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LUI

Metz, 28 mars 1841.

Vive la joie et les pommes de terre, cher frère, tout embêté que je suis, tout en me débattant comme un poisson dans une poêle à frire, pour sortir convenablement, et d'embarras et de Metz, j'éprouve une joie indicible. Etre aux zouaves, c'est un brevet de lieutenant-colonel, avant un an et je l'aurai, la question est d'arriver à temps pour l'expédition, et pour y parvenir, il ne faut pas se laisser arrêter par quelques pièces de cinq francs de plus ou de moins; aussi, pour ne pas me heurter contre de misérables obstacles, je traîne tout mon hatviclan avec moi.... Le roulage accéléré ne m'assurait rien, et je nie serais trouvé à Toulon, sans mes efTets et mon

équipement.... Je pars jeudi, à 4 heures du soir^ par la diligence 'des Messageries royales^ et je débarquerai sa7nedi,à 6 heures du matin, rue Notre-Dame-des-Victoir es, avec tous mes bagages. — J'ai fait un marché particulier de i?0 fr. les 100 kilog. Voilà, frère, viens à ma rencontre, je ne sais pas si j'aurai le sol, je ne sais encore comment je ferai pour me liquider, tout dépend de la vente de mon cheval, et je suis sur les épines. Mahéraut est un galant homme, le duc d*(). un brave homme, me voilà aux zouaves, au milieu de mes amis, et à la tête des premiers soldats du monde. Il n'y a pas d'exemple dans ce corps, d'un officier supérieur qui soit resté deux ans dans le même grade, et j'ai déjà huit mois devant moi.

Je vais écrire au général Bugeaud, à mon nouveau colonel Cavaignac, à Eynard» etc., etc.... je vais, enfin, m'annoncer de nouveau en Afrique, où je serai bien accueilli, maintenant, je serai le 3 à Paris ; combien de temps y resterai-je. Le bateau part de Toulon tous les lundis, il en partira donc un le 12, et un autre le 19 — pour être le 12 à Toulon, il me faut quitter Paris le 6 — pour y être le 19, je devrai partir le 13 — c'est à toi de voir ce qui est le plus avantageux

— tu dois savoir ce qu'on dit de l'expédition et du départ du duc de Nemours, r^gle-toi là-dessus pour retenir de suite ma

'place au courrier pour le 6 ou le 13 arril. — Il serait doux de passer ensemble quelques jours de plus, au moment d'une séparation bien longue, mais il faut voir l'avenir et ne pas laisser tant de sacrifices sans fruits. — Aussitôt ma lettre reçue, commande à Eppeneter une petite capote-tunique à plis, absolument comme celle qu'il m'a chano^ée en habit de chasse. Dacier lui fournira les boutons de zouaves, simples boutons jaunes et ronds — la capote très serrée à la taille, et ne dépassant pas les genoux — de plus, un pantalon cosaque à plis, à sous-pieds fixes, avançant sur le coup de pied.

— Voilà tout. Envoie ma petite casquette chez Dacier pour y faire ajouter un petit galon de plus, et commande des épau-

lettes de chef de bataillon en or— que je trouve tout cela prêt, de manière à pouvoir aller lundi au ministèrerremercier tout le monde.— Eppeneter me pôrteralacapote à essayer, samedi à 10 heures.

Qu'il me tarde de vous embrasser tous, j*ai tant de joie que j'en perds la te^te. — Cependant, T)n ne quitte pas impunément un régiment, où on était aimé et bien vu de tous. — Tu serais heureux de voir les regrets, dont on me donne les témoignages.— Mon pauvre colonel est parfait — aujourd'hui, je suis traité par les officiers de mon bataillon, demain, par mon colonel, mercredi, par le général.

Ma lettre de service n*est pas encore arrivée, on l'attend ce soir.

J ai tant d'agitation, frère, tant d'émotion, que j'en suis souffrant ; aussi, me reposerai-je avecionheur au milieu de vous tous.... Embrasse tout mon petit monde, ma mère, mon fr^re, en attendant que je fasse ma commission moi-même. Adieu, frère, à samedi, je t'aime de cœur.

Ton frère, Achille.

Prépare toutes les affaires et fais-moi commander un bain pour mon arrivée.

Metz, mercredi 31 mars 1841.

11 est vraiement inconvenable, cher frère, qu'avec nous, rien n'aille comme avec les autres, nos plaisirs ne 'peuvent jamais être purs ot francs, il faut toujours s'attendre à quelque guignon, â quelque anicroche. Ma lettre de service, sans laquelle je ne puis partir, n'arrive pas, de sorte, que me voilà

retenu à Metz.... Il est inconcevable que l'on garde si longtemps mon ordre dans les bureaux. Un capitaine du régiment, qui a été nommé chef de bataillon, par ordonnance du 24, a reçu sa lettre le 26 ; moi, je suis nommé du vingt-cinq, et je n'ai encore rien, et ma place est retenue pour demain. Ne va donc pas m'attendre, samedi, à la diligence. Si mon ordre arrive ce soir par le courrier, je partirai vendredi et serai dimanche à Paris, ainsi, tâche de savoir par P. si mon ordre est enfin expédié, — tout certain que je dois êtfe de mon affaire, cette attente me gêne beaucoup, Il faut cependant que tu viennes au devant de moi,rueNotre-Damedes-Victoires, et te voilà obligé de faire le voyage, dimanche et lundi.... Le général m'a offert de me permettre de partir de suite, si je le veux ; mais, j'aime mieux prendre ici tous mes papiers et ma feuille de route, et avoir la possibilité de prendre quelque argent de mon indemnité, si je ne puis faire autrement.

Mon sacré cheval n'est pas vendu, et je vois bien que pour m'en défaire, il faudra faire les plus grands sacrifices. Oh ! le gueux de paj^s, les gueuses de gens, parce que l'on part, parce qu'ils sentent qu'on ne peut pas garder à l'écurie, un cheval qui se mangerait lui-même, ils vous mettent le pied sur la gorge. Il y a un juif que j'ai rossé, qui a eu le front de m'offrir 150 fr., je l'ai jeté dans la rue à coups de pied. — Enfin, il faudra bien que je m'en tire et que je parte. — Attends-moi donc dimanche ou lundi. Cela ne change rien â nos dispositions antérieures, si ce n'est que cela me retranche un jour ou deux du bonheur que j'attends au milieu de vous tous.

J'ai écrit en Afrique au général Bugeaud, à Cavaignac, à Montera, etc., etc.... Je m'annonce et je commande d'avance ce qu'il me faudra pour entrer en campagne. Pour quel Jour auras-tu arrêté mon départ ?. .

J'avais oublié de te prier dépasser de suite chez M. Hagenbuch, graveur, 17, rue Trouchet, porte lui ma planche à

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carte qui est chez ma mère et au lieu de chef de bataillon au 18* léger, qu'il mette chef de bataillon aux zouaves, et commandé lui 100 cartes de visite.... recommande à Eppeneter d'être prêt à m'essayer mon uniforme, qu'il me donne du meilleur drap que le dernier, car son habit n'a pas tenu du tout il s'est de suite avachi et est devenu blanc la jaquette en était affreuse.

Tout le monde me complimente de ma nouvelle position et me prédit non seulement les épaulettes de lieutenant-colonel avant un an, mais encore le commandement en chef des zouaves après Cavaignac.

r.e général Achard en accusant réception au ministre de ma lettre de service, se propose de me désigner à lui comme propre â cet emploi. — Je ne puis te dire à quel point je suis regretté et fêté par mon pauvre 18«, — j'en suis devenu bête à force de bonnes émotions. — Les officiers de mon bataillon m ont traité, ensuite les capitaines du régiment, et le colonel, cela n'en finit pas. - Demain je leur fais mes adieux à mon tour, je leur donne le café et le punch après, — triste nécessité qui va me coûter bien cher, mais à laquelle il n'y a pas moyen d'échapper. — Lenfant est payé, mon compte sur son livre biffé et le reçu faitpar l'avoué Bretagne, entre les mains duquel j'ai compté les espèces. — Adieu, cher frère, à bientôt donc, mais je m'ennuie diablement de tous ces retards. Embrasse encore tout le monde que je croyais embrasser plutôt, il faut que j<^ sois contrarié jusqu'au bout. Je t'aime de cœur.

Ton frère, Achille.

L'annuaire de 1841 à paru et j'y suis tout du long avec mon dit Saint-Arnaud^ — on n'est pas stupide comme ces cochonslà. — Je lis partout dans les journaux que le prince quitte Paris le 3, et descend de la voiture à Toulon, pour monter dans le sabot. Il n'est donc plus nécessaire de me presser au-

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tant. La malle poste du 13 me convient donc et me mènera à Toulon pour m'embarquer le 19, je pourrai donc rester 10 jours avec vous. Adieu.

Toulon, le 11 a?rU 1841.

J'ai fait un voyage bien long, bien triste, bien fatiguant, cher frère, en te quittant j'avais le cœur bien gros et j'aurais beaucoup mieux fait de pleurer comme un veau que de me retenir comme je Tai essayé... Toutes mes larmes me sont retombées sur le cœur, et mon gueux d'estomac a payé pour tout, j'en ai souffert jusqu'à Marseille... au moment d'une si longue séparation je ne t'ai ni assez embrassé, ni assez dit combien je t'aime, je ne te le dirai d'ailleurs jamais autant que je le sens. — Nous voilà encore séparés et pour longtemps, écris-moi souvent et longuement, je ne te laisserai jamais 15 jours sans nouvelles, à moins que je ne sois en expédition, alors, comme je Tai toujours fait, je saisirai toutes les occasions d'écrire.

Nous sommes arrivés à Marseille en soixante-douze heures justes, c'est-à-dire que vendredi à six heures et demie du soir nous arrivions. Pendant la route le colonel Randon et moi, avons eu les relations les plus agréables, elles continuent ici et dureront je l'espt^^re, c'est un homme fort bien sous tous les rapports.

De Paris à Marseille nous avons eu du chaud et du froid, de la boue et de la poussit'^re, de la neige et de la glace à Saint- Etienne ' et du soleil en Provence, du reste mal menés, mal conduits, mauvaise voiture, somme toute voyage assommant et du guignon jusqu'ici., j'espôre cependant le laisser

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en France. Notre premier soin en arrivant à Marseille avait été d'aller retenir des places pour Toulon; croirais-tu que dans les deux voitures qui partent tous les jours tant le matin que le soir de Marseille à Toulon, il n'y avait pas une seule place ni pour samedi, ni pour dimanche. Le temps nous pressait, il fallait arriver pour nous faire inscrire assez lot pour partir avec le courrier.— Force nous a été au colonel Randon et à moi de louer une voiture et de partir en poste, nous en avons été pour nos trente francs chacun, au lieu de cinq francs que nous aurait coûté la diligence. — Il n'y avait pas moyen de l'échapper. — Les fêtes de Pâques mettent la population en Tair et de Marseille à Toulon, c'est un Longchamps. Nous sommes arrivés samedi à cinq heures à Toulon, et de suite nous avons couru chez l'intendant... Il était temps... nous avons pris les deux dernières places d'officiers supérieurs.

Nous embarquons mardi matin à huit heures sur le Sphinx et vogue la galère. — Nous relâcherons à Mahon quelques heures, et vendredi matin nous serons à Alger. Le mistral souffle avec violence depuis quelques jours et nous promet une traversée pénible ce qui ne me réjouit pas du tout.

Mes affaires ne sont pas encore arrivées, tu penses si je suis contrarié. — Mon brevet, mes lettres qui sont dans mon autre malle, — j'ai encore l'espoir de les voir arriver demain matin ou mardi à cinq heures du matin. -— Quel ennui si je suis obligé de partir sans les avoir. — Quelle administration de jean-foutres : faire payer au poids de l'or et n'avoir aucune exactitude. — Je ne sais vraiment pas comment je ferai.

J'ai trouvé ici une foule d'officiers qui comme moi s'embarquent pour l'Afrique. Il y en a tant que ne pouvant les caser tous sur un bateau à vapeur, on les embarque jeudi sur la corvette de charge l'Oise,

C'est un monde que ce Toulon, on s'y coudoie, on s'y pousse dans les rues. — Les hôtels sont comblé?, je suis logé au 4™^ dans un mauvais petit trou, et encore bien heureux de l'avoir trouvé.

Adieu, frère, je t'écrirai aussitôt que j'aurai pris langue à Alger, vu le général, sur ce qu'il veut faire de moi, si mon régiment est resté à Médéah. — Embrasse bien ma bonne mère, mon frère, mes enfants chéris que j'ai trouvé plus gentils, plus aimables que jamais et que je n'ai pas non plus osé embrasser pour ne pas être bête, et je t'assure que je le regrette. La première fois nous pleurerons tous, mais nous nous embrasserons bien.

Adieu, frère, je t'aime bien.

Achille.

Mille amitiés à Pontonnier, et à tous les amis, — remercie encore Marchand de sa bonne conduite au courrier.

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