UNE IMPÉRATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE
j 'espère que vous aurez reçu mes lettres expédiées par deux courriers respectifs; le dernier a emporté aussi des lettres de crédit ; ainsi vous avez, je pense, de quoi payer tous les Clérisseau possibles ».
L'intervention du prince d'Anhalt-Dessau en faveur de Clérisseau eut le don d'exaspérer la Tsarine, car à la date du 5 novembre 1785, elle écrivit encore àGrimm : « Je suis dans la disgrâce du prince de Dessau & cause de Clérisseau ; je vous ai écrit cela déjà par la poste ; je n'ai jamais eu de lettre de S.A. S. que celle-ci où il m'exhorte â payer ce queje lui dois. J'ai mandé & S. A. S. la joie que m'avait donné cette occasion qui m'avait procuré une lettre de sa part, qu'au reste je pouvais l'assurer queje payais assez exactement, et que si le compte de Clérisseau n'était pas tout liquidé par vous, il fallait s'en prendre au sieur Clérisseau lui-môme, qui m'envoyait continuellement ce que je ne lui demandais pas ».
Ainsi se termina un incident qui valut & la Tsarine d'être traitée de t mauvaise payeuse ».
Cependant Grimm éprouva des difficultés pour régler amiablement les honoraires de Clérisseau ; et la conduite de l'architecte à l'égard du « souffre-douleurs » fut telle que la Tsarine prononça le mot de « grand scandale » (1). Et l'affaire traîna encore en longueur; en effet, â la date du 1«' janvier 1787, Catherine écrivit encore à Grimm : « Ce que je dois à Clérisseau, vous ferez bien de le payer, mais je ne veux plus avoir de ses ouvrages, et qu'il ne m'en envoie plus ». Et ce n'est qu'à la fin de 1787 que la Tsarine reçut quittance définitive de son architecte ; elle donna aussitôt décharge à son « souffre-douleurs ».
Clérisseau avait enfin reçu satisfaction, et l'argent que Grimm lui avait remis fut placé pour une bonne part au nom de sa fille.
Mais Catherine eut bien soin de recommander à nouveau
(1) Lettre du 8 mars 1786.
338 SOUVBVIRS BT MÉMOIRBS
à Grimm de fuir désormais Ciérisseau « comme la peste ».
Ainsi se terminèrent des relations traversées par des périodes d'enthousiasme et d'engouement comme par des désaccords et des différends singuliers. Et l'on peut dire que si ceux-ci furent créés par le caractère fougueux et difficile de Tartiste, ils furent aussi entretenus par le désir de l'Impératrice de ne pas se dessaisir de ses fonds.
Au total, Ciérisseau n'eut pas à se plaindre de la Tsarine, et avec celte opiniâtreté qui est une marque de son tempérament, il arriva à obtenir de sa souveraine toutes les faveurs qu'il souhaitait : titres et argent. Les difficultés dont sont troublées ces relations eussent pu mal tourner pour lui ; la Tsarine fut clémente avec lui, et à ses colères et à son sansgêne eut le Don goût de répliquer par une grande indulgence.
Ch. de Larivière.
de ranclen régime (1)
La nuit du 39 au 80, on tira une parallèle de 150 pas le long du port vis-à-vis le bourg; on travailla aussi & une batterie de mortiers, et i une autre de quatre pièces de canon de 80 livres sur le promontoire à l'entrée du port, dont on commença le 30 au matin à bombarder la place avec deux mortiers de 500 livres, et à battre avec trois pièces de 80 livres la face gauche de la tour bastionnée, justement où était la porte par où la forteresse avait sa communication avec le bourg.
De leur côté, les Turcs pendant cette nuit avaient remis en état, avec des gabions sur la tour bastionnée, deux de leurs pièces de canon que notre grosse batterie avait démontés le jour précédent; on les démonta de nouveau, et la nuit suivante ils n'en purent raccommoder qu'un, qui fut encore aussitôt démontée.
La nuit du 80 au 81, on ajouta le quatrième canon à notre dernière batterie et deux autres mortiers.
Les assiégés avaient mis aussitôt deux pièces de canon sur la muraille vers la mer, pour incommoder cette batterie, mais sans aucun effet, leurs boulets allant tous dans l'eau.
On en a fait encore une de six pièces de neuf livres avec des orgues, dont on a commencé le 81 à canonner et à jeter
(1). Voyez Souoenira et Mémoireê, t. VI, p. 85, 126 et 248.
34o SOUVENIRS ET MÉMOIRES
des grenades dans le bourg où les ennemis s'étaient retranchés : on y jetait même quelques bombes, et Ton tirait de temps en temps de notre grosse batterie quelques volées de canon sur les maisons où les Turcs s'étaient fourrés, ce qui les obligea alors de les abandonner et de se tenir derrière leur retranchement, d'où ils faisaient un feu continuel de mousqueterie, jetant aussi toujours des bombes, par où ils nous tuèrent et blessèrent tous les jours quelqu'un. Cependant, il est à remarquer qu'ils ne tirent que peu et rarement de nuit, ce dont on ne sait pas la raison, et qui n'a pas laissé de nous épargner bien du monde, ayant été obligés de travailler quelques fois dans un terrain assez difficile.
Dès que nos quatre grosses pièces ont commencé à enfiler la place, les Turcs en sont sortis, et, n'ayant laissé simplement que ce qu'il fallait pour la défendre, ils se sont campés et retranchés au pied du rocher, ayant devant eux des marais et plusieurs ruisseaux ; les transfuges nous ont confirmé qu'ils étaient au nombre de 1.500 hommes, mais que nos bombes et nos canons leur avaient causé beaucoup de dommage.
Jusqu'ici, l'on n'avait point encore débarqué de l'autre côté, par où les assiégés avaient toujours.'la communication libre; on voulait attendre pour cela 2.500 hommes qu'on devait tirer de la grosse flotte ; mais comme elle tardait & venir à Climeno à cause des vents contraires, et que la saison était fort avancée, outre qu'on avait à craindre le secours du Seraskier, on résolut de faire le débarquement avec les seules troupes que nous avions, afin de serrer entièrement la place, et obliger les Turcs qui étaient campés de rentrer dans la forteresse ou de l'abandonner.
Pour cet effet, on a laissé 800 hommes de ce côté-ci pour la sûreté de notre attaque qui est en assez bon état, les deux brèches étant déjà presque toutes ouvertes, et, sur le soir du le' de novembre, nos vaisseaux de transport se sont avancés vers l'endroit où l'on devait débarquer le lendemain.
BfâMOIRES d'un soldat 34i
Le Feld-Maréchal avait déjà envoyé jusqu'à deux fois quelques galiotes, avec des ingénieurs et autres officiers entendus, pour examiner le terrain et surtout la contenance des ennemis, qui se sont toujours présentés sur le rivage pour empêcher le débarquement, entrant dans une petite île où Ton peut facilement passer à cause du bas-fond, et d'où ils faisaient feu sur les nôtres.
On leur dressa une embuscade, et à peine le jour commençait à paraître que les Turcs, apercevant nos galères et galiotes qui s'étaient avancées pendant la nuit, accoururent à pied et à cheval sur le rivage, et comme le Feld-Maréchal, qui s'était rendu là en felouque, faisait retirer nos six galiotes pour feindre de s'enfuir, ils entraient déjà à leur ordinaire dans la petite île où Ton en aurait pu prendre plusieurs sans peine et sans danger, si les 300 Esclavons embusqués dans le bois sur le bord de la mer n'avaient pas été trop impatients de tirer. Les Turcs, ayant découvert l'embuscade, firent bonne contenance, leur cavalerie se tenant toujours près du rivage, mais aussitôt qu'on eût commencé à débarquer notre infanterie, elle se retira dans leur camp sous le feu de la place, d'où l'on canonnait continuellement nos galères et le terrain du débarquement, mais par bonheur sans aucun effet.
On avait encore fait occuper une montagne sur la droite, par 6 ou 700 partisans grecs, auxquels on avait donné plusieurs bons officiers esclavons.
On avait aussi posté quelques officiers sur une hauteur, d'où l'on pouvaitvoir les mouvements des ennemis qui étaient tous sous les armes, même en plus grand nombre qu'on avait cru, et qui s'avançaient en bon ordre, jusque près d'un pont de pierres, par où il nous fallait défiler pour aller à eux ; ils restèrent là plus d'une heure, ensuite de quoi ils prirent tout d'un coup vers leur droite, comme pour venir nous attaquer par derrière; ils voulurent même occuper deux collines fort avantageuses, mais elles l'étaient déjà par les nôtres ; ainsi
34^ sôuVbNirA Bt ttSMOlfiÈë
ils se retirèrent de rechef à leuf camp, ayant fait de loin une décharge qui ne nous fit aucun mal.
On en a fait un prisonnier qui nous dit que leur intention était d'abandonner la place, ce qui fit qu'on se hâta de faire avancer les troupes, mais comme le Feld-Maréchal ne voulait pas s'exposer, mais marcher toujours en ordre, ils eurent le temps de plier bagage; après quoi ils avancèrent encore vers nous en bonne ordonnance, avec mine de vouloir nous attaquer comme la première fois, gagnant cependant toujours vers leur droite. On doubla le pas pour les joindre, mais lorsque nous fûmes environ à 300 pas d'eux, ils prirent tous la fuite, leur cavalerie se remettant néanmoins de temps en temps pour soutenir et favoriser Tinfanterie ; on les a canonnés de notre grosse batterie de l'autre côté d*où on les découvrait pendant leur marche, par où Ton en a trouvé quelques-uns de morts.
C'est ainsi que les Turcs abandonnèrent cette place, que nous n'aurions peut-être pas prise, s'ils l'avalent défendue; il est vrai qu'ils n'y étaient â couvert en aucun endroit, les murailles étant sans terre-plein et toutes de maçonnerie, aussi bien que les maisons où nos bombes et nos canons ont fait un si grand fracas qu'il n'en est pas resté une entière ; mais aussi la saison étant fort avancée, le beau temps qui nous avait toujours favorisé pouvait changer, comme il fit aussi quelques jours après, et alors nous n'aurions pas été peu embarrassés.
Dés que les Turcs eurent pris la fuite, le Feld-Maréchal envoya les grenadiers pour occuper la place, où s'étaient déjà jetés pour piller quantité de Grecs et autres gens de marine, qui ayant vu les Turcs abandonner le bourg, étaient accourus avec des barques et entrés par les brèches.
On y a trouvé vingt-huit pièces de canon de bronze, grandes et petites, deux de fer, 8 mortiers de bronze avec des munitions de toutes sortes en abondance, et 40 plerriers pour l'armement des galiotes, dont il y en avait huit dans le
«rtMoities i)*uii SOLDAT 343
port avec vingt-huit grandes barques et une tartane enfoncée & Tembouchure dudit port.
On a pris aussi 2 queues de cheval avec 22 drapeaux et presque tout l'équipage d'un Bassa, entre autres six belles housses de main très riches, et tous ses papiers, parmi lesquels on a trouvé ses patentes signées du Grand Seigneur.
Il y avait dans cette place trois Bassas, savoir le Bassa commandant, celui d'Arta, et celui qui commandait la cavalerie, lequel avait été tué d'un éclat de bombe le jour d'auparavant notre débarquement de ce côté-ci.
Le boulanger qu'on a pris dit avoir distribué tous les jours trois mille rations.
Dans ces deux expéditions nous n'avons eu en tout que soixante et dix hommes de tués, et environ cent de blessés, et très peu de déserteurs.
Par la place de Prevesa la République est maîtresse du golfe d'Arta et d'un grand terrain, et par celle de Voniza, de toute la province de Xeromero, outre qu'on met à contribution la ville d'Arta, qui a déjà payé quelques mille sequins et accordé un tribut annuel.
Le 3, on a fait rembarquer la plus grande partie des troupes, qui étaient restées à terre toute la nuit passée, les armes à la main et sans tentes.
Le 4, on a fait les réjouissances ordinaires en pareille occasion par des décharges de toute l'artillerie de la place et de la flotte.
Le môme jour le capitaine-général est venu dîner & terre dans la tente du Feld-Maréchal, qui s'était campé avec quelques troupes au pied du rocher sous la forteresse, pour être présent au travail qu'on y faisait.
Le 5 de ce mois de novembre, la plupart des commandants de notre grosse flotte qui vient d'arriver à Climeno, sont venus pour voir cette place.
La nuit du cinq au six, aussi bien que le sept, plusieurs galères sont parties pour aller & Sainte-Maure.
Le 9, il fit une si grande pluie avec un vent si furieux qu'il renversa les tentes, et ne pouvant plus se tenir campés, Ton fit rembarquer le reste des troupes.
Le Feld-Maréchal s'embarqua aussi le lendemain, et le 11 au matin, il partit pour Prevesa, où il n'arriva que vers le midi, sa galère étant restée plus de deux heures dans le canal sur un banc de sable où elle avait échoué*; il alla d'abord visiter cette place, et y ayant laissé les ordres nécessaires, il fut encore obligé de s'arrêter à cause du mauvais temps jusqu'au 14 qu'il en partit de bon matin, et arriva le 15 à Ck)rfou, où le capitaine-général vint aussi quelquesjours après avec la flotte légère, et ensuite toute la grosse flotte, les troupes ayant été mises en quartier dans les îles.
Voilà tout ce qui s'est passé de remarquable au Levant pendant cette année, si ce n'est que quelques jours après le retour du capitaine-général à Corfou, le Provéditeur général des îles en est parti pour Sainte-Maure, et que le Provéditeur extraordinaire de l'armée Loredan est allé à Venise, de môme que Son Excellence Mosto, Provéditeur de la forteresse, ayant été tous deux relevés de leurs emplois, le premier par Son Excellence Pasqualigo,et l'autre par Son Excellence Civrani.
On parle aussi comme si nous devions avoir bientôt la paix, cependant l'on travaille à force pour mettre au plus tôtla flotte en état, et pour cet eflfet le capitaine extraordinaire Diedo s'est transporté à Goyn, afin d'être présent au radoublement des vaisseaux dont on a auparavant déchargé les poudres, pour plus grande précaution, et éviter les accidents qui sont arrivés les deux années précédentes.
Année lyig
Après avoir été plus de deux mois et demi avec quatre compagnies du régiment de Schoulembourg, en quartier d'hiver dans l'île de Sainte-Maure au bourg de Mexachi,
nous reçûmes ordre, le 29 janvier, de nous tenir prêts pour partir, et le !•' février nous passâmes en revue, immédiatement après quoi nos quatre compagnies s'embarquèrent sur trois galères qui nous attendaient à Demata.
Le 3 au matin nous nous mîmes en mer : nous arrivâmes vers le soir à Saint-Jean-de-Fanari, d'où nous partîmes le 3, deux heures avant le jour, et vînmes à Saint-Nicolas où nous étant arrêtés environ deux heures, nous poursuivîmes notre route et arrivâmes sur le soir, à force de rames, à Ck)rfou, où on nous fit débarquer dès le lendemain matin, et passer en même temps la revue.
Nous vîmes, à notre arrivée, les déplorables ruines de la vieille forteresse, et apprîmes la mort du roi de Suède, Charles XII, qui avait été tué d'un coup de fauconneau le 11 décembre 1718, devant Friderichstadtqu'il assiégeait, après quoi son armée s'était retirée de Norvège en Suède, et que la Princesse, sa sœur, épouse du Prince de Hesse-Cassel, devait lui succéder; plusieurs de nos officiers qui avaient déjà été au service de ce Prince, ayant fait compte d'y retourner après la réforme, furent fort affligés de cette mort.
Le 7 de ce mois, les vaisseaux destinés pour aller quérir les autres troupes allemandes à Zante et à Céphalonie mirent à la voile, mais le vent contraire les obligea de revenir dans le port; ils ont encore depuis appareillé plusieurs fois, mais le vent, toujours contraire, les a empêchés de partir jusqu'au 13, qu'ils sont sortis du canal avec un bon vent frais.
Le 19 du même mois, le Provéditeur général des îles Lorédan, ayant fini le temps de sa charge, partit pour s'en retourner à Venise, et emmena avec lui quelques gentilshommes moscovites que le Czar avait envoyés pour servir comme volontaires sur les galères de la République pendant la guerre.
Le reste de ce mois et le commencement de l'autre se passa en attendant les susdits vaisseaux qui tardèrent assez longtemps à cause des vents contraires; on débita aussi
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plusieurs nouvelles, savoir que les Turcs armaient puissamment par mer et par terre, et faisaient de gros magasins de ces côtés-ci, en sorte que, selon toutes les apparences, ils avaient dessein de recommencer la guerre, d'autant plus qu'on assurait que le Grand-Seigneur avait été déposé parce que TEtat était raéconlent de la paix ; et il faut, sans doute, que ces bruits aient eu quelque fondement, puisque le Provéditeur général Pasqualigo dépêcha une felouque exprès, le 8 de mars, pour en informer le Sénat, par la voie d'Otrante, et attendit de nouveaux ordres avant de renvoyer nos régiments.
Le 10, les quatre vaisseaux arrivèrent de Zante et de Céphalonie avec les troupes allemandes, mais on suspendit leur départ pour les raisons ci-dessus, et quoique quelques jours après la réponse du Sénat soit venue, on ne parla point encore d'embarquer celles qui sont en garnison dans cette place, sous prétexte qu'il faut attendre que les vaisseaux destinés pour les transporter à Venise soient radoubés et en état, ce qui pourra traîner encore jusqu'à la fin du mois.
Tout le mois de mars s'est donc ainsi passé, de même que le suivant, où pour surcroît de retardement le pain étant venu à manquer, on fut obligé d'attendre jusqu'au 24 avril, qu'il arrivât un convoi de.marsilliannes chargées de biscuits.
Dès le même jour, il y eut ordre de nous tenir prêts pour nous embarquer incessamment, ce qui se fit le 26, et le commissaire général nous passa en revue le lendemain sur les bâtiments destinés pour notre transport, qui sont cinq gros vaisseaux de guerre commandés par Son Excellence Fini, directeur du convoi.
Le vent était alors boa pour partir, si tout avait été prêt, mais comme les choses vont toujours ici avec lenteur, il fallut attendre jusqu'au 30 qu'on mît les ancres à pic, et le vent, qui était alors contraire, s'étant renforcé sur le soir notre câble cassa, de sorte qu'il fallut d'abord jeter une autre ancre; il y eut aussi deux autres vaisseaux qui s'accrochèrent.
MfSÈiOtM» t)*UN SOLDAT 34^
Le lendemain, 1«' mai, le vent fut encore toujoui*s contraire, mais, nonobstant cela, le Provéditeur général voulut que nous nous éloignassions de Corfou, à cause des soldats italiens, dont il en désertait tous les jours, trouvant moyen de se tenir cachés sur nos vaisseaux, malgré les visites qu'on y fit faire ; il y eut donc quelques galères et galiotes commandées pour nous remorquer hors de Tîle de Vido, et le vent étant un peu tombé, nous gagnâmes, en louvoyant jusqu'au soir, le détroit de la Serpe que nous ne pûmes pourtant passer que la nuit du 2 au 3; nous rencontrâmes le matin, à la volte de Fano, une corvette qui allait à Corfou.
Nous continuâmes notre route jusqu'au soir, tirant du côté de l'Italie, où nous espérions trouver du vent favorable, et vînmes à la vue d'Otrante, côtoyant toute la nuit les terres de la Fouille qui sont fort basses.
Le 4, nous vîmes Brindisi et prîmes le large ; ce jourlà, nous avons perdu de vue une marsillianne qui allait aussi à Venise, et qui avait fait jusqu'ici le voyage avec nous.
Le 5, nous avons louvoyé avec un vent contraire jusqu'au soir qu'il s'est un peu tourné, mais n'a pas duré longtemps.
Le 6, le vent augmenta terriblement, continuant ainsi jusqu'au soir, et, quoique nous n'eussions que la seule misaine, les autres navires restèrent hors de vue derrière nous.
Cette nuit, il y eut une alarme dans notre vaisseau, mais qui n'eut point de suite : quelques soldats ayant laissé tomber du feu dans le corridor ou entrepont.
Le 7, nous avons viré de bord pour attendre les autres que nous retrouvâmes le matin ; le vent continua toujours assez fort, et nous fîmes route en tirant de grandes bordées par le travers du golfe, dont nous découvrîmes les deux côtes opposées : Sant-Angelo et Raguse.
Le 8, nous navigâmes doucement â la vue de terre, prés des îles de l'Etat de Raguse ; ce jour-là le soleil, qui avait
été quatre jours entiers sans se montrer, nous réjouit de ses rayons.
Le 9, nous côtoyâmes toujours la Dalmatie, rangeant les îles d'assez près tout ce côté.
Le 10, nous fîmes la même route ; le temps fut couvert le matin, et le vent, assez favorable, quoique faible, nous faisait espérer d'arriver le soir, ou du moins la nuit, en Istrie; mais, ayant toujours varié, il fallut avoir patience jusqu'au 12 au soir, que nous mouillâmes heureusement à la vue de Citta- Nuova, n'ayant eu d'autres rencontres pendant notre voyage que quelques vaisseaux dans le golfe, qui faisaient une route contraire à nous.
Le 13 et le 14, nous nous avançâmes dans le port, qui est bon et capable de plusieurs vaisseaux de guerre ; on l'appelle le port Quieto ou Tranquille, et c'est là où presque tous les bâtiments et convois qui vont et viennent de Venise, qui en est éloignée de cent milles, s'arrêtent pour faire leurs provisions et se préparer à continuer leur voyage ; car, l'entrée du port de Venise étant très difficile, on prend ici des pilotes, et il faut un vent favorable et attendre un temps assuré pour partir. Les gros navires sont môme obligés de décharger leur lest et de mettre leur canon à la place.
Les terres d'Istrie sont généralement plus basses que hautes, mais il y a plus avant dans le pays des montagnes très élevées qui régnent autour du fond de ce golfe, lui servant comme de couronne ; elles sont toujours couvertes de neige et on les quitte rarement de vue dans le trajet d'ici à Venise.
On trouve en abondance sur cette côte des grosses écrevisses de mer, et des gros crabes d'une certaine espèce qui sont rouges tout vivants, au lieu que les écrevisses et autres crabes ne rougissent qu'après avoir bouilli. L'un et l'autre sont de très bon goût, mais le crabe n'est pas tout à fait si sain que l'écrevisse, étant plus indigeste.
A notre arrivée en Istrie, le commandant trouva un ordre
BCÊMOIRBS D*UN SOLDAT 349
qui y était déjà depuis longtemps, suivant lequel les vaisseaux où seraient embarqués les deux chefs de régiments devaient partir les premiers et les autres suivre ensuite, parce qu'il n'y avait pas assez de péotes, qui sont des barques à rames avec lesquelles on remorque les bâtiments qui vont à Venise, pour les faire entrer tous en un jour dans le port; mais on doute que ce ne soit un prétexte pour pouvoir mieux nous séparer, afin d'éviter les inconvénients qui pourraient arriver à cause des prétentions des officiers qui faisaient du bruit, vu l'exemple de ceux de Waldeck, qui avaient pris les armes, et dont aussi bien que de toutes les autres troupes allemandes on n'a eu ni lettres ni aucunes nouvelles certaines au Levant depuis leur départ.
Ainsi les deux susdits vaisseaux, savoir le Saint-Laurent^ où est embarqué le colonel Haagen, et la Gloire^ où est le lieutenant-colonel Nostiz, qui commande l'autre régiment à la place du colonel Thine (qui est resté dans l'église cathédrale de Corfou en franchise, ayant eu le malheur de se battre en duel avec le lieutenant-colonel des Mineurs Pondant, qui est resté mort sur la place), prirent les devants, et mirent à la voile par un petit vent de terre la nuit du 17 au 18.
Nous les suivîmes la nuit du 19 au 20, avec les trois autres vaisseaux, qui sont le Lyon trio7nphanty amiral du convoi, le Saint-Pie V et la Notre-Dame de V Arsenal, mais le calme nous fit demeurer en chemin jusqu'au 22* après-midi que nous vînmes dans le port, par la bouche de Malamocco; le Lyon n'y put entrer que le lendemain, parce qu'il était fort chargé et que la marée était alors trop basse.
Nous y trouvâmes les deux autres vaisseaux qui étaient déjà arrivés.
La marsillianne, que nous avions perdue de vue à Brindisi, n'était arrivée qu'un jour avant nous, ayant relâché à Manfredonia, au mont Saint-Ange, pendant le mauvais temps. Nous demeurâmes encore dans les vaisseaux jusqu'au
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37, qu'on fit débarquer le premier régiment, et les six compagnies de celui de Dalmatie, qui était au Levant, mais nous n'étions pas encore à Malamocco qu'il s'éleva un vent si furieux, que nous fûmes obligés de nous arrêter tout court, et ayant continué ainsi jusqu'au 29, nous passâmes assez mal notre temps dans les barques, ne nous étant pourvus de rien, parce qu'on croyait d'arriver en peu d'heures, ce qui coûta la vie i quelques malades et blessés, qui ne purent pas se faire panser : plusieurs soldats perdirent aussi leurs chapeaux, et quelques équipages, qu'on avait mis sur le couvert des barques exposées & la fureur du vent, tombèrent aussi dans la mer : en mon particulier, j'y perdis mon lit, mes bottes et mon surtout.
Le 29 au matin, le vent s'étant un peu apaisé, nous arrivâmes avec assez de peine au Lazaret neuf, où nous devons achever la contumace ou quarantaine que Ton fait faire à tous ceux qui viennent du Levant ou autres pays suspects, et qui est plus ou moins longue, selon les endroits et les circonstances ; elle est ordinairement de trente jours pour ceux qui viennent de Corfou et des autres îles voisines, appartenant à la République.
Pour prévenir les désordres, on avait eu soin, auparavant de débarquer, de faire remettre les armes sur le Saint-Pie V où on laissa de garde un lieutenant avec douze hommes.
Deux ou trois jours après les autres, seize compagnies furent mises dans le vieux Lazaret.
Pendant la quarantaine on fut occupé à régler les affaires des troupes qu'on fit mettre en meilleur état de grosses et de petites montures. Le Feld-Maréchal ordonna aussi que les officiers qui avaient des prétentions, eussent â les lui envoyer par écrit, ce qu'ils firent, mais fort inconsidérément demandant plusieurs choses qu'ils n'avaient pas droit, par où ils aigrirent ce général, qui, pour leur rendre le réciproque, en fit aussi de pareilles ; cependant, à la fin tous ces différends se terminèrent, et le maréchal convint de payer aux
M^MOIRBS D*UN SOLDAT SSl
capitaines les deux tiers de ce que leurs compagnies redevaient, leur donnant la liberté d'accorder aussi pareillement avec ceux de leurs soldats qui avaient du bon, et tous les officiers qui ne seront pas emploj'^és an service de l'Empereur auront un mois d'appointements pour leur voyage, suivant les capitulations; car le Feld-Maréchal, en vendant ses troupes à l'Empereur a capitulé pour employer cinquante officiers, savoir: un lieutenant-colonel, et le reste capitaines, lieutenants et enseignes.
On a donc formé cinq compagnies des seize qui étaient au vieux lazaret, et sept des vingt-deux du lazaret neuf. Les premières partirent pour Vérone, le 28 juin, commandées par le lieutenant-colonel Bredewitz, qui avait déjà mené celles de Dalmatie à Mantoue ; les soldats qui avaient été excités par les discours des officiers qui restaient, firent grand bruit, ne voulant pas s'embarquer, et se révoltèrent même tous, mais comme ils étaient sans armes, le lieutenantcolonel Bredewitz, assisté de quelques officiers ayant mis Tépée à la main et blessé trois ou quatre des plus mutins, ils s'embarquèrent ensuite tous, comme des moutons, dans les barques destinées pour les transporter à Vérone, escortés de trois autres barques, pleines d'Esclavons armés, outre une compagnie de cavalerie qui bordait la rivière.
Il est à remarquer qu'on avait prolongé notre quarantaine qui ne devait être que de 30 jours, parce que deux de nos soldats du lazaret neuf avaient volé du coton, qui devait faire quarante jours de contumace, et comme on avait envoyé les tirailleurs qui se trouvaient dans les troupes du lazaret neuf, pour raccommoder les montures de celles du vieux lazaret, on prolongea aussi leur contumace, parce qu'ils avaient pratiqué ensemble ; on doit abandonner ces deux voleurs après notre départ, entre les mains du magistrat de la santé, qui les fera pendre ou arquebuser, à ce qu'on dit.
Il fallut attendre les barques nécessaires, comme aussi la cavalerie qui avait accompagné les autres, pour faire
35a SOUVENIRS et mémoires
partir les troupes du lazaret neuf qui s'embarquèrent le 3* de juillet au soir, sous les ordres du colonel Foglesand, escortées aussi de trois barques d'Ësclavons.
La nuit, nous fîmes quelque chemin à la faveur de la marée, mais plusieurs barques étant restées en arrière, sur des bancs de sable, on fut obligé de s'arrêter à Chiosa, qui est une petite ville située sur les lagunes, à plus de trente milles de Venise. Elle a du côté de cette capitale une bonne citadelle, presque toute environnée des eaux de la mer, pour défendre l'entrée d'un port, dont les Vénitiens sont extrêmement ialoux ; car les gens du pays m'ont assuré que le Sénat fait punir de mort les capitaines de navires ou pilotes qui osent hasarder d'y entrer, aimant mieux laisser périr ou échouer de leurs propres vaisseaux de guerre qui, dans le mauvais temps, pourraient se sauver dans ce port, qui est, & ce qu'on prétend, fort bon et très spacieux, afin d'en ôter la connaissance aux étrangers qui pourraient s'en servir au préjudice delà République,
Les barques qui étaient en arrière nous ayant joint le 5 au matin, nous continuâmes notre route, passant par un canal au travers de la ville de Chiosa, où les habitants et les milices se trouvèrent en armes le long des quais, de même que dans tous les autres endroits où nous passions, à cause de la contumace; car, quoique le temps de la prolongation de notre quarantaine soit expiré, on ne laisse pas de nous faire faire ce voyage encore en contumace pour retenir davantage les soldats, tous les paysans étant obligés d'empêcher, jusqu'à tuer même ceux qui se voudraient sauver, n'ayant pas la pratique de la santé, de peur d'être mis eux-mêmes en contumace.
Nous vînmes à midi à Brondolo, où finissent les lagunes, et où l'on commence à entrer dans l'eau douce, dont plusieurs canaux viennent de terre ferme se joindre ensemble, tout près de là, pour se décharger dans la mer, par deux embouchures dont celle de la gauche entre à Brondolo dans les lagunes.
t^ou3 y rencontrâmes la cavalerie qui devait nous escorter, et au lieu des péotes qui nous remorquaient, nos bar- • ques eurent chacune un cheval, pour les tirer le long du canal jusqu'à la Cavanelle, où il faut doubler les chevaux parce qu'on entre alors dans la rivière d'Adige, qui prend sa source dans les montagnes du Tyrol, dont on remonte le courant pour aller à Vérone.
Le 6, nous poursuivions notre route le long de l'Adige : ce fleuve qui coule toujours en serpentant par de belles etvastes prairies, est bordé de plusieurs jolies maisons de campagne, et ses rives sont toutes couvertes de saules et autres arbres qui donnent un agréable ombrage à ceux qui voyagent par terre.
Ce matin, le faute, ou substitut du magistrat de la santé qui nous accompagnait, nous a donné la pratique, et s'en est retourné à Venise avec nos gardiens; apparemment que comme tout est tranquille sur nos barques, on n'a pas jugé nécessaire de nous tenir davantage en quarantaine, le temps étant plus qu'expiré.
Le 7, on déclara les ordres pour former les compagnies sur le pied impérial, savoir qu'il n'y aurait qu'un felt feble, ou sergent pour chacune, et huit caporaux, y compris le fourrier et sous-fourrier, de sorte que les sergents de surplus seront caporaux, et les caporaux anspesades, ce qui surprit beaucoup tous nos ofilciers, qui avaient déjà fait tout leur possible au lazaret pour éviter cette réduction, ayant écrit tous ensemble au Feld-Maréchal et parlé au colonel Haagen, et au colonel Foglesand, qui leur avait donné sa parole d'honneur, la veille de notre embarquement, de faire donner le congé à tous ceux qui ne pourraient pas être remplacés dans leur même grade, mais sans doute qu'il ne l'avait fait que pour se débarrasser d'eux, et afin d'éviter alors des désordres; la question étant, si des bas officiers sont en droit de demander leur congé, lorsque leurs régiments viennent à être incorporés dans d'autres c*rps, ou réduits à
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un moindre nombre de compagnies comme dans le cas •présent, il y en eut plusieurs qui refusèrent d'accepter cette réforme, aimant mieux, disaient-ils, être simples soldats que d'échouer de leurs grades; cependant, ils n'ont pas osé faire beaucoup de bruit, car on les aurait mis sous bonne garde; ils recevront pourtant leurs gages de bas officiers jusqu'aux frontières des états de Venise.
Les jours suivants, nous poursuivîmes notre route àpetites journées, et arrivâmes enfin le 11 au lazaret de Vérone.
Dès le lendemain, on fit marcher les troupes pourMantoue, mais Dieu sait comme elles furent harassées, n'étant pas accoutumées à la marche depuis longtemps, outre les excessives chaleurs de la saison, quoi qu'on ne fit cependant que deux très petites journées; nous fîmes ce jour-là halte â Villefranche, d'où le lendemain, 13, nous continuâmes notre chemin ; lorsque nous fûmes arrivés aux confins des terres de la République et du Mantouan, nous trouvâmes là, prêts, des cuirassiers et des dragons impériaux pour nous escorter à la place des Vénitiens.
Le général Latterraann qui commande à Mantoue sous le Prince de Darmstadt qui en est gouverneur, vint aussi pour voir les troupes et nous accompagna jusqu'à la citadelle, où il nous passa en revue avec le commissaire des guerres avant d'entrer dansla ville.
Cette place est bien bâtie et sa situation très forte, étant toute environnée de marais qui forment un grand lac, mais qui rendent l'air si malsain que presque tous les habitants se retirent à la campagne, et cette grande ville est toute déserte pendant l'été, aussi l'air y est alors un véritable poison, et l'on n'y trouvera que trop peu de personnes en cette saison qui jouissent d'une parfaite santé. Elle est remplie de quantité de palais magnifiques, où le marbre et les peintures sont en abondance, comme dans presque toutes les bonnes villes d'Italie. Hors de la porte Pradelle il y en a un bâti par les anciens Gonzagues, dans lequel est une salle assez grande
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OU Ton entend d'un coin à l'autre de la muraille ce que Ton y prononce tout bas, mais depuis qu'on a fait des écuries tout contre les murs de cette salle, Tôcho a perdu un peu de sa vertu, et il faut parler un peu plus fort qu'autrefois pour se faire entendre, comme ci-dessus.
Le 15 on donna trois florins d'engagement aux soldats, et deux jours après l'on nous fit prêter sermenl de fidélité sur la grande place de Mantoue et passer ensuite en revue ; & mesure que chaque compagnie avait passé, elle défilait devant le palais du Prince de Darmstadt qui était exprès au balcon pour voir les troupes.
Il ne s'est rien passé de remarquable jusqu'à ce qu'jl fallut donner de l'argent aux officiers qui furent fort surpris de se voir réduits à la paye de réformés jusqu'à ce qu'ils fussent employés dans des régiments impériaux, s'attendant d'avoir la paye entière, nonobstant que ces troupes devaient servir de recrues ; ils s'en furent chez le général Lattermann qui leur montra que la capitulation signée de l'Empereur, du Prince Eugène, et du Feld-Maréchal était telle, les consolant néanmoins de ce que Sa Majesté Impériale avait défendu de remplacer aucune place vacante, avant que tous les officiers de Schoulembourg fussent employés, en sorte que dès qu'ils seraient arrivés à Naples, ou en Sicile, ils seraient d'abord en pied; cependant ils ne voulurent prendre leur argent qu'à bon compte, mais on ne leur en donna pas davantage pour cela.
Pendant notre séjour au lazaret, Monsieur de Schoulembourg m'avait fait demander par le lieutenant-colonel Kaufman si je voulais retourner en France, m'offrant en ce cas l'argent nécessaire ; ou si j'aimais mieux passer avec les troupes au service de Sa Majesté Impériale ; je lui écrivis pour le remercier de sa bonté, et j'acceptai ce dernier parti, mais voyant que la paye n'était pas capable de me fournir seulement de quoi vivre, cela me dégoûta tellement, joint aux raisons ci-dessus que me voyant alors assez d'argent pour
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m'en aller chez moi, ou prendre mon parti ailleurs, je demandai mon congé.
Mes autres raisons étaient :
1° Il y avait près de quatre ans que je ne savais aucunes nouvelles de père, ni mère, ni parents ; ^ il n'y avait guère d'apparence que nous allassions en campagne cette année, car Ton disait que comme nos troupes étaient fatiguées et peu accoutumées à la marche, nous resterions encore quelques mois â Mantoue, dont Tair m'était si contraire, que pendant tout le temps que j'y ai resté, je n'ai pas eu un moment de santé, en sorte que je craignais avec raison d'être obligé pendant le reste de l'été de dépenser ce que je pouvais avoir d'argent en médecines et en bouillons, ma paye n'étant pas capable d'y fournir, et de me trouver après hors d'état de faire mon voyage quand je le voudrais.
Enfin j'avais quelque répugnance à servir contre un fils de France.
Cependant je me repentis de m'être si fort pressé, car plusieurs autres officiers s'étant aussi retirés dans le même temps, je devins le plus ancien enseigne du régiment, et j'aurais été fait lieutenant, si j'avais resté quelques jours de plus, mais le pas était fait, et je ne voulus pas me rétracter.
J'écrivis donc à M. de Schoulembourg les raisons que j'avais de me retirer et partis de Mantoue le 7 d'août ; sitôt que j'eus changé d'air, il me sembla que j'étais un autre homme, et je me portais mieux à vue d'oeil.
Il faut avouer qu'il est agréable de voyager en Italie l'été dans le plat pays, les chemins étant bordés d'arbres qui vous mettent presque toujours à l'ombre ; toute l'incommodité que l'on a, c'est un peu de poussière, lorsqu'il a été quelque temps sans pleuvoir; mais aussi l'hiver les chemins y sont fort mauvais, à cause des eaux et de la boue, la terre étant grasse, et le climat sujet à des pluies continuelles qui inondent souvent le plat pays, quoique entrecoupé de canaux et fossés pour écouler les eaux.
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Ce soir je vins â Guastalla, capitale d'un Duché de même nom qui appartient & un Prince de la maison de Gonzagues.
Le lendemain je vins à Parme, où je m'arrêtai tout le 9, et continuai le 10 ma route pour Gênes, passant par Fornoue, petite ville du Parmesan que le roi de France Charles VIII rendit célèbre par la fameuse bataille qu'il y gagna.
De Fornoue j'allai toujours le long du Taro dont les eaux qui étaient fort basses, ne ressemblant alors qu'à un simple ruisseau, laissaient le passage libre sur son lit ; on évite pdr là de passer le long des montagnes, dont le chemin est très mauvais et rude ; mais hors Tincommodité de monter et descendre, le chemin sur le lit du fleuve est encore pire, car on marche toujours sur des cailloux jusqu'au Mont des Cent Croix qu'il faut passer, de môme qu'une autre montagne pour aller à Sesto de Levant, où l'on s'embarque jusqu'à Gênes pour une somme assez modique.
Je ne restai que deux jours à Gênes, pendant lesquels je tâchai de voir ce qu'il y avait de plus curieux ; certes, ses beaux bâtiments lui donnent à juste titre le nom de superbe ; sa situation en amphithéâtre, et son môle qui forme un très vaste port, sont admirables. Elle a deux enceintes de murailles, l'une qui environne simplement la ville, et l'autre qui renferme jusqu'au sommet des hautes montagnes : toutes ces montagnes le long de la côte ou rivière de Gênes sont fort arides, et de même que la mer, et le naturel des habitants, donnent matière au proverbe italien : Monte senza lignOy Mare senza pesce^ Gente senza fede e Donne senza vergogna), c'est-à-dire, montagnes sans bois, mer sans poissons, gens sans foi et femmes sans honte ; c'est le pays des anciens liguriens.
De là j'allai à Savone, petite ville à dix lieues de Gênes : elle a un port assez joli et où les grands vaisseaux pouvaient entrer autrefois, mais les Génois l'ont gâté, à cause de la jalousie qu'il leur donnait, étant trop près d'eux.
Je côtoyai ainsi toute la rivière de Gênes dans de petites
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barques ; nous vîmes en passant Final, dont les fortifications sont présentement démolies, et tous les autres endroits le long de la côte jusqu'à Monaco ; cette ville est située sur un haut rocher au bord de la mer. Elle est la capitale et Tunique d'une petite principauté de même nom, dont le Prince s'est mis sous la protection du roi de France.
Comme notre barque s'arrêtait 1& et que je ne trouvai pas d'embarquement prêt, il fut force d'aller par terre jusqu'à Villefranche, qui en est éloignée de dix milles ; j'ai parlé du chemin de Fornoue à Gênes, mais ce n'est rien en comparaison de celui-ci, car il faut toujours monter et descendre par dessus de hautes montagnes de rocher, où il n'y a en plusieurs endroits aucune apparence de chemin, et où les mulets mômes ne peuvent pas passer.
A Villefranche, je m'embarquai sur une petite tartanne de Marseille, qui devait toucher à Toulon. Nous passâmes tout près de Nice où le patron du bâtiment devait embarquer quelques marchandises ; on y voit la hauteur sur laquelle était bâti le château, mais on a peine d'en apercevoir les ruines, tant il est raz pieds, raz terre.
Nous sommes restés cinq jours en mer, à cause du calme et du vent contraire qui nous obligeai de relâcher un jour à Fréjus,et le lendemain à SaintrTropez, petits ports sur la côte de Provence, et arrivâmes enfin à Toulon, le 25 août.
Cette place n'est pas grande, mais elle est forte et recommandable par son beau port qui est un des plus grands et des plus sûrs du monde, étant capable des plus gros navires, aussi est-ce l'arsenal de marine, et là où le Roi tient ses vaisseaux de guerre sur la Méditerranée.
Comme j'avais envie d'aller voir la Sainte-Beaume, je laissai mes bardes sur la tartanne et pris mon chemin par terre. Je passai à Saint-Maximin, petite ville de Provence, où l'on voit les reliques de Sainte-Marie-Madeleine, très richement enchâssées dans un buste d'or, garni de pierreries, ayant sur la tête la couronne de Charles, Roi de Naples, parent de Saint-
BiiÉiioiREs d'un soldat SSg
Louis, qui en fit présent à la Sainte. De là je montai à la Sainte-Beaume, qui en est éloignée de trois lieues, c'est une assez grande caverne, sur le penchant d'une haute montagne vers le sommet dans un rocher tout à fait escarpé ; il y a dedans une fontaine d'eau fort fraîche, et Ton y voit une statue de marbre représentant la Sainte les larmes aux yeux dans l'endroit le plus élevé de la grotte, où elle faisait sa pénitence et où elle reposait sur le roc. On y a fait une église le plus naturellement qu'il a été possible, d'un côté de l'église est un couvent de dominicains, et de l'autre une hôtellerie pour la commodité des voyageurs, mais l'on y fait toujours maigre, et l'hôte n'oserait donner rien de gras à personne, sans la permission du supérieur du lieu. Au sommet de la montagne ou rocher, il y aune petite chapelle où l'on dit que les anges transportaient la Sainte sept fois le jour. Lorsqu'il y a plusieurs fêtes de suite, il y vient quantité de monde en dévotion des environs et même de loin, qui apporte ses vivres et passe la nuit dans un bois qui est sur le penchant de la montagne. Ce lieu est fort froid, même pendant l'été, car outre sa grande élévation il est tout â fait exposé au nord, et ne jouit que peu d'heures le jour des rayons du soleil.
De la Sainte-Beaume à Marseille, il y a six grandes lieues, et une descente très longue et très rude; j'y arrivai le 28 et m'y arrêtai quelques jours.
Cette ville est grande et fort peuplée, son grand commerce y attirant une infinité d'étrangers; elle n'est environnée que de simples murailles, et incapable d'être fortifiée étant dominée et vue de tous côtés, de plusieurs hauteurs et collines, il n'y a pour toutes fortifications que deux châteaux pour défendre l'entrée du port qui est fort étroite, ainsi toute sa défense est du côté de la mer. Il y a encore un autre petit château appelé Notre-Dame de la Garde, qui occupe le sommet d'une grande hauteur assez près delà ville où l'on met des signaux, quand on aperçoit des voiles et où Ton fait du feu la nuit. Le Roi tient toutes ses galères dans le port de Marseille qui est
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assez grand, et le plus marchand de toute la France, mais il n'y peut pas entrer de gros navires. La salle d'armes qui est dans le magasin de marine mérite la curiosité des voyageurs. A trois lieues à la ronde il y a une infinité de bastides ou maisons de campagne qui sont si près Tune de l'autre, qu'on dirait que c'est une ville perpétuelle, où chaque maison a sa j
vigne et son jardin. I
De Marseille je pris le chemin du Languedoc par lacurio- I
site que j'avais de voir le canal, quoique ce fut mon plus long !
d'une cinquantaine de lieues; je m'embarquai donc le 1" septembre pour Cette, petit port nouvellement bâti sur les côtes de Languedoc, mais ce fut un voyage inutile, car on était après à raccommoder le canal et il était alors à sec, aussi je fus obligé de prendre le droit chemin malgré moi. Je passai par Frontignan, petite ville renommée par ses bons vins muscats, de là, sur le chemin de Montpellier, on voit de loin un vieux château près de la mer, où sont enterrés Pierre de Provence et la belle Maguelonne, fameux héros de romans.
J'arrivai le 5 de septembre à Montpellier, ville célèbre par son académie de médecine ; l'on y fait du tériaque aussi estimé que celui de Venise; il y a un jardin hors des murs, appelé le jardin du Roi, où sont plusieurs plantes rares et qui servent à la médecine.
Le 7, je vins à Nîmes, ville fort ancienne, et où l'on voit encore plusieurs belles antiquités, savoir : les ruines d'un temple de Diane, la Maison Carrée, dont on a fait présentement une église d'Augustins, et les arènes ou cirque où l'on faisait combattre les criminels contre les bêtes sauvages, dont l'amphithéâtre contient jusqu'à 14,000 personnes; les pierres de ces bâtiments sont d'une grosseur extraordinaire, et posées les unes sur les autres sans aucun mortier ni liaison, elle sont tirées d'une carrière à deux lieues de Nîmes, où la nature les a formées par feuilles, comme si elles étaient sciées, et dont les lits d'en bas sont les plus épais.
De Nîmes, je vins au Pont Saint-Esprit, dernière ville du
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Languedoc; elle a un très beau pont de pierre sur le Rhône qui est en cet endroit fort large et fort rapide. De là, je poursuivis ma route par le grand chemin, ayant toujours à main droite les montagnes du Dauphinô, et à gauche, celles du Vivarais, le Rhône entre deux.
Je vis en passant ces beaux vignobles sur des coteaux, le long du Rhône, qui produisent les excellents vins de THermitage. Côte Rôtie, Condrieux, et, dont grâce à Dieu, il y aura grande abondance cette année.
Le 12, j'arrivai à Vienne, ville célèbre par son antiquité, car on prétend que c'est la plus ancienne de l'Europe : son étendue était autrefois bien plus grande qu'à présent ; car on voit encore sur une hauteur appelée Pipet, un vieux château avec une grande enceinte de murailles, et de vastes ruines qui étaient toutes de la ville, et de l'autre côté à 150 ou 200 pas des portes, il y a une petite pyramide de pierre qui en marquait, à ce qu'on dit, le milieu ; si cela est vrai, c'était assurément une des plus grandes villes du monde.
Il y a cinq lieues de Vienne à Lyon, où la Saône se décharge dans le Rhône: c'est sans contredit la première ville de France après Paris, étant grande et extrêmement peuplée ; elle a trois ponts sur la Saône et un sur le Rhône, au bout duquel il y a un faubourg appelé la Guillotière, qui est aussi grand et aussi peuplé qu'une bonne petite ville. Sa situation sur ces deux rivières lui donne un grand avantage pour le commerce, et la rend l'échelle de toutes les marchandises de Bourgogne, de Suisse, d'Italie, et de la mer Méditerranée. Sa force ne consiste que dans ses richesses et en ses habitants, n'ayant qu'un petit château de la Saône, appelé Pierre Encise, je crois parce qu'il est situé sur un roc fort escarpé du côté de la ville ; on y renferme ordinairement des prisonniers d'Etat, mais il n'est pas capable de servir de défense, ou de tenir en bride une si grande ville. Dans l'église cathédrale Saint-Jean, il y a une horloge qui est une pièce fort curieuse, ayant à la face deux cadrans, un qui montre les
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heures, mois, qaantiômes de lune, etc., et l'autre qui montre les épactes et autres curiosités, et au flanc un autre plus grand qui marque les minutes; et dont on voit avancer l'aiguille à chaque seconde; la lune s'y voit aussi selon son cours : quand les heures doivent sonner, il y a en haut un petit carillon qui chante fort bien l'hymne Iste Confessor, pendant lequel l'ange Gabriel vient saluer la Sainte Vierge, les douze apôtres passent par devant elle, et le Père Eternel qui est au-dessus, leur donne sa bénédiction. Après que le carillon est fini, un coq de plomb qui est au sommet de l'horloge, chante et bat des ailes deux fois ; autrefois, il chantait et battait trois fois des ailes, mais il y a un resoort de rompu, et l'on n'ose pas y toucher de peur d'en gâter davantage.
De Lyon, je partis pour Rouannez où je m'embarquai sur la Loire jusqu'à Orléans.
Cette rivière prend sa source dans les Cévennes, et commence à être navigable à Saint-Ramber, douze lieues audessus de Rotiannez, depuis qu'on a coupé les rochers qui l'empêchaient, mais qui causèrent depuis de si grands débordements, qu'on a été obligé de faire des digues ; elle serpente continuellement jusqu'à Nevers, d'où elle prend son cours plus droit jusqu'à Orléans, et de là presque en droite ligne à Nantes, d'où elle se jette dans l'Océan. Comme elle n'est rapide que quand elle est grosse, les vents y ont beaucoup de force, et font même remonter l'eau, outre que les sables y changent souvent ; aussi n'eus-je pas lieu d'être fort content de m'y être embarqué ; car, outre les inconvénients ci-dessus l'eau étant alors fort basse, j'étais dans un bateau où il y avait des marchandises qui s'arrêtent à chaque péage, et dont le batelier qui était tout seul était un vieux bonhomme pas propre à grand chose. Il tomba même malade à trois petites journées de là, en sorte qu'il fallut prendre d'autres bateliers, et quoique nous nous donnassions bien de la peine à ramer, nous ne pûmes faire qu'en huit jours ce que nous comptions
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de faire en quatre ou cinq. J'avertirai les voyageurs que c'est un très mauvais embarquement que celui de Roûannez, et que ce n'est pas comme d'Orléans à Nantes, car on vous fait payer d'avance, et si l'on veut avancer chemin, il faut ramer soi-même, de sorte qu'il faut bien prendre ses mesures auparavant de donner son argent et de s'embarquer.
Les plus remarquables villes que nous vîmes pendant ce voyage, c'est Nevers, célèbre par ses manufactures en verres et en émail, et Briare, où il y a un canalde même nom qui joint la Loire à la Seine par la rivière d'Yonne. A une lieue d'Orléans, il y a encore un autre canal qui y communique aussi par la rivière de Loin.
Orléans est une ville de commerce, grande et fort ancienne; elle est renommée pour avoir été le siège des anciens d'Orléans, dans le temps que la succession du royaume de France se partageait entre les frères, et par l'histoire de la fameuse Pucelle d'Orléans qui en fit lever le siège aux Anglais sous le règne de Charles VII; on y voit sur le pont son effigie en bronze, de même que celle dudit Roi.
Cette ville, de même que tout le pays sur la Loire et aux environs, a été fort affligée de fièvres et de flux de sang cet été, qui y causent encore présentement une grande mortalité.
D'Orléans, j'allai à Chartres, traversant ainsi toute la Beauce qui est une très vaste plaine fertile en grains.
La cathédrale de Chartres mérite la curiosité des voyageurs; on en fait tout le tour sous terre, où il y a, dans une chapelle, une statue de la Sainte Vierge qu'on dit être tombée du ciel ; ses deux clochers sont d'une hauteur excessive et d'un très beau travail ; l'ancien est couvert de pierres en écailles de poisson, et le nouveau, qui est beaucoup plus élevé, est tout de sculpture ; il a plus de 400 marches de haut, aussi donne-t-il lieu au proverbe qui dit, clochers de Chartres, chœur de Beauvais, nef d'Amiens, ces trois édifices
étant regardés comme les trois merveilles de France, en fait d'églises. La charpente qui soutient le plomb dont l'église est couverte, est aussi d'une construction admirable, car elle ne pèse nullement sur les voûtes, étant seulement appuyée sur les murailles ; la grosse cloche, qui est dans Tancien clocher, pèse trente-six mille livres.
Comme le chemin de Chartres à Paris était par Versailles» je ne voulus pas passer outre, sans en voir les beautés ; il faudrait plusieurs jours entiers pour les bien considérer toutes et une autre plume que la mienne pour en faire la description. Je me contenterai seulement de dire qu'il ne se peut rien voir de plus beau, soit par la matière, soit par le travail, le marbre, la dorure, et les belles peintures y brillent partout avec éclat, de même que les tapisseries, glaces, pierres précieuses, et autres raretés qui se voient dans les appartements. II ne se peut encore rien voir de plus beau que la chapelle, de même que Trianon, lieu de plaisance du roi dans le parc de Versailles, dont les appartements, le jardin et les eaux sont aussi inestimables. Enfin pour couper court, soit par la vaste étendue des parcs, soit par la magnificence des bâtiments, jardins, eaux et richesse des ameublements, il fallait un Roi aussi grand et aussi puissant que Louis XIV, qui se plaisait aux entreprises difficiles, pour en venir à bout ; car quoique ces lieux fussent privés d'eaux et des autres agréments de la nature, étant situés dans un fond, il en a pourtant fait les plus charmants et les plus magnifiques palais de l'Europe, et peut-être de l'univers. Comme j'étais tout proche, je voulus aussi voir la machine de Marly, qui n'en est guère qu'à une lieue, par le moyen de laquelle les eaux viennent à Versailles et à Trianon. Certes, elle est bien nommée machine, car il y a quantité de roues qui font aller les pompes et monter l'eau de la Seine dans un réservoir à plus de 110 pieds sur l'horizon de la rivière où d'autres pompes la font encore remonter 150 pieds jusque dans un autre réservoir, d'où elle remonte encore plus de
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200 pieds jusqu'enfin par-dessus de liantes arcades, d'où elle se répand par une infinité de tuyaux sous terre à Versailles, à Trianon et à Marly .
Le Roi défunt allait passer une partie de Tannée à Marly, où il y a aussi un beau palais, avec un très beau jardin.
De là je passai par Saint-Germain-en-Laye, dont le château était autrefois le séjour de campagne du Roi et de la Cour ; aussi l'air y est-il des plus sains et la vue admirable, étant situé sur une hauteur d'où Ton découvre fort loin.
J'arrivai le 1«' octobre à Paris, que je trouvai plus beau et plus magnifique que jamais: la présence de la Ciour n'y contribuait pas peu, de même que la grande affluence d'étrangers que le commerce des actions y attirait en si grand nombre, qu'on ne pouvait avoir place dans les voitures, à moins que d'en retenir des semaines entières auparavant ; cela avait fait renchérir considérablement les vivres, les maisons, carrosses de louages, etc., aussi je ne crois point qu'on y ait lamais vu les carrosses en si grand nombre, ce qui causait tant d'embarras dans les rues qu'on était souvent obligé de s'arrêter longtemps, ou de se détourner de son chemin pour les éviter, souvent même les personnes qui étaient dedans étaient obligées de descendre, s'ils ne voulaient attendre des heures entières avant que leurs carrosses qui ne pouvaient avancer, ni reculer, fussent débarassés. Si c'est une grande commodité à Paris que les carrosses, le trop grand nombre qu'il y en a toujours dans certains quartiers est aussi fort incommode, les gens de pied étant obligés de se ranger à tous moments, crainte d'être écrasés, ou éclaboussés comme il faut, car les boues ne manquent pas dans Paris ; il est vrai qu'il y en avait alors plus que jamais, soit à cause de la grande foule de monde, ou des ordures des bâtiments, car l'on bâtissait presque partout, ou enfin parce que la police n'était pas trop bien observée. En effet, il faut rendre cette justice à M. d'Argenson, quoiqu'il ne se soit pas fait aimer du peuple, qu'il n'y avait personne plus propre que lui pour
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être lieutenant-général de police, et Ton s'en aperçoit bien, depuis qu'il ne Test plus, et que d'autres emplois plus considérables l'en ont éloigné. Otez l'incommodité des boues et des embarras, il n'y a pas de plus agréable séjour que Paris ; car quoique les vivres y soient toujours assez chers, comme presque dans toutes les villes fort peuplées, Ton y vit à tant et si peu de frais que l'on veut, rien n'y manque pour de l'argent, et si l'on ne veut faire que médiocre dépense, on n'est point examiné depuis les pieds jusqu'à la tête, comme dans les provinces, et trente personnes demeurent dans une môme maison qui ne se connaissent pas l'une l'autre. A l'égard de la société et des divertissements on en a tant qu'on veut : rOpéra et la Comédie tous les jours, outre qu'il y a encore deux très belles foires tous les ans, savoir, la foire Saint-Germain qui commence le 3 février et finit la semaine de la Passion, et la foire Saint-Laurent qui commence le 21 juillet et finit ordinairement à la Saint-Michel, dans lesquelles il y a toujours plusieurs troupes de danseurs de cordes, baladins, et autres divertissements. Pour les promenades, bâtiments, académies, je ne crois pas qu'il se trouve de ville où il y en ait de plus magnifiques.
Enfin il faudrait faire un livre, si l'on voulait décrire en particulier toutes les beautés de cette capitale de la France. C'est pourquoi je me contenterai de dire en général que c'est une des plus grandes, des plus riches, et peut-être la plus peuplée de la terre, les maisons ayant ordinairement 4 à 5 étages, et quelques-unes mômes en ont 6 jusqu'à 7 où tout fourmille de peuple ; elle est d'une figure presque ronde ayant 6.000 pas communs de long, 5.500 de large, et 18.500 de circuit qui font trois heures de chemin, non compris les faubourgs au-delà des boulevards qui feraient encore plusieurs villes assez bonnes. Sa force ne consiste que dans la multitude de ses habitants, étant toute ouverte, et sans aucunes fortifications. Il y a dans l'une des deux tours ou clochers de Téglise cathédrale Notre-Dame,
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deux grosses cloches dont l'un pèse 24.000 livres et l'autre 36.000, à ce que m'ont dit ceux qui les font voir, car suivant ce qui est marqué sur cette dernière qu'on appelle le gros bourdon, elle ne doit peser que 80.000 livres. La circonférence de celle-ci vers la bouche est de 24 pieds deux pouces, et son diamètre de près de huit pieds, avec environ six pieds deux pouces de profondeur, et neuf pouces d'épaisseur en bas, il faut 16 hommes pour la mettre en branle.
Quoique le terroir aux environs de Paris soit ingrat, et qu'il n'y vienne rien qu'à force de fumier, sa situation ne laisse pas d'être des plus commodes pour une grande ville, étant voisine de la Beauce si fertile en grains, et par le moyen de la rivière de Seine qui passe au travers. Elle peut tirer des provinces tout ce qu'elle a besoin pour sa subsistance et pour son commerce, qui est des plus considérables, de môme que ses manufactures dont il y en a de toutes sortes. Les principales sont celles des Gobelins, où l'on fait les plus belles tapisseries du monde et la plus belle écarlate, à cause de la petite rivière de Vaugirard ou des Gobelins, qui passe au faubourg Saint-Marceau au travers de cette manufacture. Son eau est bourbeuse et mauvaise à boire, et excellente pour laver l'écarlate et pour faire de la bière.
On fabrique aussi depuis quelques années au faubourg St- Ântoine des glaces aussi belles et aussi estimées que celles de Venise.
Environ à deux lieues de Paris est la petite ville de St- Denis, où il y a une très belle église desservie par les Bénédictins ; l'on y enterre ordinairement les Rois de France, Princes du sang, et quelques autres personnes de singulière considération ; on y voit un trésor qui est estimé le plus riche qui soit en France.
Sitôt que je fus arrivé à Paris, je le fis savoir à mon père et à ma mère par une lettre, car j'étais incertain de la réception qu'on me ferait, et c'est cette considération, aussi bien que l'incertitude de leur sort, qui m'obligea de ménager mon
argent pendant ce voyage, afin d'être en état de prendre le parti que bon me semblerait en cas de nécessité ; ma mère vint au devant de moi, et ils me reçurent avec toute la joie qu'on peut s'imaginer quand on revoit un flls unique après l'avoir cru perdu pendant plusieurs années ; cependant, lorsqu'ils surent que je n'étais pas à Paris pour longtemps, car j'avais encore dessein de voyager, cela renouvela leur chagrin, mais ils m'assurèrent pourtant qu'ils ne voulaient point forcer mon inclination.
Comme j'avais très peu de connaissances à Paris et que je ne voulais pas perdre mon temps, pendant que je m'étais déterminé d'y rester je pris un maître pour m'enseigner les . mathématiques, dont j'avais déjà eu quelque teinture chez M. de Schoulembourg, mais des affaires que je dirai ci-après m'étaut survenues, interrompirent beaucoup le cours de mes études, en sorte que je n'y pus pas faire le progrès que je m'étais proposé.
Année lyao
Dès l'aimée 1717 on avait établi en France une banque où Ton pouvait porter son argent : elle vous donnait des billets au porteur à vue qui étaient exactement payés à la présentation ; on avait aussi établi une compagnie pour faire valoir une colonie que la France avait à l'Amérique sur la rivière du Mississipi et on lui donna le nom de compagnie d'Occident ou du Mississipi : les actions de cette compagnie étaient de 500 francs chacune, et on les acquérait avec des billets de l'Etat, papier qui perdait alors 60, jusqu'à 70 pour cent sur la place ; mais les actions ayant pris faveur, ces billets, au lieu de perdre comme auparavant, vinrent jusqu'à 20 pour cent de bénéfice. C'est M. Law écossais de nation dont le nom est si connu présentement, qui avait donné ce projet, tant pour liquider toutes les dettes de l'Etat, que pour
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tirer tout l'argent du Royaume à la disposition du Roi, et il y réussit fort bien ; car Tannée 1719, toutes les compagnies de commerce, les fermes générales, et presque tous les revenus du Royaume ayant été réunis à la compagnie d'Occident qui fut appelée depuis ce temps la compagnie des Indes, ses actions gagnèrent jusqu'à mille pour cent. On fit alors des souscriptions sur le pied de mille pour cent dont on payait comptant 500 francs de prime, et le reste se devait payer en dix paiements égaux de mois en mois, mais qui furent prolongés par arrêt du conseil de trois mois en trois mois, de sorte cependant qu'on devait faire trois paiements à la fois ; ces souscriptions gagnèrent encore considérablement. On avait indiqué des diminutions sur les espèces, si bien que la plupart des gens, même les plus serrés qui du commencement n'avaient point voulu donner dans les actions portèrent leur argent à la banque pour avoir des billets, crainte de perdre par les diminutions, et afin de pouvoir négocier à la rue Quincampoix qui était l'endroit où l'on s'assemblait pour cette sorte de commerce. Ceux qui avaient reçu le r emboursement de leurs rentes, ne sachant qu'en faire, se jetèrent aussi dans ce commerce, car nombre de personnes qui avaient fait des profits immenses, ayant acheté à tout prix marchandises, maisons, et terres, tout avait augmenté considérablement de sorte que les souscriptions gagnèrent jusqu'à plus de mille pour cent, et les actions plus de 2.000, et j e crois même que le crédit des papiers se serait soutenu, si l'on n'avait pas fait les fautes suivantes.
En effet la compagnie et la banque qui étaient les meilleures bourses, ayant toujours été maîtresses de faire hausser et baisser les actions quand elles voulaient, avaient fait des gains prodigieux, outre que la compagnie avait gardé quantité d'actibns et souscriptions qu'elle n'avait vendu que lorsqu'elles furent bien haut; mais on commença à donner de la méfiance au public en touchant aux billets de banque auxquels on voulut faire gagner cinq pour cent, croyant sans
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doute par là leur donner plus de crédit, et empêcher qu'on ne les allât recevoir.
2« La compagnie voulut indiquer le prix des actions chaque jour et les vendre et acheter publiquement.
3° Elle fit de nouvelles souscriptions sur le pied de 2300, dont on payait mille livres de prime, quoique les actions ne fussent pas montées encore jusqu'à ce prix.
4» On défendit d'avoir plus de 500 fr. d'argent chez soi, ce qui ne pouvait causer que de la méfiance, tant pour les actions que pour les billets, puisque Ton voyait que la compagnie pourrait, selon ses intérêts, faire baisser les actions en vendant à bas prix, et les faire hausser de même en achetant, et que Ton était forcé, par ordre du Roi, d'aller porter son argent à la banque, qui retenait cinq pour cent en vous donnant des billets que l'on ne vous rendait point en allant les recevoir.
On fut contraint de faire ensuite mille différentes manœuvres, arrêts sur arrêts, qui se révoquaient le lendemain, de sorte qu'on ne savait sur quoi compter ; on réunit la banque à la Compagnie des Indes, la banque fut appelée Royale, et Sa Majesté se rendit garante des papiers ; on abolit les cinq pour cent sur les billets, on augmenta les espèces d'un tiers, on indiqua des diminutions, on fixa le prix des actions, et l'on en interdit le commerce à tout autre qu'aux agents de change, tout cela ne fit qu'ébranler la confiance de plus en plus.
Il est vrai que les étrangers et beaucoup de personnes qui avaient fait des fortunes considérables, retirant leurs fonds dans le pays étranger, avaient obligé d'augmenter les espèces, mais c'était peu de chose que de perdre un tiers à des gens qui avaient gagné de si grosses sommes ; d'ailleurs, cela faisait beaucoup de tort dans le royaume, par la cherté des denrées, et le dérangement que cela causait dans le commerce ; il valait beaucoup mieux ne toucher à rien, les dettes du Roi étant payées en billets de banque, il n'en fallait
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point faire des quantités au-dessus de ce que Ton en avait donné pour les espèces et pour les récépissés ; et par le moyen des profits immenses que la Compagnie avait faits sur les actions, et qu'elle faisait tous les jours sur les changes, etc., on aurait pu, en peu de temps, les réduire à pareil nombre qu'on avait reçu d'espèces, établir alors des comptes en banque comme en Hollande, afin d'éviter les inconvénients des billets, laissant hausser et baisser les actions, sans vouloir se mêler d'en acheter dès qu'elles ont été portées une fois au plus haut, et que la Compagnie s'était défait des siennes, car pour cela, il a fallu faire un nombre infini de billets de banque dont on n'a point reçu la valeur, et qu'il est par conséquent impossible de payer, et c'est ce grand nombre qui les a discrédités.
Cependant, nonobstant tout cela, le crédit des papiers s'était presque rétabli par le moyen de l'autorité du Roi et des diminutions sur les espèces, de sorte que les actions roulaient toujours sur les prix de 9000 fr. à quoi le Roi les avait fixées, et l'on faisait assez commodément le commerce en billets de banque, lorsque l'arrêt du 21 mai qui réduisait par degrés le prix des actions et des billets à moitié, ruina tout; le peuple murmura, on fut contraint de le révoquer quelques jours après, mais cela ne rétablit nullement leur crédit, personne n'en voulut plus, et une si grande atteinte â la bonne foi obligea le Parlement, le Prévôt des Marchands et Echevins de visiter les comptes de la banque, qui fut fermée dès lors, et tout est resté depuis dans la plus grande consternation, parce qu'on ne payait plus que les billets de dix livres, pour apaiser seulement le menu peuple.
Les uns prétendent que cet arrêt n'a été que la suite du système de M. Law; d'autres disent qu'il a été rendu malgré lui par l'avis de quelques ministres qui voulaient le perdre. Quoiqu'il en soit, Tévénement fait voir M. le Chancelier d'Aguesseau rappelé, M. d'Argenson ennemi capital et qui a
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toujours contrarié M. Law dans le conseil disgracié avec toute sa famille, et quoique M. Law ait perdu le contrôle général des finances, puisqu'il est d'ailleurs dans toutes ses autres dignités et dans la faveur plus que jamais, il est à croire qu'il n'est pas si coupable qu'on le fait, et qu'il ne s'est démis de cette charge, que parce qu'il se voit déjà assez l'objet de la haine du public qui le regarde comme l'auteur de tous ses maux et que de vouloir encore porter le nom de chef des finances dans un temps où elles sont si délabrées, ce serait vouloir en être absolument la victime.
Dans le temps du remboursement des rentes de l'Hôtel de Ville, mon père ayant reçu le sien et ne sachant qu'en faire, comme tous les autres particuliers, me les confia pour négocier aux actions, je m'en chargeai avec plaisir espérant d'y faire quelque profit ; mais comme elles étaient alors au plus haut j'eus le malheur, ainsi que beaucoup d'autres, d'être du nombre des perdants. Je fis de très mauvaises affaires dans le commencement, j'en fis aussi ?nsuite quelques-unes de bonnes, mais je reperdis encore, de sorte que lorsqu'on vint à défendre ce commerce, je me trouvai en perte de deux mille écus.
De retourner au service et d'abandonner mon père et ma mère, après n'être venu chez eux que pour leur causer une perte si considérable pour l'état où ils étaient alors, je ne l'aurais jamais fait et j'étais dans la plus triste situation, fort embarrassé pendant quelques jours de savoir quel parti prendre.
J'avais fait connaissance à la rue Quincampoix avec un jeune homme d'Orléans, qui avait gagné quelque chose aux actions ; je le connaissais pour un fort honnête homme, il m'avait paru dans le dessein de prendre un autre parti, puisque les actions n'allaient plus ; j'étais de même sentiment que lui, ainsi nous nous proposâmes l'un l'autre de nous associer pour faire commerce en Hollande. Je le dis à mon père et ma mère qui en furent contents, et par ce moyen je leur épargnai
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la peine de savoir tout ce que j'avais perdu, car j'avais emprunté quelque argent sans leur dire, peur de leur causer davantage de chagrin ; je rendis cet argent de concert avec mon ami avec qui je m'associai. pour six mois le seize avril
Le 18, nous partîmes pour Orléans où nous demeurâmes quelques jours chez l'oncle de mon associé qui avec de bons négociants de ses amis, nous donna toutes les instructions nécessaires pour réussir dans notre entreprise, et les lettres de recommandation et adresses dont nous aurions besoin.
Notre dessein était de transporter de leau-de-vie en Hollande, on nous conseilla de Tacheter à Cognac, et pour cet effet nous partîmes d'Orléans le 2 mai, par la voie de la Loire.
Le soir nous arrivâmes à Blois, ville très jolie située sur un coteau tout couvert de vignobles, elle est renommée par la pureté de la langue française qu'on y parle très correctement. La cour y demeurait autrefois du temps de François second, Charles IX et Henri HI ; les ouvrages d'orfèvrerie, quincaillerie et ganterie de Blois sont fort estimés.
Comme nous eûmes le vent contraire le lendemain, nous ne pûmes aller qu'à Amboise; c'a aussi été le séjour de quelquesuns de nos Rois. Le château est sur une hauteur fort élevée qui lui donne une très belle vue, d'où la ville qui est au pied paraît comme dans un précipice. Il y a deux choses remarquables dans ce château, premièrement de très hautes tours d'une maçonnerie à l'épreuve, où l'on peut monter en carrosse jusqu'au haut, l'escalier étant d'une voûte très solide qui tourne en glacis sans aucuns degrés, l'autre est un bois de cerf haut de douze pieds, et large de huit. On dit que ce cerf avait mille ans, lorsqu'on le prit dans les forêts d'Ardennes, et qu'on lui trouva au col une marque par laquelle on voyait qu'il avait appartenu à Jules César. Il y a aussi un os de son col qui a un pied de diamètre, et quelques-unes de ses côtes grosses à proportion, on dit qu'il avait 18 pieds de haut.
Le 4, nous partîmes d' Amboise, il faut avouer que c'est un
des plus beaux pays du monde que ces bords de la Loire, sur* tout la Touraine, qui est nommée par excellence le Jardin de la France, en effet, c'est où y viennent les meilleurs fruits et en plus grande abondance. .
Comme nous avions bon vent nous arrivâmes de bonne heure à Tours, qui n'est qu'à six lieues d'Amboise, nous mîmes pied à terre pour nous promener un peu dans cette belle ville qui est grande, bien peuplée et fort considérable par ses manufactures en soieries. Nous n'y remarquâmes que le portail de la cathédrale qui est très beau, de môme que son horloge.
Nous nous rembarquâmes aussitôt, et le vent ayant continué de nous favoriser, à deux heures de nuit, nous arrivâmes à Saumur, où il nous fallut â regret quitter notre voiture, car nous étions en très bonne compagnie.
Saumur n'est considérable que par .le commerce d'eauxde-vie qui y sont meilleures qu'à pas un endroit de la Loire.
Nous y restâmes jusqu'au six que nous en partîmes pour Cognac. Nous n'avons rien vu de beau dans cette route, sinon à Thouars, petite ville du Poitou, à six lieues de Saumur, où il y a un magnifique château, appartenant à M. de la Trômouille.
Les paysannes en Poitou ont une mode assez extraordinaire : leur corset qui s'élève en pointe par devant, leur cache entièrement la gorge, cette pointe leur vient môme presque jusqu'au menton, et par derrière, leur corset laisse un vide aussi en pointe, que celle qui leur avance au dessus de la gorge pourrait justement remplacer.
Le Poitou est une des bonnes provinces de France, cependant il y a quantité de terres incultes, et nous en vîmes assez le long du chemin ; il faut que se soit leur stérilité ou le manque d'habitants, car les bourgs ou villages y sont fort éloignés les uns des autres, qui cause qu'on les laisse ainsi en friche.
Le 10, nous arrivâmes à Cognac, petite ville sur la Charente
MÉMOIRES d'un SOLDAT 3^5
de la province d'Angoumois et de Pévôchô de Saintes, dont elle n'est éloignée que de cinq lieues. Ctognac n'est considérable que par ses eaux-de-vie, qui sont les meilleures de France et dont il se fait une quantité prodigieuse aux environs; on en envoie en temps de paix, la plus grande partie dans les pays étrangers, de même que beaucoup de vins blancs, qu'ils appellent vins de Borderie, ou de cargaison, qui sont forts, et supportent bien la mer : on les charrie avec des bœufs car c'est l'usage en ce pays-là, jusqu'au bord de la rivière, d'où on les fait descendre par bateau, jusqu'à bord des navires qui doivent les embarquer.
La Charente prend sa source dans le Limousin, et commence à porter bateau à Verteuil ; elle passe à Angoulôme, Jarnac, Cognac, Saintes, Charente, Rochefort, et se jette dans la mer à deux lieues ou environ de cette dernière ville. C'est une des meilleures rivières de France et des plus marchandes, étant très profonde ; elle n'a pas beaucoup de largeur dans la plupart des endroits : son rivage n'est point comme aux autres fleuves, s'approfondissant en glacis, mais il est escarpé, et les plus gros bateaux peuvent s'approcher sans peine, tout près de ses bords qui forment de très grasse prairies, son fond est bourbeux et plein d'herbages, ce qui la rend fort poissonneuse, et fait paraître son eau verte. Les plus gros bâtiments peuvent la remonter facilement, jusqu'à quatre lieues de son embouchure.
Nous restâmes un bon mois à faire. nos emplettes, pendant quoi nous allâmes faire un tour à Saintes, Charente et Rochefort, afin de voir nous-mêmes les vaisseaux qui y étaient en charge pour la Hollande.
Saintes est une ville fort peuplée et très ancienne ; on y voit encore pour marque de son antiquité, à une portée de fusil de la ville, des arènes du temps des Romains ; il y a aussi sur le pont deux vieilles arcades dont les pierres ne sont jointes par aucune liaison, qu'on dit avoir été bâties par Jules César : il y a au-dessus quelques inscriptions, mais les
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caractères en sont si fort gâtés par le temps, que je n'ai pu les déchiffrer.
Charente est à une lieue de Rochefort, c'est un assez bon bourg, et considérable par son port où viennent tous les vaisseaux marchands qui entrent dans la Charente, je ne sais si c'est la rivière qui a donné son nom au bourg, ou si c'est lui qui a donné le sien à cette rivière.
Rochefort est une ville moderne ; c'est Louis XIV qui l'a fait bâtir pour servir de port aux vaisseaux de guerre. Ses rues sont fort larges et tirées au cordeau, mais les maisons basses, et elle n'est pas encore bien peuplée ; ses magasins, hôpitaux, bassins, en un mot tous les ouvrages royaux y sont magnifiques. Elle n'est pas forte, étant environnée seulement de murailles et remparts flanqués de flèches au lieu de bastions ; il y a môme une partie de la place qui n'est point enceinte et dont l'entrée n'est défendue que par un terrain marécageux.
On fait beaucoup de sel aux environs de Rochefort, de même qu'aux îles de Ré et d'Oléron qui sont vis-à-vis de cette côte ; ces îles sont aussi très fertiles en vins, dont on fait beaucoup d'eau-de-vie, mais qui n'est pas si bonne que celle de Cognac.
On passe assez bien son temps dans ces petites villes de province, la société y étant des plus gracieuses et les étrangers bienvenus partout, mais il n'y a pas la môme liberté que dans les grandes villes, car on est examiné depuis les pieds jusqu'à la tête, ne pouvant faire la moindre chose que tout le monde ne le sache et ne vous contrôle comme il faut.
Dès qu'il y eut place dans un vaisseau, nous fîmes descendre nos marchandises et les embarquâmes dans une flûte hollandaise de 250 tonneaux appelée V Elisabeth^ capitaine Jean Veisser, auquel nous donnâmes une adresse pour nous venir prendre en passant à La Rochelle, parce que nous étions bien aise de voir cette ville, qui est fort belle et fort
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marohande, ayant un très beau port pour les vaisseaux marchands, car les gros navires n'y peuvent pas entrer ; son bassin est renfermé dans la ville et capable d'un très grand nombre de bâtiments. Du côté de la mer, il n'y a que de simples murailles élevées sur le roc, mais du côté de la terre elle est fortifiée de bons remparts et bastions avec leurs dehors. Ce qu'il y a de remarquable à La Rochelle, c'est qu'elle est la seule ville de France où il y ait des arcades le long des rues, comme dans plusieurs villes d'Italie, de sorte qu'on peut aller à couvert presque partout le cœur de cette ville.
Je rencontrai à La Rochelle M. Raymond de Villognon mon ancien ami, qu'il y avait près de cinq ans que je n'avais vu, ni eu de ses nouvelles ; il était officier dans le régiment de Vexin, qui était alors dans cette place, et logeait dans la même auberge que moi ; nous nous fîmes de nouvelles protestations d'amitié et nous séparâmes fort fâchés de ne pouvoir rester plus longtemps ensemble.
Le 24 juin, le capitaine de notre vaisseau envoya son canot pour nous prendre, et dès que nous fûmes à bord, il appareilla et fit voile jusqu'à l'île de Ré; il mit à terre le pilote qui l'avait sorti de la rivière, à la Flotte, petit bourg de cette île vis-à-vis duquel nous restâmes à l'ancre jusqu'au lendemain que nous partîmes avec un bon vent, mais qui calma pendant la journée et devint le soir contraire et très fort, continuant de môme le 26.
Le 27, le vent n'était pas tout à fait si mauvais, nous avons vu ce jour-là l'île Dieu, ou l'île d'Huys.
Le 28, meilleur vent, vu Belle-Ile, mais pendant la nuit contraire.
Le 29, un peu meilleur, vu l'île de Saint-Mathieu et le Ras.
Le Ras, est un grand banc de roches sur la côte de Bretagne; lorsqu'on passe entre ce banc et la terre, les mariniers baptisent ordinairement ceux qui n'y ont encore jamais passé.
Vers midi, vent contraire et fort, cependant à force de bor-
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dôes nous gagnâmes la vue d'Ouessant, mais le vent étant tombé nous n'avions pas pu doubler le cap.
Le calme a continué toute la nuit et le lendemain trente, restant toujours près d'Ouessant.
J'avoue que jamais voyage ne m'a tant ennuyé, car outre que nous sommes restés très longtemps en chemin, c'est que nous n'avionspas eu le temps de faire beaucoup de provisions, car le capitaine nous avait envoyé chercher dans le moment môme qu'il allait partir, et ces Hollandais n'ont rien dans leur bord que ce qu'ils donnent à leurs matelots; par bonheur nous avons péché de temps en temps des maquereaux dont c'était alors la saison, ce qui a fait que nos provisions nous ont duré plus longtemps, et que nous avons fait un peu meilleure chère pendant quelques jours.
(A suivre).
LES LIVRES D'HISTOIRE
Les mémoires du baron de laMoussaye. — Une famille militaire : Les Frézeau de La Frézelière.
U histoire de la guerre franco^llemande parAmédée Le Faure.
Charles Gouyon, baron de la Moussaye, dont MM. G. Vallée et P. Parfouru, publient aujourd'hui les mémoires d'après le manuscrit original (1), est un de ces contemporains des 'guerres de religion qui virent bien des calamités au cours de leur existence et qui en ont laissé un tableau à la fois Adèle et naïf. A vrai dire, les pages tracées de la sorte sont surtout un mémorial de famille et c'est là ce qui en faisait, aux yeux de l'auteur, la principale valeur. Mais comme ces peintres habiles qui en ne négligeant aucun détail et en mettant leur soin à rendre chaque objet, éveillent dans l'esprit du spectateur plus d'impressions qu'ils ne l'espéraient, ce petit tableau d'intérieur dépasse singulièrement son cadre et nous plait par bien des endroits auxquels l'auteur ne s'était pas appliqué.
C'est d'abord une idylle, commencée au château de Combourg, dans cet antique manoir féodal rendu célèbre depuis lors par le séjour de Chateaubriand, et ce roman de jeunesse nous en apprend déjà long sur les mœurs du temps. Catholique assez tiède, Charles de Gouyon de la Moussaye s'était épris de sa cousine, Claude du Chastel, belle huguenote assez austère, el les deux familles voyaient avec déplaisir une pareille union. Elle souleva bien des
(1) Mémoires de Charles Gouyon, baron de la Moussaye (1353-1587), publiés d'après le manusorit origÎDal par G. Vallée el P. Partoura. Paris, Perrin, iD«8, de zxxiv-248 p. et 32 plaDcbes.
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difficultés, car, en outre, une semblable héritière éveillait les convoitises et ne manquait pas de prétendants, si bien que le roi Charles IX, dut intervenir en faveur de Charles de Gouyon, et, pour mieux marquer ses sentiments, il voulut que le mariage fut célébré en sa présence, lors d'un de ses séjours au château de Gaillon. C'était un grand honneur et prétexte à l'auteur des mémoires de retracer des magnificences dont il était justement fier. Il n'y manque pas et il conte la cérémonie de ses noces comme il a conté les traverses de ses amours, comme il a retracé les péripéties de sa propre jeunesse ou de celle de sa fiancée. Tout ces traits forment un ensemble charmant sous cette plume naïve et sans prétentions et servent à nous montrer au vif les mœurs et les coutumes de cette époque, si éloignée de nous parles divergences qui séparent nos habitudes des leurs.
Après le mariage accompli, le nouvel époux, renonçant à la cour et à la figure qu'il y pouvait faire, regagnait en chariot le pays natal en compagnie de sa jeune femme, et c*est là que désormais tous deux allaient passer les quelques années de leur bonheur conjugal. Mais la vie d'un gentilhomme campagnard ne manquait pas alors d'être agitée, surtout lorsqu'il faisait plus ou moins ouvertement profession de la religion réformée, comme Charles de Gouyon qui s'était laissé convertir à l'exemple de sa femme. Homme de famille avant tout, celui-ci eut souhaité vivre tranquille dans son ménage, au milieu des onze enfants issus de son union, et il avait quitté sans esprit de retour le métier des armes et les passions agissantes qui troublaient si fort la France. Les circonstances en décidèrent autrement. L'édit de juillet 1585, contre les protestants, vint raviver les troubles. Le baron de la Moussaye et sa femme, durent alors se réfugier dans leur manoir du Val, qui, situé aux bords de la mer, offrait de meilleures garanties. C'est là que le prince de Condé vint se réfugier aussi, après sa défaite d'Angers, avant de passer à Jersey. Puis les troubles de la Ligue remirent les armes à la main du baron de La Moussaye qui combattait avec ardeur pour Henri de Navarre contre ceux qui lui voulaient du mal. Mais le malheur domestique avait visité son foyer. Claude du Chastel était morte à l'âge de trente-quatre ans, et cette fin prématurée avait attéré son époux.
Pourtant il sortit de son deuil pour aller combattre comme
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un loyal sujet les rebelles dont les factions ensanglantaient la France. Au milieu mêm€ de la lutte, il épousa ipie fille de François de La Noue, le Bras de fer si renommé pour sa bravoure et pour sa probité. Mais ce n'est pas le baron de la Moussaye qui a noté dans ses mémoires cette deuxième union. Son récit s'arrête à la fin de son premier mariage, comme si sa vie n'avait plus valu la peine, h partir de là, qu'on en tint compte. Les deux éditeurs des mémoires, MM. G. Vallée et P. Parfouru, ont complété sur ce point leur auteur, de même qu'ils ont éclairé le texte à l'aide de nombreuses notes qui expliquent et commentent tout ce qui a besoin d'être compris. De nombreuses illustrations intéressantes et bien choisies achèvent de faire de ce livre une véritable résurrection pour les yeux comme pour l'esprit et font revivre la Bretagne du xvi^ siècle, celle dont nous parle le seigneur de la Moussaye en son langage acorte et si attrayant.
L'élégant volume que M. le lieutenant Maurice Sautai, du 43® régiment d'infanterie, vient de publier sous ce titre : les Frézeau de La Frézelière (l),se compose de deux parties bien distinctes. De la première nous ne dirons rien: c'est le journal du siège de la ville de Lille en 1708, par le marquis de la Frézelière, qui commandait l'artillerie de la défense, un document précieux dont les principaux éléments ont déjà été mis en valeur, si le texte en est demeuré inédit jusqu'à ce jour. L'autre partie est une monographie très complète et très détaillée de la famille Frézeau, bien oubliée maintenant et qui méritait pourtant qu'on s'occupât d'elle avec autant de soin que l'a fait M. Sautai.
C'était une ancienne famille d'Anjou qui avait, dès l'origine, fourni d'excellents soldats aux armées royales. François Frézeau, marquis de la Frézelière, qui porta le plus haut le bon renom de son titre, avait donc de qui tenir et en s'occupant aux choses de la guerre il ne faisait que continuer les traditions de sa famille. Louvois, qui savait comprendre le véritable mérite des hommes, ne tarda pas à reconnaître celui de M. de la Frézelière et lui assura
(1) Lille, Lefebvre-Ducrooq, 1901,iii-8de x-'288 p. et 7 planches.
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bien vite sa protection en l'attachant au service de Tartillerie. C'est là en effet qu'était la place de cet officier réfléchi, observateur, ingénieux, qui put donner de la sorte libre cours à ses facultés. Investi de la charge de lieutenant général de rartillerie au début de Tannée 1678, le marquis de la Frézelière s'employa dès lops à la préparation de nombreuses opérations militaires que nous négligerons ici pour mettre mieux en lumière, comme Ta fait M. Sautai, les recherches techniques et les innovations de ce chef soucieux de ses devoirs. C'est là assurément un chapitre curieux de l'histoire des méthodes de la guerre. La Frézelière se livre à des études remarquables sur la combustion de la poudre et sur la construction des affûts qui lui permettent de tirer un parti excellent du nouveau matériel d'artillerie perfectionné imaginé par le capitaine espagnol Antonio Gonzalès. Seul des officiers de son temps, François Frézeau, marquis de La Frézelière, entrevoit dans l'adoption de ces nouveaux canons toute une révolution pour la tactique de l'artillerie: aussi, tout en s'employant à faire accepter ce système, il travaillait à y adapter le matériel de l'artillerie de son temps. Ses équipages de campagne, uniquement composés de pièces à l'espagnole, réduits à quelques calibres, présentent une mobilité inconnue avant lui, et c'est à bon droit que M. Sautai dit que, sur ce point, François Frézeau fut un précurseur de Gribeauval. Il est un autre nom dont M. Sautai rapproche celui de François Frézeau : celui de Vauban. En effet leur œuvre se complète comme leur caractère se ressemble et c'est d'une et d'autre part les mêmes qualités morales d'honneur et de dévouement, comme les mômes qualités techniques d'organisation et de création.
Jean-François-Angélique Frézeau, qui succéda à son père dans la charge de lieutenant-général de l'artillerie, fut aussi un homme consommé dans son art. Le jeune officier n'avait pas trente ans et déjà Vauban le désignait comme le premier artilleur de son époque. La destinée ne lui permit pas de donner toute sa mesure, mais dans le cours de sa trop brève carrière il justifia pleinement l'appréciation de Vauban à son égard. M. Sautai a eu raison de placer le portrait du fils à côté de celui du père, car ils se font valoir l'un et l'autre et l'on assiste de la sorte au développement des qualités ataviques qui sont intéressantes à étudier. Cette famille de militaires accomplis valait la peine qu'on en traçât ainsi l'his-
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toire et qu'on la tirât de l'oubli où elle gisait très injustement. En outre de la leçon qu'apporte toujours avec lui le devoir accompli avec attention et capacité, Touvrage de M. Sautai est un chapitre instructif de Thistoire de nos institutions militaires.
Encore un livre dont l'enseignement est plus direct parce qu'il est plus actuel et nous touche de plus près. C'est une nouvelle édition, illustrée de cartes et de plans, de VHistoire de la guerre franco-allemande (1870-1871) par Amédée Le Faure, qu'a revue et annotée M. Désiré Lacroix (1). Ce drame eut pour nous de telles conséquences, il pèse si lourdement sur notre conscience nationale que c'est une œuvre méritoire de raviver et d'entretenir le culte de pareils souvenirs. En contant les péripéties de l'année terrible, Amédée Le Faure avait fait preuve de clairvoyance et d'entrain, de cet entrain viril et audacieux qui fait si souvent marcher nos petits troupiers. Bien entendu en réimprimant l'œuvre d'Amédée Le Faure dans un format plus commode et plus maniable, les éditeurs en ont respecté le texte et ils y ont maintenu les cartes et les illustrations qui l'expliquent en l'accompagnant. Les conclu?ions du consciencieux écrivain n'ont, d'ailleurs, guère changé et il suffisait, pour les mettre de nouveau au point juste,de quelques notes précises et bien informées placées aux bons endroits, soit pour déterminer un fait, soit pour mieux faire connaître un homme. M. Désiré Lacroix s'est acquitté de cette tâche avec ses qualités coutumières et les brèves notes qu'il y a mises donnent de l'autorité au récit sans l'alourdir. Deux volumes sur les quatre que doit comprendre cette réimpression ont déjà paru et mènent le lecteur jusqu'au début de la guerre en province. Comme on le voit, toute une partie du drame est achevée de la sorte : la guerre impériale, la guerre organisée par les militaires professionnels aux ordres de Napoléon III. La résistance républicaine va commencer; mais si le tableau doit clianger il mettra toujours en valeur les mêmes dispositions heureuses : l'intrépidité des soldats, leur endurance, leur bonne humeur résistante, et, de la part de celui qui assiste à
(1). Paris, Garnier frères. Tomes I et II. 3 vol. in-18.
tous ces efforts et qui les redit au public, un désir sincère d'être véridique, de parler de ces jours sombres sans récriminations superflues et de juger ces désastres sans haine et sans crainte, comme un témoin qui aime trop sa patrie pour la tromper par un pessimisme trop noir et une conception trop timorée de ses devoirs. Les faits parlent trop bien d'eux-mêmes à qui sait les interroger, pour qu'on ne leur laisse pas dire, quand ils le peuvent, la leçon qu'ils nous apportent.
Le directeur-gérant : Paul Bonnefon.
AUXBRRB. ~ IMPRIMBRIB A. LANIBR, 48, RUB DB PARIS.