GÉNÉRAL DUHESME A L'ARMÉE DE NAPLES
SUITE ET FIN (l)
Le disponible de rarniée affaiblie par es corps qu'on avait été obligé de stationner sur la route de Rome à Naples, et qui 4 peine pouvaient résister aux peuplades armées qui infectaient cette communication, était de deux divisions fortes en tout de huit à neuf mille hommes.
Le l®»" pluviôse, la division du général Duhesme eut Tordre de marcher sur Naples, par la route d'Accera vers la porte Capouanc et d'appuyer sa droite à Capo-di Chino^ tandis que le général Championnet irait l'investir par la route A'Arcrsa avec les généraux de brigade Dufresne et Kellermann du côté de la mer du couchant.
Il voulait la faire sommer et espérait que les lazzaroni intimidés par l'appareil, se soumettraient; mais inutile formalité avec cette populace effrénée ; ils reçurent le parlementaire à coups de fusil.
Non seulement le général Duhesme trouva de la résistance dans plusieurs villages qu'il fut obligé de forcer, il fut encore prévenu par le gros des lazzaroni qui avaient pris une position militaire à Arpago^ hameau situé sur une hau-
(1). Voyez Soucenirs et Mémoires^ t. VI, p. 28^.
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teur à portée de canon du faubourg de la porte Capouane.
Une nuée deiazzaroni attaqua et déborda sa colonne. Le général Monnier qui commandait son avant-garde, sans s'arrêter à tirer, marche à la bayonnette, perce et pénètre, malgré le feu le plus vif, jusques à leurs batteries et s'en empare ; ce général soutenu par le général Duhesme, s'avance jusques vers la place Capouane où il leur enlève encore du canon ; mais, à l'entrée de cette place, était un petit pont défendu par des maisons crénelées : il en partait un feu si meurtrier qu'il y fut blessé et mis hors de combat, ainsi qu'une partie des braves de cette colonne.
Le général Duhesme tente un nouvel effort pour pénétrer; son aide-de-camp Ordonneau passe le pont fatal avec deux compagnies de grenadiers; il s'assure de l'impossibilité de se maintenir sur cette place et d'entrer dans la ville fermée encore par une porte flanquée de deux tours antiques (1).
Un peuple innombrable et furieux était accumulé jusque sur les faîtes de tous les bâtiments, qui, formant terrasses favorisaient leur feu et leur défense. A travers cette grêle de coups de fusils, le général Duhesme observe et prend le parti de retirer momentanément ses troupes qui, trop près de ces bâtiments, étaient inutilement exposées. Il attendait avec impatience le chef de brigade Broussier qui revenait de Beneventavec la 17« demi-brigade; celui-ci avait été suivi et harcelé par plus de six mille paysans armés; mais Broussier leur tendant une embûche, à ces mêmes fourches caudines où les Romains ne surent éviter celles des Samnites, parvint à en entourer une grande partie dont il fit un grand carnage ce qui débarrassa sa marche.
Le général Duhesme averti de sa prochaine arrivée prit ses dispositions pour s'assurer de l'honneur de la journée.
(i) Pour l'intelligence de ce passage, il faut remarquer qu'après ce pont est la place Capouane qui forme un ovale. Cette place est en dehors de l'ancienne enceinte de la ville dont la porte en question d^'fendtiit l'entrée.
4^3 SOUVENIRS }Pl MÊMOIHES
Les lazzaroni enorgueillis de voir les Français se retirer de leurs murs, commencôrent à lancer à leur suite une infinité de tirailleurs. Duhesme pour augmenter leur confiance, fit une retraite décidée. Cette immense populace, qui garnissait les bâtiments, les abandonne et sort de tous côtés à la poursuite, comme on voit au printemps un essaim d'abeilles abandonner une ruche. Ils mettent plus de quinze pièces de canon en batterie qu'ils font jouer avec un fracas qui répond au son de toutes les cloches ; mais à peine cette nuée d'hommes insensés et furieux est-elle aventurée en plaine, qu'une élite de grenadiers et de chasseurs à cheval, masqués exprès derrière les aqueducs antiques, fondent sur eux, ayant à leur tête Tadjudant-gônéral Thiébault, en les prenant en flanc et à dos. Au môme instant, les autres troupes font volte-face. Le terrible pas de charge les poursuit de toutes parts, et les vainqueurs entrant dans la ville avec les vaincus, purent enfin livrer aux flammes les bâtiments qui avaient servi à leur en défendre l'entrée. Toute rartillerie qu'ils avaient avancée fut prise, et le général Duhesme en compta, le soir, vingt-sept pièces qui toutes avaient été enlevées à la charge. Le carnage de ces misérables fut effroyable : le faubourg et le champ de bataille furent couverts de leurs cadavres. On ne flt prisonniers que cinq à six cents suisses d'un régiment qu'ils avaient fait sortir pour les soutenir. Cette journée coûta plus de trois cents hommes tués ou blessés au général Duhesme, son aide-de-camp Ordonneau fut du nombre de ces derniers; elle fut décisive pour le salut des Français. Les bourgades voisines voyant les flammes s'élever de Naples n'osèrent exécuter le projet qu'elles avaient formé d'attaquer les Français, s'ils n'étaient pas vainqueurs. Cependant ils interceptèrent les communications au point que l'ambulance du général Duhesme eut besoin d'être fortement protégée, et qu'il ne put communiquer avec le général Championnet qu'à la nuit tombante. Le général de brigade Rusca qui était sous les. ordres du
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général Dahesrae, eut un petit combat pour s'emparer de GaprO'di'Chino, et garda la position d'investissement qui lui avait été prescrite.
Les colonnes du général Championnet prirent la leur sans peine, et n'eurent ce jour-là, que quelques légères escar* mouches. Les lazzaroni, pendant la nuit, allumèrent encore leur fureur par des actes atroces de cruauté et des pratiques superstitieuses. Le tocsin plus ou moins redoublé semblait annoncer les degrés convulsifs de leur frénésie. Le 2 pluviÔ3% au point du jour, ils commeacèrent les premiers le combat par une colonne qui, sortie du côté de la marine, s'était jointe aux paysans des villages qui sont au pied du Vésuve; elle fit un long circuit et vint sur les derrières de la nôtre, attaquer le général Duhesme dans son quartier général. Broussier en fit son affaire, et fut chargé avec quelques grenadiers et deux escadrons de les rejeter dans la ville.
Le général Championnet ayant fait attaquer vivement, le général Duhesme en fit autant. Le général Kellermann étant parvenu à se joindre au château St-Elme, tenu par les patriotes, continua à faire des progrès en longeant la mer. Les généraux Busca etDufresne ayant forcé les faubourgs du côté du couchant, vinrent faire jonction avec le général Duhesme qui venait de forcer la porte Capouane; mais les lazzaroni resserrés dans leurs quartiers n'en opposèrent que plus de résistance. Chaque rue, chaque bâtiment un peu considérable exigèrent une attaque nouvelle et un siège; et les progrès, malgré l'ardeur du soldat, furent peu rapides.
Le combat fut ralenti la nuit, mais ne cessa pas ; on la passa de part et d'autre sur le terrain conquis et défendu. Le général Duhesme profita de l'obscurité pour faire sauter une maison qui avait arrêté les troupes pendant le jour. Quelques braves, armés de leviers, commandés par le capitaine Forestier, chargé de cette expédition, pénétrèrent dans le bas, y déposèrent plusieurs barils de poudre pris aux rebelles
et se retirent après avoir allumé la mèche : plus de deux cents hommes y périrent, et cependant, le lendemain, la maison suivante était occupée et défendue. Nos troupes furent même attaquées sur plusieurs points pendant celte nuit; mais avisées par le redoublement du tocsin qui semblait préluder, elles repoussèrent avec sang-froid la furie des assaillants.
Cependant il était nécessaire de terminer cette lutte sanglante : déjà des bourgades s'ébranlaient pour venir prendre les assiégeants à dos. Le général Duhesme ordonna au général Broussier de longer le pied du Vésuve et de venir par le chemin de la mer du Levant, tourner le quartier Del- Carminequi était comme le quartier-général des lazzaroni. Les autres colonnes devaient y pénétrer des autres côtés. Effectivement, le général Kellermann, continuant à longer la mer, s'empara du fort de l'Œuf et du fort neuf, tandis que le général Rusca, sous les ordres du général Duhesme, marchait au fort Del'Carmine.
Au même instant, Broussier ayant rompu deux bataillons de gardes suisses qui défendaient avec cinqpièces d'artillerie le pont de la Magdelaine et la porte de Salerne au levant de la ville, les lazzaroni, qui de tous côtés faisaient un feu très meurtrier sur nos troupes, ne rendirent plus de combat Quand ils se virent tournés ils se dissipèrent et se tinrent cachés. Le seul fort Del-Carmine défendu par 1.500 Albanais tenait encore et faisait un feu terrible ; mais entouré par les colonnps du général Duhesme, il allait être escaladé. Déjà des meubles, des tables, des échelles étaient dressés sous des murailles et des soldats avaient déjà pénétré par des embrasures quant les Albanais posèrent les armes et se rendirent avec deux généraux ettrente officiers, à discrétion. Alors tout fut soumis et aux signes de l'anarchie et du despotisme succédèrent ceux de Tordre et de la liberté.
Les habitants paisibles et la classe des honnêtes gens accueillirent les Français comme les libérateurs du joug de
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la plus affreuse anarchie ; môme pendant le combat, ceux-ci furent reçus des gens aisés, dans les quartiers où ils pénétraient, aux acclamations générales et aux applaudissements des femmes que la curiosité attirait aux fenêtres.
Il faut dire aussi à la louange des soldats français, que rien ne fut pillé de leur part. Ils n'entrèrent dans d'autres maisons que dans celles où Ton fut obligé de forcer les lazzaroni.
Le général Championnet qui suivait les colonnes, captiva aussitôt Tamour des habitants : sa présence les rassura et Tordre régna dès ce jour, comme dans la paix la plus profonde. Il sut même s'attacher la multitude, en faisant mettre une garde d'honneur à l'église et à la châsse du fameux S* Janvier; aussi, en obtint-il la bienveillance et le miracle.
La prise de cette ville coula du sang aux Français. On y perdit plusieurs braves officiers et cinq à six cents soldats ; mais le carnage des rebelles fut incalculable. On fut longtemps à déblaj^er les rues et les maisons de leurs cadavres. Les Français prirent dans cette attaque mémorable et singulière, plus de soixante pièces d'artillerie, toutes mises successivement en batterie, trois forts bien pourvus et armés, six drapeaux et quatre mille hommes de troupes réglées, car les soldats ne firent quartier aux combattants, qu'à ceux revêtus d'un uniforme.
Cette conquête donna lieu à l'organisation d'une république dans les états d'un Roi qui, deux mois auparavant, comptait chasser les Français de l'Italie.
Le général Duhesme se fit un devoir de faire connaître au général ea chef les officiers qui s'i3taient distingués dans sa division. Broussier fut nomné général de brigade, sur le champ de bataille, et le chef de bataillon Thiébault qui remplissait les fonctions de chef d'état-major, adjudant général. Il lui présenta comme dignes d'éloges, les chefs de brigade Chariot, commandant la 64% le chef de brigade
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Vouilleinont, commandant la 73«, Goria, chef de la 17« et le chef de brigade Pinot, commandant la 2« légion Cisalpine , pour avoir tous fait merveille à la tête de leurs corps. Ce dernier fut même nommé général de brigade par le Directoire exécutif Cisalpin, sur la proposition du général Duhesme. Le chef d'escadron Jacquet, qui commandait le ?• régiment de chasseurs achevai, et le chef de brigade Guérin, commandant le 25« ne furent pas non plus oubliés pour leurs belles charges quUls ârent sur les lazzaroni devant Naples. Les capitaines Vernet de la 7:^*^ et Fabry de la 17* méritèrent le grade de chefs de bataillon.
La division du général Duhesme fut cantonnée aux environs de Naples à Texception de la 17* qui fut établie au grand magasin Royal et dans le fort DehCarmine pour contenir, sous les ordres de Broussier, les lazzaroni qui abondent dans ces quartiers.
Comme le commandement de la ville fut confié & un général qui rendait compte au général en chef, le général Duhesme passa le reste de ce mois dans un repos nécessaire à rentière guérison des blessures qu'il avait reçues à Solmona et que la fatigue faisait rouvrir.
Le général en chef lui ayant fait connaître que son intention était de lui confier la conquête des provinces ou les Français n'avaient pas encore pénétré, il l'employa à projeter cette importante expédition.
La prise de Naples répandue d uis ce royaume avait donné de l'énergie aux partisans des Français : on avait d'abord proclamé la république dins li plupirt dss villes; mais comme on n'avait pu organiser aucune autorité régulière, et que presque partout, des j?mis inhabiles s'étaient ceints du pouvoir, et n'avaient suhstilu(5 que l'anarchie au despotisme ; les arbres de la lib^.rli t).nb^rent a^issi rapidement qu'ils avaient été élevés, et par une réaction soudaine, possible seulement dans un pays aussi volcanique au m^ral qu'au physique, on leur avait substitu) les signes du fanatisme et duroyalisme.
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D'abord le projet du général en chef était de ne faire de sa petite armée que deux seuls corps. L'un aurait gardé Naples et ses communications avec Rome, l'autre devait soumettre la Fouille dont Tinterpeption des communications avec Naples devenait déjà une calamité, parce que cette province en est le principal grenier. Tout en soumettant cette province, le général devait faire jonction avec les troupes qu'il avait laissées dans VAbruzze, et de là marcher dans la terre du Barri, d'où il aurait jeté quelques détachements dans les principaux ports de presqu'île, tels que Brindisi et Tarenie^ et entré ensuite dans la Calabr^pour y dissiper l'armée du cardinal Ruflfo.
Sa division fut donc composée pour cet efifet des corps suivant :
73* de ligne 2
64«idem 3
17« idem 3
27« légère 2
16« régiment de dragons.
7û de chasseurs à cheval.
25® de chasseurs à cheval.
Mais on enleva ce dernier régiment et la 27» légère pour les donner au général Olivier, que Ton envoya à Salerne pour marcher de là en Calabre. Ces dispositions eussent été très bonnes,si le général eut pu lui donner une forte colonne,parce qu'elle aurait hâté la soumission générale, mais Olivier avec si peu de forces était exposé à des échecs, et quand on a affaire aux paysans, il faut les prévenir et tout disposer de manière à n'en pas recevoir. On sait que les moindres avantages obtenus par ces armées d'insurrection, décuplent leurs forces. Il aurait donc mieux valu laisser ces forces au général Duhesme, dont la marche aurait été plus rapide.
Ce général, néanmoins, forma deux brigades, l'une commandée par le général Broussier, et l'autre par le général
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Forest, et se porta à Avellino et à Bénévent, où il eut son quartier-général. Cette dernière ville qui d'abord avait été occupée par le général Broussier, avant la prise de Naples, avait donné le signal de l'insurrection qui eut lieu lors du départ de ce général, pour venir à cette attaque. Elle était rentrée dans Tordre d'elle-même aussitôt après l'entrée des Français dans Naples, et elle devait ce retour et le pardon qu'elle obtint à la sagesse et aux bons offices de son respectable archevêque.
Les environs de ces deux villes étaient dans la plus complète anarchie et les partis sV faisaient une guerre affreuse. Les troupes y séjournèrent quatre à cinq jours, pendant lesquels on s'occupa à faire rentrer dans Tordre les rebelles par de forts détachements que Ton envoya de tous côtés. Une infinité de patriotes chassés des pays où les insurrections s'étaient manifestées étaient accourus au devant du général Duhesme. Il créa une espèce de comité de quelques hommes sages qui avaient sa confiance, le comité était chargé de recevoir toutes les déclarations et les renseignements qu'on y portait, d'entretenir correspondance avec les villes fidèles aux Français, et de préparer les organisations du pays où Ton voulait marcher: enfin il déchargeait le général Duhesme d'un détail très fatiguant et lui devenait d'autant plus utile qu'ils lui fournissait une connaissance exacte sur Tétat des choses.
On déboucha dans la Fouille par deux colonnes. Tune passa par Ariano, Bovino, et vint s'établir à Foggia^ et l'autre marcha de Bénévenl sur Troya et Lucera. Il était temps d'arriver, car tous ces pays à l'exception de Foggia, étaient en insurrection; le calme y fut rétabli, et le gouvernement républicain proclamé, comme l'avait fait à Naples le général Championnet. Le quartier-général fut établi à Foggia, capitale de la Fouille, située au milieu d'une plaine vaste et unie dont le plus grand produit est de recevoir et de nourrir pendant Thiver les troupeaux qui descendent des Apennins.
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La présence des troupes, leur bonne conduite et leur discipline ramenèrent presque toutes les villes et bourgades de ces provinces qui envoyèrent des députés au général Duhesme et s'organisèrent sur le pied français.
La ville de St-SeverOy continua à se tenir dans un état de révolte, la terre du Barri était pareillement mal disposée, mais Andria et Trani signalaient surtout de la résistance et menaçaient les villes qui paraissaient disposées en faveur des Français.
Le général Duhesme se décida à marcher d'abord sur Sl-Severo, parce qu'il comptait de là, envoyer une colonne mobile au devant du commandant Coutard, a qui il avait ordonné de lui amener les troupes qui étaient arrivées depuis son départ de l'Abruzze, ainsi que plusieurs compagnies détachées qui, répandues dans l'Abruzze, n'avaient pu rejoindre leurs corps lors de son départ.
L'insurrection avait été si forte, que toute communication avait été interrompue, et qu'on n'avait pu avoir des nouvelles de ce pays.
Cependant l'on savait que Coutard, non seulement s'était maintenu à Pescara, mais qu'il avait battu les insurgés dans plusieurs rencontres.
Les rebelles de St-Severo avaient pris le titre d'armée coalisée de la Fouille et des Abruzzes. Ce n'était pas une plaisanterie, elle existait. Les restes épars des corps qui avaient été dissipés à Chieti, un noyau de galériens dont le Roi avait fait briser l^s chaînes quelque temps avant de quitter Naples, la populace de St-Severo, grossie par les royalistes qui avaient été chassés des villes de la Fouille qui s'étaient soumises, formaient un rassemblement de dix à douze mille hommes, et tenaient cette position qui est vraiment militaire. C'est un mamelon couvert d'oliviers, qui domine une plaine grande et unie. Le 7 ventôse, le général Duhesme y marcha, laissant à Foggia le général Broussier, avec la 17« de ligne et deux escadrons du 7« régiment de
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chasseurs à cheval, pour y contenir la populace qui avait paru agitée. Le général Forest parti de Lucera avec 500 hommes de la 64* et deux escadrons du 16« régiment de dragons, par^t le premier, et comme au lieu de les attaquer, il manœuvrait pour s'étendre sur la gauche et les tourner, ils accrurent en insolence, et Tair retentissait de leurs hurlements et des tocsins répétés de toutes les cloches de la ville et des campagnes environnantes. Dans ce moment, la colonne du général Duhesme, composée de la 27« demi-brigadé et 2 escadrons du ?• régiment de chasseurs à cheval, arriva, et cependant les rebelles ne parurent point ébranlés des 3ispositions d'attaque qu'il faisait Ils continuèrent à faire bonne contenance et â tirer le canon qui ne fit aucun mal. Un coup de canon tiré de notre côté fut le signal de Tattaque de notre part, et elle ressembla à l'éclair qui précède la foudre. Des colonnes marchent et pénètrent à l'envie, tandis que d'autres tournent cette position. La retraite des brigands ayant été ainsi coupée, le reste de la journée ne fut plus qu'un massacre qui ne finit que parce que les hommes se mêlant aux femmes et aux enfants qui avaient fui de la ville, les présentaient à la fureur de nos soldats; et avec ces objets toujours respectables aux yeux des Français, ils obtinrent par là une commisération qu'ils ne méritaient pas eux-mêmes. Ces soldats si terribles une heure auparavant reconduisaient avec douceur, des groupes de femmes et d'enfants dans leurs habitations abandonnées.
Le général Duhesme avait juré de faire brûler St-Severo, ce foj^er de la révolte générale, dont les habitants avaient fait fusiller tout ceux qui parlaient de se rendre, et qui même, dans leur fureur, avalent massacré leurs évêques qui, au terme de l'évangile, leur prêchaient la paix et la soumission; mais le sort d'une population de vingt mille âmes le toucha sensiblement; il fit cesser le pillage et pardonna. Plus de trois mille révoltés périrent néanmoins dans l'action, et Ton reconnut parmi les morts, plusieurs Napolitains.
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Leurs canons, leurs étendards et leurs drapeaux, dont plusieurs de ces derniers avaient appartenu à d'anciens régiments, tombèrent entre nos mains. Manfredoniaf Si-Marco, Monte-Majore et tous les pays environnants que l'armée de Si'Seuro faisait persister dans des dispositions hostiles, envoyèrent des députés dans la nuit même, pour demander leur pardon.
Le général de brigade Goris reçut l'ordre de nettoyer, avec une partie de sa demi-brigade, la 17% les montagnes du promontoire de Gargano, et le chef de brigade Leblanc avec son régiment, le 16' dragons et un bataillon de la 64*, marcha sur Termoli, pour y réduire les Albanais des environs, qui étaient les plus opiniâtres dans les révoltes. Il détacha de ce poste, sous les ordres de l'adjoint Dalle, un parti pour porter des ordres à Pescara. De Termoli, dont ce chef de brigade avait parfaitement pacifié les environs, il revint en passant par Larino, et en envoyant des détachements dans le comtat de Molisse et à Lucera; de manière que dans une quinzaine de jours, la Fouille entière avait été soumise et pacifiée, au point que deux ou trois ordonnances pouvaient la parcourir librement.
La jonction se fit très heureusement avec les troupes des Abruzzes, Dalle rencontra à Vaslo une colonne que le commandant Coutard y avait envoyée. Cet officier supérieur, à qui le général Duhesme avait laissé le commandement des deux Abruzzes, y fit des opérations qui auraient fait honneur â un officier général distingué. L'on a dit que lorsque le général Duhesme quitta les Abruzzes, à peine AscoH et Teramo avaient été dégarnies de troupes, les brigands y étaient rentrés. Le général Planta, â qui les ordres du général Duhesme n'avaient pu parvenir, avait cru devoir se porter sur Arquata avec une colonne de six à sept compagnies de grenadiers; revenu de cette gorge où il eut beaucoup à souffrir, il se joignit à un bataillon de la 5« légère, et avec ce renfort, il battit de nouveau les insurgés et rentra dans ces deux premières villes.
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A cette époque, ayant été nommé ministre de la guerre de la République romaine, il remit ses troupes à Coutard et se rendit à sa destination.
La route de Naples était devenue impraticable. Un nommé Pronio, dont nous avons déjà parlé, avait formé un rassemblement qui intercepta d'abord toute communication. Ce corps devint ensuite si considérable qu'il put se livrer à des opérations. Il marcha premièrement sur Chieti, qu'il tint comme bloqué, mais y ayant été battu et en ayant été repoussé par Coutard, il fut prendre position aux environs de Loreto^ où Coutard le défit une seconde fois, au point qu'il fut obligé de se retirer à Introdaqua, près Solmona, qui était son pays et le foyer de l'insurrection.
Toutes ces choses se passèrent sur la fin de pluviôse. La victoire de Loreto ayant pacifié la rive gauche de la Pescara, Coutard marcha le 2 ventôse avec son disponible sur Ortona- Mare, qui, depuis le moment où le général Monnier l'avait quitté, était en rébellion.
Les efforts les plus extraordinaires furent opposés é l'entrée des soldats; notre canon, même, ne put enfoncer les portes terrassées; mais la valeur française s'ouvrit un passage et l'on s'empara de vive force, malgré le feu de trois pièces de canon et la fusillade la plus terrible, de celte ville. Elle fut épargnée, à l'exception des maisons d'où l'on faisait feu. En vain Coutard s'était fait précéder partout par des prêtres et des proclamations de paix, Lanuano et Guarda-Grele s'obstinaient; et les chefs de l'insurrection, qui y avaient leurs quartiers-généraux, tenaient dans la terreur les environs.
Lanuano fut donc attaqué le 3, et les troupes, après une marche pénible, y arrivèrent à cinq heures du soir. Les rebelles feignent d'abord le repentir ; mais, à la faveur d'un pourparler, ils coupaient un pont et y plaçaient du canon. On s'en aperçut, et bientôt la ville fut traversée si rapidement que les brigands n'eurent d'autres ressources que de se cacher
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dans les maisons. Les bons citoyeps qu'ils avaient opprimés les découvrirent, et ils furent sur-le-champ livrés à la mort. Leurs deux chefs furent de ce nombre. L'un deux était capucin (et il est à remarquer qu'il se trouvait de celte engeance dans toutes les révoltes). Il s'appelait Père Jacques et sa férocité le rendait encore plus célèbre que son généralat. On lui eut fait trop d'honneur de le fusiller : il fut pendu à Téchafaud même qu'il avait fait élever pour les patriotes.
Malgré ces exemples, Guardia-Grele méprisa le pardon qu'on lui offrit jusqu'à trois fois. La position de cette ville justifiait celte insolence: placée sur un rocher, près du fameux Mont-Majelle, défendue par un bon mur, un large fossé et deux pièces de bronze, les brigands la croyaient inexpugnable. Coutard examine avec soin les obstacles pour mieux les vaincre. Il fait préparer des échelles, paie d'exemple et escalade le premier. La ville fut prise et livrée aux flammes, et sept cents hommes tombèrent sous le feu du soldat irrité.
Alors tout rentra dans Tordre. Chaque commune s'empressa d'envoyer des députés pour demander l'organisation républicaine, et Coutard s'occupait à la formation d'une autorité supérieure quand il reçut les dépêches du général Duhesme.
La soumission de la Fouille et des Abruzzes était regardée par le général Duhesme comme très heureusement terminée : déjà il se mettait en marche pour la terre du Barri lorsque le général en chef Macdonald, qui avait succédé au général Championnet, lui manda de quitter la Fouille et de se rendre à Naples. Cet ordre était de rigueur.
Le général en chef lui prescrivait de revenir le plus promptement possible, avec toutes ses troupes, près de Naples, où Ton avait lieu de craindre une nouvelle insurrection des lazzaroni. Il quitta donc cette province, mais à regret.
Ce départ pouvait avoir l'air d'une retraite, il pouvait
encourager les rebelles de la terre du Barri, et la Fouille pouvait devenir une seconde fois la proie des fureurs de Tanarchie.
Comme la garde nationale s'était organisée à Foggia avec beaucoup de célérité, et que les habitants avaient montré de l'empressement et de la bonne volonté, il y laissa une compagnie d'infanterie, commandée par un capitaine brave et intelligent, italien d'origine, quoique depuis longtemps au service de France, pour la soutenir et attendre la colonne des Abruzzes qui devait y arriver incessamment.
Le général Duhesme quitta Foggia le 16 ventôse. La tôte de sa division arriva le 19, près de Nola^ mais comme il vit que Naples était tranquille, il laissa & Arriano son arrièregarde, tant pour la reposer que pour être plus â portée de la Fouille. Il prit poste par ordre du général en chef à Bénévent et à Avellinoy où il fixa son quartier général. Lesl7« et73«de ligne furent établis dans ces deux villes, avec le 7« régiment de chasseurs à cheval. Le général en chef ayant consenti à Texpédilion de la terre du Barri, le général Duhesme en chargea le général Broussier, qui était resté & Arriano\ avec la 64« et le 16« régiment de dragons.
Ce général retourna donc rapidement à Barlettay qu'il avaitquitté àlaréception de l'ordre d'évacuer la Fouille. Cette ville était toute patriote et dévouée aux Français, et avait eu, par là, beaucoup à souffrir de celles d'AndriaeideTra7ii, Les révoltés de ces deux dernières villes avaient accru d'insolence et de force, à tel point qu'ils tenaient campagne et communiquaient ensemble. Broussier, qui ne voulait pas avoir l'affront d'un désavantage, se borna à la défensive, en préparant néanmoins ses moyens d'attaque, et en attendant la colonne des Abruzzes. Elle arriva enfin sous les ordres du chef de brigade Berger ; elle était composée de deux bataillons de la ?• légère, d'un de la 27« légère et d'une partie de la légion napolitaine de Caraffa. Cet officier napolitain était revenu à Naples et avait été momentanément à
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combattre des insurgés dans les environs de Saleme. Il s'était acquitté de ces missions avec beaucomp de succès et d'énergie; et vu les facilités qu'il avait eues de recruter partout et de former des compagnies franches, dans la Fouille, il était parvenu à porter sa légion à deux mille hommes, dont cent hommes de cavalerie.
Broussier employa les compagnies les moins aguerries à garder ses communications et fit combattre les autres avec lui, et comme il reçut encore les grenadiers des 17« et 73% que lui amena Taide de camp Ordonneau, il se trouva en mesure d'attaquer ef marcha sur Andriale 3 germinal.
Au point du jour, cette petite ville fut cernée, et la cavalerie, sous les ordres du général Leblanc, fut placée de manière à intercepter toute communication et à empêcher surtout que les gens de Trani ne vinssent inquiéter les assiégeants.
Une première colonne composée de deux bataillons de la ?• légère et de la légion Caraflfa, fut chargée d'attaquer la porte de Comoza; et Broussier, avec le reste de ses troupes, attaqua Trani ; mais, ayant reconnu une porte qu'on nommait Barray il y détacha le bataillon de la 27% sous les ordres de Taide de camp Ordonneau.
Le général Broussier, après bien des difficultés pour approcher, faisait déjà apporter des échelles, lorsqu'un coup d'obus ouvrit très heureusement la porte de Trani, vers laquelle il se dirigeait. On s'y précipita, mais Ton reçut des maisons un feu si vif et si meurtrier, que la colonne fut arrêtée un instant.
Les grenadiers de la 17» et un bataillon de la 64«se présentent et pénètrent; mais plus de douze officiers et un grand nombre de soldats sont blessés et mis hors de combat, parmi lesquels fut le brave Bourgoin, capitaine d'artillerie légère, qui avait rendu à la division les plus grands services pendant toute cette campagne.
La colonne de l'aide de camp Ordonneau, malgré des
efforts inouis, n'ayant pu enfoncer la porte Barra fut obligée de venir se réunir à celle du centre, pour agir de concert avec elle. Celle de Berger ne rencontra pas moins d'obstacles. Elle dut monter à Tassaut, et ce brave chef donna l'exemple. Barrôre, son chef de bataillon le suivit. Berger est blessé, et, cependant continue de combattre. Il prend un drapeau et s'enfonce dans la ville : enfin, les colonnes, après autant d'assauts qu'il y avait de maisons crénelées, pénètrent partout et se réunissent au centre.
Il fallut toute la bravoure des troupes et toute l'opiniâtreté de Broussier, pour ne pas abandonner celte attaque, même après l'ouverture des portes. On vit dix hommes enfermés dans une maison, résister à un bataillon entier. Jamais le fanatisme ne rendit les hommes plus audacieux. Tout ce qui pouvait enflammer la rage de ces frénétiques avait été employé. Un autel surmonté d'un grand crucifix, avait été dressé sur la place, et la veille du combat le crucifix avait fait un miracle. Une lettre qu'on lui avait mis dans la main, annonçait au peuple que les coups des Français seraient impuissants. Ce même crucifix avait aussi annoncé du renfort, et précisément, 400 hommes d'élite avaient été envoyés en poste par l'armée des insurgés qui se formait du côté de Bitonto, La prise de cette ville nous coûta trente officiers et deux cents cinquante sous-officiers et soldats, tant tués que blessés. Le sang français qui avait coulé demandait vengeance. Les soldats en exercèrent une terrible. La ville fut brûlée, et six mille de ses défenseurs furent passés au fil de l'épée; les femmes, les vieillards, les enfants, et douze patriotes incarcérés furentseuls épargnés. On n'eutpas besoin de le recommander aux soldats ; jamais dans leur âme, au moment même de leur plus grande fureur, l'humanité ne perdit ses droits.
Cet exemple, loin d'intimider les habitants de Trani, redoubla au contraire leur opiniâtreté. Cette ville était regardée comme le boulevard des révoltés, et leur place d'armes;
LE GÉNÉRAL DUHESME A l'aRMÉE DE NAPLES 4^7
entourée par un mur bastionné, protégée par un petit fort régulier, et défendue par plus de huit mille hommes accoutumés aux armes, puisqu'on partie c'étaient des matelots etdes corsaires ; elle aurait volontiers exigé un siège régulier, et on la croyait d'autant plus inexpugnable, que de très bons officiers du Roi de Naples s'y étaient jetés, pour en diriger la défense.
Le rebelles avaient aussi une petite flotille dans le port, dont plusieurs barques étaient armées de canon.
La nécessité où fat le général Broussier de former de son côté une flotille pour bloquer le port, l'obligation de remplacer les cartouches et les munitions qu'il avait usées à Andria ; enfin les préparatifs qu'exigeait une attaque de cette importance, la fit retarder de quelques jours, et il ne marcha que le 11.
Il l'investit par trois colonnes ; la l'» sous les ordres du chef de légion Caraffa, marcha par la grande route de Bartella à Trani; la 2« marcha par Andria, etprit lechemin de Trani ; la 3» sous les ordres du chef de bataillon Barrère, dut également passer par Andria^ pour aller appuyer sa droite à la Mer, sur la porte de Biceglia. Ces colonnes en se déployant, formèrent un investissement parfait, et quelques-unes poussèrent leurs avant-postes à portée de pistolet.
Le reste de la journée se passa sans autre chose que tirailler de part et d'autre, Broussier employa la nuit à établir des batteries, car il avait emmené avec lui, de Barletta, trois pièces de 16. Le capitaine du génie Couchaud fit, en cette circonstance, le métier d'ingénieur et d'officier d'artillerie.
A trois heures du matin, les batteries jouèrent sur la ville : le côté de Biceglia avait été choisi pour point d'attaque, parce que d'après les renseignements que le général avait reçu, ce point était je plus faible et le moins gardé, et tandis que Caraffa et Chariot faisaient un feu de mousqueterie et menaçaient de leur côté l'ennemi, pour fixer son attention, Broussier s'avança avec les grenadiers qu'il fit soutenir
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de la 64S il les avait manis d'échelles et de fascines, mais Tennemi qui était bien commandé, s'aperçevant de son intention, porta toutes ses forces sur le point menacé.
L'approche fut tellement défendue que les premiers grenadiers qui parurent furent tués ou blessés. Leur commandant, le citoyen Vernet, fut mis hors de combat par deux coups de feu. Alors il s'engagea une fusillade et une canonnade si vive que les grenadiers ne purent avancer. L'ennemi avait négligé un fortin qui était sur le bord de la mer; Broussier remarqua cette faute et y fit porter les échelles ; mais les intrépides chasseurs de la T légère qui étaient à sa droite, avaient déjà prévenu son dessein : plusieurs d'entr*eux s'étant jetés à la mer jusqu'au col, avaient grimpé sur ce fortin par les embrasures.
L'ennemi étonné jette un grand cri. Quelques-uns se retirent, d'autres résistent encore. Les grenadiers redoublent d'ardeur, posent enfin les échelles et montent à l'assaut.
L'aide de camp Ëxcelmans qui s'était mis à leur tête, fait tourner lespièces des rebelles contre eux-mêmes; Broussier envoie en môme temps l'ordre à la légion Caraffa de monter à l'assaut et fait signe à la flotille de serrer de près le port ; ce qui fut exécuté. Les Français étaient mai très des remparts, mais il fallait se rendre maitre delà ville. Les maisons étaient crénelées; les rues défendues par des pièces de canon en batterie et des coupures. Tous ces obstacles paraissaient demander encore plus de sacrifice qu'à Andria. Broussier s'avisa d'un moyen qui lui épargna une perte considérable d'hommes. Il fait enfoncer les premières maisons, monter ses troupes sur les faîtes qui forment dans ce pays des plates formes; dans un instant elles balaient les rebelles qui étaient sur les faîtes voisins, et rendirent inutiles tous les moyens de défense qu'ils y avaient préparés.
Le fort tirait toujours, . mais les grenadiers s'en étant approchés, en continuant de marcher sur les toits le dégarnirent de ses défenseurs qui se sauvèrent sur les barques.
LE GÉNÉRAL DUHESME ▲ l'aRMÉE DE NAPLES 4^9
La majeure partie fut coulée é, fond ou prise par notre flotille, d'autres échouèrent sur le rivage où nos dragons sabrèrent les rebelles. Onze seulement se sauvèrent à Molfetta où elles furent saisies par les habitants qui, depuis peu, avaient pris le parti des Français.
La vengeance fut encore terrible ; la ville fut brûlée entièrement, et tout ce qui était en état de porter les armes périt.
On prit à cet assaut 50 pièces de canon dont les remparts et le fort étaient armés ; douze drapeaux et une quantité immense de fusils de munitions et d'armes de tout genre.
Parmi les officiers et les corps qui s'étaient distingués le général Broussier se louait particulièrement de la 7« légère, des grenadiers de la 64% et il demandait un grade supérieur pour le chef de bataillon Barrère et le capitaine de grenadiers Vemet. Nous ne perdîmes que 60 hommes parce que la manœuvre'que Froussi'èr fit. en faisant monter des troupes sur les toits, épargna beaucoup de monde.
Cette expédition ainsi terminée, Broussier se rendit à Barri qui toujours était restée dans le parti des Français; mais qui avait eu beaucoup à souffrir des paj'sans des environs qui avaient toujours tenu avec force le parti contraire. C'était même dans ses environs qu'était rassemblée une espèce d'armée qu'un faux prince héréditaire était censé commander.
Broussier, après avoir reposé ses troupes pendant quelques jours à Barri, marcha surCarbonara, qui était un foyer d'insurrection. Ce bourg avait été regardé de tout temps, comme un refuge de brigands et d'assassins. Les habitants portaient l'audace jusqu'à venir escarmoucheravoc les avant-postes de Barri. Broussier y détacha le chef de brigade Chariot qui, l'ayant investi, forçaleur entrée principale, leur tua beaucoup de monde et prit deux pièces de canon qui la défendaient. Tout en poursuivant ceux qui s'étaient échappés, on marcha sur Ceglia, dont les habitants firent aussi une vaine résistance et qui fut pillée et brûlée.
44o SOUVENIRS ET MÉMOIRES
Au milieu de ces scènes d'horreur que reproduisait sans cesse le saccagement des villes, ou distingua plusieurs traits d'humanité de la part des soldats français : un dragon du 16« régi ment, appelé Charles, aperçoit un enfant de cinq ans dans les flammes dont il allait être la proie. Il saute de cheval, se précipite au milieu du feu, et il est assez heureux pour sauver cet enfant.
Pendant ce temps-là, le chef de brigade Leblanc, marchait sur Biletto, avec une autre colonne. Cette ville se soumit à son approche.
L'ennemi avait à Montrone un rassemblement qui était une espèce d'avant-garde. Il y marcha le 18, leur tua deux cents hommes, prit deux canons et deux drapeaux. Le reste se dispersa dans les montagnes, mais ce n'était que pour préluder, car il rencontra son corps de bataille à Roiigliano, composé de 7000 hommes et de deux cents chevaux.
Une grande partie des officiers du Roi de Naples, était dans ce corps, qui était soutenu de huit pièces de canon et approvisionné de toutes les munitions nécessaires à une affaire vigoureuse.
D'abord les rebelles manœuvrèrent et voulurent tourner la droite des Français, mais Leblanc les fit charger avec tant d'intrépidité sur leur front, que, malgré un feu de mitraille très vif, il les enfonça et les mit en déroute. Leurs canons, leurs munitions et leurs drapeaux, tombèrent au pouvoir des Français. Un des chefs, le prince de ValenranOy y fut tué, et Rotigliaao fut pris à la suite de cette affaire. Pendant que ces choses se passaient, une autre colonne de cinq mille hommes marchait sur Ceglia^ pour attaquer le général Broussier â Barri. Celui-ci marcha au-devant de l'ennemi avec les grenadiers qui ne laissèrent pas le temps de faire des dispositions et dans un instant cette colonne fut battue et dispersée.
Le général Broussier eut encore deux petites affaires dans les environs, où les chefs de ces brigands, qui se faisaient appeler Altesse, furent pris. Comme il n'avait plus d'ennemi
LE GÉNÉRAL DUHESME A l'aRMÉE DB NAPLES 44 <
devant lui, il allait s'emparer de rorganisation de la Fouille, lorsqu'il reçut, ainsi que le général Duhesme, Tordre de quitter son commandement et de se rendre à Naples.
Ces deux généraux qui, toujours en action, n'avaient pas eu le temps de s'occuper un instant des différendsqui avaient eu lieu à Naples, entre le commissaire civil et le général Championnet, et dont la conduite et le noble désintéressement étaient connus de toute Tarraée, furent impliqués dans cette malheureuse affaire par les intrigues de Faypoult.
LETTRES INÉDITES du Maréchal de Saint-Arnaud^^^
Metz, 2 décembre 1840.
Que veux-tu que je te dise, frère, je suis malade de ta lettre L'énormitô de la somme que je te coût-e ne m'a pas
surpris, car je pensais que tu avais payé pour moi au moins dix mille francs. Mais quelle position chèrement achetée que la mienne... . nous rapportera-t-elle ce que nous en attendons ? Certes je ferai tout ce qui sera humainement possible
pour cela ; mais les chances nous échappent une par une
La guerre s'éloigne de nous en Europe L'Afrique va
changer de gouvernant, de système, etc., etc. Le maréchal
Valée parle de rentrer en France et avec lui de Salles On
lui désigne pour successeur Schramm, Schneider, ou Cubiôre. Le premier me connaît et j'y perdrais peu, Bedeau serait là... Je serais chaudement recommandé au 2« par le général Achard qui est son intime. — Quant au dernier il m'a donné
(1) Voyez Souamirs et Mémoires, t. IV, p. %8l; t. V, p- 78, 346 et 5«7; t VI, p. 164.
MARéCHAL DE SAINT-ARNAUD 44^
la grosse épaulette, mais il ne me connaît pas. Qui connait-il ? qui le connait ?...
J'ai reçu une lettre de S* Hilaire qui s'est heurté en Afrique contre bien des désappointements Il espérait rester adjudant-major au k^ bataillon et faire la campagne, pas du tout, il a été colloque au 3^ et renvoyé à Djijelli où les fièvres l'ont repris de plus belle; au surplus la malheureuse Légion est disséminée en nombreux lambeaux qui occupent 4 points de l'Afrique... Bougie, Djijelli, le Fondouck et Cherchell... le bataillon de Serre a quitté cette place pour faire la campagne et il a été remplacé par mon ex-bataillon ou du moins par ce qui en
restait Les Zôphirs iront, je crois, occuper Milhiana Le
brave colonel Maussion a été tué G*est une perte pour
l'armée le jeune d'Harcourt a eu le môme sort., .. cette
famille est malheureuse ... Le colonel Oavaignac et mon ami Leflô, soutenant la retraite avec les Zouaves, ont failli tomber entre les mains des Kabyles,.... Tous ces braves 1& se battent
et avanceront Moi je me case, j*étudie le terrain ; et je
fais tous les jours des progrès je suis on ne peut mieux
vu du lieutenant-général Achard et de toute sa famille, qui est venue le voir 4 Metz. Le général de Lasborde qui a remplacé le général Castelbajeac me témoigne beaucoup
d'amitié Mon colonel a chaque jour plus de confiance en
moi et me montre une affection croissante Pendant que
j'étais malade il est venu me voir tous les jours j'ai été
du reste accablé de bonnes visites. — Le général Lasborde est venu deux fois et le général Achard envoyait chaque jour et
son aide de camp et son neveu Nous avons passé une
grande revue dimanche dernier, nous avons manœuvré, et j'ai reçu des compliments pour mon bataillon qui était
vraiment superbe Tout cela, frère, n'est pas inutile, je
connais la toute-puissance de ces riens là dans notre triste métier je m'en servirai, mais je ne m'y arrêterai pas.
Laissons marcher les événements qui se traînent honteusement, espérons quelque coup de tonnerre qui nous fera
relever la tête, et en tout cas rejetons nous sur l'Afrique.
Mais voilà ma santé encore détraquée — c'est moins &
présent l'estomac que les entrailles j'ai une dysenterie
effroyable Je suis comme le serpent Mystiflis je p. . . du
feu, mais sans pierre à fusil je suis encore avec ma
faiblesse de jambes et je me nourris d'eau de riz et de
lavements Mon œil est rentré dans son état normal
puisque j*ai pu aller à la revue dimanche, mais j'y souffrais beaucoup et de la tête et des entrailles ; depuis ce jour-là je garde la chambre.... Le froid est épouvantable dans ce
gredin de Metz je me mets dans le feu et je ne dégèle
pas Les inondations nous atteignent en ce sens que les
souscriptions pieu vent et qu'obligés que nous sommes d'y paraître avec notre journée de solde nous finirons par être aussi bien noyés que les inondés, c'est un grand fléau que nous gardait là 1840. J'aurais mieux aimé du feu en masse.
J'ai reçu tes 150 fr. et j'ai payé mon bon de 300 fr. en y ajoutant les autres 150 fr. ; je n'ai pas payé ni ma pension, ni mon logement pour pouvoir faire face à cette affaire.... plus
tard nous y pourvoirons Heureusement que la retenue du
5eme n^est pas encore arrivée... . je n'en dormais pas si
elle était venue pour ce mois-ci j'étais enfoncé Il faudra
cependant bien qu'elle arrive mon trésorier qui est un
excellent garçon et auquel j'ai tout dit m'a promis qu'il mettrait à cette opposition tous les obstacles possibles. Il m'a dit qu'il croyait que le créancier serait obligé de faire une nouvelle opposition au 15«, celle faite à la Légion n'étant plus
valable ce sera encore du temps de gagné et le temps
c'est tout ... demande à notre gouvernement
Tu es content de mes enfants chéris, alors baise-les et rebaise-les cent fois, mille fois sur toutes les coutures et mon petit Jean aussi; le jour où il saura lire, comme un homme, je lui enverrai une de mes moustaches toute frisée....
Tu ne parles pas de notre projet favori pour cet hiver.... Viendras-tu à Metz? je ne serais pas fâché que tu visses
comme je suis posé.... Ton lit est tout prêt, frère, et Dieu sait combien de choses nous nous dirons et quel plaisir j'aurai.
Voilà la fin de Tannée qui nous menace... je ne Taime guère, ni toi non plus... que de dépenses encore... et cette pauvre Turpinie à qui je voulais envoyer un souvenir... pas moyen... rasé comme un ponton.
Notre mère revient-elle? elle ne m'a pas répondu... Adieu, frère, mille compliments à M. de Forcade, embrasse Adolphe !... et dis-lui qu'on vient à Metz en 23 heures sans boire ni manger. — Je t'aime et t'embrasse de cœur.
Ton frère, Saint-Arnaud.
Mille amitiés aux voisins, à P. et à Tricou; le caporal qu'il m'avait recommandé est fort bien.
Metz, 12 décembre 1840.
Il y a bien des jours que je n'ai causé avec toi, cher frère, je m'en suis dédommagé en pensant à vous tous à chaque instant; nous avons eu une veine d'occupations; un demibataillon du régiment détaché à Longvy, 400 conscrits qui nous sont arrivés en trois paquets, un changement de casernement, enlîn mille misères de notre adorable métier qui prennent le temps sans le remplir... J'ai de plus joui depuis environ 8 jours d'un mal d'estomac complet à me couper la respiration, à me plier en deux... ces aimables crises que tu me connais... J'attribue cela au froid d'abord qui a redoublé par ici, ensuite et surtout à plusieurs contrariétés, ce qui m'affermit dans l'opinion émise par le D^ Lafort que je suis
réellement beaucoup plus gastralgisé que gastrite Les
nerfs et la disposition morale jouent un grand rôle dans mes vilaines souffrances, et plus je vais, plus j'en fais la remarque.... Pour peu que je mange et que dans le courant de la digestion j'éprouve la plus légère contrariété, ou que je m'emporte un peu, ou que je m'anime seulement, de suite
j'ai des douleurs dont la force et la durée se mesurent à l'importance de la cause première.... J'ai trouvé au régiment un usage établi auquel j'ai dû me conformer comme tout le monde.... Lorsqu'un officier est promu, soit à un grade, soit à une compagnie d'élite; il est invité soit à déjeûner, soit à dîner par le chef de bataillon dans lequel il entre... c'est un impôt véritable et fort cher qui, dans les circonstances actuelles où l'on a formé de nouveaux régiments et où l'avancement est si étonnant, devient une charge réelle.... Dans les temps ordinaires, ce ne serait rien ; des mois entiers se passent sans avancement.... Mais tu vas juger du coupegorge par ce mois-ci. J'ai reçu dans mon bataillon 2 capitaines, 3 lieutenants et 4 sous-lieutenants nouveaux promus, de plus 4 passages dans les compagnies d'élite... cela me fait 13 invitations à 2 fr. 50 égalent 33 fr. 50, de plus les vins d'extra... je les ai partagés en trois parce que une bouteille de Bordeaux et une de Champagne suffisent, alors cela n'en fait pas moins 4 Bordeaux 12 fr. et 4 Champagne 20 fr. Notre major nous est arrivé, dîner de réception obligé — j'en ai eu pour ma part 15 fr. et j*ai encore cinq places vacantes dans mon bataillon. . . je vais avoir un mois de pension monstrueux au moins 160 â 180 fr. Eh bien, frère, chaque fois que je m'éveille avec cette idée-là, je suis malade toute la journée.... C'est une lourde chose que de vouloir être honorable, de tâcher de faire comme tout le monde et de lutter contre l'absence des gros sous.... Pourvu que la fatale retenue n'arrive pas.... Passons à des choses moins tristes.
Sais-tu, frère, que peu s'en est fallu que je n'allasse t'embrasser à Paris?... Si, comme les journaux l'avaient annoncé, toutes les divisions, tous les régiments de l'armée avaient été représentés à la cérémonie de la translation des cendres du grand homme, je passais huit jours et plus peut-être avec toi... Le général Achard avait eu la bonté de me dire qu'il me prenait dans sa voiture, j'aurais fait un voyage à bon compte et bien à mon aise... Je n'ai jamais
compté sur ce plaisir, trop de considérations devaient empêcher le gouvernement de priver en môme temps les divisions de leurs chefs et les colonels de leur régiment, ou plutôt les régiments de leurs colonels. Nous restons et j'enrage... Quelle belle occasion manquéel.. quelle cérémonie admirable tu vas voir... si elle est ce que Ton annonce qu'elle sera, on n'aura vu cela qu'une fois au monde, ce sera féerique... Je me réjouis de penser que mes enfants et toi serez par 14, dans quelque coin.., vous me rendrez bon compte et force détails... Pendant que vous jouirez de ce spectacle, moi je serai au Conseil de guerre... nous avons séance le 15 ; je penserai plus à vous qu'aux pauvres diables qu'il me faudra juger, mais en mémoire de l'Empereur réintégré dans sa patrie, je me promets d'être indulgent... Je t'avais dit qu'une fois mon cheval payé, j'espérais faire de lui une bonne affaire... c'est fini... un bon bourgeois riche et fashionable a trouvé mon cheval & son gré... j'en ai demandé 1.200 fr. et je l'ai laissé tourner autour du pot, huit jours... je lui connaissais une bête superbe, forte, élégante et tout & fait & mon gré... j'ai proposé un échange et 200 fr. de retour pour moi... on a refusé, mais on est arrivé où je voulais, à un troc pur et simple... Me voilà bien monté, une belle jument ôaie brune^ vive et douce, peu difficile à monter et d'une élégante tournure... j'ai eu par dessus le marché un drôle de chien anglais, absolument semblable de figure et de tournure à notre feue Yellow.,. excepté que mon Fox est chocolat... Ce monsieur n'a pas voulu quitter le cheval et il s'est installé dans mon écurie... je l'ai donc par force adopté. Mon domestique travaille à son éducation, — il promet beaucoup.... Voilà frère.— La valise d'Afrique m'est arrivée avec 7 fr. de port... Tu es un gniaflf, elle était ouverte, il n'y a même pas de clef... tu auraispuy mettre tout ce que tu aurais voulu — voilà cependant le moment où mes cartes de visite vontm'être indispensables. —Dans cette bête de ville, on tient à ces niaiseries-là... on y est trop sot pour ne
pas être susceptible... Mets mes cartes de visite dans une botte cachetée et envoie-la moi par la diligence ou par un voyageur pour Metz, dont la figure te reviendra.
Voilà Tannée 40 qui court vers sa fin... je voudrais bien sauter & pieds joints par dessus sa fin et l'autre commencement, pour éviter les sangsues qui vont me dévorer Tâme... et les tambours, et les portiers, et les domestiques, et la fille du colonel, & qui il faudra des bonbons et le diable... que sais-je moi... Tu devrais venir à Metz pour éviter les étrennes de Paris, heureux ceux qui auront leur domicile sur les grandes routes, ils ne devront rien, d'aucun côté....
Tu dois être auprès de ma mère... Comment se porte-t-elle? Embrasse-la bien pour moi — je lui écrirai sous peu de jours. J'ai reçu sa lettre de Taste...
Adieu, frère, embrasse mes enfants... Voilà des moutards heureux... je parie qu'ils ne rêvent plus qu'étrennes, bonbons et bijoux, donne-leur le fouet de ma part... Mille amitiés aux voisins. — As-tu demandé à Pontonnier où en était l'affaire de Serres... je parie que non... Adieu encore, frère, je t'aime de cœur.
Achille.
Mes compliments à M. de Forcade et à Adolphe-le-Long. Nous avons eu un concert monstre, au bénéfice des inondés — encore un impôt qui a porté sur notre bourse et sur nos oreilles... Les soirées et les bals commencent, cette semaine j'ai deux bals et un grand dîner... c'est beaucoup, on nous menace d'une grande gaîté cet hiver à Metz...
Metz, le 80 décembre 1840.
Bonjour, frère chéri, bonne année, bonne année, hâtonsnous d'entrer dans 41 et commençons mieux que nous
finissons 40... toi â cause de moi, pour et par moi... et moi pour mille causes, mille exigences contre lesquelles je me débattrais en vain et que je n'empêcherais pas, quand j'irais me casser la tête sur la borne du coin. Enfin voilà encore une année de finie... argent à part, elle n'a pas été mauvaise parce que selon nos désirs elle m'a fait officier supérieur et m'a mis dans une route où je compte marcher ferme et droit et jusqu'à présent cela ne va pas mal... J'entre tout à l'heure dans 1841 avec quelques soucis, c'est vrai, sans le sol c'est très vrai, ne pouvant même pas faire face à toutes mes dépenses, c'est encore vrai, mais nous reviendrons de tout cela et j*ai dans l'idée que 41 nous rapportera encore quelque chose... cela ne m'empêche pas de jurer de grand coeur après les sots usages d'un sacré cochon de pays où J'on est obligé de donner ce qu'on n'a pas. . . Et toi, mon pauvre ami, que dois-tu donc dire, toi qui as tant de charges, tant d'énormes charges et qui reçois encore des tuiles comme celles de Montera et Jagou... comment avoir une idée gaie et tranquille quand on pense à cela. Et tant d'autres encore... je ne sais comment tu fais pour y suffire... Moi je serai obligé d'envoyer mon argenterie en pension pour payer la mienne, sacré fin d'année, essayons d'oublier le présent en pensant à l'avenir. Ton M. Bouneau est arrivé, je le sais; il est à Metz depuis lundi , mais je n'ai pas encore eu l'avantage de voir le moindre Bouneau, pas le plus léger Bouneau. Il est en bordée, en frairie, avec ses camarades de l'école d'application... quand il aura cuvé son Champagne il viendra.
Nous gelons ici, frère, des 21 degrés centigrades; c'estây rester... je souffre horriblement de ce froid— ma blessurem'a fait beaucoup de mal.. .je suis enrhumé comme plusieurs loups et ce qui me vexe le plus c'est que ce mois-ci j'ai brûlé pour 30 francs de bois... la denrée esttrès chère ici —je n'ai pas le moyen de faire de grosses provisions et je suis enfoncé. — Toujours aux gueux la besace ; avec tout cela les soirées, les bals roulent et je roule avec eux, mais cela commence à ne
45o SOUVENIRS ET MÉMOIRES
plus m'amuser autant... tout cela coûte de l'argent, et puis c est toujours la même chose.
Je suis toujours de mieux en mieux dans la maison du général... C'est un excellent homme... Je lui disais dernièrement qu'au printemps je voulais aller en Afrique chercher mes épaulettes de lieutenant-colonel. Il m'a dit : « Non restez au 18« ; vous irez en Afrique chercher un régiment. Vous serez tout aussitôt lieutenant-colonel en France. » C'est lui qui nous inspectera cette année, nous verrons tout cela — En attendant on recommence à causer guerre et j'y crois davantage cette fois, parce que l'on est moins échauffé et beaucoup plus sérieux en en parlant... on arme ferme en Allemagne et très près de nous ; est-ce que ces excellents messieurs auraient l'idée de venir nous rendre visite ?..
Morris est nommé lieutenant-colonel au 4* hussards qui est à Saint-Mesnil, et si tu le vois i son passage & Paris ne manque pas de lui dire qu'il passe par Metz, je ne sais pas pourquoi il a quitté l'Afrique.
Que veux-tu que je fasse de la bibliothèque de l'armée ? je ne saurais où la mettre et j'ai à peine le temps de lire, garde la jusqu'à nouvel ordre.
Frère, charge toi de mes compliments pour tout le monde, pour ma mère, son mari, et mes frères — j'ai écrit & Castellane il y a peu de jours. Embrasse mille fois mes enfants et mon neveu, je n'ai que des souhaits pour eux et pour cette pauvre Fui vie à laquelle j'aurais tant voulu envoyer un petit souvenir — il viendra plus tard.
Mille vœux bien sincères pour la famille Richard au grand complet, Pontonnier et Tricou et tous les amis communs.
Quant à nous, frère, les jours, les années sont toujours les mêmes pour nous et comme toujours je t'aime et te presse tendrement sur mon cœur. Ton frère, Saint-Arnaud.
Prie donc P. de parler â MM. Mahéraut et Maillard pour la rectification de mon nom, ils vont encore me fourer dit Saint-
MARÉCHAL DE SAINT- ARNAUD ^&l
Arnaud sur Tannuaire de 1841. Pense-t-il qu'il faut que j'écrive pour cela et à qui faut-il écrire?...
Metz, 13 janvier 1841.
J'ai reçu ce matin môme, frère, et ta lettre et le bon de 142 francs qu'elle contenait... et d'abord pour couler une matière, car nous en avons beaucoup et d'importantes à traiter—je te dirai que tes réflexions sages et justes ont fixé mon indécision au sujet du bal de Lunéville... Je n'irai pas, parce que j'y serais certes inaperçu au milieu de la foule et que le Prince se moque pas mal que je sois là ou non.— Je n'irai pas surtout, parce que mes créanciers me verraient dépenser de l'argent que je leur dois — j'amortirai donc le plus que je pourrai et je continuerai & me soigner du rhume le plus affreux qui fut jamais. — Je suis au lit depuis hier avec la fièvre, des vomissements et de légers crachements de sang que j'attribue aux efforts que je fais pour tousser sans cesse et sans relâche. — Ne vas pas penser que c'est là la plausible raison de mon mépris pour le bal Princier — nullement. Le retour du général Achard m'avait presque fixé, ta lettre a achevé de le faire — je reste donc, je me soigne autant que possible et je passe à un autre divertissement.
La question Algérienne. — Et d'abord je pense comme toi au sujet du B... Les sots sont plus que tous les autres éprouvés par le pouvoir et le changement de position. Plus que tout autre ce monsieur devait être sous le charme... il y est, c'est bien... connu — mais comme aussi les sots sont ici-bas pour nos menus, pour être exploités, etc., etc.. qu'ils ont leurs nombreux côtés faibles, qu'il ne s'agit que de connaître et d'attaquer et que je les connais et que je les attaque, je ne veux pas faire de stupide susceptibilité et je veux essayer de tirer de l'individu le meilleur parti possible. Ergô tu trou-
45a SOUVENIRS ET MÉMOIRES
veras sous cet énorme pli qui va le ruiner, une lettre pour le B... et une demande pour le ministre; si tu approuves ces deux pièces, tu les mettras sous enveloppe et les feras parvenir sans délai entre les mains du B..., car il n'y a pas une minute à perdre. —Explication de ma lettreau B... Je ne lui demande pas d'être son officier d'ordonnance et même, si par la suite, il me prendra comme tel, parce que d'abord, avec mon grade, c'est presque impossible et qu'ensuite, je doute que cela me soit plus avantageux. — A la tête d'un bataillon je puis faire plus, trouver plus d'occasion et être proposé plus facilement au compte de l'armée d'Afrique et non de son état-major, d'ailleurs une fois là-bas j'aviserai. — Tu trouveras aussi une lettre pour Mahéraut, elle était indispensable, je la trouve bête au possible, si elle te paraît ainsi refais-la, signes-la et fais-la parvenir audit Mahéraut. Avant tout et de suite consulte Pontonnier qui remettra cette lettre. — Par M. Maillard et par Mahéraut, il saura s'il y a moyen d'obtenir quelque chose. — J'insiste pour l'infanterie légère à cause des dépenses qu'occasionnerait encore un changement de tenue, de plus, ces régiments-là travaillent plus que les autres...
Tâches aussi que je sois dans la province d'Alger, sous les yeux même du patron — c'est important.
Il y a le 3« léger et le 17^ léger, mais si ce dernier va rentrer en France, ce ne serait pas la peine, c'est le régiment de Bedeau...; si le 2® qui est rentré, et le 17« doivent être remplacés par un régiment léger, c'est celui-làqu'il me faudrait... Il y a ensuite le 13« et le 15* dans la province d'Oran — j'irai là s'il n'y en a pas d'autres.
Frère, je quitterai le 18® avec un vif regret, car j'y suis bien sous tous les rapports... j'y acquiers tous les jours de l'influence. Le colonel Thierry fait mon éloge partout et je suis sûr qu'il ne négligera aucune occasion de m'être utile, mais comme tu le dis, c'est trop long... Si ce n'était encore que deux ans comme tu le crois, j'attendrais peut-être, mais c'est
trois ans et l'année de la nomination, cela fait quatre... Il faut que dans quatre ans je sois colonel ou tué. — Ma santé n'est certes pas bonne, je foire toujours, je souffre de Testomac et des entrailles et souvent de la tête, je maigris enfin, je ne suis pas bien, mais j'aime tout autant crever lieutenantcolonel en Afrique, que chef de bataillon ici. — Metz ne sera pas mon caprice — je n'aime pas Metz et me soucie fort peu de tout ce qui y respire...
Je partirai tcmt aussi gaiment dans huit jours que dans un mois, que dans trois, que toujours... d'abord je t'embrasserai en passant et après toi j'aime mieux Alger que Metz... j'ai trop froid ici — mais cela va encore être de l'argent à donner — cochon d'argent. Pas un liard ce matin quand ta lettre est venue, et je ne voulais pas envoyer chez le trésorier prendre de l'argent d'avance, cela fait mauvais effet.
J'ai reçu hier une lettre de Morris du 10 décembre, de Cîonstantine, il t'embrasse et ne me parle pas du tout de sa nomination au 4« hussards, ni même de son désir de rentrer en France ; cependant il s'embête beaucoup et regrette Alger — j1 commande son régiment — du reste, il s'attend à me voir revenir en Afrique — il a raison.
Je n'ai pas vu M. Bouneau, mais il m'a envoyé la lettre et les cartes qui sont déjà en train de diminuer — quel sot pays pour les visites. — Le Bouneau en arrivant a riboté comme tous ses camarades et il est en effet indisposé.
Tu comprends que je n'ai pas eu le temps d'écrire aujourd'hui à mon fils et Dieu sait quand je l'aurai, demain je suis empoigné par le conseil de guerre et j'ai ensuite la revue trimestrielle de mon bataillon à passer — huit compagnies à éplucher depuis A jusqu'à Z, administration, discipline, tenue, habillement, équipement, armement, comptabilité, le diable enfin sous toutes les figures.
Embrasse bien toute la marmaille vingt fois sur chaque joue — embrasse aussi ma mère et Adolphe — mille amitiés
454 80UVRNIRS ET MÉMOIRES
aux voisins, et à Pontonnier — il faut qu'il nous enlève cela à la course.
Nous dégelons ici depuis deux jours et on ne peut plus marcher dans les rues de Metz, dit-on, car je ne sors pas de chez moi —je bisque bien d*être obligé demain d'aller juger.
Adieu, frère, comme tu vas m'envoyer promener en voyant cet énorme paquet. Il n'y a cependant rien de trop.
Je t'embrasse de cœur.
Ton frère, Saint-Arnaud.
Metz, 19 jaDTler 1841.
Je reçois en même temps ce matin et ta lettre sous triple date et celle que tu trouveras incluse. — Le général a écrit lui-môme, il y a progrès de ce côté... ses occupations expliquent et justifient son laconisme, le temps nous fera juger ses intentions. Tu me diras ce que tu penses de sa lettre, mais en attendant, il ne faut pas nous endormir. J'écris par ce courrier à M. Taglioretti sans en rien attendre. Tu comprends bien que ce Monsieur ne voudra pas faire un double déplacement, il attendra sa retraite à Oran et partira d'Afrique pour le lieu où il veut se fixer... Sa route sera alors simple, plus courte et il sera inderymisé par l'Etat. .Be Toulon & Metz, le voyage est énorme et coûteux et les permuttants ne reçoivent aucune espèce d'indemnité, il faudrait que je lui payasse moi et même dans cette supposition impossible, il n'est pas présumable que le commandant Taglioretti veuille pour peu de temps subir un si grand déplacement.
Ce que l'on pourrait faire dans les bureaux de la guerre si Mahérault, Maillard etC'« veulent me servir, ce serait de faire régler de suite la retraite et de me donner la place, c'est à
cela qu'il faut travailler, c'est dans ce sens qu'il faut actionner Mahéraut; Pontonnier le peut... ma lettre envoyée au ministre par le général et appuyée nous met en bonne position.
Frère, il faut emporter cela d'assaut, car il ne faut pas nous le dissimuler, ce sont mes épaulettes de lieutenant-colonel dans un an, c'est un régiment peut être avant trois — cela vaut la peine d'y regarder et cela sera si l'Afrique me laisse vivre. — Mon Dieu, l'Europe ne me traite guère mieux, je sors aujourd'hui de mon lit où je suis toussant depuis ma dernière lettre... j'ai frisé la fluxion de poitrine, j'ai été saigné, j'ai eu quarante sangsues sur la poitrine, mon crachement de sang est arrêté, mais je tousse toujours, je suis dans les tisanes, les sirops, la pâte Regnault et je jure comme un charretier... Mon Dieu, quelle vie, toujours souffrir, jamais un instant de tranquillité.
J'aurais voulu aller à Lunéville, que je ne l'aurais pas pu, j'ai reçu une autre invitation pour le 23. Les officiers rendent le bal au Prince — je n'irai pas davantage, me voilà au repos forcé pour longtemps.
Frère, en parlant de ma gêne, tu asmisle doigt sur la plaie, je ne sais pas me faire à cette vie de retraite et d'isolement continuels qui seule vous met en état d'économiser ou même de faire face à vos affaires.— Arrivé dans un grade, je crois devoir en accepter les charges honorables, comme les bons et mauvais côtés. Tout ce qui est petit, mesquin, peu digne, me révolte, parce que notre épaulette, que l'on tend continuellement à rabaisser, a besoin d'être relevée et maintenue à la hauteur qui lui convient. Un chef de bataillon qui mène la vie d'un caporal ne comprend pas sa position et mérite de ne pas monter plus haut.
Certes, je suis de ton avis, le monde est un sujet continuel de dépenses, on s'y fatigue, souvent on s'y ennuie, mais aussi il rapporte. — Par le temps qui court, il faut se produire, se montrer, quand on en vaut la peine et se faire
valoir. — Plus on a de connaissances, plus on met de chances de son côté ; si j'étais resté dans mon trou à Blaye, serais-je devenu aide de camp du général B... qui sera maréchal et me poussera.
Je le vois ici par moi-môme... je vais dans le monde, je suis connu, fêté, vienne une occasion de mettre quelqu'un en avant, c'est moi que Ton a vu, moi que Ton connaît à qui Ton pensera et non à tel chef de bataillon, que personne ne sait vivant et qui perche ou niche on ne sait où...
Tiens, chez le général Achard, je me suis trouvé -avec dix généraux de passage, le général Schneider entre autres. — Eh bien, celui-là peut redevenir ministre et il se rappellera de moi, car j'ai fait sa partie et il adit au général Achard: «Voilà un chef de bataillon comme il en faudrait dans toute l'armée. Jeune, une belle tenue et des campagnes. » — Les généraux Jacqueminot, Duvernois, de Beaulieu, Shouller, que j'ai vus, c'est la même chose... crois-le bien, on sème, mais cela rapporte... mes idées ne sont peut-être pas les tiennes à cet égard, mais tu as trop de sens et d'habitude du monde, pour ne pas être un peu de mon avis, — tu me répondras. —
Ma lettre est un peu longue et me fatigue, car je suis trèsfaible et j'ai toujours une petite fièvre qui ne me quitte pas, — toujours en moiteur, encore oppressé, et par dessus le marché pris par le cerveau, je n'ai jamais vu de rhume pareil... qu'aurais-je fait si ton argent n'était pas venu ?
Adieu, frère, embrasse bien mes enfants et toute la famille, mille compliments aux amis.
T'ai-je dit que Morris m'avait écrit, sans me dire un mot de sa nomination au 4« hussards ?
Adieu, frère chéri, je t'embrasse de cœur.
Saint-Arnaud.
(La fin prochainement.)
de l'ancien régime (1)
Le !•' juillet, le temps fut encore calme, cependant à la faveur d'une petite haleine de vent favorable, nous doublâmes Ouessant et entrâmes dans la Manche.
On appelle ainsi le canal ou bras de mer qui sépare la France de l'Angleterre, parce qu'il en a la figure ; sa longueur est d'environ cent lieues de vingt au degré, la prenant entre les caps d'Ouessant et Sourlingues, jusqu'au Pas-de-Calais, sur une largeur fort inégale, ayant dans le plus large jusqu'à cinquante lieues, dans le moyen vingt à vingt-cinq, et enfin sept dans le plus étroit qui est au Pas-de-Calais. Les marées y causent de grands courants surtout où il est un peu serré, mais il y a fond partout à brasses d'eau, et l'on peut mouiller en temps calme pour s'empêcher de dériver. Aux entrées du canal et sur les principaux caps, le long de la côte d'Angleterre, on allume des feux la nuit, pour guider les vaisseaux qui longent ordinairement cette côte plutôt que celle de France, parce qu'elle est plus saine ; les Anglais font pa3''er pour ces feux de très gros droits d'ancrage aux navires qui viennent mouiller dans leurs ports et rades, c'est pourquoi l'on évite autant qu'on peut d'y relâcher. Ce parage est fort
(1) Voyez Souoenirs et Mémoires, t. VI, p. 35, i26, 243 et 389.
fréquenté, et Toa y rencontre toujours nombre de navires qui vont et viennent, et quantité de pêcheurs, surtout dans le temps des pêches de hareng et du maquereau, qui se trouvent en abondance dans cette mer qui est fort poissonneuse.
Le soir, le vent s'étant renforcé un peu, nous avons quitté de vue Ouessant et les côtes de Bretagne.
Le 2 au matin calme, cependant nous n'avons pas laissé que d'avancer un peu, ayant tantôt calme, tantôt un peu de vent assez bon.
Le 3, même vent jusqu'à midi, qu'il devint plus fort et contraire, de sorte que nous fûmes obligés de louvoyer : le soir, nous découvrîmes le cap Gouthard, â la côte d'Angleterre.
Le 4, toujours contraire, cependant nous n'avons pas laissé d'avancer en louvoyant, car le soir, nous découvrîmes Portland qui est éloigné du cap Gouthard de 14 lieues.
La nuit, le vent toujours contraire se renforça terriblement, et continua ainsi le cinq jusqu'au soir que nous revîmes encore Portland, mais un peu derrière nous.
Le 6, nous avançâmes quelque peu, car nous vîmes Tîle de Wicht, et de l'autre bord Ttle d'Avrigny, et le cap de la Hougue à la côte de Normandie.
La nuit calme et brouillard. Le 7 au matin, le temps s'éclaircit, et vers les huit heures, le brouillard recommença, nous espérions que cela nous amènerait le bon vent, mais nous l'eûmes toujours contraire jusqu'à la nuit qu'il devint bon. Le brouillard dura toutce jour et la nuit suivante, quelquefois si épais qu'on ne pouvait point voir à cent pas à la ronde du vaisseau ; on a sondé et trouvé vingt-cinq brasses d'eau.
Le 8, toujours brouillard, et le vent redevint contraire jusque vers les dix heures qu'il a calmé ; on a sondé encore et trouvé vingt brasses d'eau. Sur le midi, le brouillard s'est dissipé, et nous eûmes ensuite bon vent, mais très faible : nous nous trouvâmes vis-à-vis de l'île de Wicht. Le soir, le vent s'étant un peu renforcé avec l'aide de la marée, nous fit
BdBMOIRK8 B*UN 80LDAT 4^9
quitter de vue Tîle de Wicht, mais la nuit, nous eûmes calme.
Le 9, calme tout plat, hors dans l'après-midi que nous eûmes quelques souffles de vent, mais très faible et variable.
Le 10 au matin, le vent tant espéré vint enfin, et môme très bon, mais avec un grand brouillard qui nous obligeait d'aller avec précaution. Un pêcheur dont nous passâmes assez proche raprès-midi, nous dit que la côte d'Angleterre n'était qu'à environ quatre lieues de nous : nous la découvrîmes sur les 4 ou 5 heures, le brouillard s'étant dissipé, nous nous trouvâmes vis-à-vis Zingels à cinq ou six lieues du Pas-de-Calais, nous ne pûmes voir la côte de France que vers le soir, encore bien peu, quoiqu'elle soit aussi haute que celle d'Angleterre qui l'est assez en cet endroit; mais il faisait brouillard de ce côté là, outre que nous rangions l'Angleterre de plus près.
Nous étions presque vis-à-vis Douvres vers les huit heures, que le brouillard recommença fort épais, et nous cacha la terre, de sorte que nous passâmes le Pas-de-Calais sans le voir.
La nuit, lèvent cessa un peu, et le 11, nous eûmes calme, ce qui nous obligea, pour éviter de dériver avec la marée, de mouiller à 22 brasses d'eau, à six lieues ou environ du Pasde-Calais hors de la Manche, car nous étions alors démanchés et dans la Mer du Nord.
Après la marée, nous levâmes l'ancre et marchâmes vent arrière jusqu'à la nuit qu'il augmenta, et devint contraire pendant quelques heures, après quoi il redevint bon.
Le 12, bon vent largue; la nuit il vint à bord un pilote pour nous mener à Amsterdam. Ces pilotes vont au-devant des navires dans des grosses chaloupes, où ils font aussi la pêche. Il nous dit que nous étions encore à dix lieues du Texel.
Le 13 au matin, nous découvrîmes les côtes d'Hollande, qui sont des dunes fort basses, et vers midi, nous entrâmes dans le Texel.
Le Texel est l'entrée ordinaire des vaisseaux, et la rade où
46o SOUVENIRS ET MÉMOIRES
ils attendent le bon vent pour aller à Amsterdam, ou pour se mettre en mer. Cette rade est exposée aux vents de Nord- Ouest qui y font périr presque tous les ans, quantité de navires, et c'est par une tempête qu'ils excitèrent Tan 860, que Teau ayant percé les dunes, inonda tout ce pays dont elle fit une mer, que les Hollandais appellent Mer du Sud, pour la distinguer de l'Océan germanique, appelé vulgairement Mer du Nord.
Cette furieuse tempête ferma presque l'embouchure du Rhin qui se déchargeait autrefois dans l'Océan germanique, près de Catvich, l'ayant contraint à se diviser en plusieurs branches, dont deux se jettent dans la Meuse, et les autres ailleurs, partout où Teau put prendre son cours, de sorte qu'il n'y a qu'un de ces bras qui relient le nom de Rhin jusqu'à la mer, et qui est le plus petit de tous, ce qui fait qu'on ne reconnait plus ce fleuve, dès qu'il s'est divisé.
Ces ouragans, qui arrivent ordinairement dans l'hiver, causent souvent de grandes inondations le long de la côte d'Allemagne, et la Hollande ne se conserve qu'à force de digues et d*écluses, où sont employés journellement 5.000 hommes pour les entretenir ; car le terrain est presque partout beaucoup plus bas que l'eau, quand la marée est haute.
Comme nous avions le vent, nous n'arrêtâmes point au Texel, et fîmes bonne route tout le reste de la journée.
La nuit, le vent fut très violent et nous ne fîmes que louvoyer, car il faut faire presque un demi-cercle pour venir du Texel à Amsterdam. Ainsi, le même vent qui nous avait été peu auparavant favorable, nous était alors contraire, et ayant continué de même le lendemain, notre vaisseau resta embourbé sur le Pampus, qui est un banc à trois lieues d'Amsterdam, où il n'y a ordinairement que dix à onze pieds d'eau de haute mer, par-dessus lequel il faut passer avant que d'entrer dans le port ; cependant, comme ce n'est que de la bourbe, les bâtiments qui ne prennent guère davantage d'eau le peuvent passer, quand ils s'y trouvent justement à l'heure
MÉMOIRES d'un SOLDAT 4^1
que la marée est dans son plein, et avec le vent favorable; autrement, ils sont obligés de s'alléger, ce qui arriva au nôtre qui y resta cinq ou six jours pour s'alléger et attendre le vent.
L'on s'étonnera sans doute, comment y ayant une pareille barre à l'entrée du port d'Amsterdam, les Hollandais peuvent mettre en mer leurs gros vaisseaux qu'ils tiennent dans ce port ; mais il faut savoir qu'ils ont de grosses barques, appelées chameaux, remplies de machines, avec lesquelles ils soulèvent les plus gros navires ; outre que quand le vent est fort et favorable, ils remorquent les vaisseaux avec de fortes barques qui portent toutes leurs voiles quelque gros temps qu'il fasse, et les traînent ainsi au travers de la boue.
Comme il y avait déjà longtemps que nous nous ennuyions sur mer, nous ne jugeâmes pas à propos de rester dans le vaisseau davantage, et nous nous fîmes mener avec le canot à la première barque qui passa pour aller à Amsterdam.
Cette ville est la capitale des provinces unies, et l'une des plus belles et des plus florissantes de l'Europe, nombre de ses habitants, qui sont presque tous gens de négoce, égalant en richesses de puissants princes; car, quoique la Hollande ne soit guère fertile qu'en bestiaux et en poisson, tout y est en abondance, par le moyen de son commerce dans tous les coins de la terre, ce qui fait qu'on peut l'appeler à juste titre l'entrepôt de toute l'Europe, principalement Amsterdam, dont les magasins sont toujours si bien garnis, qu'elle fournit des blés, vins, et autres denrées dans le temps de la disette et manque de récolte au pays môme d'où on les tire ; aussi, puis-je avancer hardiment, qu'il n'y a point de port où il y ait tant de vaisseaux, car il y en a toujours au moins quatre ou cinq mille. Cette place a la mer d'un côté, et de l'autre, elle est fortifiée de bons remparts et bastions, revêtus de briques avec de larges fossés pleins d'eau, et par le moyen des écluses, elle peut inonder toute la campagne des environs, ce qui la rend d'une situation très forte.
46a SOUVENIRS ET MiMOIRSS
Son étendue surpasse la grandeur ordinaire des villes, ayant de tour environ 15.000 pas communs qui font près de deux heures et demie de chemin, sur une figure décroissant dont l'arc concave, qui forme le port, est de 5.000 pas; mais, les vastes et belles promenades qu'elle renferme dans ses murailles, de même que la largeur des canaux laisse beaucoup de vide dans son terrain ; cependant, elle est fort peuplée, toutes les maisons étant bien habitées, surtout vers le port, ayant jusqu'à six et sept étages. Les rues sont fort belles et tirées au cordeau ; dans celles qui sont plus larges que l'ordinaire, de môme que le long des canaux, il y a des arbres à perte de vue, qui font qu'on s'imaginerait être dans les avenues de quelque maison de plaisance, et non pas dans les rues d'une ville. Ces canaux, qui traversent d'un bout à l'autre, sont d'une très grande commodité pour les marchands qui peuvent faire venir leurs marchandises sur des bateaux, jusque devant leurs portes et les y exposer en vente. Les maisons sont très belles et bâties de brique et de pierre de taille et toutes d'une égale hauteur. Elles sont carrelées de marbre qu'on fait venir d'Italie, blanchies, peintes, et enfin d'une propreté charmante, voire même celles des moindres artisans. Il faut avouer que les Hollandais surpassent toutes autres nations pour la propreté et enjolivement de leurs maisons et de leurs vaisseaux. L'on n'oserait y cracher sur le plancher, et Ton a des petites cuvettes pleines de sablon destinées pour cela: ils tiennent les rues si nettes, que quelque temps qu'il fasse, elles ne sont jamais crottées ; mais ils ne sont pas, i beaucoup près, si propres dans le manger, buvant tous dans le môme pot, qu'ils ne rincent presque jamais, et hors quelques bourgeois et marchands qui ont pris les manières françaises, ils mangent avec leurs doigts, crainte de salir les fourchettes, mais revenons à Amsterdam.
Si le climat était plus chaud, le terrain bas et marécageux rendrait l'air fort malsain, Teau étant très mauvaise
MÉMOIRES d'un SOLDAT 4^3
aux environs, de sorte qu'on est obligé d'en apporter de loin, dans de grosses barques, encore n'est-elle point bonne, ce qui fait que la bière d'Amsterdam est la plus mauvaise de toute la Hollande, et l'on ne donne ordinairement que de celle-là dans les auberges, pour vous obliger de boire du vin, qui est fort cher et sur lequel ils gagnent beaucoup.
Quoique ce ne soit que tous marchands dans cette ville, il ne laisse pourtant pas d'y avoir beaucoup de carrosses, dont la plupart sont sur des traîneaux, tirés par un seul cheval : cette voiture est très douce et très commode.
Entre les plus beaux bâtiments qu'on y voit, tels que les magasins des Indes, la Bourse, l'Arsenal, etc., la Maison de ville tient le premier rang, c'est une pièce carrée, fort régulière, dont le dedans est magnifique et toute de marbre ; il n'y manque qu'une entrée qui réponde à la beauté et à la grandeur de cet édifice pour le rendre parfait, mais on dit qu'on ne Ta pas pu faire mieux, parce que comme il est bâti sur pilotis, de môme que toute la ville, il faut que les piliers qui soutiennent les routes soient aussi près qu'ils sont l'un de l'autre, ce qui en rend l'entrée fort étroite.
Toutes les religions sont tolérées en Hollande, mais il n'y a que les Réformés qui aient des cloches: les Luthériens ont des églises publiques à Amsterdam, et les Juifs, deux belles synagogues, une pour les Juifs de la nation allemande, et l'autre pour ceux de la nation portugaise : ils occupent un des plus beaux quartiers de la ville : les catholiques y sont en très grand nombre, et ont leurs églises cachées, de môme que toutes les autres religions, c'est-â-dire qu'elles sont dans des maisons particulières.
Les étrangers ne doivent point partir d'Amsterdam sans avoir vu les Musicants, ce sont des maisons publiques de débauche, où l'on se divertit toute la nuit, et où tout le monde est bien venu pour son argent : il y a dans chacun de ces Musicants nombre de filles de joie qui se tiennent dans une salle illuminée et ornée de peintures luxurieuses et de
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464 SOUYENIRS ET MÉMOIRES
colifichets semblables aux théâtres de marionnettes ; d'abord que vous y êtes entré, Ton vous présente un verre de vin qu'il faut payer un escalin, et vous payez de même chaque verre, si vous en acceptez davantage, mais il suffit d'en avoir pris un, et Ton y peut rester tant qu'on veut, prendre la petite vie, danser, car il y a des violons qui jouent continuellement, et si vous voulez faire autre chose, on ne demande pas mieux, mais il faut convenir auparavant avec le maître du logis, autrement vous seriez bien étrillé.
Dès que nos eaux-de-vie furent déchargées, nous les exposâmes en vente, et elles furent vendues le même jour, mais à très bon marché, car le bas change était cause qu'on envoyait de France les quantités prodigieuses de marchandises dans le pays étranger, ce qui les faisait diminuer si considérablement, qu'on ne les avait jamais vues si basses. Cependant, nous ne laissions pas, malgré tout cela, d'y trouver bien notre compte, si ce n'est que les billets de banque étaient en très mauvais crédit. Les marchandises de France étaient les seules qui fussent alors à bon marché, le change faisait que la France n'en tirait aucune des pays étrangers, et les actions, après avoir infecté ce royaume, s'étaient répandues comme une maladie contagieuse en Angleterre, et puis en Hollande, avaient ruiné tout le commerce, quantité de vaisseaux restaient sans fret dans la Tamise, et la plupart des négociants voyant les fortunes prodigieuses, que nombre de particuliers avaient faites en si peu de temps dans ce négoce négligeaient leur commerce ordinaire, vendaient tout, et employaient leur argent aux actions, tellement qu'on ne pouvait trouver à vendre les marchandises, à moins de les donner à très grand marché.
Aussitôt nos affaires faites, nous partîmes pour retourner en France, passant par Harlem, Leyden, La Haye, Delft et Rotterdam, où nous trouvâmes partout la même propreté qu'à Amsterdam, toutes les villes d'Hollande étant bâties de la même manière.
MÉMOIRES d'un SOLDAT 4^5
Leyden est une ville de manufactures, où ron fait les plus beaux draps d'Hollande.
La Haye n'est qu'un bourg, mais qui vaut bien une très bonne ville : c'est le séjour le plus agréable de toute la Hollande, n'étant qu'à une petite demi-lieue de la mer, et environnée des plus belles promenades: c'est la résidence des Etats-Généraux et des ministres étrangers.
Rotterdam est la seconde ville d'Hollande pour le commerce et pour les habitants,elle est située sur le bord de la Meuse, qui lui sert de port, qui est meilleur que celui d'Amsterdam, les navires pouvant venir tous ; chargés, jusque devant la porte de leurs marchands.
Rien n'est si commode ni si agréable que de voyager dans ce pays : il y a des canaux partout et des barques qui partent à toutes les heures quand bien môme il n'y aurait personne. Ces canaux sont bordés de belles maisons de campagne et de villages magnifiques, car il ne faut pas s'imaginer que ce soient des villages comme ailleurs, les maisons y sont aussi belles que dans les villes, et les paysans sont tous riches, il y en a même qui ont des cinq i six cent mille et jusqu'à un million de florins de bien avec aussi bon crédit en bourse que les meilleurs marchands et si cependant n'en vont, ni plus superbement vêtus, ni font meilleure chère pour cela, mais les Hollandais sont ménagers et intéressés au dernier point, jusque là même qu'ils en sont peu sociables; sans cela la Hollande serait à mon sens le plus agréable pays du monde, car on y est plus libre qu'en pas un endroit, mais il n'y a presque point de société, et chacun n'a en vue que le gain, aussi les étrangers doivent bien prendre garde, s'ils ne veulent voir vider leur bourse en peu de temps, principalement sur les routes où, à moins que de s'informer à gens de connaissance, vous êtes toujours trompé, on vous demande quatre fois plus que la taxe, et j'en ai fait l'expérience à Rotterdam, au passage de la Meuse, où m'étant informé à plusieurs personnes de ce que l'on donnait pour passer l'eau, l'on me dit
qu'on donnait dix-huit sols chacun, sans compter les bardes, je n'en paj^ai pourtant qu'un florin ou vingt sols pour deux que nous étions outre notre bagage, car le batelier eut apparemment conscience de nous faire payer davantage, en effet je sus de plusieurs personnes qui venaient de passer aupara- •vaut, qu'ils n'avaient payé que deux sols et demi chacun, et que c'était la taxe. Cela soit dit en passant, pour avertir les voyageurs de ne s'en fier jamais au premier venu, lorsqu'ils s'informeront dans ce pays là de ce qu'il en coûte sur les chemins.
Il n'y a point de bois en Hollande et dans beaucoup d'endroits de la Flandre, mais à défaut l'on a des tourbes qui sont des mottes de terre pleines de racines qu'on tire des endroits marécageux et dont on se sert pour faire du feu en guise de bois quand elles sont sèche».
Dans tous les Pays-Bas, les clochers sont ordinairement très-hauts et chaque fois que l'horloge sonne, il y a de petits carillons qui chantent des airs fort jolis.
De Rotterdam nous prîmes le chariot de la Meuse, qui va en un jour à Anvers. 11 nous arriva en chemin une aventure très désagréable pour des voyageurs, nous avions cent et quelques florins d'Hollande mon associé et moi, qu'on nous saisit en entrant sur les terres de l'Empire. Personne ne nous avait averti qu'^ l'introduction de ces espèces fut prohibée, au contraire l'on nous avait dit qu'on pouvait entrer tant d'argent qu'on voulait, cependant à la rigueur elles étaient de bonne prise, et nous fûmes obligés d*allerà Bruxelles pour en avoir raison, nous avions encore quelque autre argent qu'on ne nous avait pas saisi. On nous conseilla d'aller trouver un des fermiers généraux appelé M. Sothelet, qui était un très parfaitement honnête homme, auquel nous représentâmes que ce qu'on nous avait saisi n'était seulement que pour faire notre voyage et que nous ne savions pas les défenses; il nous reçut de la manière du monde la plus gracieuse, disant que ce n'était qu'une bagatelle qu'on ne devait pas saisir à des
MIÈMOIRES D*UN SOLDAT 4^7
voyageurs, et après nous avoir témoigné qu'il était fâché seulement de la peine et du retardement que cela nous causait, il nous donna une lettre avec ordre au receveur d'Anvers de nous rendre notre argent, ce qu*il fit à son grand regret, croyant bien que nous aurions passé notre chemin sans dire mot. Nous en fûmes quittes pour trois ou quatre jours de retardement car il m'avait fallu retourner à Anvers.
Anvers est une très belle ville, grande et riche; l'Escaut, qui est fort large à cet endroit, passe au pied et lui sert de port qui était autrefois le meilleur et le plus commerçant de tous les Pays-Bas, mais par jalousie il a été gâté, et il n'y peut plus venir que de petits bâtiments. Depuis ce temps-là Amsterdam a commencé à fleurir.
En revenant d'Anvers à Bruxelles, je passai pasMalines, c'est une petite ville fort jolie, où il y a quantité de noblesse, on y travaille beaucoup en dentelles qui sont très belles et très estimées.
Bruxelles est la capitale de la Flandre espagnole, et la résidence du gouverneur,elle est très grande,belle et bien peuplée ; comme elle est située en partie sur des collines où il y a quantité de bonnes sources, on y boit la meilleure eau de tout le pays.
On fait en Flandre de très belles tapisseries, il y en a dans la maison de la ville de Bruxelles, qui méritent d'être vues, les couleurs en sont si vives et les figures si bien représentées, qu'à moins de les regarder de près, on les prendrait pour des peintures.
De Bruxelles nous allâmes à Gand, de Gand & Courtray, et de là à Lille.
Gand était autrefois la capitale et la plus considérable des Pays-Bas. Charles-Quint disait, faisant allusion du nom de celte ville, qu'il mettait tout Paris dans son Gand, aussi a-t-elle de longueur quatre mille pas communs et environ autant de largeur sur une âgure presque ronde ce qui fait un grand circuit de près de treize mille pas, mais elle
n'est pas peuplée, et il y a dans son enceinte plusieurs prairies, jardins, et grandes places qui laissent beaucoup de terrain vide.
Courtray est une plus petite place forte, comme sont presque toutes les villes des Pays-Bas. Elle appartient à l'Empereur, et n'est qu'à cinq lieues de Lille.
Lille est la première ville de France que nous trouvâmes. C'est la capitale et l'une des plus belles et des plus fortes de la Flandre française ; j'y restai quelques jours en attendant qu'il y eut place au carrosse de Paris, où j'arrivai enfin le 23 août, passant par Arras, Péronne, Bapaume, Roye et Senlis. Je ne parle point de toutes ces villes, parce que je n'y ai rien remarqué, et qu'après avoir vu ces belles villes des Pays- Bas, elles paraissaient si peu de chose qu'on ne daigne pas s'y arrêter.
Années 1720, 1721, 1722, 1723 et 1724.
A mon retour à Paris je trouvai les choses en pire état que jamais ; au lieu de la diminution indiquée, l'on avait augmenté les espèces, de 60 à 120 le marc, cela avait d'abord fait remonter les billets de banque au pair, mais seulement pour quelques heures, la banque ne payant point. Ils retombèrent comme auparavant, et à chacune des diminutions qui arrivèrent peu après, jusqu'à ce que l'argent fut réduit à 75 le marc; le papier baissait tout au moins à proportion de l'espèce, et tomba enfin si prodigieusement, que les billets de banque ont perdu dans la suite jusqu'aux 19/20, et les actions données pour un louis d'or, quoique quelques semaines auparavant Ton eût fait à titre d'emprunt, un appel de 150 francs par action, dont les deux tiers avaient été payés en argent comptant, et l'autre tiers en billets, si bien que les actionnaires venaient de payer à la compagnie pour remplir leurs actions une somme qui excédait alors de beaucoup leur fond capital. La cause de cette grande baisse des actions était, outre le
BCÉMOIRBS d'un SOLDAT 4^9
discrédit public et le besoin d'argent qu'avaient ceux qui en étaient porteurs, un arrêt du conseil, rendu après le départ de M. Law, pour la reddition des comptes de la compagnie, qui, ayant été déclarée redevable au Roi de plusieurs centaines de millions, fut mise en régie, joint au visa qui fut ordonné ; par où ceux qui avaient beaucoup gagné dans l'Agio et qui n'avaient aucuns bons origines à donner des grosses sommes en papier dont ils se trouvaient propriétaires, craignant de tout perdre, les vendaient, à quelque prix que ce fut.
A notre départ d'Hollande, nous avions pris des lettres sur Paris, pour le montant de nos fonds, dans la vue de payer sur le champ d'autres eaux-de-vie dont nous avions déjà ordonné l'achat : nous avions bien compté sur la non-valeur des billets, mais non pas que l'argent augmentant au double, le papier dut avoir la môme non-valeur. Nous fîmes donc une perte très-considérable, que nous aurions évitée si nous eussions tardé encore quelques jours, car toutes les marchandises augmentèrent si fort, que notre commissionnaire n'acheta que sur des ordres réitérés que nous lui donnâmes de Paris, en sorte que nous perdîmes moitié sur le change, sans profiter de rien sur le prix des marchandises ; au contraire, notre commissionnaire ayant acheté payable en petits billets, au lieu que nos ordres portaient qu'il tirerait sur nous, ou que nous lui remettrions les fonds, puremement et simplement, il nous marqua de lui remettre en billets de cent et de dix livres, n'ayant, à ce qu'il nous marquait, pu mieux faire. Nous n'en avions point, et y ayant trente pour cent d'escompte pour changer les billets de mille en billets de cent, nous lui répondîmes qu'il devait tirer sur nous, sinon que nous allions lui remettre les fonds, conformément à notre ordre d'achat qui ne lui permettait pas d'acheter pour nous en petits billets, ce qui nous engagea malheureusement dans un procès dont nous ne sortîmes pas à notre honneur, non plus que notre commissionnaire qui, voyant que nous n'avions pas d'abord
470 SOUVBNIRS BT MâHOIRBS
approuvé le marché, nous donna le change, demandant à le garder pour son compte, parce que le papier tombait tous les jours. Le fait est que le marché n'étant pas conforme à nos ordres, nous étions en droit de le lui laisser pour son compte si nous eussions voulu, mais nous n'avions garde ; nous ne pouvions pas non plus raisonnablement Tobliger à recevoir des billets de mille pour le paiement d'un achat qu'il avait fait pour nous, en billets de cent, aussi les juges ordonnèrent-ils qu'il serait obligé de nous livrer les eaux-de-vie, moyennant que nous les payassions en petits billets. Ainsi, faute de bons conseils et pour avoir mal dirigé la question, nous entrâmes dans un procès qui nous causa beaucoup de pertes, car outre les dépenses en voyages, mon associé ayant été obligé de se rendre sur les lieux, puis d'aller et venir de Cognac en poste, et moi à Orléans, cela causa un retardement considérable pour la livraison et la descente des eaux-de-vie, dont nous fûmes contraint par W, de payer les droits en espèces, au lieu que nous les aurions payés en billets, si elles avaient été livrées quelques temps auparavant. Nos affaires allèrent dans la suite toujours de mal en pis, et si ce n'avaient été quelques marchés peu considérables qui nous réussirent, je ne crois pas que nous eussions retiré un sol de notre capital ; car pendant que mon associé était à Cognac pour notre procès, il entreprit d'envoyer des vins de Primure en Hollande, de compte à moitié, avec MM. Sarebourse, fameux marchands d'Orléans. Pour cet effet Ton fretta deux navires à Amsterdam, dont l'un devait venir charger à Nantes et l'autre à Charente; mais les vins ne s'étant pas trouvés bons cette année, l'on ne chargea que celui de Charente, dont la cargaison était déjà presque toute achetée en vert. Nous perdîmes le capital de cette entreprise, les vins s'étant gâtés et en ayant à peine retiré de quoi payer le fret et les droits. Pour surcroît de malheur, le vaisseau où étaient nos eaux-devie, toucha au Texel et Ton fut obligé de le décharger sur dos allèges : nous avions fait assurer, mais les avaries qui
MBMOIRB8 D*UN SOLDAT ^Jt
nous furent payées par les assureurs ne nous indemnisèrent pas entièrement des pertes que la diminution de la qualité et le coulage nous causèrent, joint à ce qu'il y avait alors tant d'eaux-de-vie en Hollande, qu'il fallut les tenir quelque temps en magasin, ne se présentant point d'acheteurs, et elles ne furent pas plutôt vendues qu'elles augmentèrent peu après considérablement. Enfin lorsque nous soldâmes de compte, en 1721, mon associé et moi, il se trouva que malgré toutes les peines et tous les mouvements que nous nous étions donnés, nous n'étions guère plus avancés que si nous eussions gardé nos billets depuis notre retour d'Hollande, n'en ayant pas retiré dix pour cent.
Pendant ce temps là je demeurais à Paris, assez embarrassé de me tirer d'intrigue, pour pouvoir subsister avec mon père et ma mère, qui, malgré leur tendresse pour moi, ne pouvaient s'empêcher dans leur mauvaise humeur, surtout mon père, de me reprocher de n'avoir pas rapporté d'Hollande, mes fonds en espèces, ce qui me mettait au désespoir. J'eus cependant le bonheur av<?c un compte en banque de 12,000 francs, qu'une de mes cousines, à qui j'avais fait part de ma situation, me prêta pour tricoter sur la place qui se tenait alors dans l'hôtel de la Cour de la Banque^ de doubler ce capital, ce qui, joint à quelque argent comptant qu'elle m'avait encore prêté, me mit en état de représenter au visa les mêmes sommes en papier que mon père m'avait mis entre les mains, sans avoir recours aux fonds de ma société qui n'était pas encore fini; j'obtins aussi de l'emploi au visa, dont les appointements considérables me firent couler le temps, et attendre sa décision avec plus de patience. Nous perdîmes les deux cinquièmes par la réduction qui fut faite sur nos effets, et je fis tant que j'obligeai mon père et ma mère à mettre leur liquidation en rentes viagères, afin d'avoir un revenu qui put au moins leur donner du pain ; ils voulurent absolument en mettre la moitié sur ma tête, â quoi je m'opposai de tout mon possible, pour être plus libre dans
47^ SOUVENIRS ET MÂMOIRES
la suite de prendre le parti qui me conviendrait le mieux, mais il fallut en passer par là, toutes les raisons que j'ai pu leur dire pour les en détourner, ayant été inutiles.
Me trouvant sans occupation après le visa, je songeai à prendre mon parti ; d'abord j'eus dessein de me faire recevoir ingénieur, mais cette profession qui pouvait devenir dangereuse en cas de guerre ne convenant point à la tendresse que mon père et ma mère avaient pour moi, et, d'un autre côté, n'étant pas conforme à l'envie démesurée que j'avais de voyager sur mer, je n'y pensai plus. Môme pour leur faire plaisir je cherchai encore de l'emploi, et j'en aurais pris effectivement si j'en avais trouvé un de convenable, car je passais alors assez doucement mon temps à Paris. Je m'étais mis sur le pied de ne rendre compte ni où j'allais, ni d'où je venais, et de me retirer à telle heure que bon me semblait, ayant, pour cet effet, une chambre particulière où je pourrais recevoir mes amis, d'ailleurs, depuis que je voyais les affaires de ma famille un peu arrangées, je ne me plaignais de rien, mais aussi j'avais le déplaisir de voir que je passais ma jeunesse dans un état contraire à mon inclination et, cependant, sans procurer aucun avancement à ma fortune.
{La fin prochainement)
LES LIVRES D'HISTOIRE
Les souvenirs du colonel de Suckow, — Les souvenirs de Liebknecht.
Autour du XVII^ siècle. — Fragonard. — Etudes critiques
de M, Henri de Régnier. — La Fayette en
Seine-et-Marne
Les mémoires du colonel de Suckow que le commandant Veling a traduits de l'allemand sous ce titre : D'iéna à Moscou^ fragments de ma vie ont sans doute (1), cette qualité d'ôtre de bonne humeur et sans prétention, mais aussi de nous changer le point de vue qui est celui des Français auteurs de mémoires. Quel que soit le tempérament propre de celui qui écrit, il a des façons de sentir communes à ses compatriotes et à ses contemporains, et cette analogie finit par donner aux récits une teinte analogue, en dépit d'ailleurs de la tournure d'esprit du narrateur et de la personnalité de l'expression. Cette fois-ci le soldat dont on nous donne les aventures a ceci de particulier, qu'il ne servit pas son pays d'origine, mais que, employé dans des armées qui n'étaient pas celles de sa patrie, il s'y conduisit avec conscience et s'y montra le fidèle observateur de devoirs auxquels il n'était peut-être pas attaché de plein cœur. Cette situation est spéciale, et comme telle, elle est un élément nouveau d'intérêt pour le lecteur.
Mecklembourgeois de naissance, de Suckow entra dans l'armée prussienne à l'âge de 13 ans, en qualité de cadet, et prit part avec elle, comme sous-lieutenant à la campagne de 1806. Mais après léna, la Prusse fut contrainte, par une des clauses du traité de Tilsit, de réduire considérablement l'effectif de ses troupes, et le jeune officier, qui avait connu les vicissitudes d'une guerre malheureuse, fut licencié alors en compagnie de bon nombre de ses compagnons. Suckow avait songé à off'rir ses services à la
(1). Paris, PioD, 1901, in-S, de 815 p.
Russie, qui, au contraire, augmentait ses armements, mais s'étant adressé au Wurtemberg, qui s'était agrandi et accroissait lui au?si son armée, il fut agréé et nommé sous-lieutenant au'régiment d'infanterie de la garde. Le métier n'était alors ni'absorbant, ni pénible, et la liste des hauts faits du jeune homme serait courte à dresser, s'il ne notait plutôt avec bonne humeur les incidents de son service, et les petits événements de la vie militaire du temps.
Mais l'aspect des choses va changer, et la tranquillité relative de l'Europe fera place à une do ces mêlées sanglantes qui la troublent si profondément depuis que l'astre de Napoléon s'est élevé au zénith de l'histoire. Celui-ci rêve d'attaquer le colosse moscovite, et il veut jeter contre cet ennemi puissant tous les peuples à sa dévotion. Le Wurtemberg fournira à cette expédition les éléments d'une division, et le régiment du lieutenant de Suckow en fera partie. De la sorte, celui-ci connaîtra une des plus poignantes tragédies que les hommes aient jamais supportées, et dont il sera avec tant d'autres la victime et le héros. Le tableau qu'en trace cet honnête mecklembourgeois, placide d'ordinaire et sans passion, est d'autant plus pathétique qu'il est sincère et nullement exagéré. C'est la vérité vraie prise sur le fait et retracée par une plume qui ne cherche pas à se faire valoir en mettant en valeur le spectacle qu'elle a à retracer. Ainsi rapportée par un témoin oculaire, la retraite de Russie est poignante d'une réalité vécue et qui prend le lecteur aux entrailles comme toute lutte de l'énergie humaine contre les éléments déchaînés. Les détails évoqués de la sorte donnent le frisson, et soulèvent la pitié. C'est une suite inanalysable de détresses dont' l'incommensurable grandeur vient de ce que la résistance ne so lasse pas plus que l'assaut des forces naturelles. Il faut lire en entier l'ensemble de cette résistance, sans s'arrêter aux péripéties qui la dramatisent sans cesse. C'est une grande leçon d'énergie, et la façon simple et émouvante dont elle est rapportée par le lieutenant de Suckow. ne fait qu'ajouter grandement à un pareil enseignement.
Par le manque de prétentions, par la verve et par l'enjouement, les Souvenirs de W. Liebknecht que MM. J.-G. Prod'homme et
LBS LIVRES D'HISTOIRK fyji
Ch.-A. Bertrand viennent de traduire et de publier (1) peuvent être rapprochés des pages dont nous parlons ci-dessus. Sans doute, le vieux révolutionnaire allemand ne saurait en aucune façon ôtre comparé au soldat du Premier Empire. Pourtant, leur bonne humeur, la franchise de leur expression a je ne sais quel air de famille qui fait qu'on n'est pas aussi dépaysé qu'on le croirait, en passant sans transition des récits de l'un aux récits de l'autre.
Ce n'est pas son rôle d'homme public et de chef du socialisme allemand que Liebknecht retrace ainsi dans les souvenirs qu'on vient de mettre à la portée des lecteurs français. Ce sont seulement des épisodes de sa vie de jeunesse, des incidents de son apprentissage politique et de ses débuts de révolutionnaire. Pareilles confidences sont intéressantes à entendre et, quand môme on ne goûte pas le sentiment qui inspire les actes qui y sont rapportés, on ne peut s'empôcher de rendre justice à la bonne foi et à l'abnégation qui les inspirèrent. Les hommes qui se vouent à la réalisation d'un idéal, et qui y travaillent sans ambition personnelle, sans arrière-pensée de lucre ou de profit, pour la seule joie de voir leur rêve incarné, et de servir une cause qu'ifs croient ôtre celle de la justice et de l'humanité, méritent toujours des égards pour la franchise de leur attitude, et des respects pour la noblesse de leurs intentions. Si leurs illusions font sourire, surtout maintenant que . Tabnégation est moins de mode que la lutte pour l'eJCistence, elles gagnent la sympathie, et c'est là le sentiment qui domine en face de la jeunesse laborieuse et indépendante de Liebknecht. En se dépeignant de la sorte, l'autour' nous fournit maints renseignements sur ses coreligionnaires politiques, sur le petit monde d'agitateurs sociaux qu'il fréquenta surtout en Suisse. A cetitre,cette autobiographie dépasse le cadre d'une étude biographique et psychologique. Elle devra ôtre consultée par ceux qui voudront suivre le mouvement des idéos en Europe, principalement aux environs de 18i8,date qui, comme on le sait, fut le signal d'une effervescence particulière des esprits libéraux. Témoin de ce qu'il conte, acteur souvent de ce dont il parle, Liebknecht a donc l'autorité nécessaire pour retracer ce qu'il a vu, et si son témoi-
(1). Société nouvelle de Uhrnirie et d'édition (Librairie Geor^^es Bellale). 1901, iQi2. de 190 p.
fyj& SOUVENIRS BT MÉMOIRES
gnage sur les hommes et les choses de ce temps ne doit pas être accepté sans contrôle — pas plus d'ailleurs qu'aucun autre témoignage, — on ne saurait lui dénier d'être modéré dans la forme, sans passion apparente, je veux dire cette passion qui au lieu d'échauffer seulement le style, brouille et obscurcit le cerveau.
Remontons dans l'histoire et quittons le xix« siècle, qui fut un peu partout le siècle de l'agitation et de l'effervescence pour tourner, en compagnie de M. Pierre Brun, Autour du dix-septième siècle (1), qui fut le siècle suprême de la correction et de l'harmonie. Ce n'est pas que ce temps si bien ordonné n'ait eu des personnages indépendants ou même des déclassés. Ils sont nombreux au contraire, mais la grande lumière qui éclaire les hommes de cette époque, n'éclaire guère que ceux du premier rang, les met trop en vue et laisse dans l'ombre les figures secondaires et d'arrière plan, dont les traits n'ont pas toute la régularité que ceux des protagonistes.
C'est précisément avec ces personnages moindres, intéressants pourtant par leurs défauts et par leurs travers que M. Pierre Brun s'est attardé. Il a eu ainsi le loisir d'examiner et de saisir quelques visages attrayants parfois et amusants le plus souvent, dont la suite compose une galerie variée et curieuse à plus d'un titre. Ce n'est pas que les portraits qui la composent soient tous de la même valeur, ni peints de la même touche; la série aurait gagné assurément à être plus uniforme, et quelques études a être mieux dessinées. La plupart ne sont que de simples ébauches, qui mettent seulement en valeur le caractère dominant du personnage, et négligent l'accessoire, qui cependant servirait à marquer la physionomie de l'ensemble. Tels les médaillons — ou les mascarons — de François de Maynard, de Dassoucy, de Desmarets, de Ninon de Lenclos, du comte de Cramail, de Bertrand de Mérigon, de Pavillon et de Saint-Amant. Quelques-uns de ces trépassés fameux auraient mérité plus d'attention et fourni matière à des études plus soignées. M. Pierre Brun ne l'a pas pensé ainsi : et il a réservé son attention à Boursault et surtout à Tallemant des
Grenoble, Librairie Dauphinoise. 1901,in-12 de 410 pp.
LES LIVRES D*HISTOIRE 477
Réaux. C'est de celui-là, en grande partie, que nous viennent les échos, les méchancetés et les médisances que nous connaissons aujourd'hui sur une large portion du xvii« siècle. Ces historiettes ne sont trop souvent que des commérages, mais elles nous montrent en déshabillé des gens que nous sommes accoutumés de voir ailleurs en représentation, poudrés, frisés, ornés de perruques, de fraises et de pourpoints enrubannés. On prend toujours plaisir aux faiblesses des hommes — et des femmes. — Tallemant des Réaux ne l'ignorait pas, quand il' couchait par écrit les mille bruits divers qui parvenaient à son oreille, et il savait» qu'en les rapportant, il pouvait compter sur l'indulgence du lecteur, toujours friand de pareilles révélations. Il ne s'est pas trompé, s'il a raisonné de la sorte, et les simples curieux, pas plus que les ^ doctes commentateurs ne lui ont jamais fait défaut. M. Pierre Brun a eu l'avantage de pouvoir étudier de près quelques manuscrits inédits de Tallemant, conservés maintenant à la Bibliothèque municipale de La Rochelle, et de cette source inexplorée il a tiré d'autres malices, des traits, des bons mots et des bons tours qui viennent s'ajouter au fonds, déjà copieux, des bavardages qui sont parvenus jusqu'à nous, sous la garantie de Gédéon Tallemant des Réaux, anecdotier émérite, renommé comme tel depuis deux siècles.
L'esprit a bien des façons de s'exprimer, et en de certaines mains, le pinceau est aussi spirituel que la plume, quand les doigts sont assez agiles, assez déliés, pour rendre sans retard les visions de l'esprit sous la lumière du moment et avant que la grâce primesautière ne soit évanouie. Et quel autre qu'Honoré Fragonard sût mieux croquer avec prestesse une attitude, un raccourci, tracer ainsi dans la chaleur de l'inspiration, une scène toujours spirituelle, toujours pittoresque, légère de ton et de verve capiteuse ? On possédait sur Fragonard un gros livre, très consciencieux, très nourri, incomplet malgré cela sur quelques points, qui semblait un monument un peu pesant pour l'ombre légère du gracieux peintre. Voici que M. Virgile Josz lui consacre un volume plus mince, qui est un hommage plus discret et non
47^ SOUVENIRS BT M^OIRBS
moins hien informé, d^une apparence plus légère et d'un aspect plus engageant (1). .«
La biographie de Tartisle y reste, comme il convient, le cadre de sa vie esthétique, le lien qui rattache entre elles ses productions et des sentiments qu'elles inspirent à qui les voit aujourd'hui. Très moderne par ses aspirations, et par ses renseignements, M. Josz mêle ainsi le passé au présent, dans un heureux amalgame qui forme une critique avisée et sûre. Les admirateurs de Fragonard — et il n'est pas besoin de dire qu'ils sont légion — seront heureux 4g voir ainsi, sous un format commode, dans un langage juste et bien informé, ce qu'il importe de connaître pour juger en parfaite connaissance de cause, Tœuvre de celui dont ils goûtent le génie gracieux et la fougue. Une œuvre d'art n'évoque pas seulement un sentiment de sympathie vague et imprécis ; elle est une manifestation d'un tempérament à une date fixe et dans des circonstances données. Il est nécessaire de connaître toutes ces conditions pour ne pas se laisser aller à un sentimentalisme maladroit, à une appréciation irréfléchie et sans portée. Sans doute, écraser une toile sous un amas de chif!ï*es et de dissertations, serait un procédé pire encore. C'est pour cela que les livres pareils à celui de M. Josz sont utiles : ils guident sans encombrer, ils insinuent sans dogmatiser; on adopte leurs conclusions ou on les rejette, mais ils font penser et augmentent l'admiration pour Tœuvre dont ils nous entretiennent, en nous faisant discrètement connaître ce qui l'inspira et la véritable personnalité de celui qui Texécuta.
La critique de M. Henri de Régnier est ingénieuse et aisée. Sans doute elle ne procède pas, comme celle d'un professionnel, de principes bien établis et ne découle pas d'un critérium immuable. Lui-même passe volontiers condamnation là-dessus dans l'introduction qu'il a mise en tête des morceaux offerts au public sous le titre de Figures et caractères (2). Il ne se cache pas d'avoir laissé
(1) Paris, Sooiétè du Mercure de Fraooe. t901, iii-12 da 940 pp.
(2) Société du Mercure d^ France, 1901, iQ-13, de 850 p.
LES tlVUES D*m8TOI|lS 4^9
une certaine fantaisie dans le tour des fragments réunis ainsi et rapprochés. Aussi bien, n'est-ce pas là un défaut capitaH et si rhumeur est charmante nul ne se plaindra qu'elle soit capricieuse, r/est le cas présent, l'auteur a parlé son livre plutôt qu'il ne Ta écrite j'entends par là cette causerie qui est le régal des esprits délicats et qui ne se croit pas permis de négliger sa tenue sous le prétexte qu'elle est sans prétention et suit le cours de l'improvisation. Les pages tracées de la sorte semblent être l'entretien d'un homme de goût avec ses lecteurs, la confidence de ses impressions et de ses souvenirs. Heureusement pour lui, M. Henri de Régnier a plus d'impressions que de souvenirs, et nul ne se plaindra de les voir exprimées comme elles le sont, avec discrétion et mesure sans insister et sans se mettre trop en évidence, comme il sied aux gens de bonne compagnie. 11 est certains points même sur lesquels ces impressions seront [tout particulièrement goûtées: c'est quand elles ont pour objet les poètes ou la poésie. On sent que M. de Henri de Régnier a beaucoup à dire sur ce sujet qui lui tient au cœur et, s'il ne s'épanche pas davantage, c'est pure discrétion et pudeur intime, pour n'avoir pas à parler plus longtemps de ce qu'on aime d'une tendresse trop vive. Il me semble que ce titre de Poète» et poésie qui est à peu près celui d'une conférence de M. de Régnier aurait mieux encore convenu à l'ensemble du volume que le titre même qu'il porte. Il n'y est gu^re question, en effet, que de poètes du passé et du présent et de la poésie, de celle d'hier, d'aujourd'hui et même de demain. Les quelques rares prosateurs dont le nom est prononcé dans ces pages sont observés par un poète qui sait donner à leur visage et à leur caractère une allure éthérée qui, si elle les défigure un peu, les met à l'unisson de ce qui les entoure et fait que ces ombres ne sont pas disparates sous la lumière élyséenne qui les éclaire dans le livre de M. de Régnier.
• • La biographie complète de La Fayette a fait il y a peu de temps le sujet d'un gros volume de M. Etienne Charavay, après avoir fourni la matière de deux ouvrages de M. Agénor Bardoux. Voici qu'après ces prédécesseurs très bien informés, M. Léopold Olivier vient d'écrire une étude sur La Fajrette en Seine-et-Marne (i).
(1) Paris, Leolaro, 1901, in-8«6 62 p.
48o SOUVENIRS ET MÉMOIRES
Comme on le voit, ce n'est qu'un épisode — et très pacifique — de l'existence si agitée du général. « Pendant la retraite qu'il observa pendant le Consulat et l'Empire, dit de lui M. Olivier, il se fit dans son domaine de La Grange-Bléneau le promoteur de l'essor économique de ce riche canton. Ensuite, sous la Restauration, époque où il ne cessa guère de militer pour la cause universelle et nationale de la liberté et de la justice, il eut en même temps plus à cœur que jamais de prouver son intérêt au département devenu sa petite patrie. Enfin, sous le gouvernement de juillet, réunissant plusieurs mandats civiques dans Seine-et-Marne et tenant toujours une main active à la transformation de son district agricole, il accumule avant de s'éteindre à Paris, et lègue au château de La Grange, un musée unique d'histoire contemporaine ». C'est cette période, pour ainsi dire, régionale de la vie d'un soldat devenu gentilhomme campagnard par la force des événements, que M. Olivier raconte à l'aide de témoignages locaux, documents et traditions. Ainsi envisagée, l'existence de La Fayette pouvait être le prétexte d'une étude intéressante et celle de M. Olivier dépasse, par bien des endroits, le cadre provincial qu'il lui a volontairement donné.
Le directeur-gérant : Paul Bonnefon.
AUXBRRB. — IMPRIMERIE A. LANIBR, 43, RUB DB PARIS.
Le deuxième volume des pensées inédiles de Montesquieu va paraître prochainement sous les auspices de la Société des Bibliophiles de Guienne, et, comme pour le précédent, une gracieuse communication dont nous sentons tout le prix a mis à notre disposition cette œuvre nouvelle avant qu'elle ait été connue du public. Grâce à cela, nous pouvons donner aujourd'hui à nos lecteurs la primeur de quelques passages qui nous ont semblé devoir les intéresser tout particulièrement. Ce sont encore des fragments précieux pour la psychologie de Montesquieu et aussi pour l'histoire de la formation d'une pensée qui a si fort agi sur les idées de son temps Il n'est guères de sujets sur lesquels l'activité intellectuelle du phi losophe ne se soit plus ou moins arrêtée. Les lettres et les arts, la politique et l'histoire, tout ce qui embellit la vie et tout ce qui l'explique, a successivement occupé cette tète faite pour les spéculations les plus hardies et les conceptions les plus larges. Condensé comme il l'est ci-dessous en des formules heureuses et brèves, le résultat de cette enquête à travers le monde des idées et celui des faits paraît aussi attrayant qu'instructif, car l'écrivain ne s'y sépare pas du penseur, et l'un enferme aussitôt en des phrases exquises de verve délicate ce que la pénétration de l'autre a fait entrevoir et a su dégager. A ce compte on a double profit et double agrément et les lecteurs nous sauront gré assurément de leur avoir ménagé l'occasion de goûter avant tout le reste des amateurs cette prose si alerte, si précise, qui accompagne l'idée d'un langage si séduisant, et la fait pénétrer de la sorte si profondément dans les esprits.
— Il faut toujours prendre un bon sujet : l'esprit que vous mettez dans un mauvais sujet est comme Tor que vous met-
48tl SOUVENIRS ET MÉMOIRES
triez sur Thabit d'un mendiant; au lieu qu'un bon sujet semble vous élever sur ses ailes.
— On gagne beaucoup dans le monde ; on gagne beaucoup dans son cabinet. Dans son cabinet, on apprend à écrire avec ordre, à raisonner juste, et à bien former ses raisonnements: le silence où l'on est fait qu'on peut donner de la suite à ce qu'on pense. Dans le monde, au contraire, on apprend à imaginer ; on heurte tant de sujets dans les conversations que Ton imagine des choses ; on y voit les hommes comme agréables et comme gais ; on y est pensant par la raison qu'on ne pense pas, c'est-à-dire que Ton a les idées du hasard, qui sont souvent les bonnes.
L'esprit de conversation est un esprit particulier, qui consiste dans des raisonnements et des déraisonnements courts.
— La belle prose est comme un fleuve majestueux qui roule ses eaux, et les beaux vers, comme un jet d'eau qui jaillit par force : il sort de l'embarras des vers quelque chose qui plaît.
— Les transpositions, permises dans la poésie, lui donnent souvent de l'avantage sur la prose, parce que l'on met le mot important de la pensée dans le lieu le plus frappant, et que toute la phrase peut porter sur ce mot.
Ainsi, dans les vers:
Et vous, d'un vain devoir imaginaires loix, Ne faites point entendre une inutile voix. Sans vous, chez les mortels, tout était légitime. C'est vous qui, du néant, avez tiré le crime.
L'impression aurait été moindre, si Ton avait dit: « Sans vous tout aurait été légitime chez les mortels : c'est vous qui avez tiré le crime du néant. »
— Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires, assez pour n'être pas ennuyeux ; pas trop, de peur de n'être pas entendu. Ce sont ces suppressions heureuses qui ont fait dire à M. Nicole que tous les bons livres étaient doubles.
— Le style enflé et emphatique est si bien le plus aisé que, si VOUS voyez une nation sortir de la barbarie, comme, par exemple, les Portugais, d'abord vous verrez que leur style donnera dans le sublime, et ensuite ils descendront au naïf. La difficulté du naïf, c'est que le bas le côtoyé. Mais il y a une distance infinie du sublime au naïf et du sublime au galimatias.
— Il ne faut pas que, dans un ouvrage, Tironie soit continuée : elle ne surprend plus.
— Vhumeur des Anglais est quelque chose qui est indépendant de l'esprit et en est distingué, comme on le verra par les exemples.
Cetle humeur est distinguée de la plaisanterie et n'est point la plaisanterie ; c'est plutôt le plaisant de la plaisanterie. Ce n'est point la force comique, le vis comica ; c'est plutôt la manière de la force comique. Je la définirai, dans la plaisanterie, la manière de rendre plaisamment les choses plaisantes, et c'est le sublime de l'humeur, et, dans les choses ingénieuses, la manière de rendre plaisamment les choses ingénieuses. Ce que les images sont dans la poésie, l'humeur est dans la plaisanterie. Quand vous mettez de la plaisanterie sans humeur, vous sentez quelque chose qui vous manque, comme quand vous faites la poésie sans image. Et la difficulté de l'humeur consiste à vous faire trouver un sentiment nouveau, dans la chose, qui vient pourtant de la chose.
— Il est impossible presque de faire de nouvelles tragédies bonnes, parce que presque toutes les bonnes situations sont prises par les premiers auteurs. C'est une mine d'or épuisée pour nous. Il viendra un peuple qui sera, à notre égard, ce que nous sommes à l'égard des Grecs et des Romains. Une nouvelle langue, de nouvelles mœurs, de nouvelles circonstances, feront un nouveau corps de tragédies. Les auteurs prendront dans la nature ce que nous y avons déjà pris, ou
dans nos auteurs mêmes, et bientôt ils s'épuiseront comme nous nous sommes épuisés. Il n'y a qu'une trentaine de bons caractères, de caractères marqués. Ils ont été pris: le Médecm, le Marquis, le Joueur^ la Coquette^ le Jaloux^ V Avare, le Misanthrope, le Bourgeois, Il faut une nouvelle nation pour former de nouvelles comédies, qui mêle aux caractères des hommes ses propres mœurs. Ainsi il est aisé de voir quel avantage ont les premiers auteurs de nos pièces dramatiques sur ceux qui travaillent de nos jours. Ils ont eu pour eux les grands traits, les traits marqués. Il ne nous reste plus que les caractères fins, ceux qui échappent aux esprits du commun, c'est-à-dire à presque tous les esprits. Ainsi les pièces de Destouches et de Marivaux sont plus difficilement bonnes que celles de Molière.
— Ce qui commence à gâter notre comique, c'est que nous voulons chercher le ridicule des passions, au lieu de chercher le ridicule des manières. Or, les passions ne sont pas ridicules par elles-mêmes.
-- Je ne conseillerais pas de se donner entièrement à la: critique. César en avait fait trois livres contre Caton ; ils se sont perdus et n'ont pu être arrachés au mépris que la postérité attache toujours à ces sortes d'ouvrages, ni par le grand nom de César, ni par le nom de Caton :
Hoc miserœ plebi stabat commune sepulcrum.
— Quand on se consacre à l'art de critiquer, et que l'on veut diriger le goût ou le jugement du public, il faut examiner si, lorsque le public, après avoir balancé, a une fois décidé, on a été souvent de son avis : car ses jugements scellés par le temps sont presque toujours bons. Ainsi, si Tonn'a que des opinions extraordinaires; si l'on est ordinairement seul de son avis; si l'on raisonne, quand il faut sentir; si l'on sent, quand il faut raisonner; si le public prononce, et que vous ne prononciez prs ; s'il ne prononce
pas, et que vous prononciez : vous n'êtes pas propre pour la critique.
— On me demandait pourquoi on n'avait plus de goût pour les ouvrages de Corneille, Racine, etc. Je répondis : « C'est que toutes les choses pour lesquelles il faut de Pesprit sont devenues ridicules. Le mal est plus général. On ne peut plus souffrir aucune des choses qui ont un objet déterminé : les gens de guerre ne peuvent souffrir la guerre ; les gens de cabinet, le cabinet; ainsi des autres choses. On ne connaît que les objets généraux, et, dans la pratique, cela se réduit à rien. C'est le commerce des femmes qui nous a menés là : car c'est leur caractère de n'être attachées à rien de fixe. Il n'y a plus qu'un sexe, et nous sommes tous femmes par l'esprit, et, si, une nuit, nous changions de visage, on ne s'apercevrait pas que, du reste, il y eût de changement. Quoique les femmes eussent à passer dans tous les emplois que la Société donne, et que les hommes fussent privés de tous ceux que la Société peut ôter, aucun sexe ne serait embarrassé ».
M. Despréaux. — Il n'est plus permis de mal écrire depuis qu'on a connu si bien les sources de Tagréable et du beau ; c'est-à-dire qu'il est très difficile de bien écrire. Dans un grand sérail, il est difficile de plaire. Nous jugeons des ouvrages d'esprit avec le dégoût des sultans.
M. Despréaux, dans la préface de sa dernière édition, a dit, lui ou son libraire, le beau mot de François P»" et Ta exprimé ainsi: «Un roi de France ne venge pas les injures d'un duc d'Orléans. » Il faut dire : « Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans. » L'un est une réflexion ; l'autre est un sentiment. L'un peut être dit de tout le monde; l'autre nous frappe, parce qu'il ne peut avoir été dit que par le roi de France qui a eu ce sentiment. Il n'en faut point faire une pensée générale. Ce qui frappe d'admiration, c'est lorsque la
chose est dite par celui qui la sentait et la sentait dans le moment où il Ta dite.
Les deux satires que nous avons sur les femmes ont été faites par deux pédants; aussi ne sont-elles pas bonnes : Desprôaux et Juvénal. Bon Dieu ! si Horace l'avait faite ! Mais le sujet ne vaut rien, et Horace avait trop d'esprit pour prendre un tel sujet.
Mais les beaux génies ont beau faire de mauvais ouvrages, ils sont toujours, par quelque côté, inimitables: témoin l'éloge de M'"« de Maintenon dans la satire sur les femmes de M. Despréaux.
Le jansénisme a fait un furieux tort à la Muse de M. Despréaux; il a fait la gloire de Racine; Esthcr et Athalie. M. Racine a tiré de là des idées sur la grandeur de la religion et a rempli sa poésie de ses sentiments ; M. Despréaux en a tiré des discussions théologiques, sujet étranger et ennemi de la poésie.
Les ouvrages immortels de M. Despréaux, sont son Lutrin^ son Art poétiqne^ son épitre (sic) à M. de Valincourt et autres. Ce qui afflige dans les ouvrages de M. Despréaux, c'est un orgueil très peu délicat, qui se montre toujours, et un mauvais naturel, qui se montre encore, une répétition trop fréquente des mêmes traits satiriques; de sorte qu'on voit un cœur également corrompu et un esprit qui ne sert pas assez bien le cœur. Ses imitations des anciens ont fait croire qu'il avait plus d'esprit que de génie, et, moi, vu la stérilité de son esprit, je lui trouverais plus de génie que d'esprit. EfFectivements, il n'y a presque pas une de ses pièces où Ton ne trouve de l'invention, où Ton ne voit l'homme de génie. Son Lutrin est un poème parfait; il se maintient perpétuellement contre la bassesse et la stérilité de son sujet par la richesse de l'invention. II n'y a point d'ouvrage qui ait été plus difficile à faire que celui-là, et peut-être n'en avons-nous pas de plus parfait. Nec erat quod tollere relies. Les Anciens ne lui ont point servi de modèles. Quand il marche avec les Anciens, il
ne leur est pas inférieur, et, quand il marche tout seul, il ne leur est pas inférieur non plus. M. Perrault, défendant les Modernes, ne pouvait rien citer de mieux contre M. Des préaux, que M. Despréaux lui-môme.
— J'ai lu, ce 6 avril 1734, Manon Lescaut, roman composé par le père Prévost. Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon, et l'héroïne, une catin qui est menée à la Salpétrière, plaise ; parce que toutes les mauvaises actions du héros, le chevalier des Grieux, ont pour motif Tamour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi ; ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère.
— Ce qui me déplait dans Versailles, c'est une envie impuissante qu'on voit partout de faire de grandes choses. Je me ressouviens toujours de dona Olympia, qui disait â Maldachini, qui faisait ce qu'il pouvait : « Animo ! Maldachini. lo ti faro cay^dinale. » Il me semble que le feu Roi disait â Mansard : « Courage I Mansard : Je te donnerai cent mille livres de rente. » Lui faisait ses efforts: mettait une aile; puis une aile; puis, une autre aile. Mais, quand il en aurait mis jusques à Paris, il aurait toujours fait une petite chose.
— La Place des Victoires est le monument de la vanité frivole. Il faut que ces sortes de monuments aient un objet: le Pont de Trajan, la Voie Appienne, le Théâtre de Marcellus.
-— La trop grande régularité, quelquefois et même souvent désagréable. Il n'y a rien de si beau que le ciel; mais il est semé d'étoiles sans ordre. Les maisons et jardins d'autour de Paris, n'ont que le défaut de se ressembler trop : ce sont des copies continuelles de Le Nôtre. Vous voyez toujours le même air, qualem decet esse sororum. Si on a eu un terrain bizarre, au lieu de l'employer tel qu'il est, on l'a rendu régulier, pour faire une maison qui fût comme les autres. Nos maisons sont comme nos caractères.
488 SOUVENIRS ET MÉMOIHBS
— La grande joie fait toujours un de deux effets : quand elle n'égaie pas les autres, elle les attriste, comme déplacée. Le grand secret est de n*en mettre que la dose convenable; sans cela, on est très souvent tristement gai. Il faut, pour être aimable, pouvoir céder son caractère à l'occasion : quand il ne vous met pas en train, il vous déroute.
La joie continuelle est de même : si je suis triste, la joie des autres m'afflige, parce qu'elle me tire du plaisir que j'ai à me laisser aller à ma tristesse. On me fait donc violence; ce qui est une espèce de douleur.
— Je disais: « Les grands seigneurs ont des plaisirs; le peuple a de la joie. »
— L'avantage de l'amour sur la débauche, c'est la multiplication des plaisirs. Toutes les pensées, tous les goûts, tous les sentiments, deviennent réciproques. Dans l'amour, vous avez deux corps et deux âmes ; dans la débauche, vous avez une ame qui se dégoûte même de son propre corps.
— Bonheur, — M. de Maupertuis ne fait entrer dans son calcul que les plaisirs et les peines, c'est-à-dire tout ce qui avertit l'âme de son bonheur ou de son malheur. Il ne fait point entrer le bonheur de l'existence et la félicité habituelle, qui n'avertit de rien, parce qu'elle est habituelle. Nous n'appelons plaisir que ce qui n'est pas habituel. Si nous avions continuellement le plaisir de manger avec appétit, nous n'appellerions pas cela un plaisir; ce seroit existence et nature. Il ne faut pas dire que le bonheur est ce moment que nous ne voudrions pas changer pour un autre. Disons autrement : le bonheur est ce moment que nous ne voudrions pas changer pour le non-être.
— Il faut que chacun se procure dans toute la vie le plus de moments heureux qu'il est possible. Il ne faut point pour cçla fuir les affaires : car souvent les affaires sont nécessaires aux plaisirs; mais il faut qu'elles en soient comme une dépen-
dance, non les plaisirs, d'elles. Et il ne faut pas se mettre dans la tête d'avoir toujours des plaisirs : cela est impossible; mais, le plus qu'on peut. Ainsi, quand le Grand-Seigneur est fatigué de ses femmes, il faut qu'il sorte de son sérail. Quand on n'a pas d'appétit, il faut quitter la table et aller à la chasse.
— Former toujours de nouveaux désirs et les satisfaire â mesure qu'on les forme, c'est le comble de la félicité. L'âme ne reste pas assez sur ses inquiétudes pour les ressentir, ni sur la jouissance pour s'en dégoûter. Ses mouvements sont aussi doux que son repos est animé ; ce qui l'empêche de tomber dans cette langueur qui nous abat et semble nous prédire notre anéantissement.
— L'attente est une chaîne qui lie tous nos plaisirs.
— Je disais : « Les richesses, la naissance, etc., sont des médailles ; l'estime publique et le mérite personnel sont de la monnaie courante. »
— La prospérité tourne plus la tête que l'adversité : c'est que l'adversité vous avertit, et que la prospérité fait qu'on s'oublie.
— Je disais : « La Fortune est notre mère; l'adversité, notre gouverneur. »
— C'est un malheur qu'il y a trop peu d'intervalle entre le temps où l'on est trop jeune, et le temps où Ton est trop vieux.
— Malheureuse condition des hommes I A peine l'esprit est-il parvenu au point de sa maturité, le corps commence à s'affaiblir.
— Les bêtes sont plus heureuses que nous : elles fuient le mal; mais elles ne craignent point la mort, dont elles n'ont aucune idée.
— Il est bon qu'il y ait dans le Monde des biens et des maux : sans cela, on serait désespéré de quitter la vie.
— Quand un homme manque d'une qualité qu'il ne peut pas avoir, la vanité suppléeet lui fait imaginer qu'il Ta. Ainsi une femme laide croit être belle, un sot croit avoir de l'esprit. Quand un homme sent qu'il manque d'une qualité qu'il peut avoir, il se dédommage par la jalousie. Ainsi on est jaloux des riches et des grands.
La vraie raison est qu'il n'est pas possible à la vanité de se tromper sur les richesses et les grandeurs.
— L'humilité chrétienne n'est pas moins un dogme de philosophie que de religion. Elle ne signifie pas qu'un homme vertueux doive se croire plus malhonnête homme qu'un fripon, ni qu'un homme qui a du génie doive croire qu'il n'en a pas; parce que c'est un jugement qu'il est impossible à l'esprit de former. Elle consiste à nous faire envisager la réalité de nos vices et les imperfections de nos vertus.
— Les disproportions qu'il y a entre les hommes sont bien minces pour être si vains. Les uns ont la goutte ; d'autres la pierre. Les uns meurent ; les autres vont mourir. Ils ont une même âme pendant l'éternité, et elles {sic)ne sont différentes que pendant un quart d'heure, c'est-à-dire pendant qu'elles sont jointes à un corps.
— - Il y a ordinairement si peu de différence d'homme à homme qu'il n'y a guère sujet d'avoir de la vanité.
— Les gens qui ont de l'esprit, et qui ont beaucoup lu, tombent souvent dans le dédain de tout.
— On se fie à un honnête homme comme on se fie à un banquier riche.
— Le but naturel de la vengeance est de réduire un homme à ce sentiment de désirer de ne nous avoir point offensé. La vengeance ne mène point à ce but; mais à celui que Ton serait heureux si l'on pouvait nous offenser encore. Le
pardon ramènerait bien plus sûrement un homme au repentir.
Il y a encore un autre plaisir, qui est celui de l'honneur que l'on croit obtenir pour l'avantage que l'on a pris sur son ennemi.
L'Italien qui fait faire un péché mortel à son ennemi avant de le tuer aime la vengeance par elle-même et indépendamment du point d'honneur : il veut que, pendant toute l'éternité, il se repente de l'avoir outragé.
Rien ne raccourcit plus les grands hommes que l'attention qu'ils donnent à de certains procédés personnels. J'en connais deux, qui ont été entièrement insensibles : César et le dernier duc d'Orléans. Lorsque celui-ci parvint au gouvernement, il récompensa ses amis et soulagea ses ennemis de leurs justes craintes: ils se trouvèrent tranquilles à l'ombre de son autorité.
— - Quoiqu'on doive aimer sa patrie, il est aussi ridicule d'en parler avec prévention que de sa femme, de sa naissance ou de son bien. Que la vanité est sotte partout !
— Je ne suis point étonné de voir les ambitieux se donner un air de modestie et se défendre de l'ambition comme d'un vice honteux. Celui qui montrerait toute son ambition étonnerait tous ceux qui voudraient le servir. D'ailleurs, comme personne n'est assuré de réussir dans le chemin de la fortune, on se prépare la ressource de faire croire qu'on l'a méprisée.
— Je disais : « Ce n'est que par ambition que la plupart des gens mentent : ils veulent se rendre recommandables par le succès de quelque conte. »
— Je disais: « Pour n'être pas déshonoré dans ce monde, il suffit de n'être qu'à demi sot et à demi fripon. »
— Je dis que les gens d'affaires sont très heureux d'avoir
un orgueil qui les porte à s'allier avec la noblesse. Sans cela, ils seraient une caste particulière. Cela leur est utile en ce que cela les fait dégorger.
— J'aime ce que disait Tabbé de Mongaut: « Dans la jeunesse, nous jugeons des hommes par les places, et, dans la vieillesse, des places par les hommes. »
— Travailler à faire sa fortune est une chose qui peut amuser: on espère toujours.
— Je trouve que la plupart des gens ne travaillent à faire une grande fortune que pour être au désespoir, lorsqu'ils l'ont faite, de ce qu'ils ne sont pas d'une illustre naissance.
— Je disais à un avare : « Vous faites bien d'amasser de l'argent pendant votre vie : on ne sait ce qui arrivera après la mort ».
— Dans les villes de commerce, comme les villes impériales et celles de Hollande, on est accoutumé de mettre un prix à tout; on met à ferme toutes ses actions; on trafique des vertus morales ; et, les choses que l'humanité demande, on les vend pour de l'argent.
— Feu M. le duc d'Antin n'avait jamais mis à aucune loterie, donné à aucune quêteuse, donné aucune étrenne, aucun présent, jamais donné pour boire à qui que ce soit en sa vie.
— L'avarice se fortifie avec l'âge : c'est que nous voulons toujours jouir. Or, dans la jeunesse nous pouvons jouir en dissipant, et, dans la vieillesse, nous ne pouvons jouir qu'en gardant.
— Un homme libéral n'est pas celui qui achète beaucoup de médailles parce qu'il les aime ; c'est un homme qui dépense hors de ses goûts.
— Il faut savoir le prix de l'argent : les prodigues ne le savent pas, et les avares encore moins.
— Je dirai de l'argent ce qu'on disait de Caligula, qu'il *n'y arait jamais eu un si bon esclave et un si méchant
maître.
— Je disais : « Il faut regarder son bien comme un esclave, mais il ne faut pas perdre son esclave ».
— L'argent est très estimable lorsqu'on le méprise.
— Les richesses sont un tort que Ton a à réparer, et Ton pourrait dire : « Excusez-moi si je suis riche ».
— Un M. Le Prêtre, qui a 500.000 livres de rente, gagna un billet de 50.000 fr. à la Loterie. Je dis : « Je voudrais que ce coquin fût mort de plaisir ».
— Les gens qui ne sont pas rangés dans leurs affaires disent : « Je serais à mon aise si j'avais 10.000 livres de plus ». S'ils avaient ces 10.000 livres de plus, ils se dérangeraient d'abord, et diraient : « Si j'avais ces lO.OOO livres de plus ! » et in infiniium.
— Je disais : « La médiocrité est un garde-fou ».
— La médiocrité est une vertu de tous les états : car, comme elle n'est proprement qu'une économie sage et réglée de la condition présente, elle peut non seulement mettre des douceurs dans la vie des moindres particuliers, mais faire encore la félicité des Rois.
C'est ordinairement un malheur d'avoir plus de richesses qu'il ne convient à son état, parce qu'on ne peut guère les dépenser sans insolence ou les garder sans avarice.
Un homme qui est dans la bassesse, et qui voudrait avoir de grands biens, ne pense pas qu'il n'en pourrait faire que fort peu d'usage, et que presque toutes les choses que son argent pourrait lui procurer seraient à son égard comme était autrefois la pourpre, dont l'usage n'était permis qu'aux Rx)is.
Car, comme on veut qu'un homme de haute naissance conserve une noble fierté dans la disgrâce, on veut de même qu'un homme de néant conserve de la modestie dans sa fortune.
Sans cela, on est sûr de perdre le plus précieux de tous les biens qui est la bienveillance du peuple, et de tomber dans un grand malheur, qui est le fléau (sic) de ridicule dont il couvre ceux qui se sont offerts à ses mépris.
Si un nouveau riche va dabord bâtir une maison superbe, il offensera les yeux de tous ceux qui la verront ; c'est comme s'il faisait au peuple cette déclaration :
« Je vous avertis que moi, qui étais autrefois le plus trivial de tous les hommes, je me fais aujourd'hui un homme de conséquence; je vais mettre entre vous et moi une vaste cour et cinq pièces de plain-pied ; vous espérerez en vain de me trouver plus tôt : car je ferai ma résidence à la sixième. J'aurai des gens mieux habillés que vous, que vous trouverez sur votre chemin, comme de nouveaux obstacles jusqu'à moi. Au lieu de mes vilains habits gris, je vais me vêtir des plus riches étoffes. Enfin, vous ne trouverez plus de moi qu'une assez laide figure : je n'ai pu la changer. Mais, pour mon nom, ce nom qui m'était si cher, je le quitterai. Puissé-je en perdre la mémoire et puissiez- vous la perdre aussi I »
Après les grandes maisons qui n*ont point d'origine et semblent, pour ainsi dire, être nées dans le Ciel, les meilleures familles sont celles qui sont insensiblement sorties de la bassesse où elles étaient, et dont les premiers fondateurs n'ont pas eu l'insolence de se faire remarquer : car rien ne déshonore une famille comme une anecdote éternelle ou bruit populaire, et, si j'ose me servir de ce terme, une catastrophe dans l'origine.
Ceux qui rougissaient de leur pauvreté, devenus riches, ont, pour lors, à rougir de leur naissance; beaucoup plus mortifiés, parce qu'ils ne croient plus être faits pour l'être.
Les enfants qui succèdent à une si grande fortune portent
le poids de la mémoire de celui â qui ils doivent tant; et cela est si vrai que rien ne paraît si héroïque sur nos théâtres que l'action d'un prince qui, dans sa gloire, retrouve avec plaisir un berger qu'il croit être son père, et dont il ne rougit pas.
J'avoue que j'ai trop de vanité pour souhaiter que mes enfants fissent un jour une grande fortune : ce ne serait qu'à force de raison qu'ils pourraient soutenir Tidée de moi. Ils auraient besoin de toute leur vertu pour m'avouer;ils regarderaient mon tombeau comme le monument de leur honte. Je puis croire qu'ils ne le détruiraient pas de leurs propres mains; mais ils ne le relèveraient pas sans doute s'il était tombé à terre. Je serais l'achoppement éternel de la flatterie, et je mettrais dans l'embarras ses courtisans. Vingt fois par jour, ma mémoire serait incommode, et mon ombre malheureuse tourmenterait sans cesse les vivants.
Ceux donc qui ont tant d'ambition, et qui l'ont si sotte, pensent aussi follement qu'Agrippine, qui disait aux devins: « Que je meure, pourvu que mon fils soit empereur! »
— Pourquoi est-ce que les enfants des avares sont prodigues? C'est que les uns ont pour objet de faire une fortune ; les autres d'en jouir. De plus, les uns sont accoutumés à l'opulence, les autres ont été élevés dans l'épargne. Ce qui est si vrai que les enfants des riches négociants ne sont pas plus prodigues que leurs pères.
— Aimer â lire, c'est faire un échange des heures d'ennui que l'on doit avoir en sa vie, contre des heures délicieuses.
— - Il faut avoir beaucoup étudié pour savoir peu.
— Mon ami N. s'attacha à quatre-vingts ans à laphilosophie. C'était le héros du III« livre de Virgile : plus fort que les jeunes gens.
— Une patrie ingrate dit sans cesse aux savants qu'ils sont des citoyens inutiles, et, pendant qu'elle jouit de leurs veilles, elle leur demande à quoi ils les ont employées.
— La dévotion vient d'une envie de jouer quelque rôle dans le monde à quelque prix que ce soit.
— Deux sortes d'hommes : ceux qui pensent et ceux qui s'amusent.
— Voici comme je définis les talents : un don que Dieu nous a fait en secret, et que nous révélons sans le savoir.
— Je disais : « Un grand homme est celui qui voit vite, loin et juste ».
— Ordinairement, ceux qui ont un grand esprit l'ont naïf.
— Un des grands délices de l'esprit des hommes, c'est de faire des propositions générales.
— Je disais : « Un homme qui a l'esprit présent est un homme qui a son bien en argent comptant. Un homme qui ne l'a pas est un homme qui a son bien en terres ».
— Je disais : « La vivacité fait faire les belles reparties, et le sens froid, les belles actions ».
. — Des gens peuvent croire qu'on ne met pas de feu dans ses pensées parce qu'on n'en met point dans la manière de les défendre.
— Un homme qui a de l'esprit ne cherche point à en montrer : on ne se pare pas des ornements que Ton met tous les jours.
— Il y a la même différence entre un homme d'esprit et un bel-esprit que Ton met entre une belle femme et une beauté.
On n'est jamais bel-esprit quand on ne prétend pas de Têtre.
— Il est souvent difficile de savoir si les femmes ont de l'esprit, ou non. Elles séduisent toujours leurs juges. La gaieté leur tient lieu de cet esprit. Il faut attendre que leur jeunesse soit passée. Elles pourraient dire pour lors : « Je vais savoir si j'ai de l'esprit ».
— Janaais TAcadéruie ne tombera : tandis qu'il y aura des sots, il y aura aussi des beaux-esprits.
— Je disais de La Popelinière : « Il y a des gens qui sont sots parce qu'ils veulent avoir trop d'esprit. Celui-ci n'aurait pas d'esprit, s'il ne croyait en avoir beaucoup ».
— Les gens d'esprit sont 'gouvernés par des valets, et les sots, par des gens d'esprits.
— Sur l'esprit de saillies: si Ton allait recueillir les saillies des Petites-Maisons, on en trouverait beaucoup.
— J'ai sou^nt remarqué que, pour que des enfants aient beaucoup d'esprit, il faut une mère un peu folle, et qui ait de l'esprit, et un père pesant, ou le contraire : la mère des Corneille et leur père, qui n'était qu'un bon homme, qui écrivait de sa main les pièces imprimées de son fils ; le père de Fontenelle, dont la mère était des Corneille ; le maréchal de Brancas, assez lourd et sa femme, très folle, mère de M. de Forcalquier.
— Je disais : u Quand on court après Tesprit, on attrape la sottise.
— Il faut beaucoup d'esprit pour les conversations avec les princes : comme ce sont des gens dont la réputation est toujours faite, il ne faut leur dire, quand on les loue, que des choses que ceux qui écoutent peuvent penser, comme celui qui les dit.
— - Croyez-moi : l'esprit est souvent où il ne brille pas, et, comme ces pierres artificielles, souvent il semble briller où il n'est pas.
— Lorsqu'une fille a sept ans, elle paraît avoir de l'esprit, parce qu'elle ne craint rien ; à douze, elle tombe dans une espèce de stupidité, parce qu'elle s'aperçoit de tout II en est de même de ces enfants qui paraissent avoir tant d'esprit, et
qui deviennent si sots. Ils lâchent toutes sortes de propos à tort et à travers, parce qu'ils ne savent ni ne sentent ce qu'ils disent ; au lieu que ces enfants qui paraissent sots ont une espèce de sentiment prématuré des choses, ce qui fait' qu'ils sont en quelque façon plus réservés. Qu'on y fasse attention ! Ce qui plait dans le discours d'un enfant vient, dans le fond, de la sottise de l'enfant, qui n'a pas été frappé de ce qu'il dit, comme il fallait, et n'a vu ni senti ce qu'il fallait. Il n'y a que ceux qui ont de l'esprit qui paraissent sots.
— Gens singuliers. — Il y a des gens si bizarres que ce sont les grotesques de notre espèce. ^
Leur esprit décline généralement de tous les esprits.
Dès qu'un homme pense, et qu'il a un caractère, on dit : « C'est un homme singulier ».
La plupart dos gens se ressemblent en ce qu'ils ne pensent point : échos éternels, qui n'ont jamais rien dit et ont toujours répété ; artisans grossiers des idées des autres.
Il faut que la singularité consiste dans une manière fine de penser (?j, qui a échappé aux autres : car un homme qui ne saurait se distinguer que par une chaussure particulière serait un sot pour tout paj'^s.
Les pensées et les actions d'un homme singulier lui sont tellement propres qu'un autre homme ne pourrait jamais les employer sans se démentir.
— Je disais de deux familles toutes deux sottes, l'une modeste, l'autre orgueilleuse, que l'une représentait les sots tels qu'ils sont ; l'autre, tels qu'ils devraient être.
— J'ai connu un ecclésiastique qui se faisait estimer parce qu'il était gros. Il faisait valoir un air sérieux répandu dans toutes les dimensions de son corps, et il parlait si peu qu'il lui fallait presque tout un jour pour dire trois sottises.
— J'envie la témérité des sots: ils parlent toujours.
— Le ton du monde consiste beaucoup à parler des baga-
telles comme des choses sérieuses, et des choses sérieuses comme des bagatelles.
— Plaire dans une conversation vaine et frivole est aujourd'hui le seul mérite. Pour cela, le magistrat abandonne Tétude de ses lois. Le médecin croirait être décrédité par l'étude de la médecine. On fuit, comme pernicieuse, toute étude qui pourrait ôter le badinage.
Rire sur rien et porter d'une maison à Tautre une chose frivole s'appelle science du monde, et on craindrait de perdre celle-ci si on s'appliquait â une autre.
Otez des conversations continuelles le détail de quelque grossesse ou de quelque accouchement ; celui des femmes qui étaient ce jour-là au Ck)urs ou à l'Opéra; quelque nouvelle portée de Versailles, que le Prince a fait ce jour-là ce qu'il fait tous les jours de sa vie ; quelque changement dans les intérêts d'une cinquantaine de femmes d'une certaine façon, qui se donnent, se troquent et se rendent une cinquantaine d'hommes, aussi d'une certaine façon : vous n'avez plus rien.
Je me souviens que j'eus autrefois la curiosité de compter combien de fois j'entendrais faire une petite histoire, qui ne méritait' certainement d'être dite ni retenue pendant trois semaines qu'elle occupa le monde poli: je l'entendis faire deux cents vingt-cinq fois; dont je fus très content.
— La coutume peut tout mettre en crédit : les gladiateurs étaient d'abord des esclaves condamnés à mort, ensuite des chevaliers, ensuite des sénateurs, ensuite des femmes, ensuite des empereurs.
— Jusques où va l'excès des préjugés! Les hommes ne sont-ils pas parvenus à faire aimer aux hommes l'Inquisition !
— « Il est impossible que quelqu'un qui sent si bien les ridicules n'aie de la frivolité dans l'esprit ; c'est qu'il n'est touché que des accessoires », dit l'abbé de Mongaut.
— Je sais un homme très ignorant qui, s'il avait employé à étudier le temps et la peine qu'il lui a fallu pour passer pour savant, serait un des plus savants hommes de l'Europe.
— Ce qui fait la plupart des contradictions de l'Homme, c'est que la raison physique et la raison morale ne sont presque jamais d'accord. La raison morale doit porter un jeune homme à l'avarice ; mais la raison physique l'en détourne. La raison morale doit porter un vieillard à la prodigalité; la raison physique le porte à l'avarice. La raison morale donne aux vieillards de la force et de la constance: la raison physique la lui ôte. La raison morale donne à un vieillard du mépris pour la vie ; la raison physique la lui rend plus chère. La raison morale doit donner un grand prix à la vie d'un jeune homme; la raison physique le diminue. La raison morale nous fait regarder les peines de l'autre vie comme très proches ; la raison physique, en nous attachant à tout ce qui est présent, nous les éloigne.
— On parle beaucoup de Texpérience de la vieillesse. La vieillesse nous ôte les sottises et les vices de la jeunesse; mais elle ne nous donne rien.
— - Presque toutes les vertus sont un rapport particulier d'un certain homme à un autre; par exemple : l'amitié, l'amour de la Patrie, la pitié, sont des rapports particuliers. Mais la justice est un rapport général. Or, toutes les vertus qui détruisent ce rapport général ne sont pas des vertus.
— Un honnôle homme est un homme qui règle sa vie par les principes de son d(^voir. Si Caton fût né dans une monarchie établie par la loi, il aurait été aussi Adèle à son prince qu'il le fut à la République.
— Je disais d'un homme : « Il fait le bien ; mais il ne le fait pas bien » .
— Je disais : « Il y a si peu de mauvaises actions qu'un
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homme qui a 30.000 livres de rente ait intérêt de commettre, que je ne puis pas concevoir comment on les fait ».
— La plupart des hommes sont plus capables de faire de grandes actions que de bonnes.
— Une helle action est une action qui a de' la bonté, "et qui demande de la force pour la faire.
. — Je disais : « On ne sait comment faire pour faire une grande action : si notre intérêt s'y trouve, on dit que c'est amour-propre ; s'il ne s'y trouve pas, on dit que c'est pédantisme ».
^— Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie : il ne faut pas être au-dessus des hommes ; il faut être avec eux.
— Dans les jeunes femmes, la beauté supplée à l'esprit; dans les vieilles, ï^esprit supplée à la beauté.
— Il me semble que, dans les femmes les plus jolies, il y a de certains jours où je vois comment elles seront quand elles seront laides.
— Je dis : « Toutes les femmes peuvent plaire à quelqu'un : chacune a un filet â sa façon; Tune, plus grand ; l'autre, plus petit; Tune, avec des mailles d'une espèce; les autres, d'un[e] autre ».
— Pour qu'une femme passe pour méchante, il faut qu'elle ait de l'esprit : mille traits d'une sotte sont perdus ; un seul d'une femme d'esprit passe.
— Les femmes ont de la fausseté. Cela vient de leur dépendance : plus la dépendance augmente, plus la fausseté augmente. Il en est comme des droits du Roi : plus vous les haussez, plus vous augmentez la contrebande.
— Quand on veut dire des sottises aux femmes, il ne faut pas parler à Poreille, mais à l'imagination.
boa SOUVENIRS BT MEMOIRES
— Il ne faut qu'une femme galante dans une maison pour la rendre une maison connue et la mettre au rang des premières maisons.
Il y a des maisons illustres à peine connues, parce que, depuis deux ou trois siècles, il n'y a pas une femme qui se soit signalée.
— Tous les maris sont laids.
— On dit que les Turcs ont tort, qu'il faut conduire les femmes, et non pas les tyranniser. Moi, je dis qu'il faut qu'elles commandent, ou qu'elles obéissent.
— Autrefois, les femmes étaient belles ; aujourd'hui, elles sont jolies. Elles étaient contraintes dans leurs manières; peu de société; ne songeaient qu'à leur teint; n'osaient montrer le nez, de peur de gâter leur teint, qui les tenait en servitude; des lavements continuels. Cette perpétuelle attention rétrécissait leur esprit. Les romans de ces temps-là nous peignent toujours la beauté, la majesté, un nez aquilin, de grands yeux ; ils ne peignent pas les grâces. Aujourd'hui, on ne peut pas reprocher à nos femmes qu'elles n'aient une grande liberté dans l'esprit, les manières et les mœurs.
— Les femmes obtiennent mieux les grâces de la Cour que les hommes ; les princesses, plus que les princes. C'est qu'elles n'entendent jamais les raisons qu'on leur donne du refus ; elles reviennent donc toujours à la charge et lassent.
— Nous, hommes privés, sommes étonnés de l'ardeur avec laquelle les ministres cherchent les affaires, et les grands, la Cour : nous ne savons pas les douceurs qu'ils y goûtent.
— Je ne suis pas étonné des douceurs qu'on trouve à la Cour et de l'impossibilité de changer de vie. On est plus ensemble à tous les moments. Cent petites choses qui vous amusentou vous attachent, et qui entrent dans le petit plan d'ambition que
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VOUS vous êtes fait ; d'ailleurs, plus de part â cette loterie qui se fait des grâces du Prince sur la Nation ; le plaisir de voir que, quelque petit poste qu'on y tienne, il est envié; enfin, cette vie active ne saurait s'y remplacer par le repos.
— Un prince, au milieu d'un cercle de courtisans, devient courtisan lui-même sitôt qu'un autre prince plus considérable que lui paraît, le deuxième aura la destinée du premier si un troisième, plus grand, survient. Les adorateurs changent l'objet de leur culte. Si le Roi paraît, il absorbera tous les honneurs : les courtisans oublieront ceux qu'ils viennent de rendre, et les princes, l'adoration qu'ils ont reçue.
Les femmes qui y (sic) changent d'habits quatre fois par jour ressemblent à ces comédiennes qui, après avoir joué le rôle d'impératrice dans une pièce, courent se déshabiller pour faire celui de soubrette dans une seconde.
-— Qui aurait dit que les Jésuites, si noircis d'accusations contre nos rois, tant de fois accusés et môme condamnés, viendraient à gouverner la France avec un empire jusqu'alors sans exemple.
— Une chose que je ne saurais concilier avec les lumières de ce siècle, c'est l'autorité des Jésuites.
— J'ai peur des Jésuites. Si j'offense quelque grand, il m'oubliera, je l'oublierai, je passerai dans une autre province, un autre royaume. Mais, si j'offense les Jésuites à Rome, je les trouverai à Paris ; ils m'environneront partout. La coutume qu'ils ont de s'écrire sans cesse étend leurs inimitiés. Un ennemi des Jésuites est comme un ennemi de l'Inquisition : il trouve des familiers partout.
— La différence des Anglais et des Français. — Les Anglais vivent bien avec leurs inférieurs et ne peuvent soutenir leurs supérieurs. Nous nous accommodons de nos supérieurs et sommes insupportables à nos inférieurs.
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— Un gentilhomme anglais estun homme, le matin, habillé comme son valet de chambre ; un gentilhomme français est un homme qui a un valet de chambre habillé comme lui.
— Je disais : « Les Anglais ne sont pas assez supérieurs à nous pour n'être pas inférieurs. »
— Ils croient en Angleterre que la moitié des Français est à la Bastille, et l'autre, à rilôpital.
— Les histoires sont des faits faux composés sur les vrais ou bien à l'occasion des vrais.
— Ce qu'a dit La Bruyère: « Un homme a inventé une histoire; à force de la raconter, il se persuade à la «fin qu'elle est vraie », est très bien dit. C'est qu'il se souvient mieux qu'il Ta racontée qu'il ne se souvient qu'il l'a inventée. Si cela est vrai, quelle doit être la force des préjugés de l'enfance!
— Je ne puis concevoir les historiens français.
Voyez comme le père Alexandre révoque en doute les faits les plus constants de l'histoire française pour diminuer l'autorité du Pape. Comment peut-on démentirtous les historiens contemporains? Peut-on nier que l'aveuglement ne fût grand dans ces temps-là sur l'autorité du Pape ? Nier un de ces faits particuliers qu'est-ce que cela avance ? Toute l'histoire en corps n'est-elle pas un monument de l'aveuglement de nos pères à cet égard? Pour moi j'aimerais mieux ne point écrire d'histoire que d'en écrire pour suivre les préjugés et les passions du temps.
Tantôt, l'un vous fera descendre les Capets des Mérovingiens, tantôt, l'autre voudra que le nom de très chrétien, ait été toujours affecté aux princes français.
On ne fait pas un système après avoir lu l'histoire ; mais on commence par le système, et on cherche ensuite les preuves, et il y a tant de faits dans une longue histoire, on a pensé si différemment, les commencements en sont ordinairement si
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obscurs, qu'on trouve toujours assez de quoi faire valoir toutes sortes de sentiments.
— La France, qui se crut maîtresse de toute l'Europe parce qu'ellQ. avait eu de grands succès, entreprit la guerre pour la succession d'Espagne. Elle dt^t déjà épuisée. Elle mit sur pied plus de troupes qu'elle ne pouvait. Elle étendit ses forces occupa l'Italie, d'un côté; se porta en Espagne et sur le Danube. Les vieilles troupes battues ou détruites sont supplées par des troupes nouvelles, par des paysans. On croit que ce sont des troupes françaises ; ce n'en sont point : ce sont d'autres armées que celles qui battaient (5fc)dans les précédentes guerres. Jamais les bataillons complets, pendant que ceux de§ ennemis l'étaient toujours. D'ailleurs, les officiers misérables. Quand les officiers sont riches, ils peuvent secourir le soldat qui est malade : il a un charriot, un cheval ; il y met un soldat malade. Quand un officier a été à pied, et que vous lui dites, en arrivant, d'aller à une expédition, il n'a plus bonne volonté. Les soldats crèvent. Le grand secret, c'est d'avoir des troupes qui ne périssent point. Quand un soldat est malade, qu'il reste dans un^buisson, iUmeurt, il déserte. Dans la dernière guerre, les bataillons ennemis plus forts débordaient toujours les nôtres. Si on avait mis une corde, un bataillon ennemi aurait tiré deux de nos bataillons.
de rancien régime (1)
Cest ce qui m'engagea de risquer encore sur la place quelque peu d'argent comptant qui pouvait me rester, soit du fonds de ma société, ou de mes appointements, dans l'espérance de gagner de quoi me faire une petite pacotille ; mais la médiocrité de mes fonds faisant que je dépensais autant, et même plus que je ne gagnais, je résolus de jouer cet argent pour qu'il en fut plus tôt décidé. C'était alors le temps de la foire Saint-Germain, en 1723, mais j'eus le malheur de perdre pendant vingt jours de suite, je dis perdre, parce que les jours que je jouai le plus heureusement je me retirai sans perte, ou tout au plus avec un demi-louis d'or de gain. Me voyant donc réduit à ce qui m'était absolument nécessaire pour faire le voyage que je méditais, je cessai de jouer et me préparai à partir. J'en donnai avis à ma cousine Marin, qui demeurait à Alençon, celle à qui j'avais déjà les obligations dont j'ai parlé ci-dessus, lui marquant les raisons qui m'obligeaient à prendre cette résolution ; elle m'écrivit pour m'en détourner, me représentant le chagrin* que cela donnerait à mon père et ma mère, et m'offrit, afin de m'occuper, une liquidation qu'elle avait de trois actions et demie, pour négocier sur la place. L'espérance de réussir et de me
(1) Voyez Soucenirs et Mémoires, t. VI, p. 35, 126, 243, 389 et 457.
MÉMOIRES D*UN SOLDAT 5o7
mettre ainsi en état d'avoir une pacotille fit que j'acceptai son offre, et me chargeai malheureusement de ces trois actions et demie pour les faire valoir dé compte & moitié avec elle, ainsi que de quatre autres appartenantes à deux particuliers de Saumur «auxquels j'en faisais un pour cent par mois d'intérêt, et dont un ami que j'avais en cette ville m'avait procuré la correspondance. La fortune me favorisa dans le commencement et en peu de semaines je as un gain assez raisonnable que je partageai avec ma cousine ; mais il n'en fut pas de même dans la suite, la diminution des espèces et la variation causée par la mort du cardinal Dubois me plongèrent dans une perte dont je ne pus jamais me relever ; cependant, ayant profité de la variation qui survint à la mort de M. le duc d'Orléans, et le jeu m'ayant d'ailleurs favorisé, je me trouvai sur la fin de 1723 un peu rétabli avec apparence, à la première bonne affaire, de me remettre tout à fait.
Comme je voyais que je n'étais pas des plus malheureux au jeu et qu'au contraire je réussissais rarement dans mes entreprises d'agio, je ne me faisais aucune difficulté de jouer, au contraire y ayant autant de risque à l'un comme à l'autre de ces métiers, je préférais celui auquel je me trouvais le plus heureux ; mais les jeux ayant été défendus, me trouvant de gros fonds, et les actions me semblant trop hautes pour en vouloir garder sur Tespérance qu'elles augmentassent, je me déterminai au commencement de janvier 1724, après en avoir acheté, de les donner à prime pour le 15 du mois suivant sur le pied de 1,360 francs. Elles n'étaient alors qu'environ à 1,250. si bien que c'était cent francs par action que je gagnais sûrement dans l'espace d'un mois en me tranquillisant, ou bien la prime m'indemnisait de la baisse, si on ne levait pas les actions. Croyant donc avoir fait un bon marché, et n'ayant rien à faire pendant ce temps-là, mes fonds étant engagés, je résolus d'aller faire un tour en Normandie, pour me dissiper un
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peu et prendre Pair de la mer, agrès lequel je soupirais depuis si longtemps. Je choisis pour l'objet de mon voyage les villes de Rouen, de Dieppe et du Havre : j'avais déjà été autrefois à Rouen et au Havre, mais je n'avais jamais été à Dieppe et je n'avais vu Rouen qu'Bn passant Je prétextai quelques affaires chez moi, et ayant* eu le bonheur de gagner deux jours avant mon départ en deux séances, au piquet, plus qu'il ne m'en fallait pour mon voyage, cela fut cause que j'emmenai avec moi deux de mes amis au lieu d'un seul, comme j'avais résolu auparavant.
C'étaient deux jeunes gens, dont l'un s'appelait Foret et l'autre Corderot, Le premier avait travaillé avec moi au Visa où nous avions fait connaissance ensemble, c'était un grand garçon bien fait, d'un esprit fort doux, mais qui n'avait encore jamais sorti de Paris. L'autre" étaiW natif de Rouannez en Lyonnais, beaucoup plus vif que le premier et avait déjà fait plusieurs voyages, il avait la physionomie des plus belles et des plus prévenantes, et des manières charmantes quand il voulait : mais quelques fois il était insupportable, surtout quand il avait bu, ce qui lui arrivait souvent ; il était aussi fort adonné aux femmes, opiniâtre^ et très susceptible du point d'honneur, jusque là même qu'il pouvait passer.pour bretteur par la quantité d'affaires qu'il se faisait tous les jours. Nous avions fait connaissance en salle d'armes, et j'avais pris une si grande affection pour ce jeune homme, qu'on ne pouvait en avoir davantage : il y répondit de son côté en me témoignant beaucoup d'amitié et de déférence pour mes avis, m'assurant, lorsque je le blâmais sur ses querelles, que ce n'étaient que les *compagnies qu'il était obligé de voir qui en étaient causes, aussi bien que ses affaires de famille qui lui rendaient le séjour de Paris si odieux, qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour tâcher d'en sortir. Effectivement, il ne lui arrivait jamais aucune affaire lorsque nous étions ensemble, c'est ce qui m'engagea de lui promettre que je l'emmènerais avee moi aux îles, où j'étais
MÉMOIRES d'un SOLDAT 609
résolu d'aller, soit quand ramélioration de mes affaires me permettrait d'avoir une pacotille, ou lorsque mes pertes m'obligeraient absolument de m'y retirer. Je ne dois pas oublier ici l'obligation que je lui ai de m'avoir secouru lorsque je pensai me noyer en me baignant à Charenton, dans une partie où nous étions ensemble Tété dernier, s'étant jeté â Teau pour me sauver, dont il vint à bout avec l'aide de son beau-pêre et de nos bateliers qui se joignirent à lui. Mais revenons à notre voyage en Normandie.
Nous partîmes tous trois le douze janvier mil-sept-centvingt-quatre, sur les sept heures du matin, et après avoir bu chacun un bon verre de rataflat à Neuilly, bourg à deux lieues de Paris, où l'on en fait d'excellent, nous allâmes droit à St- Germain, où nous fîmes encore une petite pose pour nous donner courage à gagner Poissy, où nous dinâmes à Timage St-Nicolas, assez chèrement pour la chère qu'on nous fit. On est obligé de faire ces cinq à six lieues par terre, pour éviter les longs détours que fait la rivière en serpentant, et que l'on passe jusqu'à trois fols dans cet espace de chemin. Nous avions dessein de nous arrêter à Meulan, pour y voir un de nos amis qui a une maison de campagne tout proche ; nous cherchâmes donc des bateliers pour nous y conduire, mais ne nous étant pas accommodés avec eux, et le vent étant d'ailleurs contraire et trop violent, nous nous déterminâmes à faire encore ce chemin à pied, n'y ayant guère que deux lieues et étant de très bonne heure ; nous arrivâmes à l'entrée de la nuit à Meulan, assez fatigués, surtout notre parisien qui n'était pas accoutumé à faire de si longues traites sur la mule des cordeliers, ayant eu à traverser une grande plaine sablonneuse d'une bonne lieue depuis Poissy jusqu'à Triel.
Ce n'était pas tout à fait l'épargne qui nous faisait aller à pied, quoique j'eusse fixé la dépense que j'avais résolu de faire pendant ce voyage à un demi louis d'or par] jour valant alors treize livres dix sols pour nous trois, mais outre que je vais bien du pied, et que c'est un plaisir de marcher d'un
5lO SOUVENIRS ET MÉMOIRES
temps froid comme il faisait alors, plutôt que d'être dans de méchantes voitures, j'étais bien aise de fatiguer un peu mes jeunes gens pour les éprouver, surtout ayant dessein comme j'ai déjà dit ci-dessus, de faire faire à Tun d'eux un voyage plus long, c'est ce qui m'engagea de prendre les batelets, et de leur faire faire le trajet du Havre à Honfleur, malgré la nuit, et les rigueurs de la saison. Notre ami n'étant point alors à sa maison, nous aurions eu tout loisir de nous ennuyer le lendemain sans un vieux bonhomme qui demeure près de la rivière et qui vend de Teau-de-vie à tous les bateliers et passagers, cet homme quoique âgé de 76 ans, est alerte et joyeux comme un jeune homme, boit de Teau-de-vie avec
tout ceux qui vont boire chez lui, et b sa femme tous
les jours à ce qu'il dit, du moins nous montra t-il des enfants de trois et quatre ans qu'il nous assura être de sa façon. Nous le fîmes boire avec nous, et il nous réjouit par ses saillies, en attendant qu'il passât quelque commodité pour nous y embarquer; il veilla aussi à ce qu'il n'en passât aucune sans que nous en fussions avertis, et en effet, nous nous embarquâmes dans la première galiote qui passa, laquelle nous mena jusqu'à Reboise, à six lieues de Meulan et à deux lieues de Mantes. Nous eûmes le plaisir en chemin faisant de voir tous ces beaux coteaux qui produisent le vin de Mantes ; celui de Limay, qui est un des faubourgs de cette ville au-delà du pont, est le plus estimé, c'est un vin blanc œil de perdrix. Les célestins ont une maison magnifique sur un coteau à côté de cet endroit, où ils ont un clos qui leur en fournit une bonne quantité, aussi le vin du clos des célestins de Mantes est-il renommé pour excellent. Reboise est un petit village d'où, pour éviter un long circuit que fait Ja rivière, il faut faire trois quart de lieues parterre jusqu'à Bonnières, où Ton prend d'autres batelets qui vous mènent au Roule, autre village depuis lequel il faut encore aller par terre cinq bonnes lieues que l'on fait ordinairement sur des marottes ou de méchants chevaux de louage. On passe la rivière en bac trois fois pen-
MÉMOIRES d'un SOLDAT 5ll
dant ces cinq lieues au bout desquelles on arrive au port St-Ouen, village sur le bord de la Seine d'où Ton va en bateau à Rouen, qui n'en est qu'à deux lieues. Les villes qu'on trouve en chemin depuis Mantes jusqu'à Rouen par cette route, sont Vernon et Pont-de-l'Arche. C'est bien une des plus belles vues que celle de la hauteur qui est au-dessus du port St-Ouen, car outre qu'elle s'étend fort loin sur des montagnes et vallées toutes très fertiles, bien cultivées et infiniment diversifiées, on voit encore d'un côté la ville de Rouen et de l'autre celle d'Elbœuf, célèbre par ses manufactures de draps, et au pied du coteau sur la rivière quantité de petites îles verdoyantes, et de différentes figures qui forment la plus agréable perspective du monde.
Il m'arriva en cet endroit une aventure que je ne saurais m'empêcher de rapporter, quoique ce ne soit qu'une bagatelle, pour faire voir que ce n'est pas à tort qu'on taxe les Normands de certains défauts. Notre hôtesse ayant voulu nous vendre des merlans assez médiocres pour notre dîner, quinze sols pièce, je lui en offris douze sols, lui disant que si elle ne les voulait pas donner à ce prix, nous nous contenterions d'autre chose. Elle les accommoda et nous les servit, mais quand ce vint à payer elle les compta quinze sols, disant qu'elle ne les avait pas laissé à moins et soutint effrontément que nous avions fait marché à ce prix, ce qui nous obstina d'autant plus à ne les vouloir payer que douze sols; mais elle n*en voulut point démordre, et étant descendue dans sa cuisine, elle revint un moment après, disant qu'il était inutile de disputer, qu'elle avait neuf témoins; effectivement il s'y trouva quantité de gens que nous n'avions jamais vu, car il n'y avait personne quand nous fîmes marché, et qui cependant étaient tous prêts à lever mains et pieds que nous étions convenus à quinze sols. Il fallut donc en passer par là pour éviter une plus longue dispute, ce qui nous fournit dans la suite matière à nous divertir, et à faire des réflexions peu avantageuses à la bonne foi de cette nation.
5l2 SOUVENIRS ET MÉMOIRES
Le 14® de janvier, nous arrivâmes à Rouen où nous ne restâmes que deux jours entiers; cette ville est ulle des-plus grandes et des plus marchandes de France, les petits vaisseaux pouvant remonter de la mer jusque dans son port, quoiqu'il y ait trente-six lieues de rivière. Elle est fort peuplée, mais très mal bâtie, et l'on y voit peu de beaux jours, la côte qui domme n'en laissant guère passer sans lui fournir assez de pluie pour la faire appeler le potrde-chambre de la France. Ce qu'il y a de plus beau à Rouen, outre le port, c'est un pont de bateaux qui- soutiennent un pavé qui hausse et baisse comme la rivière, et sur lequel on traverse la Seine qui est très large et très profonde en cet endroit. Il y avait autrefois un pont de pierres dont on voit encore debout les pilliers de^ arcades, un peu au-dessous de celui de bois. La grosse cloche de la cathédrale Georges d'Amboise mérite aussi d'être vue; elle est du poids de quarante-deux mille livres, outre le battant qui pèse encore dix-huit cents; elle a sept pieds de haut, dix de diamètre et treize pouces d'épaisseur; son clocher est fait en forme de tour et a trois cent quatre-vingt-trois marches de haut, toutes l'une portant l'autre, de huit à neuf pouces; il y a encore un autre clocher dans la même église qui n'est guère de moins d'un tiers plus haut que celui-là. Le 17, nouspartîmesde Rouen et arrivâmes le lendemain à Dieppe; nous trouvâmes la ville fort îolie, les maisons ayant été bâties toutes semblables depuis qu'elle fut brûlée. Elle n'est point fortifiée, n'étant ceinte que de simples murailles avec un rempart et fossé du côté de la terre, sans aucun bastion : il y a sur la gauche un chàteisiu qui commande la ville, mais ce ue sont que des fortifications à l'antique. Il ne saurait entrer de grands navires dans le port qui est le canal même de la petite rivière d'Arcq qui se décharge d«ns la mer entre les deux jetées, l'entrée du port lui servant d'embouchure. L'on travaille beaucoup à Dieppe en ivoire et en émail, mais un peu grossièrement, n'y ayant plus de fins ouvriers depuis quelque temps; on y fait aussi beaucoup de
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dentelles, de même que dans la plupart des autres villes de Normandie voisines de la côte; mais son plus grand commerce est la pêche, tout le poisson que Ton mange à Paris et aux environs venant de cette ville. Ce qu'il y a de remarquable, c'est la manufacture de tabac qui occupe actuellement plus de quatorze cents ouvriers, et les parcs aux huîtres où l'on conserve séparément les vertes qui viennent d'Angleterre et les blanches qu'on y apporte de la Basse-Normandie ; ils sont entourés de claies et divisés en petites chambres, la mer couvre ces parcs lorsqu'elle est haute, et l'on n'en tire que lorsqu'elle est basse, pour les vendre et les envoyer où Ton veut. On voit tout près de là un vivier qu'on avait creusé autrefois afin d y garder du poisson pour le Roi, mais la mer Ta gâté, et il est hors d'état de servir présentement.
Les curieux qui vont à Dieppe doivent aussi voir un cabinet où sont ramassées toutes sortes de plantes et oiseaux marins, coquillages et poissons rares, par les soins du sieur *** qui travaille à donner au public une histoire générale de pêches, avec des dessins en taille douce qu'il fait tirer d'après nature.
Nous restâmes en cette ville jusqu'au samedi 29 janvier, nous aurions bien voulu aller par mer au Havre, mais les vents étant toujours contraires, nous fûmes obligés d'y aller par terre, et nous y arrivâmes le 30; il y avait déjà près de deux mois que les vents ne faisaient que varier entre le Sud et l'Ouest, ce qui retardait tous les bâtiments destinés pour ces côtés-là, outre que leur violence en a fait périr une quantité dans la Manche ; même le jour de notre arrivée au Havre, nous en essuyâmes de si terribles qu'ils empêchaient presque nos chevaux de marcher; et ils avaient rendu la mer si furieuse que les vagues entraient dans la ville, sautant pardessus les jetées d'où elles ont arraché des pierres et enlevé des canons et mortiers d'une grosseur extraordinaire, ayant surtout endommagé le pont de la citadelle qui était presque rompu.
Le Havre de (Trace est un beau port de mer a Textrémité
5l4 SOUVENIRS £T MÉMOIRES
de l'embouchure de la Seine, sur la droite ; la ville est petite, mais bien fortifiée avec une citadelle à quatre bastions; c'est un des départements de la Marine; il y avait, pour lors, sur les chantiers un navire de cinquante canons.
Le H février après-midi, nous allâmes à Honfleur, autre port de mer presque vis-à-vis du Havre, de l'autre côté de la rivière, un peu en remontant. Cette ville est plus grande et plus peuplée que Le Havre, mais elle est sale et mal bâtie ; elle a pourtant un assez beau bassin; le trajet du Havre à Honfleur est d'environ quatre lieues, la Seine ayant une lieue et demie de large au plus étroit de son embouchure. H y avait déjà plusieurs jours que le passage était arrêté parla violence des vents qui étaient encore si forts, lorsque nous passâmes, que les vagues entraient souvent dans la barque etla faisaient danser comme une coquille d'œuf, surtout à la sortie des jetées du port du Havre, de sorte que plusieurs d'entre les passagers auraient bien voulu être encore à terre, surtout notre parisien qui avait mal au cœur; mais, pour l'autre, il était intrépide, et quoique ce fut le premier trajet qu'il eût fait par mer, il se démenait comme un vieux marin. Nous débarquâmes cependant au bout d^une heure et demie ou deux heures, sans autre mal que d'avoir été bien mouillés; nous restâmes tout le lendemain à Honfleur et ne repassâmes que le 5 au matin, encore nous fallut-il prendre une chaloupe exprès, et quoique le temps fut plus beau et le vent plus modéré que quand nous avions passé, il était pourtant plus fort que le jusant et si contraire que nous ne pûmes gagner le Havre, ayant été obligés d'atorrer une lieue au-dessous que nous fîmes à pied par de très mauvais chemins, toujours sur des cailloux.
Le temps s'approchant que je devais me rendre à Paris, nous nous préparâmes au départ, à notre grand regret; car, outre la chère que nous faisions la meilleure qu'il nous était possible, nous régalant de tout ce que nous trouvions de plus rare et de plus exquis en poisson^ en mouton du pré-salé de
MÉMOIRES I)*UN SOLDAT Sl5
Dieppe, poules de Caux et veau de rivière, tous mets délicieux et renommés par excellence, j'avais le plaisir d'être avec deux personnes que je pouvais regarder comme mes véritables amis, joint & ce que l'air de la mer me fortifiait la santé et que j'avais eu le bonheur de gagner au jeu à Dieppe et au Havre plus que je n'ai dépensé dans ce voyage, si bien que j'aurais goûté une satisfaction entière sans les disputes qui arrivaient quelques fois entre mes deux amis qui ne laissaient pas de me causer quelque chagrin, aussi bien que les mauvaises nouvelles que je recevais de Paris, auxquelles je ne pouvais remédier.
Il fallut enfin partir le 8 février matin, nous prîmes la voiture du fourgon qui nous mena en droiture à Paris où nous arrivâmes le 12 au soir.
Les villes où nous passâmes sur cette route sont : Harfleur, petit port à deux lieues du Havre, Caudebec. célé^bre par ses manufactures de chapeaux, Rouen, Magny, Pontoiseet Saint- Denis.
Ce fut le 11, à la dernière couchée, que nous apprîmes la diminution d'espèces du 9 de ce mois, elle était d'un neuvième et me donna, pour ma bonne arrivée à Paris, une perte de douze cents livres sur quatre cents louis d'or que j'avais alors en caisse, car on avait levé mes actions la surveille de la diminution; il était vraisemblable qu'après cette diminution, l'argent devenant plus rare, les actions devaient tomber, ce qui me détermina à garder mon or pour être en état de profiter de la baisse; mais, au contraire, elles augmentèrent si fort le reste du mois et au commencement de l'autre qu'elles vinrent jusqu'à trois milles livres.
Pendant ce temps-là je tentai fortune à la foire S'-Crermain où je ne fus pas malheureux, m'étant vu du commencement en gain de deux mille écus; cette somme aurait été assez considérable pour m'indemniser presque entièrement de mes pertes, si je m'en étais tenu à la résolution que j'avais prise de ne faire aucune affaire tant que les actions seraient si
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hautes; mais les conseils de mes amis qui médisaient qu'il ne fallait pas jeter le manche après la cognée, joints à ce qu'ayant gagné beaucoup d'argent au jeu, ce que je risquais sur place n'altérait pas mes fonds, furent causes que je me replongeai de nouveau dans des pertes et, ayant en même temps reperdu à la foire une partie de ce que j'y avais gagné, je me trouvai si fort obéré que je fus obligé de diminuer beaucoup mou jeu, et en même temps dans la nécessité de le continuer, n'ayant plus d'autre ressource, jusque là que la foire finie, je ne me trouvais qu'environ cent cinquante louis d oren bourse dont il y en avait cent quarante qui me venaient de profit du jeu ; si bien que de tous les fonds que j'avais au commencement de février, à peine me restait-il une douzaine de louis d'or comptant, et environ neuf cents livres qui m'étaient dues, mais sur lesquelles je ne devais pas faire grand fonds, puis([ue j'ai eu bien de la peine à en tirer vingt pistoles â la dernière extrémité; et sur cela je n'avais remboursé guère plus d'un tiers des efl'ets dont j'étais chargé. Les particuliers de Saumur auxquels j'avais des actions les voyant prendre si fort faveur, me donnèrent ordre deles vendre pour leur compte. J'étais donc obligé, puisque je les avais déjà vendues, de leur en tenireompte au cours de la place, ce que je fis â l'égard de l'un d'eux qui m'avait ordonné de vendre les siennes lorsqu'elles seraient à quinze cents livres, les ayant trouvé â quinze cent trente livres à mon retour de Normandie, je lui marquai d'en tirer le montant sur moi que j'acquittai ponctuellement, quoique j'y perdisse plus d'un tiers. Mais l'autre particulier ne m'ayant écrit de vendre que lorsqu'elles seraient â deux mille livres sauf mon meilleur avis, lorsqu'elles fureut à ce prix je ne me trouvai pas en état de le satisfaire ; je lui écrivis pour le prier de me les laisser encore ([uelque temps, afin de m'indemniser d'une partie des pertes que j'y faisais, mais n'en ayant rien voulu faire, j'offris de les lui payer sur le pied de dix-sept cent cinquante livres, prix auquel elles étaient lors de la réception de sa lettre par
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laquelle il me laissait le maître d'en disposer, puisqu'il n'aurait eu rien à me dire si je lui en avais accusé la vente à ce prix, et que j'y perdais d'ailleurs encore assez considérablement. Mais il n'y voulut point entendre, au contraire, les actions étant montées, comme j'ai dit ci-dessus â 2.600 et 3.000, il me fit assigner devant les commissaires du conseil pour lui rendre deux actions, à quoi je fus condamné par corps au mois de juin suivant. Comme je m'étais bien ilouté que je perdrais mon procès» et que d'ailleurs je ne me trouvais pas même en état dans la suite de lui payer ses deux actions à 1,750, je n'avais cherché qu'à temporiser pour éloigner le chagrin que cela ne manquerait pas de causer à mes père et mère, résolu pendant ce temps-là de risquer l'argent que j'avais gagné à la foire qui était tout ce qui me restait, pour tâcher de me mettre en état de payer cette dette, mais j'eus le malheur de tout perdre à la roulette, jeu de hasard depuis peu en vogue à Paris, qui était le seul où il était permis de jouer alors, et qui pis est la décision de mon procès vint justement lorsquei je me trouvais sans un sol. J'eus recours âmes débiteurs que je pressai l'épée dans les reins dont j'eus bien de la peine à tirer seize ou dix-huit pistoles, et d'en trouver dix autres à emprunter sur un billet de trois cents livres de Tun d'eux qui m'avait aussi donné cent livres à toucher à Nantes, sur quoi je ne comptais pas trop, lui voyant si peu de crédit, cependant, elles me furent payées exactement.
C'était bien peu de chose, surtout devant emmener avec moi ce jeune homme dont j'ai parlé ci-dessus, sa famille n'étant pas en état de lui fournir un sol; il me conjurait les larmes aux yeux de ne point partir sans lui, et je l'aimais d'ailleurs assez pour l'emmener â quelque prix que ce fût. Le temps pressait, mes affaires étaient arrangées, et je comptais sur ma mère dont j'étais bien sûr de recevoir tous les secours qu'elle me pourrait fournir dans mes besoins; ainsi je fixai mon départ au vendredi dernier de juin. Je sortis de chez
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moi raprës-midi feignant d'aller passer quelques jours à la campagne afin d'éviter le chagrin d'un si triste adieu, et priai un de mes parents de remettre sur le champ à ma mère deux lettres dans lesquelles je spécifiais au longTétat de mes affaires, et tout ce que je croyais qu'ils pourraient faire de mieux pendant mon absence, leur conseillant de prendre des mesures pour que mon impitoyable créancier ne pût pas mettre la main sur le peu de bien qui leur restait au cas de mort de l'un d'eux et, surtout, de s'arranger avec ma cousine en lui abandonnant deux petits contrats qu'ils avaient sur une maison dont le capital se montait à un peu plus que je ne lui devais, pourvu qu'ils en touchassent l'usufruit TunetTautre leur vie durant. J'écrivis pour cet effet en conformité à ma cousine, lui envoyant son compte courant, et lui donnant avis de mon départ; d'abord elle n'y voulut pas entendre parce que je lui faisais supporter la moitié des pertes comme elle avait partagé la moitié des profits ; mais cependant ma mère m'écrivit au mois d'octobre suivant que ma cousine avait enfin accepté cet échange, dont bien lui en a pris, car les actions sont devenues très basses depuis, et moi de mon côté je me trouve déchargé d'une dette qui me tenait fort à cœur. Je crois devoir dire ici les raisons que j'ai eu de donner ces conseils à mon père et ma mère ; la première c'estque je sais qu'ils n ont qu'à peine de quoi vivre et qu'ainsi, au cas de mort de l'un d'eux, si l'on venait à saisir pour ma portion d'hérédité, outre les chagrins que cela causerait au survivant il serait misérable, et les frais excéderaient peut-être l'héritage, ce qui l'appauvrirait sans m'acquitter. Et quant à la préférence que j'ai donnée à ma cousine, c'est premièrement la reconnaissance qui m'y engage, m'ayant prêté pour me faire plaisir et sans intérêt, au lieu que mon autre créancier est la principale cause de ma ruine. Secondement, mon père et ma mère étant encore vivants, je n'ai rien à moi, ils sont les maîtres de disposer de leur bien comme bon leur semble, ainsi je crois avoir pu, sans intéresser ma conscience, les
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engager à me libérer d'une dette préfôrablementà une autre, puisque ce sont eux qui payent pour moi ; il est vrai que si je venais à mourir sans être en état de payer, Tun de mes créanciers perdrait tout et Tautre rien, mais je ne crois pas que cette raison puisse empêcher mon père et ma mère de disposer de leur bien, ni m'empêcher moi de les prier de me libérer d'une affaire dont ils veulent bien me tirer.
Je restai encore dans Paris tout le reste de la journée du 30 juin, étant bien aise de savoir comment ma mère aurait reçu les lettres dont j'avais chargé mon cousin, pendant quoi j'allai faire un tour. à la roulette, pour y tenter encore fortune, bien résolu, cependant, de ne pas risquer grand chose, j'eus le bonheur de gagner sept à huit louis par où je m'en vis vingt-un faisant 420 francs, avec quoi je partis sur les onze heures du soir, après avoir vu mon cousin, accompagné de mon ami et de son beau-père. Nous fûmes coucher à Saint-Cloud, où la mère de mon camarade était â prendre l'air, et, après lui avoir dit adieu, nous allâmes dîner à Versailles jusqu'où le beau-père nous accompagna encore, espérant d'y toucher cinquante livres qui lui étaient dues par une personne qui y demeurait et qu'il aurait données à son beau-fils, mais il ne les reçut pas. Ainsi, nous perdîmes nos peines, et nous nous en allâmes seulement avec ce que j'avais d'espèces que je ménageai de mon mieux, ayant pour cet effet résolu d'aller â pied jusqu'à Orléans et, de là, par la Loire, à Nantes où nous avions dessein de nous embarquer.
Les chaleurs étaient excessives, ce qui faisait que nous ne marchions que la nuit autant qu'il nous était possible, et nous ne pûmes arriver à Orléans que le cinq de juillet au matin, mon ami s'étant trouvé trop fatigué pour faire de plus grandes journées.
Nous y restâmes tout le lendemain pendant lequel nous fûmes nous promener à Olivet, bourg â une bonne lieue de la ville où les riches Orléanais ont de très belles maisons.de plaisance le long du Loiret qui prend sa source dans l'enclos
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même d'une maison de campagne qui appartient à Milord Bolingbrocke : cette source est une des plus belles qu'il y ait au monde, formant tout d'abord une rivière assez large et assez profonde pour porter bateau ; nous avions été exprès pour voir cette source, mais Ji'ayant aucune connaissance dans la maison, on nous en refusa l'entrée, le portier nous ayant dit. qu'il avait ordre de ne laisser entrer personne, ce que nous trouvâmes un peu extraordinaire, les seigneurs se faisant partout un plaisir de laisser voir leurs maisons aux étrangers, principalement lorsqu'il s'y trouve quelque chose qui mérite leur curiosité ; cette rivière ne porte pas loin son nom qu'elle perd dans la Loire deux lieues au-dessous d'Orléans. Le sept nous nous embarquâmes pour Nantes, où nous n'arrivâmes que le quinze, ayant mis neuf jours à descendre à cause des vents contraires. Je ne parle point ici de toutes les villes où nous passâmes, l'aj^ant déjà fait ailleurs dans un voyage d'Orléans à Saumur, celles que Ton trouve depuis cette dernière ville jusqu'à Nantes n'ayant rien de remarquable.
Nantes est une ville très peuplée, d'un grand commerce, et qui s'agrandit tous les jours, sa situation lui donnant un avantage sur les autres ports de France à cause de la communication facile qu'elle peut avoir avec Paris et Lj^on, par le moyen de la Loire, outre le nombre des bonnes et grandes villes qui sont situées sur ce fleuve et aux environs; les navires un peu gros ont cependant de la peine à remonter jusque dans son port, étant à onze lieues de l'embouchure de la rivière dont le fond est très mouvant, mais ils carènent, chargent et déchargent le plus souvent à Paimbœuf ou au Pèlerin qui sont deux bourgs dont le dernier n'est qu'à trois lieues de Nantes, et l'autre à huit, d'où l'on transporte les marchandises sur des grosses barques qu'on appelle gabarres. La ville est assez mal bâtie et ceinte de murailles et fossés avec de vieilles tours et un château à l'antique. Mais Lafosse, qui est un quartier hors la ville où logent presque
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tous les bons négocia,nts, peut passer pour un des plus superbes faubourgs, les maisons étant magnifiques ; le défaut qu'il y a, c'est qu'elles ne sont point alignées, ni d'égal profil, ce qui vient de ce qu'elles n'ont été bâties que les unes après les autres, à mesure que ce quartier s'est agrandi; la petite rivière de Barbin passe au travers de la ville et s*y jette dans la Loire qui forme vis-â-vis plusieurs îles, les ponts sur lesquels on la traverse ont près d'une lieue de long depuis la ville jusqu'au faubourg de Pile-Mile, de l'autre côté de la rivière, qui reçoit, en cet endroit, les eaux de la Sœuvre. Ces ponts sont de pierre et bâtis, à ce qu'on dit, par les Romains, prétendant que leur nom, Pile-Mile, est une corruption du mot latin Paulius Emilius.
On voit dans l'église des Carmes un très beau tombeau de marbre d'un duc et d'une duchesse de Bretagne.
Au de-lâ de Lafosse sur le bord de la rivière est une hauteur appelée l'Hermitage où les R. P. Capucins ont une maison avec des jardins taillés dans le roc en amphithéâtre dont la vue et le dessin ont mérité l'admiration de Monsieur le maréchal de Vauban.
On voit à côté d'une guinguette, sur la même hauteur, un roc uni et un glacis dont la perpendiculaire est de trois toises au moins, et la pente inclinée à l'horizon de plus de 6*0 degrés, sur laquelle, cependant, dansent et sautent des petits garçons stilés à cela, pour un liard ou deux que leur donnent ceux qui veulent avoir ce divertissement; on appelle cela danser sur la pierre nantaise. Lorsque nous fûmes arrivés à Nantes, nous nous mîmes en pension bourgeoise afin d'éviter la dépense, et nous commençâmes à réfléchir sur le parti que nous devions prendre; j'aurais pris volontiers de l'emploi sur mer, mais je connus d'abord qu'il m'était impossible d'en trouver qui me convint, n'aj^ant point de protection, parce que la compagnie des Indes, ayant tout le commerce qui était, d'ailleurs, beaucoup dérangé depuis les diminutions d'espèces, les marchands armaient peu, par où il se trouvait
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beaucoup plus d'officiers que de places. Nous songeâmes donc à passer aux îles et nous déterminâmes pour Saint-Domingue, suivant les avis que l'on nous donna que c'était l'endroit où nous pourrions le mieux faire fortune, comme nous l'avions déjà bien prévu ; cependant, nous ne pûmes profiter de l'occasion d'un vaisseau qui partit au commencement d'août, premic'^rement parce que l'on ne m'avait pas encore envoyé mes bardes, "^ parce que j'étais bien aise de savoir auparavant mon départ l'arrangement que mes père et mère auraient pris avec M^'^ Marin, et, enfin, parce que je n'avais pas, alors, ass(»z d'argent pour payer notre passage, ayant été obligé de renvoj^er des billets que j'avais payables au dernier décembre 17^24 et dernier mars 17'->5 ; que j'espérais pouvoir escompter dans le besoin, mais que je n'osai présenter sur la place, ayant appris que mon débiteur avait été arrêté à Paris.
Ainsi, nous restâmes tout l'été à Nantes, d'où je sortis cependant pour quelques jours à la fin d'août sur les nouvelles que je reçus qu'on m'env(\yait par la Loire mes bardes à mon adresse, ([uoique j'eusse expressément averti d'en mettre une autre. Tous les bateaux qui baissent passant par Saumur où mon adverse [)artie était receveur des domaines, je craignais avec raison que, si en visitant, ou autrement, l'on venait â jeter les yeux sur cette adresse, il n'entrât en soupçon et ne me fît poursuivre à Nantes. Je n'étais pas d'humeur à m'y exposer. Il vint mAme dans la maison où je logeais des archers qu'on avait envoyés à Nantes pour arrêter d'autres personnes, ce qui me confirma dans ma crainte et m'obligea de louer un cheval pour aller faire un tour en Poitou, laissant mon ami pour recevoir mes bardes, si elles arrivaient et pour m'informer de tout.
Je partis donc le 30 août et fus coucher au Brevet, petit village proche Ancenis, à sept lieues de Nantes, un de mes amis m'ayant chargé d'une commission pour cet endroit-là.
Le lendemain 31, ayant passé par Clisson et Montaigu,
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deux petites villes de Poitou, j'allai coucher au bourg de Lembargement, d'où je fus le jour suivant aux Sablesd'Olonne.
Cette ville paraît quelque chose de loin, mais ce n'est plus rien quand on y est, la rade est exposée aux vents, depuis TEst-Sud-Est jusqu'au Sud-Sud-Ouest, mais le port est fort bon, et son entrée fort étroite quoique sans aucun autre ouvrage que ceux de la nature. La barre a seize pieds d'eau aux grandes malines, il fait très beau s'y promener sur le bord de la mer qui forme un glacis de sable fin et ferme dont la pente est si douce qu'on ne s'en aperçoit presque pas eu marchant, aussi est-ce la seule promenade qu'il y ait, car ce n'est que sables ou salines, et je ne crois pas qu'il se trouve un bosquet à demi-lieue à la ronde. Les donnais sont bons matelots, surtout pour les pays froids, aussi ne vont-ils guèfe qu'à la pêche des morues qui fait avec le sel tout le commerce d'Olonne, où l'on ne voit point d'autres bâtiments que des navires qui viennent charger du sel, et leurs terre-neuviens qu'ils font extrêmement forts de bois, parce qu'ils passent souvent l'hiver sur le banc où les mers sont très rudes. Le 3 septembre au matin, je partis des Sables d'Olonne pour aller à Bourgneuf où j'arrivai le soir, ayant passé par la ville de Machecoul, belle seigneurie appartenant à la maison de Villeroy.
Bourgneuf n'est considérable que par ses marais salants. Le 4, j'allai à Pornic, petite ville d'une situation assez agréable, à Tembouchure d'une p-^tite rivière qui forme son port. Le 5, j'allai à Paimbœuf passant par Saint-Brevain pour voir l'embouchure de la Loire qui se décharge dans la mer entre ce village et Saint-Nazaire, elle a une demi-lieue de large au plus étroit. Saint-Brevain n'est qu'un méchant village, mais Saint-Nazaire est un assez joli bourg et bien situé. Le 7, je reçus à Paimbœuf un paquet de mon camarade qui me tranquillisa, y ayant trouvé des lettres de Paris par lesquelles on me marquait que je n'avais que faire de m'inquiéter et qu'on
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avait changé l'adresse de mes hardes; ainsi, je m'en retournai à Nantes, où j'arrivai le lendemain après avoir passé dix jours dans c^Ute tournée.
A mon retour, je trouvai une lettre de recommandation sur M. Ilardancourt, directeur de la Compagnie des Indes, cequi m'engagea à l'aller saluer, pour voir si je ne pourrais pas être employé sur les vaisseaux de la Compagnie, voulant tenter de toutes sortes de vivre avant que de passer dans un pays si éloigné, sans argent, sans pacotille et sans autre connaissances que celles que quelques recommandations pourraient me procurer; mais M. Ilardancourt m'ayant remis aux armements qui devaient se faire Tannée prochaine, je pensai encore à autre chose. Tout semblait se disposer à la guerre, et, en ce cas. j'étais résolu d'aller demeurer à Saint- Malo, pour y faire la course, en attendant quelque disposition favorable de la fortune. Cependant, la Marianne^ pinkre d'environ deux cents tonneaux, s'étant trouvée prête à partir pour Saint-Domingue sur la fin d'octobre, je résolus de profiter de cette occasion, s'il m'était possible ; je dis : s'il m'était possible, parce que je ne m'étais pas précautionné d'avoir de l'argent prêt pour notre passage, n'en ayant voulu demander à ma mère qu a la dernière extrémité, ne croyant pas pouvoir partir dans ce navire à cause d'une fièvre tierce dont je fus attaqué dans le courant de ce mois, qui ne m'aurait pas permis de m'y embarquer, s'il était parti aussitôt que l'on disait. Mais, le départ de ce vaisseau ayant beaucoup tardé, ma santé se trouvant assez bien rétablie, et ayant d'ailleurs reçu, le ^5 octobre, la nouvelle de l'accommodement de mes père et mère avec ma cousine, rien ne m'aurait pu retenir que l'espérance de la guerre où, quoiqu'il y eût beaucoup d'apparence, il n'y avait pourtant rien de sur. C'est pourquoi je tirai à vue sur ma mère une lettre de change de 500 livres dont on ne me devait payer le montant que sur l'avis qu'elle aurait été acquittée, mais, comme le vaisseau pouvait partir dans cet intervalle, je mis quelques nippes en gage pour avoir
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du moins de quoi faire embarquer mon camarade. Ce qui me faisait prendre ce parti, c'est que malgré toutes les belles promesses que m'avait fait ce jeune homme, il était devenu plus libertin que jamais et n'avait plus les mêmes égards pour moi, m'ayant môme voulu quereller plusieurs fois lorsqu'il était ivre; j'avais commencé à lui apprendre l'arithmétique et la navigation, mais il avait tout laissé là et ne voulait plus s'appliquer â rien, de sorte que je ne croyais pouvoir mieux faire, tant pour l'empêcher de perdre davantage son temps, que pour éviter qu'il ne se fit des affaires qui n'auraient pas laissé de rejaillir sur moi et dont je n'aurais pas été en état de le tirer, non plus que de continuer la même dépense si j'avais resté; joint â ce qu'il ne s'en allait pas seul, un de ses amis et des miens qui était venu à Nantes environ un mois après nous, passant aussi dans le même bâtiment.
Ma lettre de change ayant été payée, je pris une barge exprès le 5 de novembre pour aller joindre le navire, au pisaller de m'en revenir s'il était parti, mais je le trouvai encore â Paimbœuf où mon camarade et son ami s'étaient déjà rendus la veille, et où les vents contraires nous retinrent jusqu'au 10 que nous nous embarquâmes et partîmes de cette rade. Nous mouillâmes l'après-midi â Saint-Nazaireoù l'on débarqua les passagers, et nous y restâmes encore tout le lendemain, le temps ne s'étant pas trouvé bon pour sortir.
Les cinq cents livres que j'avais tirées n'auraient suffi que pour moi seul, si je m'étais mis à la table du capitaine où le prix ordinaire était alors de trois cents livres, car comme nous étions deux, il m'en aurait fallu huit cents, n'étant pas d'humeur à souffrir que mon camarade eût été plus mal que moi ; mais outre que cette somme aurait peut-être trop incommodé mes parents, et que je ne voulais rien vendre de mes hardes, j'étais bien aise de leur cacher la dépense que j'étais obligé de faire pour mon ami, ma mère m'aj'^ant déjà témoigné dans plusieurs lettres que la situation de mes affaires ne me permettait pas d'avoir ce jeune homme sur les bras, à
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quoi j'avais toujours répondu qu'il ne m'était point à charge comme elle le pensait, et pour le lui mieux prouver lorsque je tirai les 500 livres, je spécifiai qu'il en fallait 300 pour mon passage et que les 200 autres étaient pour payer ce que je pouvais devoir à Nantes et pour ma dépense jusqu'au départ, le tout afin de lui éviter le chagrin que je savais que cela pourrait lui causer. Pour que cet argent suffit à nous deux, il fallut donc se retrancher; il ne nous en aurait coûté que cent vingt livres chacun à l'ordinaire des matelots, mais l'on nous dit qu'en donnant dix écus de plus, nous aurions la table des officiers mariniers, ce qui n'était pas une somme assez considérable pour la ménager; cependant, quoique nous eussions payé 150 livres, nous n'en fumes pas mieux, loin d'avoir la table des officiers mariniers, suivant nos conventions, notre ordinaire était pire que celui des matelots, et sans un officier du bord qui me fit donner â moi et â mes amis notre rationà part et qui s'intéressa à nous, nous aurions été très mal en toutes manières ; car, comme nous étions plus de cinquante passagers, l'on était les uns sur les autres et l'équipage de ce navire étant composé des matelots les plus paresseux et les plus brutaux que j'aie connu de ma vie, c'était à chaque instant des querelles et à qui pis se ferait, et tout était d'une malpropreté sans pareille, ce qui venait principalement du peu d ordre et du peu de soins du capitaine qui ne se donnait pas la peine de voir comment l'on était arrangé et qui était avec cela l'homme du monde le plus capricieux, tantôt vous faisant des malhonnêtetés, et tantôt vous accablant de compliments.
Après cette petite disgression qui m'a paru nécessaire, tant pour expliquer notre situation et les raisons que j'eus de ménager dans ce passage, que pour faire voir qu'on ne saurait trop prendre de précautions, lorsqu'on donne son argent, revenons à notre traversée pendant laquelle j'étais résolu de faire le quart, pour joindre un peu de pratique âla théorie que j'avais de la navigation, mais la maladie de mon
MÉMOIRES d'un SOLDAT Saj
camarade m'en ayant empêché, je mis seulement mes observations par écrit, sans tenir un journal des routes.
Le dimanche 13 novembre, le temps étant devenu bon, les passagers se rembarquèrent, et nous sortîmes à mi-flot de la rade de Saint-Xazaire qu'on appelle aussi la rade de Mindin, par un bon frais de Nord-Est qui nous mit hors de vue de terre le même jour. Nous avions pris le point de partance environ à quatre heures et demie du soir, l'Islet du Pillier nous étant resté à TEst Nord-Est environ trois lieues.
Le vent ayant continué favorable les jours suivants, nous fîmes route au S.-O., 1/4 d'O. et au S.-O.
Le 18 on prit hauteur et l'on trouva 41^30, de latit. N. Le 19 au matin, nous vîmes un brigantin qui passa à quelque distance de notre avant, et amena sa grand'voile pour nous saluer, n'ayant point de canons, mais nous ne nous parlâmes point; la variation était alors de 5" N.-O., ce même jour nous vîmes encore deux navires et le lendemain quatre autres.
Le 20 après midi, le vent s'étant tourné à l'Ouest, nous restâmes toute la nuit à la cape sous la misaine : quelques hauts bans du grand mat s'étant rompus, on les raccommoda dès qu'il fut jour.
Le 21 le vent d'Ouest aj'^antcontinué avec force, nous fûmes encore la nuit â la cape, mais le lendemain matin le temps étant devenu beau et le vent N.-K., nous fîmes route au Sud- Ouest. Ce jour-là, c'est-à-dire le 28, nous commençâmes à voir des dorades : il calma Taprôs-diné jusqu'au lendemain 23 après-midi, que nous eûmes les vents d'Est et Est Nord Est accompagnés de grains. Nous étions alors par les H&3V de latitude suivant l'observation de la hauteur méridienne, et par le calcul de nos pilotes deux degrés Ouest de Ténériffe ou par les 358*» de longitude.
Le 24 au matin, nous prîmes une dorade : vous avions un vent arrière assez fort qui nous fit faire une lieue et demie par heure jusqu'au lendemain midi, depuis ce jour-là, le vent devint forcé, mais favorable, avec une mer furieuse, il fut
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cependant contraire deux jours, s'étant tourné au S.-O.; après quoi il redevint bon et la mer plus douce, et nous trouvâmes les vents alizés avec de petits grains sans aucun calme considérable.
Le 9 décembre nous prîmes trois dorades, une au harpon et les deux autres à la ligne. Nous commençâmes aussi à voir des poissons volants.
Ce jour-lâ ma montre tomba dans la mer pendant que j'étais en avant à faire mes nécessités, n'ayant pas eu la précaution de bien fermer mon gousset d où elle glissa; quoi qu'elle ne fut pas de prix, c'était alors une perte pour moi, cependant je m'en consolai facilement n'étant occupé d'autre chose que du malheur de mon ami dont la guôrison était désespérée depuis quelques jours. Dans le triste état où il était il ne laissa pas d'avoir la curiosité de voir une dorade qu'on venait de prendre, et qu'on lui apporta tout aussitôt pour le contenter.
Le 10, la mer était encore couverte de dorades, mais nos pêcheurs les manquèrent: nous vîmes un requin, cependant, nous eûmes du vent, sur quoi je dois remarquer que quoique nous ayons toujours eu assez de vent pendant cette traversée, nous n'avons cependant vu que très peu de marsouins, d'où je conclus que la vue des requins ou des marsouins n'est pas une marque assurée de calme ou de vent.
Le 11, nous nous trouvâmes par la hauteur à 23 degrés 45 minutes de latitude ; le soir nous coupâmes le tropique environ par les :J33 degrés de longitude suivant notre estime, et le lendemain après-midi l'on fit la cérémonie du Baptême.
Ce fut le 18 qu'arriva la funeste catastrophe de mon camarade qui mourut sur les six à sept heures du soir d'une dissenterie dont il avaitcommencé d'être attaqué pendant son séjour à Painiboufet qui s augmenta tellement à bord qu'on ne put jamais l'arrêter. Le chagrin et les excès récents qu'il avait fait à Nantes peuvent aussi bien que le mauvais air, lui avoir causé co mal qui était alors très commun dans ce pays-là, car
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deux de ses compagnons de débauche étaient encore convalescents d'une pareille maladie, et dépuis qu'il s'apprêtait à partir, il ne parut plus joyeux comme à son ordinaire, ce qui venait sans doute de quelques fâcheuses affaires de famille, ayant reçu dans ce temps-là quelques lettres dont il me cacha le contenu et qu'il déchira même dès qu'il se crut en danger. Si j'avais prévu que son incommodité dut avoir de si funestes suites, je ne l'aurais jamais laissé embarquer, mais il croyait se mieux porter à la mer, attribuant sa maladie à l'air de Paimbeuf qui est marécageux et très malsain. D'ailleurs quoiqu'il eut déjà ressenti quelques accès de fièvre, il n'avait point du tout l'air malade en s'embarquant et conserva même de l'embonpoint jusqu'à l'extrémité, ce qui fit juger qu'il était pulmonique ; cependant, c'était un jeunehomme des plus forts et des plus vigoureux avec un bon creux d'estomac que n'ont point ordinairement ceux qui sont attaqués du poumon. Il est vrai que ses débauches pouvaient bien avoir altéré sa constitution ayant déjà été traité plusieurs fois du mal vénérien dont il lui parut encore quelque chose sur la fin de sa maladie : mais ce qui ne contribua pas peu à sa mort, à ce que je crois, ce fut son inquiétude et son impatience, étant le plus mauvais malade et le plus difficile à gouverner, car du commencement il ne voulait prendre aucun remède, et, sur la fin, lorqu'ils étaient presque inutiles, il aurait voulu consommer le coffre de médecine, se désolant de n'être pas à terre et rebutant toute la nourriture qu'on lui présentait, sans se faire la raison de considérer qu'il était impossible d'être aussi bien et aussi proprement qu'à terre quoiqu'on fit absolument tout ce qu'on put pour le satisfaire. 11 avait envie de tout ce qu'il voyait ou de tout ce dont il entendait parler, et buvait de Peau en cachette tant qu'il pouvait étant d'une altération continuelle, ce qui lui causait de temps en temps des coliques qui sans doute avancèrent sa fin, en ayant eu une si violente le matin du jour de sa mort qu'il voulut absolument avaler une balle de plomb qui eut bien de la peine à
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passer. On peut juger de la tristesse où j'étais de voir le pitoyable état où était réduit un ami qui m'était si cher ; car quoique je m'eusse fait une raison de me séparer de lui et de l'envoyer aux îles sans moi, si je n'avais pas reçu à temps ma lettre de change, je ne l'en aimais pas moins ; aussi le veillai-je continuellement pour lui donner tout ce qu'il lui fallait, m'exposant au péril de gagner moi-même son mal, et certes Dieu m'a prêté des forces pour ne pas succomber à ces fatigues, car il ne me laissait en repos ni jour, ni nuit, voulant qu'il n'y eût que moi qui le soignât et souvent si je ne le servais pas assez promptement, ou si je lui refusais ce qu'il me demandait, soit parce que je ne l'avais pas ou parce que cela lui était contraire, il s'emportait jusqu'à me dire des injures et me reprochait quelquefois que s'il ne m'avait pas suivi il ne serait pas dans cet état. Knsuite, il me demandait pardon, m'embrassait et me disait les choses du monde les plus touchantes ; j'en faisais de même de mon côté, étant aussi quelquefois obligé de le brusquer pour le faire tenir en repos : enfin j'étais au désespoir de voir que tous mes soins ne pouvaient lui sauver la vie, lui à qui j'avais obligation de la mienne. Et lorsque je faisais réflexion que mes bonnes intentions pour lui n'avaient fait que l'amener au tombeau, j'étais si pénétré que ma raison pouvait â peine calmer les reproches que je me faisais de n'avoir pas prévu ce triste accident, auquel même je ne saurais penser du depuis sans exciter en moi un sentiment de douleur qui me tire les larmes des j^eux.
Lorsqu'il fut en danger on me pressa de lui faire faire son testament, auquel chacun s'intéressait pour moi, disant qu'il était juste qu'après toutes les peines que j'avais auprès de lui, ce ne fut pas d'autre que moi qui héritât de ce qu'il pouvait avoir s'il venait à mourir; mais outre que je savais que sa succession n'en valait pas la peine, je ne voulais lui (lonnor aucun sujet de chagrin crainte d'empirer son mal, voyant qu'il craignait extrêmement la mort, ce qui me sur-
MÉMOIRES d'un SOLDAT 53l
prenait, vu que lorsqu'il se portait bien c'était Thomme le plus intrépide; cependant je n'en fus pas le maître, comme tout le monde l'approchait et lui parlait il n*ignora pas longtemps qu'on désespérait de sa guérison, ainsi il fit son testament en ma faveur le 1" décembre 1724 ; ensuite il se porta mieux pendant quelques jours et l'on concevait même quelque espérance de le réchapper, mais ayant commencé tout d'un coup à rendre ses entrailles par le fondement, il souffrit encore de très vives douleurs pendant huit ou dix jours au bout desquels il mourut le 13 décembre 1724.
Lorsqu'il fut à l'agonie et que je vis absolument que je lui étais inutile, d'autant qu'il demandait à reposer, je me retirai d'auprès de son lit, n'ayant pas voulu lui voir rendre le dernier soupir ; il ne me recommanda autre chose que de donner quelques unes de ses nippes à son autre compagnon de voyage, de faire savoir à sa famille la manière dont il était mort, et de me souvenir de lui ; j'exécutai les deux premiers articles dès que nous fûmes à terre et à l'égard de l'autre, je ne l'ai point oublié ne m'étant que trop souvent présent aux yeux de l'esprit. Lui ayant demandé s'il n'avait rien à recommaûder à ses parents ou à ses autres amis particuliers que je lui nommais, au cas que je les revisse, il me répondit que non, et qu'il n'avait point d'autre ami que moi. Depuis qu'il commença à rendre ses entrailles, les chirurgiens dirent que son flux de sang s'était tourné en flux épathique. Ils demandèrent à l'ouvrir après sa mort, tant pour savoir à fond ce que c'était que sa maladie laquelle ils n'avaient véritablement jamais bien connue, que pour voir où était la balle de plomb qu'il avait avalé le matin, mais le capitaine du vaisseau ne le voulait pas permettre, sous prétexte qu'il avait à bord des femmes enceintes. Il fut enseveli la même nuit à cause de la mauvaise odeur et jeté à la mer le lendemain matin après avoir fait les prières ordinaires. Ainsi mourut Jean-Simon Corderoû, natif et originaire de Rouan nez-en-Forêts dans la fleur de sa jeunesse,
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n'ayant pas encore vingt ans accomplis. Cette triste catastrophe sur laquelle je me suis un peu étendu, parce que c'est l'événement de ma vie auquel j'ai été le plus sensible jusqu'à présent, nous doit bien faire comprendre qu'en vain les hommes font des projets, s'ils ne sont conformes aux ordres de la providence, et qu'on ne doit point compter sur sa vigueur, ni sur sa jeunesse, le trop de confiance à cet égard causant très souvent des accidents ou des maladies, et même la mort à bien des jeunes gens, faute de se ménager.
Le 14 nous eûmes calme, si ce n'est l'aprôs midi qu'il s'éleva un peu de bon vent, mais il ne dura pas: le calme revint et continua le 15 et le 16; ce dernier jour nous vîmes des baleines et des souffleurs.
Le 17 au matin nous découvrîmes un bateau qui venait droit sur nous; nous commencions à être dans les parages des forbans, ainsi nous nous préparâmes au combat. Dés qu'il fut â portée, nous mîmes notre pavillon et tirâmes un coupde canon, sur qui il mit aussi pavillon français et l'assura pareillement d'un coup de canon ; ayant demandé d'où était le navire, il répondit qu'il était de la Martinique d'où il était parti le 15 novembre et avait relâché à la Guadeloupe, et qu'il allait en Guinée ; cependant, comme nous nous méfiions de lui, voyant qu'il approchait toujours, nous lui dîmes de mettre son canot à la mer et de l'envoyer à bord, mais ayant répondu qu'il ne le pouvait pas, parce qu'il était rompu, nous entrâmes encore plus en soupçons, c'est pourquoi nous lui tirâmes quelques volées à boulet; alors il mit son canot dehors, mais soit qu'il l'eut rompu exprès, nous voyant plus forts que lui, ou qu'il eût été effectivement endommagé par des coups de mer, il se remplit d'eau dans un moment. Nous ne le craignions pas, et il était trop proche pour pouvoir nous échapper ; nous lui criâmes donc d'amener sa grande voile, de passer à notre arrière et de nous aborder, sinon que nous l'allions couler bas, à quoi il ne jugea pas à propos de s'expo-
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ser ; nous lui jetâmes une amarre, et le capitaine qui était un nommé Vau vint dans notre bord ; mais n'aj'ant rien trouvé à dire à sa commission, nous le laissâmes aller, nous chantant pouille, et lui protestant des avaries que nous lui avions causé, quelques-unes de ses manœuvres s'étant rompues en nous abordant; mais c'était sa faute, car il n'avait que faire de nous venir chercher, ayant fait toute la manœuvre d'un forban : il y a même tout lieu de croire que s'il ne le fut point à notre égard, c'est qu'il nous vil extraordinairement forts de monde ; car outre que ce bâtiment ne paraissait point du tout équipé pour un voyage de Guinée, étant en mauvais état, et ses voiles vieilles et toutes rappiécées, Ton nous dit, à notre arrivée à Saint-Domingue, que ce capitaine, qui avait déjà été autrefois forban, et qui, entre autres marques du peu de confiance qu'on devait avoir en lui, s'était voulu marier à Nantes, quoiqu'il eût encore sa femme aux îles, avait paru depuis peu au Cap où il cherchait à débaucher les jeunes gens; ainsi sa commission aurait bien pu être fausse, ou il ne Tavait peut-être prise qu'au cas qu'il rencontrât plus fort que lui, car il n'avait que quatre canons, et nous n'aperçûmes, dans son bord, qu'une vingtaine d'hommes.
Le 18, nous eûmes calme jusqu'au soir, qu'il fit un peu de vent ; il en fut de même le lendemain ; nous vîmes ce jour-là des dorades poursuivies par un souffleur.
Le î20, le vent se renforça et devint une bonne brise du nord-nord-est qui continua les cinq jours suivants.
Le 25, jour de Noël, nous vîmes des alcions, marque que* nous n'étions pas loin de terre ; il y avait déjà longtemps que nous voyions flotter des herbes marines, mais à mesure que nous approchions il en paraissait une plus grande quantité. Nous voyons aussi toujours des oiseaux et des poissons volants, mais ceux-ci nous quittèrent à l'approche de la terre, de même que les dorades.
Le 26, le vent diminua, et depuis nous eûmes toujours le matin un petit vent qui se renforçait beaucoup l'aprés-midi
ot durait ainsi une bonne partie de la nuit, soufflant du nordest au nord-ouest.
Le 29, sur les trois heures de Taprès-midi, on cria terre : nous faisions route dessus, mais une demi-heure après on reconnut que c'était des nuages; nous ne tardâmes cependant pas à la voir effectivement, l'ayant découverte la nuit du 29 au ;W, sur quoi nous mîmes en panne jusqu'au jour, que nous reconnûmes que c'était le cap Samara, qui est la pointe du nord-est de Tîle de St-Domingue. Nous fîmes route le long de la terre et à une bonne distance de la côte qui est fort haute, formant plusieurs doubles. Sur le soir, le vent devint (Contraire, et ayant trouvé des courants très forts qui nous faisaient dériver vers la côte et nous empêchaient de doubler une pointe, nous virâmes de bord pour gagner le large et nous louvoyâmes toute la nuit à grandes bordées, le vent s'étant beaucoup renforcé. Sur les onze heures du soir, nous aperçûmes un bateau assez près qui venait à nous, mais dès qu'il se fut eiicore un peu approché, il vira de bord ; aussitôt nous mîmes branle-bas, nous nous bastinguâmes et chacun prit son poste, ne doutant pas que ce ne fut un forban, car c'est aux attérages qu'il est plus ordinaire d'en rencontrer; c'est pourquoi Ton s'était déjà précautionné de mettre dans Tentrepont les coffres et tout ce qui aurait pu incommoder sur le tillac en cas de mauvaise rencontre. Ayant viré de bord à notre tour, nous le rencontrâmes encore, et dès qu'il fut à portée, nous le saluâmes de deux volées de canon, •maiss'étant éloigné, nous ne le. rejoignîmes que le matin, que le voyant venir encore sur nous, nous virâmes de bord pour lui épargner la moitié du chemin, et dès que nous nous crûmes assez près nous lui tirâmes quelques coups de. canon, mais il se trouva que c'était un petit bateau anglais qui paraissait avoir des chevaux à bord, ayant sa dunette garnie de fourrage; il disait venir de Boston et qu'il allait à la Jamaïque ; peut-être aussi que ce bâtiment traitait le long de la côte, mais je ne saurais comprendre pourquoi il se risqua de
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venir à la portée de notre canon. Il nous tint en alarme toute la nuit, et peu s'en fallut après qu'il ne coûtât la vie à un de nos passagers, un fusil s'étant lâché sur le gaillard lorsque chacun venait d'y remettre ses armes, la balle lui donna dans le corps, mais par bonheur sa plaie ne se trouva pas dangereuse et il en guérit.
Le 31, nous nous reposâmes pour nous délasser des fatigues de la nuit précédente ; nous vîmes la Grange, gros îlet près de la côte, ainsi nommé parce qu'il en a la figure, à quatorze lieues du cap, où nous serions arrivés le soir si le vent avait été favorable, mais nous n'y pûmes entrer que le lendemain, premier jour de Tannée mil-sept-cent-vingt-cinq, sur les deux heures après midi.
LETTRES INÉDITES du Maréchal de Saint-Arnaud^^)
Metz, le 11 février 1841.
Nous pestions chacun de notre côté, cher frère, et nos bénédictions mutuelles n'étaient à ce qu'il paraît interrompues que par d'aimables accès de toux, de ces gentils accès qui font venir la sueur au front, la larme â Toeil et la rage aux dents. Moi j'en suis toujours là, avec accompagnement de crachements de sang et de fièvre, je fais des petites séances de 48 heures dans mon lit, je mouille une foule de gilets et de chemises qui n*en peuvent mais — je souffre, je vieillis, je maigris et cependant je vais mieux, c'est te dire que j'ai été mal, on m'a saigné, sinapisé, ventouse, aujourd'hui je suis sur pieds et sinon tout à fait bien, au moins en chemin d'y arriver. ..J'ai été on ne peut mieux soigné, c'était à qui m'enverraitdes remèdes de couvent etdebonneschoses.M'"«Thierry, M"'* Achard, m'ont fait de la gelée de lichen, car j'en suis à ce régime. . . Les bonnes visites me fatiguaient. . . malgré tout cela, frère, je t'aurais écrit, si je n'avais chaque jour
t. Vl,fp.
1) Voyez Souoenirs et Mémoires, t. IV, p. i81; t. V, p. 78,346 et 537; 164 et 442.
attendu, espéré, une lettre de toi qui me parlât d'abord du résultat de l'entrevue que je présumais que tu aurais avec le général Baubel de la Cour, et en second lieu de mon affaire Pariset — Je suis vexé que tu n'aies pas de réponse de cet huissier; — je crains le Pariset qui m'en veut je ne sais pourquoi, mais que j'éreinterai bien sûr, à mon premier voyage à Paris. — S'il met opposition à mes appointements je mettrai moi-même opposition à la sienne... mais tout cela est fort désagréable, la somme est si minime — ? méfle-toi, de ces canailles là... comment ne pas répondre à ta lettre, cet huissier médite un tour de canaille., j'en ai bien peur. — Parlons de l'affaire importante.
Tout malade que je suis, tout inquiet que je ne puis m'empêcher d'être pour ma santé à l'avenir, je n'en désire pas moins ardemment de retourner en Afrique le plutôt possible. — Il vaut mieux pour mes enfants qu'ils soient orphelins d'un colonel que d'un chef de bataillon.. Il se prépare pour le mois d'avril une grande expédition dans la province d'Oran, 3 régiments sont envoyés de France. — Le 6« léger en fait partie. — Voilà des chances de plus pour me trouver une place... Sais-tu par P... si l'on s'occupe de régler la retraite du [commandant du 15« ? — C'est là mon affaire, — qu'il te tienne au courant, et qu'il ne laisse ni Mahéraut ni Maillard s'endormir. — De mon côté je vais écrire au commandant Eynard, mais cela ne servira pas à grand chose, tout dépend à présent du ministère.
Toutefois j'écrirai pour ne pas laisser mourir de bons souvenirs, Eynard a été fort bien pour moi, et je crois qu'il me servira.
Je suis toujours de mieux en mieux et à mon régiment et avec les généraux qui commandent ici... Le colonel Thierry me dit toujours: Vous avez tort de penser à l'Afrique, restez nous aurons quelque chose en Europe. — Je ne partage pas son opinion, je n'ai pas le temps d'attendre quatre ans mes épaulettes de lieutenant-colonel. — Ni mon estomac, ni ma
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poitrine, ni mon ventre ne veulent se régler sur ce délai.
Ainsi ma petite Louise se prépare pour Saint-Denis, cela me fait plaisir, elle aura de Tintelligence, je crois, et fera une intéressante créature. — Adolphe ira aussi, il est en de trop bonne mains pour rester là. — Nous verrons ce que fera sur lui l'éducation en commun, — ce sera une révolution. — A propos de St-Denis, as-tu entendu parler de l'admission de Virginie Serres... son père qui m'a écrit ne m'en parle pas.
Tu n'as pas encore vu Morris à Paris, puisque tu ne m'en dis rien. — Soignes donc ta toux, frère, c'est un vilain ordinaire que de tousser jour et nuit, je m'en priverais volontiers. Tâchons Tun et Pautre de ne pas nous tousser au nez, quand nous nous embrasserons et tâche surtout toi, que cela soit bientôt... Je serai chaudement recommandé au général Tirlet, chef d'état-major en Afrique.
Je ne reçois de lettre ni de ma mère, ni de ce gueux de mal d'aventureux philosophe, — je vais leur écrire ces joursci. — J'ai plusieurs choses à demander à M°»« notre mère, que je te charge d'embrasser. Adieu, frère chéri, écris-moi, toussant ou non, embrasse bien mes enfants et Monsieur mon neveu. Comment le bougre lit-il ? ses dents poussent-elles ? Mille compliments affectueux à la famille Richard, à P., à Tricou, à tous les amis.
Je t'embrasse de cœur, frère, et t aime comme toujours.
Achille.
Mes compliments à M. de Forcade.
MARléCHAL I>E SAINT-ARNAUD 539
Metz, 24 février 1841.
J'ai si souvent été traité favorablement par le sort qu'il y aurait de ma part ingratitude â me plaindre, d'autant plus que je n'ai presque jamais eu à lutter que contre les tempêtes que j'avais soulevées moi-même, — juste retour des choses d'ici-bas; mais tu avoueras, frère chéri, que si nous finissions par obtenir ce que nous désirons, nous le payons par bien des incertitudes, des ennuis, des espérances déçues etreconstruites et une foule de misères humaines qui réunies forment une bien insupportable masse. Tu liras la lettre ci-jointe du général B. ; est-ce la réponse à ma lettre à Eynard, adressée à Alger et arrêtée à Toulon, je ne le pense pas. — Il n'en est pas moins vrai qu'il paraît que d'après cette lettre, lesbureaux ou plutôt Mahéraut,car voilà le véritable ministre, ont renoncé â s'occuper de moi. — Il est vrai qu'il n'est question dans la prétendue réponse du ministre que de l'infanterie légère.
— Ma dernière lettre au sujet de la vacance du bataillon de la Légion étrangère i Cherchell, aurait pu renouer l'affaire si P. l'a jugé convenable et à propos. — Je nage donc dans rOcéan des incertitudes, mais le positif est que je vois avec douleur s'échapper cette brillante campagne où j'aurais pu me faire tuer, proprement, ou plus proprement encore gagner l'équipollence épauletaire.
La permutation est un leurre auquel il ne faut pas songer,
— dans mon grade on trouve peu de permutants et quand on en trouve, il faut les payer fort cher. — Il faut rembourser leurs frais de route, leur changement d'équipement et
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d'habillement, les monter, et enfin les installer à votre place, comme s'ils n'avaient pas bougé. — Et cela se conçoit parfaitement, — vous voulez ma place, vous voulez me déranger, que ce soit à vos frais — joins à cette dépense déjà forte la somme nécessaire pour me reconduire en Afrique, m'y équiper, m'y remonter, cela ferait un objet de plus de 2,000 francs — il n'y faut donc pas penser... Ensuite un permutant ne se trouve pas ainsi — à supposer qu'on en trouve, il faut au moins deux mois de délai avant que toutes les formalités soient remplies — ajoute les voyages réciproques — je ne serais pas en Afrique avant juin. — Voilà, frère, où nous en sommes.
Nous ne pouvons rester dans cette situation fausse, il faut savoir si je resterai au 18* et alors j'agirai en conséquence, ou si j'ai encore l'espoir d'aller prochainement en Afrique.
A-t-on donc renoncé â ce chef de bataillon du 15«qui prend sa retraite? si on a donné la place, rabattons-nous sur le bataillon de la Légion étrangère, parce qu'il n'y en a pas d'autres -— c'est un malheur, mais j'aime mieux cela que rien.
Tout cela, frère, me préoccupe, me fatigue, me contrarie, et ma sacrée gastralgie qui profite de toutes les fuites que lui offre mon moral, se glisse et me travaille à mort.
Depuis la réception de cette lettre, je souffre le martyre et j'ai un embellissement de mal de tête et d'entrailles qui m'achève. — En te quittant je vais aller me jeter dans un bain de potasse malgré que le froid, après cinq jours d'un véritable printemps, nous ait repris comme en novembre.
— Voilà le carnaval enterré. Dieu le bénisse, je n'en suis pas fâché -- je vais reprendre ma vie paisible et j'en ai besoin. — Ne me laisse pas longtemps dans l'inquiétude, que je sache de suite à quoi m'en tenir — si tu pouvais voir Mahéraut? faut-il lui écrire encore?
J'ai écrit à Montera pour lui poser les questions convenue s
J'ai reçu des nouvelles de Morris qui n'accepte pas le 4*
MARÉCHAL DE SAINT-ARNAUD 54l
hussards — d'abord parce qu'il n'a pas le sol pour payer un équipement qui lui absorberait 3 à 4.000 francs et ensuite parce qu'il veut rester en Afrique — sa santé n'est cependant pas très-bonne.
J'ai écrit à ma mère il y a deux jours. Comment mes enfants ont-ils passé leur carnaval, ont-ils bien vu le bœuf gras ?
Je lis dans les journaux que le temps était superbe à Paris, le dimanche gras.
Nous avons eu hier mardi gras, le matin un bal d'enfants costumé avec parade, etc., etc., chez le préfet et le soir bal au profit des pauvres à la Mairie ; pour compléter mon plaisir, j'ai eu le matin séance de conseil de guerre jusqu'à trois heures — séance chez le préfet jusqu'à six, dîner chez le général et baJ le soir — à minuit j'entrais dans mon lit, que je saluais d'un ouf si profond qu'il aurait pu servir de malédiction à tous les carnavaux de France.
Adieu, frère, embrasse tendrement mes enfants, recommande moi à P... et à tous les saints du Paradis pour me renvoyer dans cette Afrique, terre promise pour ceux qui comme moi ont de l'ambition dans le cœur et des créanciers au derrière.
Je t'aime de toute mon àme.
Saint-Arnaud.
Comment va ton gueux de rhume, soignes-toi donc.
Metz, le 27 février 1841.
Ta lettre me décourage tout à fait, frère; tu comptais plus sur la volonté du général que sur la bienveillance des
bureaux pour m'envoyer en Afrique, tu as dû voir par la lettre que je t'ai envoyée, qu'il ne faut plus compter sur rien — cependant, je ne veux pas encore jeter le manche après la cognée — si je reste en France, ce sera malgré moi, je ferai tout pour en sortir ; je n'aurai rien à me reprocher. — L'avenir de mes enfants me préoccupe trop pour que je m'arrête devant un obstacle, — je t'envoie une lettre pour Mahéraut, tu la liras, la feras lire â P..., et si approuvée par tous deux, VOUS la remettrez à son adresse. — Je présente mon affaire sous un autre point de vue, — en me nommant en Afrique, vous ne privez pas l'armée d'Afrique d'un tour d'avancement, mais vous me rétablissez dans mon droit, car je sors de l'armée d'Afrique, j'avais droit à ma place dans l'armée d'Afrique, et si pour cause de santé ou autre, vous m'avez, sans que je le demande, placé dans un régiment en France, je demande aujourd'hui â rentrer dans mes droits et à retourner en Afrique.
Si Mahéraut est juste et s'il me veut du bien, en présentant l'affaire de cette manière au Ministre, il doit l'emporter, — c'est le mettre au pied du mur et il vaut mieux savoir de suite à quoi s'en tenir.
Un M. Laity, chef de bataillon au 22« de ligne, en Afrique, province de Cx)nstantine, maintenant à Aix avec le dépôt, mais sur le point de s'embarquer, m'a fait demander si je voulais permuter avec lui, — il ne demande que ses frais de route, mon cheval et mon équipement et harnachement, — ce qui fait une affaire de plus de 1500 francs. — Moi j'aurai tout â payer puisque je ne toucherai ni indemnité de route, ni entrée en campagne — de plus, il ne me sourit pas d'entrer dans la ligne et d'aller m'enterrer dans les camps oisifs et malsains de la province de Constantine, — cependant je n'ai pas donné de réponse positive — j'ai voulu attendre ton avis.
La place de commandant supérieur de Cherchell est donnée au lieutenant-colonel du 28«, cela me rend beaucoup moins
désireux du bataillon de la Légion, aussi je ne le précise pas à Mahéraut.
Je vais écrire au général B... en réponse à ta lettre, je vais le presser encore, le prier — mais je t'avoue, j'y compte peu, — si j'étais là, ce serait différent, mais ce brave bomme doitêtre accablé de demandes de tout genre.
Avec tout cela le temps passe et l'expédition du printemps se fera sans moi, ce qui me désespère.
Il faut redoubler d'importunités pour moi. — Prie donc P... de parler aussi à M. Evrard de Saint- Jean.
Je ne conçois pas ce qui peut arrêter ces amateurs-là. Comment, on leur demande d'aller se faire tuer pour eux, et ils ne veulent pas. Ils sont bien difficiles.
Metz en est à son quatrième hiver, et moi à mon quatrième rhume, tout aussi fort, tout aussi violent que les autres. Nous sommes, mon pauvre ami, deux frères bien avariés, bien embêtés. Me voilà encore cloué chez moi. Hier, par une neige du diable, nous sommes restés 4 heures dehors pour passer la revue trimestrielle du général Lasbordes. En rentrant, je me suis mis au lit avec la fièvre. Heureusement que j'ai sué la nuit, et aujourd'hui je suis au coin de mon feu, toussant comme un bœuf et jurant comme un païen qui jurerait. C'est vraiment à rendr.* un homme enragé. Après cinq jours d'un véritable printemps, je poussais, je bourgeonnais. Arrive la neige, la glace, le diable, me voilà rejeté dans ma bière. Je me regoinme, je me retisane, je me reclystérise, car mon ventre est toujours de la partie quand il y a quelque chose de détraqué dans ma machine ; en un mot, moral et physique, tout est chez moi de flogistiqué.
Pour toi, mon bonhomme, soignes-toi, je t'en prie, ne néglige pas ta vilaine toux. Les- pieds chauds, la tête fraîche et le ventre libre, et cela va encore, cela va toujours ; ne travaille pas plus qu'il ne faut, dis à Flavie que je lui recommande de te bien couvrir, de te faire suer, de te tenir chau-
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deoient et de te secouer ferme si tu fais 1^ récalcitrant.
J'écris aujourd'hui à Galaté et je lui annonce la prochaine arrivée de M. de Forcade. La pauvre fille aura du moins à qui parler pendant un mois.
J'ai écrit à ma mère H y a peu de jours; tu ne me dis pas si notre Adolphe a passé un examen rouge ou blanc. Quant à mes canailles d'enfants, je suis bien tranquille sur leurs intelligences, qui, grâce à toi, se développeront à point. C'est pour ces petits brigands-là, c'est pour leur avenir que je voudrais retourner en Afrique.
Comme toi je sens la nécessité, puisque je ne leur donne pas (le fortune, de leur créer au moins une position dans le monde, et de les douer pour cela d'un père officier général. Je sms sur la bonne route et si le ciel me prête vie nous y arriverons en Afrique et il ne faudra pas dix ans. En France, il me les faudrait au moins. Tout cela dépend des circonstances, qui sait ce que le ciel nous réserve. Personne n'est plus fataliste que moi, et fataliste du bon côté, en ce sens que quand arrivent les occasions je ne suis pas homme à les négliger et j'aide ainsi à la bonne fatalité.
A(!ieu, frère, encore une fois, soignes-toi, bois beaucoup, embrasse notre trilogie de gamins, mille amitiés aux voisins et amis.
Je t'aime et t'embrasse de cœur.
Ton frère, Achille.
LU
Metz, 36 mars 1841.
Entre tes deux lettres des 18 et 22, frère, paraissait le 20 Tordonnance qui nomme 25 chefs de bataillon et donne
presque tous, si ce n'est tous les emplois que je connaissais vacants en Afrique et à ma convenance. Ainsi un emploi au 6« léger, un autre au 13®, deux au 19®, qui entrent à présent en Afrique, sont donnés; je t'avoue que me voilà rejeté dans tous les ennuis, toutes les incertitudes d'où ta lettre m'avait tiré. L'emploi vacant à la Légion étrangère est aussi donné... je ne vois plus guères que celui des zouaves qui soit encore vacant. Dieu veuille que l'on me le destine... dépêche-toi de me rassurer, frère, car je n'existe pas ainsi; le temps passe, on annonce l'arrivée du duc de Nemours â Alger pour le 15 avril. Il est impossible que j'y sois pour ce temps-là si je ne pars pas de suite. Il faut seize jours pleins à ma caisse de sellerie pour arriver à Toulon par le roulage accéléré. Si je manquais cette expédition, j'en aurais un chagrin mortel, cela me reculerait peut-être d'un an; qui sait ce que cette campagne amènera, elle sera peut-être décisive. Nous avons au régiment un capitaine nommé chef de bataillon au 19® léger, mais il ne voudra pas permuter avec moi, il désire aussi l'Afrique. Le voudrait-il que les lenteurs de la permutation me rejeté raient au diable.
Le commandant Blanchard ne compte plus au IS** léger, mais bien au 22« de ligne aussi en Afrique, mais dans la province de Constantine, où je ne me soucie pas d'aller pour ne rien faire. C'est le général Boullé qui m'a dit cela hier soir. Il voudrait bien permuter, mais moi je ne pense pas que cela me soit avantageux. Ma lettre est donc regardée comme non avenue.
Tu dois concevoir toute mon impatience, frère, je t'assure que je n'existe pas, c'est si important, si capital pour moi que de retourner où l'on se bat, où l'on fait quelque chose, où l'on avance.
Ici, nous sommes enfoncés à cent pieds sous les ennuyeux détails de garnison. Nous allons à l'exercice tous les jours depuis une heure jusqu'à cinq heures, c'est assommant, et le 1" avril, pour nous amuser, nous entrons sous les baraques ;
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le gouvernement nous fait payer ses bévues en nous retenant notre indemnité de logement. On n'a pas d'idée de cela. \()s soldats seront fort mal et vont empoigner la fièvre, et tout cela sans nécessité aucune, que de dire nous avions fait faire des baraques, eh bien! elles servent, elles sont occupées. Il faudra aussi faire des hôpitaux, car ils s'empliront vite.
Ecris-moi vite, frère, et dis-moi si j'ai encore de l'espoir; cette ordonnance où je ne suis pas compris m'efifraye beaucoup.
Embrasse mes enfants, ma mère et le philosophe, mille compliments aux amis.
Je t'embrasse de cœur.
Ton frère, Saint-Arnaud.