NOUVELLES A LA MAIN DE BOSQUET DE COLOMIERS
(Avril-Noçembre iy5a)
Le toulousain Bosquet de Colomiers avait fondé à Paris, en 1752, un bureau de nouvelles à la main. Il avait entr'autres abonnés: la présidente de Riquet et le comte de Fumel, demeurant tous deux à Toulouse, le Nain, l'intendant du Languedoc, Tévéque de Lombez et l'archevêque de Narbonne. Il fournissait même de gazettes les ambassadeurs de Hollande et d'Angleterre.
En dépit d'un style négligé, diffus,incorrect,Bosquetne manquait ni de verve, ni d'esprit. Il était à l'affût des nouvelles de la cour et de la ville, il paraissait bien informé, et il faisait profiter sa clientèle des anecdotes scandaleuses et des vers satiriques qu'il recueillait un peu partout. Les querelles religieuses, l'opposition du Parlement au Roi, les nouveautés littéraires et dramatiques, les racontars de coulisses, les procès retentissants, tout, jusqu'aux faits divers, lui servait à la composition quotidienne de ses gazettes. Malheureusement pour lui, il attaquait trop de gens en place pour rester longtemps à l'abri de l'impunité. Il reçut, un jour, le billet suivant :
« Prenez garde à vous, mon cher Du Bousquet; assez de faire des nouvelles à la main, car vous êtes dénoncé à lapolice,et Buhot, exempt, est chargé de vous arrêter. »
Bosquet ne tint pas compte de l'avertissement, ou bien le reçutil trop tard? Toujours est-il que le billet était encore sur sa table de travail,quand la police vint l'arrêter pour le conduire a la Bastille.
Bosquet y resta quatre mois, et, à sa sortie de prison, fut relégué dans son pays, à Toulouse.
En même temps qu'il s'assurait de la personne du nouvelliste, l'exempt Buhot faisait main basse sur ses papiers. Nous les avons retrouvés dans deux cartons des Archiçes de la Bastille^ et parmi
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eux, cette gazette « mordicante » qui avait attiré à son auteur la plus fâcheuse des disgrâces.
Une partie dos nouvelles est autographe, l'autre est de la main d'un copiste. Toutes deux comprennent un intervalle ininterrompu d'environ huit mois, d'avril â novembre 1752. Nous les croyons inédites, et nous en publions les fragments les plus curieux, d'autant plus inlt^ressanls qu'ils se rapportent à des événements peu ou mal connus. La i)lui)urt semblent ignorés des mémoires du temps, les Souvenirs du Duc de Lujrnes, les Journaux de Barbier etd'Argenson. Puisse le lecteur ne pus les trouver indignes de son attention I
Paul d'Estrée.
2 avril 1752.
. , Moyen de reyidre nos religieuses u/i7t'5, petite brochure Irôs bien écrite et très rare.
. . .Ce n'est pas assez que feu M. le duc d'Orléans ait donné la bénédiction à ses petits-enfants et qu'il leur ait substitué ses biens libres, que même ils soient nés constante matrimonio^ on dit que M. l'archevêque de Paris a voulu exiger une reconnaissance authentique par un acte public. On ajoute avec la même impudence qu'il va paraître un écrit à ce sujet qui sera sans doute forgé par la plus criminelle et par la plus noire malice. On donne une fausse interprétation à un discours tenu par M. Tarchevêque de Paris à ce prince, sur ce que, léguant sa bibliothèque aux dominicains de la rue St-Dominique, il dit qu'ayant mûrement réfléchi sur les différents sentiments des pères de l'église, il a reconnu que la doctrine de St-Thomas est la plus pure et qu'il l'adopte. Le prélat lui aura sans doute représenté qu'une opinion aussi respectable peut donner trop de faveur au parti janséniste. Le prince a été inébranlable, mais ce n'est ici que le sentiment d'un particulier, quoique premier prince du sang.
...On parle d'un sermon que le père Dumas, jésuite, a
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prêché devant le Roi, qui fait beaucoup de bruit. Il dit : « Un « torrent d'impiétés vient de nous inonder, des livres nou- « veaux prêchent audacieusement le matérialisme. Le dic- « tionnaire encyclopédique en est l'apôtre, mais un oracle « respectable en a supprimé les deux premiers volumes, ce • «( n'est point assez» il faut anéantir cet abîme ^d'abomination « et en punir les auteurs », accusant par là le Roi et ses ministres de relâchement.
Dans les Tablettes dramatiques du chevalier de Mouhy, on voit l'histoire de l'association de l'Académie française avec les comédiens français. Voici comment l'auteur s'exprime:
En 1732. les comédiens expédièrent Dufresne et autres à l'Académie-Française pour lui offrir ses entrées. Sensibleà une offre pareille, elle suspendit sa réponse jusqu'à ce qu'elle eût su les intentions du Roi qui en est le protecteur. M. le cardinal Fleury lui manda qu'il n'y avait aucun inconvénient. Alors les célèbres Quarante firent savoir aux comédiens qu'ils acceptaient leurs offres, et par représailles ils leur affectèrent un banc pour les jours d'assemblée, ce qui a été exécuté. Mais les 'académiciens ont été si piqués qu'une pareille anecdote ait paru, qu'ils ont fait mettre des cartons à cet article.
L'Académie a pris une délibération de supprimer les visites pour solliciter les places qui vaqueront.
6 ayril.
Le roi de Prusse vient de faire un poème sur M W militaire qui ne cède en rien à la Henriade: il n'en a fait tirer que six exemplaires.
. . . Voici le vrai sujet, dit-on, de la disgrâce de M. le comte de Maillebois. Il était dû par le Roi à la province d'Artois encore huit cent mille livres pour du fourrage qu'elle avait fourni au Roi, dont on sollicitait le remboursement depuis longtemps sans succès. On prit le parti de recourir à la protection, on donna cinquante mille livres, mais l'affaire traînant en longueur, on voulut retirer l'argent, il ne fut pas
possible. On en porta plainte et la lettre de cachet fut expédiée au bureau de M. le comte de Saint-Florentin, au lieu de rêtre à celui de M. le comte d'Argenson, qui en a marqué sa douleur au Roi, en lui disant qu'il ne connaît ni parents, ni amis, lorsqu'il s'agit du service de Sa Majesté. On assure à présent que M"»* de Pompadour sollicite ouvertement le rappel de M. le comte de Maillebois, et l'on prétend qu'il accompagnera M. de Paulmy, son beau-frère, dans la visite qu'il va faire des places frontières et qu'ensuite il reviendra à la Cour avec lui.
9 ayrU.
. . . Par le mariage de M. le duc de Broglie à M"« de Thiers, le père assure à sa fille cinquante-cinq mille livres de rente, et lui en donne vingt-cinq mille à présent, nourrissant, logeant, éclairant, chauffant les mariés pendant dix ans, si mieux ils n'aiment dix mille livres de rente. Il semble que ce mariage ait réconcilié la maison de Broglie avec celle du maréchal de Belle-Isle.
... M. le marquis du Châtelet, fils de la célèbre M™« du Châtelet, épouse M"« de Rochechouart de Faudoas. On crée, en sa faveur, une place de Menin auprès de M. le Dauphin et une pour sa femme auprès deM"«la Dauphine. M. le Dauphin a prié le roi Stanislas de Pologne de conserver â M. du Châtelet la place de chambellan : l'ensemble, lui produira iix-hult mille livres de rente.
16 avrU.
... Ce n'est pas sans peine que l'on voit la grande désunion dans les Indes Orientales entre les Français et les Anglais qui prennent le parti des princes du pays. Cette petite étincelle peut causer un grand embrasement, si Ton ne se hâte d'y remédier, et l'on pourra se repentir d'avoir appris à ces peuples à faire la guerre. M. Dupleix ferait mieux de s'attacher à bonifier et â augmenter le commerce de sa compagnie.
NOUVELLES A LA MAIN SSq
13 ayrll.
II y a eu une grande émotion auprès deVincennes,ausujet du remplacement de la milice; les maréchaussées y ont été repoussées ; on les a mis à la raison à la fin ; on les a obligées de tirer et on a arrêté les plus mutins.
On assure que le Roi a donné la jouissance du parc de Vincennes à M. le duc d'Orléans et on fait actuellement un chemin pour aller de Bagnolet à ce parc.
20 ayrU.
... M. de Gaze père, fermier général, est mort, ce qui va troubler les fréquentes assiduités de M. le comte de Kaunitz auprès de la belle M°»« de Gaze.
...Le séjour que le Roi a fait à Bellevue a été très amusant par l'agréable fête que M"» la marquise de Pompadour y a donnée. On a joué les Fêtes de Thalie. M"« de Pompadour a chanté : « Douce liberté du veuvage, non je ne vous perdrai jamais ». On y a fort ri.
...La laideur aimable et les dangers de la beauté, petite brochure d'une morale admirable, sans pesanteur.
... L'homme de l'Opéra, qui avait débuté à la Comédie- Française, a été si conspué, qu'il a renoncé pour toujours au théâtre, et M. le prévôt des marchands, qui apprécie si bien les talents, l'a fait contrôleur de l'Opéra.
27 avril.
... Le gouvernement vient de supprimer le supplément de Moréri, en ce qu'il est dit dans la carte géographique que les îles qui sont en litige avec les Anglais appartiennent à l'Angleterre. M. de Silhouette, chancelier de M. le duc d'Orléans et commissaire du Roi pour ces limites, a déterminé cette suppression.
Bien loin que M. Chicoyneau soit mort riche, il ne laisse presque rien : on ne lui a pas trouvé un sol. Il en fut de
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môme à la mort de sa femme qui était une avare pommée, qui entassait louis sur louis, laissant mourir de faim son mari, quoiqu'il eût joui pendant dix-huit ans du produit de la place de premier médecin.
M"»« de Choiseul a chanté à ravir à la fête de Bellevue qui a été donnée, le même jour que Ton a fait à la paroisse de Versailles le service pour M"»* Henriette. M"® de Choiseul fut demander permission à M"** Adélaïde d'aller chanter à cette fête.
... La pauvre Cosroès a fait jeudi une fausse couche : tant il est vrai que les rois de Perse sont bien malheureux depuis longtemps t
30 ayril.
... Taxis, fabricant en vers, employé à la (Compagnie des Indes, fournissait de la Parnasserie à la dame Curé, la Sapho limonadière, pour qui il se sentait du penchant. Ayant appris qu'elle s'était remariée sans lui en faire part, il s'est éclipsé ; sans doute qu'un noble désespoir l'aura conduit à courir les champs ou à se noyer. Il y a tantôt huit jours que l'on n'en entend point parler. Quelques perquisitions que l'on ait faites, on n'a rien pu découvrir, en tout cas, ce sera le second qui se sera noyé du règne de cette nouvelle Sapho.
4 mai.
... Les principaux comédiens français ont joué chez M. le maréchal do Richelieu une comédie en vers et en cinq actes, de M"« Denis, qui a pour titre La Coquette punie, — Mauvaise.
... On a vu des choses singulières dans la révolte de Rouen : deux femmes, portant des pendeloques de diamant, se mettre dans la foule et piller. Elles y ont été étouffées. Une femme, ne sachant comment emporter du blé, leva ses jupes et sa chemise et apporta chez elle, dans cet état, le
NOUVELLES Jl LJl MAIN SqT
fruit de son larcin : on estime le dommage huit cent mille francs et Ton a arrêté des séditieux que l'on a pendus.
7 mai.
M. de Voltaire avait fait présenter le Siècle de Louis XIV à la reine de Pologne, relié avec soin et d'un goût infini. Cette princesse le reçut avec bonté. Voulant lui en marquer sa reconnaissance, elle fit faire une tabatière d'or très riche, avec deux médaillons magnifiques. Pendant que l'on y travaillait, la Reine lisait cette nouveauté. Elle changea bien vite de ton, ayant vu ce que M. de Voltaire dit de l'empereur Joseph, son père. Justement indignée d'une pareille insulte, elle en méditait le châtiment, quand on lui représenta que, pour punir l'insolent, il fallait donner à d'Arnaud-Baculard le présent destiné, ce qui fut fait. C'est ainsi que d'Arnaud l'écrit ici.
On assure que M. de Voltaire, avant de revenir en France, doit aller faire un tour à Naples : sans doute qu'il ira à Rome donner un plat de son métier à notre bon pape.
... La dernière feuille périodique de M. Fréron est très curieuse et fort applaudie. Ce critique ingénieux nous apprend que les vers qui parurent, il y a quelque temps, sous le nom de M. de Voltaire, adressés à une princesse, sœur du Roi de Prusse, qui commencent ainsi :
Souvent un a^r de vérité...
se trouvent dans la Bibliothèque des Gens de Cour de Pitaval (p. 370) et qu'ils sont de M. de la Mothe qui les composa pour une princesse du sang de France.
... On dit que M. le comte d'Argenson a écrit à M. l'Archevêque de Paris que le Roi était informé qu'il se tient chez lui des Assemblées d'évêques : son intention était qu'il eût à cesser de pareilles assemblées illicites, comme contraires à la police générale du royaume.
... Dans la dernière audience que le Roi a donnée à
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M. l'Archevêque de Paris, Sa Majesté lui a reproché son zèle amer et lui a enjoint d'être plus circonspect à l'avenir pour ne point troubler la tranquillité de l'Etat.
11 mai.
Âu livre des Destins, chapitre des grands Rois, On lit en lettres l'or ces paroles écrites : Deux beautés sauveront TEmpire des Français
En le purgeant de deux races maudites :
Agnès Sorel chassera les Anglais
Et Pompadour bannira les Jésuites.
... Le chirurgien du Jardin du Roi a été mandé par M. le Procureur Général au sujet de quelques discours injurieux qu'il a tenus contre le Parlement. Il lui a dit : « Si j'avais des témoins de ce que vous avez dit, je vous ferais pendre ».
14 mai
... On vient d'ôter à M. Fréron ses feuilles périodiques, pour avoir su trop bien peindre M. de Voltaire. M"« Denis a demandé à genoux cette suppression.
... La D"« Romainville, de l'Opéra, devenue femme en légitime mariage de M. de Maisonrouge, fait contre le gré de toute la famille de son mari, vient de mourir à la suite de ses couches. L'enfant sera sans doute réputé adultérin, la première femme de cet homme étant morte le douze du mois de décembre dernier. On dit qu'elle laisse cinq cent mille livres de bien... Le bruit est qu'elle est morte des mauvais traitements reçus de son mari. Leur contrat de mariage porte un don mutuel fixé uniquement à cent mille francs en faveur du survivant.
... On n'a pu donner les Héraclides de M. de Marmontel, par rapport à la maladie dangereuse de M'i« Dumesnil. On compte cependant les donner le 23 de ce mois, mardi de la Pentecôte.
... Il commence â régner des maladies épidémiques,
NOUVELLES A LA MAIN 3q3
comme fièvres malignes et autres, qui troussent bientôt leur monde.
... M. le duc de Bouillon vient de partir pour la mer avec toute sa maison, ayant été presque tous mordus par un petit chien.
21 mai
... Il y a quelque temps que Ton a dit que M. de Melfort devait aller voyager dans les cours de l'Europe. Il est vrai que c'était là son dessein, et le général Keith lui écrivit pour venir à Berlin, lui offrant sa maison et lui disant que le Roi de Prusse désire le voir et s'entretenir avec lui sur l'art militaire, dans lequel il a marqué ses talents, par le projet qu'il fit pour la réforme de la cavalerie, approuvé du Ministre et goûté de feu M. le Maréchal de Saxe. Mais, comme le bruit de ses voyages s'était répandu, et que l'on y donnait une mauvaise et désagréable interprétation, il a cru devoir le suspendre encore pendant un an.
... La Métempsycose, comédie en vers et en trois actes de M. Yon, donnée aux Français mardi dernier, contient dix-huit scènes qui peuvent n'en faire que sept à huit, ce qui réduit la pièce en un acte. L'auteur paraît avoir beaucoup d'esprit, de la finesse dans ses applications, du feu : on la trouve allégorique au ministère de M. de Chauvelin. Il n'y a que vingt ans que cette pièce a été faite en cinq actes, réduite ensuite à trois et nécessairement à un.
25 mai
Il paratt une estampe bien analogue au cœur et à rQ3prit du Roi. Elle représente une montagne escarpée, au sommet de laquelle le Roi aperçoit la Vérité. On voit sur le visage du Roi combien son âme est agitée du désir sincère qu'il a de l'approcher. On voit le Roi qui grimpe à cette montagne aidé d'une Vertu. Pour lors, la Vérité s'empresse de venir au devant du Roi.
... Un neveu de M. l'Archevêque de Paris, officier aux gar-
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des, vint avec ses camarades à la Plaine, à la dernière revue. Quand il fut arrivé, on lui dit qu'on ne pouvait le recevoir, qu'il n'apportât un billet de confession.
... Voici le sujet de la maladie de Mi»« Dumesnil. Granval aime une petite paysanne qui a causé du bruit dans le ménage. La Dumesnil, étant ivre, prit Granval à la gorge qui saisit les pincettes et lui en donne deux coups sur la tête.
Sur r Archevêque de Pewis.
De par le Dieu de la Marotte, Pas de tôte, pas de culotte.
... Voici un bon mot de M«»« la marquise de Pompadour.
Le Roi parlait du Parlement au sujet des affaires présentes. M. le baron de Montmorency qui était présent, prit la parole et dit : « Il n'y a qu'à le casser. »
— Mais comment le remplacer? dit le Roi.
L'admirable marquise répondit : « Par des Quinze-Vingts et Monsieur à leur tête. »
Les harangères, en se querellant, se disent : « Va, tu raisonnes comme un arrêt du Conseil. »
... Le public va être régalé d'un grand procès entre la dame Paris et la dame Cartier, qui lui a succédé dans tous ses privilèges, droits et actions. La Paris, eu lui cédant tout son fonds, a promis et juré de cesser tout commerce, moyennant la promesse par la Cartier de lui payer la somme de quarante mille livres, savoir, dix mille livres en passant le contrat et les trente mille restant, en six payements égaux de six mois en six mois, le toul sans intérêts.
La Cartier a payé les dix mille livres, lors de la signature du contrat: elle a même fait le premier payement convenu, mais elle s'est arrêtée pour les suivants, prétendant que la Paris a violé ses engagements, qu'elle tient chez elle, sept a huit filles de chambre, qu'elle envoie en course tous les matins.
Leurs conseils sont forts embarrassés sur le choix du tribunal où porter cette affaire.
. NOUVELLES Jl LA MAIN 3g6
... On dit qu'il se fait actuellement une enquête sur la vie de feu M. le duc d'Orléans. On avance même qu'il fait des miracles. Ceci tient du parti, et c'est donner par là un démenti continuel à M. l'Archevêque de Paris.
... On a donné, le 24 du mois dernier, la première représentations de Héraclides de M. de Marmontel. Deux heures avant de jouer la pièce, il parut une prétendue lettre attribuée à M. de Racine, qui est en ces termes :
Monsieur, Vous avez assez de bonté pour moi, pour que je me flatte que vous voudrez bien assister à la tragédie d'Iphigénie, que Ton donne aujourd'hui. Je vous prie d'en observer les défauts pourlesrepasser ; vous ne sauriez vous y méprendre, quoique on la donne sous un autre nom : ces petites tricheries sont de la saison. »
C'est effectivement le môme plan dUphigénie. Les enfants d'Hercule se retirent chez le roi d'Athènes pour éviter les fureurs du roi d'Argos. Celui-ci demande qu'on les lui livre. Grand défaut au second acte. On s'aperçoit que l'oracle est faux; nul intérêt, des vers bâtards, un style lâché. Le public, quelque indulgent qu'il soit, n'a pu se faire illusion. Quand l'acteur vint annoncer, il dit : « On vous donnera, samedi prochain, la seconde représentation des Héraclides^ si vous voulez. »
Quelque singulière que soit cette annonce, elle a déplu. On donnait pour petite pièce : Attendez-moi sous Vorme. On jeta sur le théâtre cette chanson :
Un maigre et froid génie,
De vains succès flatté,
Croyait d'Iphigénie
Egaler la beauté.
Dans ce projet informe
A-t-il bien réussi ?
Attendez-le sous Vorme,
Le sifflet vous le dit.
... La diversité des sentiments et les disputes en matière de religion, bien loin de maintenir le chrétien dans la bonne doctrine, ont toujours fait naître l'irréligion. On ne s'en aperçoit que trop : à Pâques, on a observé la diminution sensible des communions dans les paroisses. Saint-Sulpice a ordinairement cent trente, cent cinquante mille communiants ; il n'y en a eu cette année qu'environ soixante-six mille. A Saint-André dix-huit cent cinquante de moins que l'année dernière, et à Saint-Séverin deux mille six cents. On peut juger par ces trois paroisses qu'elle doit être la diminution proportionnelle dans les autres.
On entend le peuple dans les marchés dire : « On veut exiger de nous des billets de confession. Eh bien I nous ne nous confesserons point ».
On dit que l'abus va si loin qu'il y a eu des gens qui ont négocié des billets de confession. Si le Spirituel souffre de tous ces événements, le produit des sacristies est considérablement diminué : dans bien des églises on renvoie des prêtres, et les moines crient hautement.
4 juin.
... Opuscule d'un auteur égyptien d'où l'on pourrait conclure qu*il n'est pas de femme fidèle. Cette petite brochure, qui est assez drôlette, est du chevalier de Mouhy.
... On parle d'un mandement de M. l'archevêque de Paris contre le Parlement, dans lequel il dit que qui n'a pas craint la peste ne craint point le feu, faisant entendre que son mandement sera brûlé.
... Voici un bon mot de M. le duc d'Ayen. Le Roi, qui voyait venir M. le Chancelier, dit qu'il ne le croyait pas si gros. — t Cependant, Sire, c'est là le plus mince de vos sujets ».
... La famille royale a beaucoup perdu au jeu dans le dernier voyage de Marly. M. le duc d'Orléans a perdu trois mille louis et M. le marquis de Livry cent cinquante mille livres.
Un frotteur, pour qui Ton mettait au jeu, a gagné quatre cent cinquante louis.
11 juin.
... L'aimable M"Ma comtesse de Rupelmonde vient de mourir.
15 juin.
...Les ^^Buvres Héraclides sont expirées et éteintes, malgré les soins de M. de la Poupelinière et de toute sa cour. Par surcroît, la parodie de Daphnis et Chloé^ que Ton donne aux
Italiens, achève de les terrasser. Cependant, à la quatrième représentation, la troupe marmontellique chanta victoire en rentrant dans le palais de Passy. M. de la Poupelinière avait fait préparer un somptueux souper pour solenniser un événement si inattendu.
Clairon, sous le nom d'Olympie, y parut dans tous ses atours. On avait préparé une couronne que M. de la Poupelinière se hâta de mettre sur la tête du célèbre auteur des Enfants d'Hercule, qui, par humilité, fut la déposer aux pieds de son Mécène.
Une seconde couronne fut logée sur la tête d'Olympie, et une troisième orna le front du père des infortunées Héraclides. Des applaudissements sans fin se firent entendre de toutes parts. On rendit un arrêt par lequel le protecteur, le protégé et l'actrice mangeraient, la couronne sur la tête. Ainsi finit un repas assaisonné par la joie, par le persifiage et par une effusion des sens.
Marmontel, Cahuzac, Ballot, Trio digne du même lot, Sont les dieux de la Pouplinière.
Il place sur le môme autel Cahuzac, Ballot, Marmontel.
Pour nous, jetons dans la rivière, Enveloppés du même sac.
Ballot, Marmontel, Cahuzac.
3g8 SOUVENIRS et IcélIOIRBS
...Voici, sans doute, un remboursement que M.Marmontei a fait au chevalier de la Morlière :
Cet homme à l'œil hof^ard, à la face jaunie,
Auteur du Mort vivant, des Français conspué,
Du fade Gouverneur par le public hué,
Qui pâlit des succès (i*un auteur qu'il envie,
Ce copiste orgueilleux de deux ou trois romans,
Qui croit par le jargon remplacer le génie.
Ce Zoïle effronté, le fléau des talents,
Distille en vain partout son venin satirique.
On rit de ses transports loin de s'en effrayer.
Dans les accès brûlants de sa rage cynique.
Ce pauvre homme croit mordre, il ne fait qu'aboyer.
... L'abbesse de Montmartre a fait décréter le curé de Montmartre par son juge, pour avoir fait un très grand scandale dans TOctave du Saint-Sacrement. Ce curé devait aller en procession à certain reposoir que Ton avait fait près de Bonne-Nouvelle, quoique sur le territoire du curé de Saint-Eustache qui l'avait permis. Le curé refusa d'y aller. Le peuple se mutina, le curé abandonna le dais et emporta le Saint-Sacrement.
18 juin.
... Le voleur de vases sacrés que Ton a brûlé lundi, place Maubert, a accablé dMnjures le lieutenant et les officiers du Châtelet. On dit qu'il a beaucoup jasé.
22 juin.
... Voici encore une nouvelle folie qui fait fortune en attirant une foule de monde dans le faubourg Saint-Antoine. Le curé de Sainte-Marguerite refusait d'aller en procession à un reposoir que Ton avait fait auprès d'une vierge de pierre qui est à l'entrée de la rue de Charonne. On l'y força. On dit qu'étant devant cette figure la Vierge fit un signe de tête et
Nouvelles a la main 399
que Tenfant qu'elle tenait dans ses bras s'était mis sur ses pieds. Le sculpteur, qui a fait cette figure, assure qu'elle a à présent la tôte penchée du côté droit, quoiqu'il l'ait faite du côté gauche. Pour ce qui est de l'enfant, il ne le reconnaît pas, n'étant point de son fait. La foule est si considérable, et l'on s'empresse si fort â y brûler des cierges qu'on y a envoyé des escouades du guet.
... Ce même jour, on fit à l'Observatoire Texpérience de l'électricité pour attirer le tonnerre ; mais elle manqua, dit-on, par rapport à la grande pluie. On a placé dans quelques maisons de Paris de ces machines électrisées.
25 juin.
... Le curé de Bar-sur- Aube fut condamné samedi par la Chambre de la Tournelle à trois ans de bannissement, à faire réparation à la dame du lieu dans la salle d'audience du Siège, la torche au poing, la corde au col, en deux mille francs de dommages envers la partie civile, en cent francs d'aumône envers les pauvres et en dix livres d'amende envers le Roi.
Ce curé avait refusé la communion à la Sainte Table à un laquais de la dame, en lui disant qu'il ne voulait pas le communier, parce qu'il était dans une maison pleine d'hérétiques, qu'il n'avait qu'à la quitter et qu'il le communierait. La dame, qui était présente, prit à témoin ceux qui étaient dans l'église. Alors le curé dit :
— Puisque Madame prend des témoins, jeté communie comme Jésus-Christ communia Judas.
Et avec la patène lui fendit la lèvre supérieure.
Il avait été condamné aux galères par le juge du lieu.
29 juin.
.... Voici la copie d'une lettre de Berlin, elle est trop intéressante pour se refuser de la rapporter.
« L'auteur de V Ecole de l'Homme mérite punition ; c'est un mauvais citoyen. J'ai vu son livre et aux marges la clef manuscrite qui renferme les noms les plus respectables. Je déteste les libellés, même les plus ingénieux. Il me semble que la meilleure manière de punir les auteurs serait de leur faire leur procès dans les formes, puisque les lettres de cachet font trembler l'innocent qui ne doit jamais trembler dans un état bien gouverné.
« Il n'y a pas de bon sens dans les persécutions du Languedoc, témoins les ouvriers fabricants qui sont arrivés ici. Cette petite colonie fera des petits, des élèves et dans quatre ans enlèvera à la France plus d'un million que le Brandebourg tire annuellement en étoffes de soie. Ou il faut tolérer les huguenots, ou il faut les brûler tous. En les tolérant, cela ferait un très grand bien ; en les brûlant, tout cela empêcherait l'émigration et que l'étranger s'enrichirait par les dépouilles de la France....
« Un contraste bien remarquable et bien remarqué dans ce pays, où Ton compte avec une joie insultante toutes les sottises de la France, dont on profite avec la plus vive ardeur, c'est de voir un Parlement qui résiste au zèle qui persécute un petit nombre de sujets par la privation des sacrements et ce même Parlement garder le silence sur les persécuteurs qui attaquent par le fer et par le feu un grand nombre de citoyens utiles ».
30 Juin.
On assure que le marquis d'Antraigues a relevé M. de Melfort auprès de M™« la duchesse d'Orléans.
2 juiUet.
.... M. l'archevêque de Paris avait envoyé prier M. Berryer de commander quelques escouades du guet pour se porter dans le faubourg St-Antoine, à TefTet d'y empêcher le fanatisme du peuple auprès de la vierge de pierre dont on a parlé.
Le magistrat répondit qu'il assurait le prélat de son profond respect, mais que, n'ayant point le département des vierges, il ne pouvait y remédier. On sait que c'est par la friponnerie d'un épicier, qui est très voisin de la vierge, qui, par le moyen d'un trou qu'il avait pratiqué, avait mis en mouvement la figure, que de gens apostés crièrent miracle. Le peuple le crut: il a vendu une très grande quantité de cierges, mais aussi est-il en prison.
On est étonné que le gouvernement n'ait pas déjà donné des ordres, tant à Paris que dans les provinces, pour faire arrêter les embaucheurs sans nombre que le roi de Prusse y a répandus, qui y opèrent une émigration considérable d'ouvriers, de fabricants et de militaires. On a arrêté dans le Languedoc plus de quatre-vingts personnes qui étaient en marche pour le pays étranger, ainsi que quatre chaises au Pont- Saint-Esprit. On peut convenir que la France a dans le roi de Prusse un allié qui lui est bien cher.
... On sait que le pavillon de France avait été violemment insulté par un vaisseau tripolitain, dont le capitaine est de Marseille, qui est un renégat. Le Roi en avait demandé une ample satisfaction et que le capitaine fut livré. La régence a envoyé à cet effet des députés ici, mais elle a refusé de remettre le capitaine. Le Roi a déclaré la guère àcette Régence. Quatre vaisseaux de guerre, deux frégates, une galiote à bombes et un brulôt sont en marche pour aller châtier cette République.
... M. de Montchenu, ci-devant écuyer du Roi, connu pour avoir jeté son laquais par lafenêtre,qui n'a jamais vu d'armée de bataille, ni de siège, est à Tunis où le fils du bey Ta forcé de commander l'armée qu'il a levée pour détrôner son père, le menaçant de le faire empaler en cas de refus. Il ne fallait pas moins qu'un Français, pour opérer un événement aussi favorable, quoique barbare.
6 juiUet.
... La paix de la France avec la régence de Tripoli est faite.
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Le nommé Picard de Marseille, renégat, mettait la division dans le divan. Le Bey Ta fait pendre en présence de quatre officiers français.Il en aurait coûté à la France quatre millions en pure perte pour ne brûler que quelques chaumières qui auraient été rétablies le lendemain; et Ton aurait eu raison de dire que l'on aurait cassé des vitres de Tripoli avec des louis.
.. La supérieure de l'Enfant Jésus a été rendre hommage avec ses vestales â M"»« la marquise de Lassay pour tout le bien qu'elle a fait à cette maison, à qui elle vient de donner deux cent quarante mille francs faisant douze mille livres de rente. Elles y chantèrent un hymne A sa gloire et finirent par une chanson contre le Parlement ayant les yeux baissés & terre.
... La ville de Paris vient d'acheter deux maisons contigûes à la salle de l'Opéra, pour bâtir une salle plus ample et plus ornée. On assure que M. le duc d*Orléans entre dans cette dépense pour cent mille ôcus et qu'il donne même quelque terrain pour servir de fonds. On commence & préparer la salle des machines des Tuileries pour continuer â donner rOpéra.
.... La pauvre comédie du poète Roy est renvoyée aux calendes grecques, au grand regret des épigrammatistes. Il ne promet pas poire molle aux comédiens, ni aux autres dont on jouera les pièces.
9 juUlet
Le superbe château de St-Fargeau, de M. Le Peletier des Forts, vient d'être brûlé avec cinquante maisons joignantes. Le dommage est estimé cent mille écus. Un misérable qui était en prison, y a mis le feu: il s'est malheureusement sauvé.
... Il paraît trois estampes représentant les trois différents états dans lesquels s'est trouvé M. Duval, bibliothécaire de l'empereur, dans le duché de Toscane.
La première le représente gardant les moulons et exprime parfaitement le désir dont il était animé pour apprendre le latin qu'il a appris de lui-même, si bien qu'il est parvenu à tenir un rang distingué dans la littérature. La seconde le montre dans le milieu de sa course littéraire, passionnément amoureux, se livrant à tout son amour et abandonnant Tétude. Le sujet de la troisième estampe est, qu'étant rentré en lui-même, il avait pris les Hierolandes de St-Jérôme et avait fait un grand usage par degrés de la cigtie et qu'il est parvenu à éteindre l'ardeur de ses feux, s'étant redonné au travail.
18 juillet.
.. Le Roi a fait présent à M™« la marquise de Pompadour pour sa fête, le jour de la Saint-Jean, d'un carrosse delà façon de Martin, qui coûte quatre-vingt-dix mille livres. Un garde du Roi lui a présenté un bouquet en vers qui est trop mauvais pour le rapporter.
Le Roi a dit à M. le garde des sceaux (1), qu'allant à Compiêgne, il passerait par Arnouville, mais qu'il voulait le voir tel qu'il est, quand il commande â ses légions d'ouvriers, habit gris et l'équerre à la main. Sa Majesté y but un coup et y prit M""* la marquise de Pompadour qui y dînait.
... Une dame, se trouvant en visite avec M™® la marquise de Gergy, lui marqua toute sa douleur sur la suppression, qui vient d'être faite, des ouvrages du prélat, son parent, en lui disant : « Je suis bien fâchée qu'on ait supprimé les Opéra de M. l'Archevêque de Sens et de ne les avoir pas vus, moi qui aime passionnément YOpéra. »
... Voici un miracle dont on a parlé au faubourg Saint- Antoine, où il va encore bien du monde, malgré la prohibition du magistrat. Deux Suisses prirent querelle entre eux, au sujet de ces miracles. L'un les affirmait en Suisse, et l'autre les niait opiniâtrement : tant fut chamaillé, qu'ils mirent le sabre â la main : ils se portaient les plus rudes coups,