son âme était pénétrée de reconnaissance pour son auguste bienfaitrice, et où il ne tarissait pas d'éloges sur elle. Après avoir vainement attendu le paiement de son travail il s'était adressé & diverses personnes. Dans le nombre le prince régnant d'Anhalt-Dessau, qui fit parvenir une réclamation à l'Impératrice. C'est un mois après avoir écrit à Grimm de liquider cette affaire, le 22 octobre 1785, que Catherine reçut une lettre autographe du prince d'Anhalt-Dessau, « accompagnée d'une incluse du sieur Clérisseau qui se plaint infiniment de moi & ce prince, comme quoi je ne le paie pas et comme quoi je l'abandonne». La suite de cette t pancarte » à Grimm mérite d'être citée, car elle reflète la colère de la Tsarine : « J'ai répondu à ladite Altesse que c'est vous qui avez payé Clérisseau et qui le paierez en cas que je lui doive. J'ai trouvé ces deux lettres, à vous dire le vrai, un peu singulières; primo, parce que c'est la première lettre que Son Altesse m'écrit, et que cette lettre contient comme une sorte de reproche que je suis mauvaise payeuse, ce qui dans le fond n'existe pas. Seconde, j'ai crû que le sieur Clérisseau devrait être content de mes procédés, parce que la vente a été bonne et honnête; or, ce qu'il m'a envoyé de plus, je ne me souviens pas trop si je l'ai demandé, commandé ou acquiescé à sa proposition ; mais enfin, qu'il en soit comme il lui plaira, je vous prie au plus vite de payer ce que je pourrais devoir, anciennes ou nouvelles dettes, au sieur Clérisseau, et de le prier, pour éviter tout mésentendu à l'avenir, de m'envoyer de son ouvrage pas autrement que quand je lui en demanderai, parce que d'ailleurs il pourrait m'envoyer sur les bras encore beaucoup d'Altesses au même titre, et que je ne suis pas toujours d'humeur à répondre à ceux qui se mêlent de mes affaires sans que je les en prie. Au reste.

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