LETTRES INÉDITES I
cas je laisserai au vice-roi le commandement de la garde, des 1«% 2«, 3«, 4« et 9« corps et des réserves de cavalerie. Cela le mettra déjà à môme de prendre connaissance de Tétat de la grande armée et de son administration.
Votre Majesté voit par là, que quand il s'agit de combattre, je ne demande pas à m'éloigner, mais je sens combien Toccupation de la ligne de Wilkenitzky par le 10« corps, en couvrant les Etats prussiens, faciliterait des négociations avec ce gouvernement. Les rapports que je reçois de l'intendant général de Kœnigsberg annoncent qu'il y a dans cette place et dans celle d'Elbing de grandes ressources.
Monsieur le Borgne d'Ideville au duc de Bassano
GsmbiaeD, 18 dâoembra.
En VOUS quittant le 8 au soir, je me sentais une disposition à la tristesse qui n'a pas tardé à s'accroître. Le 9 à 5 heures, le roi est parti subitement, au moment même où l'on préparait son dîner. On avait entendu dans l'après-midi le canon des Cosaques. Sa Majesté a considéré apparemment comme un danger imminent, ce que tout le monde ne regardait que comme une alerte. Ce départ inopiné, accompagné de circonstances qui annonçaient du désordre, a surpris les uns, compromis les autres et n'a été compris de personne. L'armée a ainsi perdu en un clin d'œil toutes les ressources en vivres et en objets d'habillement que lui offrait Vilna. On n'avait eu le temps d'avoir arrangé aucune distribution. Il est resté entre les mains des Russes beaucoup d'officiers généraux et autres qui auraient pu partir, s'il avait été possible de mettre un peu d'ordre dans l'évacuation. L'ennemi est entré le 10 dans la journée, parce que plus rien ne tenait devant lui.
Le 10, le Roi a couché à Eve. Le 11, il s'est rendu de sa personne à Kovno ; les officiers sont restés à Roumchicki,
la maison de TEmpereur à Jijmoroïn. Le 12, on est resté à Kovno d'où l'on est parti le 13 à 6 heures du matin. Le passage du pont a été difficile, on aurait pu bien facilement éviter l'encombrement et quelques malheurs, en indiquant des passages sur la glace.
Le maréchal Ney devait rester dans la ville jusqu'au soir du 13, mais des cosaciues passés au-dessus de Kovno sont venus dans l'intervalle placer des pièces sur la route d'Alexoten et en face du pont. Le maréchal n'avait qu'une poignée de monde. Après avoir fait ce qu'un homme de sa trempe était seul capable de faire, il a dû chercher à échapper en passant le Niémen au-dessus de Kovno. Il s'est dirigé à travers champs est passé par Neustadt et Schirnindt et est arrivé à Stalluponen quand nous l'attendions à Wirballen.
Le Roi s'est trouvé ainsi faire l'arrière-garde avec son petit cortège, sans qu'il s'en doutât. Cette situation singulière eût pu devenir critique si les Cosaques avaient suivi vigoureusement nos troupes, mais pendant ce temps un de leurs postes jetait l'alarme du côté de Kalwary et des patrouilles seulement étaient sur la grande route.
Le 13, le Roi a couché chez le pasteur de Sckrance, le 14 à Antonova, le 15 à Wirballen où l'on a séjourné le 16. Hier, 17, nous sommes venus à Gumbinnen où il est probable qu'on passera la journée d'aujourd'hui.
Nos soldats ont pris depuis quelques jours une habitude de faiblesse qui sauve les habitants de la Prusse. Ils ne pillent pas et payent presque tout ce qu'ils demandent. Le gouvernement prussien se prête à toutes les réquisitions avec zèle. Presque tout notre monde est en traîneaux, et personne ne couche plus au bivouac. Nous avons eu entre Vilna et Kôvno un froid de ^6% depuis le Niémen, 17,18, 19, 20, et même 22*». J'espère que vous aurez fait un heureux voyage, Monsei- /arneur, mes vœux vous ont accompagné. Il me tarde de savoir Sa Majesté arrivée à Paris, ce sera un jour de réjouissance pour nous.
LBTTRBS INÉDITES IO9
Il paraît qu'on va d'ici à Kœnigsberg, pour de là se rendre à Dantzig.
P. S. — Je prie votre Excellence de parler de mes lettres à M. Fain à qui je n'écris rien jusqu'à nouvel ordre^ et puis parce que je n'ai pas le temps d^écrire beaucoup.
Je numéroterai mes lettres à votre Excellence.
Murât à l'Empereur
Kœnigvberg, 23 décembre.
Une nouvelle année va commencer, je prie Votre Majesté d'accueillir les vœux que je forme pour votre bonheur ; il sera toujours sans nuage si le ciel les exauce, je vous adresse aussi les lettres de mes enfants : leurs vœux sont aussi sincères que les miens.
Je crois Votre Majesté arrivée hier au soir à Paris, le Prince Major Général a reçu une lettre du général Caulaincourt qui lui apprend votre passage à Mayence. Je ne vous fais aucun rapport sur notre situation, le Major Général veut bien se charger de ce soin.
J'ai quelque inquiétude pour Tilsit ; cependant Macdonald est en marche sur ce point; s'il arrive, nous pourrons encore couvrir les états prussiens avec ce corps et la division Heudelet. La présence du Grand Quartier Général à Kœnisberg a produit le meilleur effet. Si je fusse resté encore en arrière, nous eussions trouvé Kœnigsberg absolumentdésert. Les Prussiens se montrent bien. J'ai écrit au roi de Prusse pour le prévenir de notre rentrée dans ses états. Tout va encore bien mal.
Il faut que Votre Majesté adopte deugrands moyens, il faut faire venir de l'artillerie en poste et faire arriver rapidement des troupes.
IIO SOUVENIRS ET IfibfOIRES
Murât à Y Empereur
Kœnigsberg, 28 décembre.
Le Prince Major-Général continue à rendre compte à Votre Majesté de la situation de sa Grande Armée. L'ennemi entra hier matin à Tilsit avec deux pièces de canon et quelques centaines de cosaques. Les troupes de cette garnison sont arrivées à Labiau. Le 10« corps a dû arriver le 21 à Chauli et doit être ce soir sur Rossiena. Les postes de cosaques se montrent partout; Memel même est sans communication avec le Maréchal Macdonald. J'ai fait donner Tordre & la garde de Votre Majesté et & la mienne de quitter Insterbourg et de se rendre à Wehlau et de suivre la route d'Elbing par Eylau, si l'ennemi se montrait en force sur Tilsit ou sur Gumbinnen et Insterbourg.
Il est bien malheureux, d'un côté, que le maréchal Macdonald ait reçu ses ordres si tard, et de l'autre que la division Heudelet ne soit pas encore réunie ici pour la porter sur Tilsit. Quelle heureuse diversion I
On continue les évacuations de Kœnigsberg ; nous n'avons encore pu réunir que 1.400 combattants de la division Loison, j'ai environ 2.000 hommes de celle de Heudelet et 800 Prussiens. Voilà tout ce qui forme la défense de Kœnigsberg et du grand Quartier Général; on s'occupe du travail des cantonnements de la cavalerie et de l'établissement des dépôts. Sire, nous sommes dans un état bien affligeant; il changera par l'arrivée du 10« Corps. Je ne saurais croire qu'il puisse en être empêché, il faudrait que l'ennemi eût une armée à lui opposer, et je ne saurais pas laquelle.
Je n'entre pas dans de plus grands détails, je laisse ce soin au Major-Général et à l'Intendant général.
Le prince de Schwarzenberg avait son Quartier-Général le 20 à Byalistock et il comptait aller s'établir à Pultusk. L'en-
LETTBS8 INÉDITES III
nemi ne le suivait que très faiblement et semblait youloir lui proposer un armistice en lui annonçant qu'il n'avait l'ordre de le suivre que jusqu'aux frontières de la Prusse.
Murât à l'Empereur
Kœnigsberg, 84
Le Prince Major-Général continue d*adresser exactement & Votre Majesté ses rapports. Sa garde n'existe réellement plus; il ne reste pas 600 bommes de disponible. On continue les évacuations; nous avons déjà trois bataillons de la division Heudelet ; il en arrivera demain encore trois, et trois aprèsdemain, de manière que j'aurai ici douze bataillons réunis le 29 et je pourrai faire une diversion sur Tilsit. Les traînards continuent toujours d'arriver; on m'assure qu'il y a aujourd'hui dans la ville 10.000 bommes.
Je reçois une lettre du commandant prussien de Memel qui m'annonce que le 10<* Corps fait sa retraite sur Memel et non sur Tilsit. Déjà les partis de Cosaques qui s'étaient portés en Courlande sur les derrières du 10« Corps se sont retirés du côté de Rossiena. Une fois le corps de Macdonald arrivé j'espère de pouvoir conserver les états prussiens. Tout le monde voudrait me faire quitter Kœnigsberg, où je ne suis pas en sûreté, mais je n'en sortirai qu'à la dernière* extrémité ; ma présence ici rassure le pays et si je pars avant l'arrivée du 10« Corps, toute la ville sera abandonnée; il y a des ressources immenses qu'il importe de ne pas perdre.
Murât à V Empereur
Kœnigsberg, 25, 10 heures du soir.
J'adresse à Votre Majesté la prétendue proclamation de l'empereur Alexandre aux Polonais ; je la crois controuvée;
lia SOUVENIRS ET MÉMOIRES
elle ne laisse pas cependant de faire une certaine sensation sur l'esprit des Polonais.
Nous sommes toujours sans nouvelles positives du maréchal Macdonald ; nous savons cependant qu'il a du être le 21 àCharli. La tête de son avant garde doit être certainement aujourd'hui à une marche du Niémen. Une reconnaissance a été poussée aujourd'hui de Labiau sur Tilsit. Deux cents et tant de chasseurs Lithuaniens sont encore arrivés aujourd'hui à Labiau. J'ai envoyé aussi environ 200 hommes du 5« bataillon, du 22« régiment d'infanterie légère et 200 marins & Tapiauqui se lieront avec la garde qui est àWehlau et observeront la route de Tilsit. Il est arrivé aujourd'hui trois bataillons de la division Heudelet et un régiment de marche de cavalerie fort de 600 chevaux. Je passerai demain la revue de ces six bataillons et de ce régiment. Demain il arrive encore trois bataillons. Après-demain je dirigerai ces neuf bataillons et le régiment de marche de cavalerie et dix pièces de canon sur le Niémen à la rencontre du maréchal Macdonald. Les ordres les plus sévères ont été donnés pour faire évacuer sur les différents quartiers-généraux des corps tous les généraux, officiers supérieurs, officiers subalternes et soldats de toutes armes qui encombrent la ville. Les traînards et les isolés continuent d'arriver en foule.
L'ennemi n'a pas encore paru à Gumbinnen; nous sommes toujours sans nouvelle dans la direction de Grodno, de Rastenbourg ; nous ne savons pas non plus positivement à quel corps appartiennent les troupes qui ont occupé Tilsit et qui se trouvent devant le maréchal Macdonald, les uns les disent de Kutusof, les autres de Wittgenstein; moi, je crois que ce ne sont que des partis.
Les habitants continuent à être toujours parfaitement bien pour nous et le président de la régence et le gouverneur prussien ont reçu dans la matinée des ordres du cabinet de Berlin qui leur enjoignaient de nous seconder de tous leurs moyens, et le gouverneur a reçu particulièrement celui de
LBTTBS8 INEDITES Il3
lever des recrues et de pousser le plus possible sur les frontières le peu de cavalerie qu'il peut avoir à sa disposition. Ces dispositions vont avoir leur exécution. Le directeur de la police a envoyé, dès ce matin, des émissaires sur tous les points et je suis persuadé que demain nous aurons positivement des nouvelles du W Corps. Les rapports du général Sokolichki continuent à ne pas avoir le sens commun.
J'ai établi les dépôts de cavalerie diaprés les propositions du général Bourcier, non par corps de réserve, mais par arme de la manière suivante :
La moitié des cuirassiers à Stettin, sous les ordres du général Grouchy, l'autre moitié & Francfort, sous ceux du général Sébastian i.
Celui des hussards & Posen, sous les ordres du général Latour-Maubourg.
Celui des chasseurs à Glogau, sous les ordres du général Defrance.
Celui des dragons, commandé par le général Wattier, i Varsovie.
A Crossen, celui des Saxons et des Wesphaliens, sous les ordres d'un général que je n'ai pas encore désigné.
La garde sera envoyée à Magdebourg et Brunswick.
Les deux régiments de carabiniers se remonteront à Berlin même.
Le grand dépôt sera établi à Berlin où sera établi le Quartier-Général du général Bourcier.
Il désignera les numéros des régiments de chaque arme que Ton devra commencer par remonter de préférence ; cette mesure nous donnera de suite des forces disponibles.
J'ai été déterminé à réunir les régiments par armes plutôt que par corps de réserve en raison de la livraison des chevaux de remonte; par exemple, on proposait de placer le 1" Corps de réserve de cavalerie avec la division de cavalerie légère et on m'annonçait en même temps qu'on devait recevoir 6.000 chevaux de troupes légères à Varsovie. Il fallait donc
Il4 SOUVENIRS ET Ml^MOIRES
attendre que les hommes de la cavalerie légère du l*"" Corps eussent été réunis à Stettin pour envoyer de là des hommes à Varsovie chercher des chevaux ; que de temps perdu ! que de retards dans la remonte de la cavalerie ! J'ai d'abord ordonné qu'on remontât le !•' et le 7« de hussards et 9« de lanciers; je désignerai successivement les meilleurs régiments pour être remontés les premiers.
Il est arrivé hier à Labiau environ 300 traîneaux chargés d'artillerie et de munitions de guerre venant de Memel. On a fait partir également hier de Labiau pour Kœnigsberg une douzaine de canons et beaucoup de munitions. J'ai réitéré les ordres les plus sévères pour l'évacuation de ce qui est ici; il est malheureux que le général Eblé soit malade; cependant j'ai espoir que nous parviendrons à tout faire évacuer. Les estafettes nous manquent depuis quatre purs, ce qui nous a privés des nouvelles de l'intérieur de la Prusse et du Grand Duché, et de connaître le nombre de troupes qu'on sera parvenu à rallier dans les différentes places de la Vistule.
Nous sommes bien riches pour les subsistances. Varsovie seule ne nous offre aucune ressource, mais Modlin en renferme de grandes et nous aidera à nourrir le corps de Schwazenberg.
P, S. — Je ne puis encore avoir aucune situation de l'armée, ni celle des places, ni celle du duc de Castiglione ; tout est encore confusion.
Le Borgne d'Ideville au duc de Bassano
KœDigsberg, 34 décembre.
J'ai eu rhonneur de vous écrire de Gumbinnen en date du 18.
Le 19, le Roi est parti à 4 heures du matin pour se rendre à Kœnigsberg où il est arrivé le soir. Sa Majesté a trouvé en cette ville plus de 300 officiers généraux qui y étaient venus sans permission, plutôt que de se rendre dans les grands
LETTRES INÉDITES Il5
dépôts de leurs corps d'armée respectifs. La présence de tant de chefs arrivant sans troupe a fait dire dans le pays que l'armée n'existait plus, et beaucoup d'entre eux ont eu la lâcheté de laisser croire ce que Ton voulait à cet égard. A coup sûr, après la fuite devant l'ennemi, il n'y a rien de plus coupable qu'une telle conduite. Le roi a eu à ce sujet des détails qui l'ont indigné avec raison. Le lendemain de son arrivée, il a donné l'ordre à tous les oflficiers généraux et particuliers appartenant aux corps de la grande armée, de se rendre aux dépôts. Cet ordre a quatre jours de date et il n'est pas encore exécuté.
Les renseignements reçus depuis trois ou quatre jours annoncent que l'ennemi a envoyé des détachements jusqu'à Stalluponen & notre poursuite. D'un autre côté, on sait que des têtes de colonne se sont montrées sur les deux rives du Niémen entre Kovno et Insterbourg, 300 chevaux qui ont passé la rivière & Wischwell sont venus à Tilsit par la rive gauche. La garnison prussienne a dû se retirer vers Labiau. Ce soir, on n'est pas certain que les Cosaques ne l'aient harcelée jusqu'au-delà de Skaisgirren. Le 22 à minuit, le commandant de Memel, le baron de Maltzain, un très brave homme, était encore tranquille et se voyait avec 6 à 700 hommes d'infanterie et une cinquantaine de chevaux à l'abri d'un coup de main. H avait des postes à Polangen et à Garsden, sur la route de Mittau. Un officier et 60 hommes qu'il avait à Grottingen ont été enlevés dans lajournés du 22, par surprise, n'ayant pas eu le temps de se replier, comme ils en avaient l'ordre. Le commandant craignait que l'ennemi qui est sur la route de Tilsit à Memel, ne vint s'emparer de Russ et couper la communication avec Kœnigsberg en se portant à Widdenbourg et à Nidden. Rien n'empêchera cela, si l'ennemi le tente. On a eu des nouvelles du X« corps. Il s'est mis en marche de Mittau, le 18.
Le duc de Tarente devait être de sa personne, hier 23, à Rossiena. Le général Yorck vient par Tilsitt, le général de Kleist par Schrumden. Si Kutusof est, comme on le prétend,
Il6 SOUVENIRS ET MÉMOIRES
à Georgenbourg, la marche du X« corps sur trois colonnes, à une si grande distance l'une de l'autre pourrait peutrêtre avoir des inconvénients et compromettre les premiers arrivants. On saura cette nuit quelque chose de positif sur le corps qui esta Georgenbourg et s'étend jusqu'à Taurogen. J'ai peine à croire que ce soit la grande armée ; il est plus vraisemblable que ce sera un corps séparé, mais assez fort cependant pour pouvoir atteindre son but qui doit être de couper le corps du duc de Tarente.
Nous sommes ici à merveille. Les habitants sont parfaits pour tout ce qui est français. J'envoie à l'Empereur la prétendue proclamation des Russes aux polonais. On propose tout bonnement de déclarer le duc d'Oldenbourg roi de Pologne.
Murai à rJEmpereur
KoBnigsberg, 26 décembre.
J'ai passé aujourd'hui la revue de la 1" brigade de la division Heudelet; j'ai eu lieu d'en être satisfait sous tous les rapports. Je l'ai été surtout de sa belle tenue et de son bon esprit; aussi, ai-je fait cadeau d'une paire de gants à ceux qui en manquaient et sur l'avis du major-général, j'ai autorisé le paiement d'un sol pour les hommes des compagnies d'élite.
Cette brigade part demain pour Tapiau ; la 2« brigade partira demain pour la même destination ainsi que son artillerie. Ce mouvement produira un bon effet, d'abord sur l'esprit des habitants, et ensuite, il ne peut manquer d'en faire un sur l'ennemi, soit que le duc de Tarente se dirige sur Tilsit, soit qu'il fasse sa retraite par Memel et le Nehrung de Curischehaflf ; en effet, en menaçant par Tapiau-Tilsit, supposé que le 10« corps marche sur ce point, l'ennemi se trouverait entre deux feux et nous arrêterions son mouvement qu'il ne manquerait pas de pousser sur Kœnigsberg, dans la supposition que le duc de Tarente s'y dirige par Memel.— Les Cosaques
LETTIUE8 INÉDITES HJ
ont paru ce matin sur Taplaken» aux environs de Wehlau et dans les bois en avant de Tapiau. Cependant des partis poussés à six lieues par Wehlau et Tapiau sur cette ville, n'ont rien rencontré. On prétend que l'ennemi fait en même temps un grand mouvement par Gumbinnen, tandis qu'on croit Kutusow sur Georgenbourg et Tilsit. Au reste, n'est-ce ce soir ou demain au plus tard, à moins d'événements extraordinaires, que Tavant-garde du maréchal Macdonald sera sur le Niémen. Je ne suis pas sans inquiétude sur notre position. Kœnigsberg est encombré d'une manière effrayante, soit par nos traînards qui arrivent en foule, soit par nos malades qui emplissent nos hôpitaux, enfin par la nombreuse artillerie de siège et les magasins particuliers des corps. Il faut ajouter k cela que les moyens de transports deviennent chaque jour plus rares.
Beaucoup de généraux sont malades, un plus grand nombre demandent des congés. Le général Vammabel est mort ce matin ; enfin le découragement et la démoralisation sont & leur comble. Il me tarde bien de savoir s'il se réunira beaucoup de monde dans les dépôts des différents corps d'armée qui leur ont été assignés dans les diverses places de la Vistule.
J'ignore absolument ce qui se passe sur nos derrières, l'estafette nous manquant depuis cinq jours, on ne peut nous donner, par conséquent, aucun état de situation. Nous n'avons plus d'officiers d'état-major, tous ou presque ont gagné la Vistule & l'exemple des officiers des corps.
Nous sommes très bien pour le pain, légumes, et nous sommes très mal pour les vivres et viande. Il faudra avoir recours à des réquisitions ou à des entreprises. La première mesure serait très malheureuse dans les circonstances, la deuxième contraire aux intérêts de Votre Majesté.
Le duc deTrévise, qui a vu ce matin les cosaques sur Wehlau, mande qu'il tiendra jusqu'à ce soir et qu'il viendra s'établir à Tapiau. Le duc d'Istrie, qui avait reçu ordre de couvrir Wehlau, en éclairant les routes d'Insterbourg, Georgenbourg et Tilsit, a fait partir pour ^Elbîng, où il s'est rendu de
Il8 SOUVENIRS ET MÉMOIRES
sa personne, toute la cavalerie de la garde, et n'a laissé que 60 lanciers. Cette détermination a compromis le maréchal Mortier cette conduite du maréchal Bessières ; n'est pas louable.
Je n'ai point depuis longtemps de nouvelles ^du prince de Schwarzenberg et du général Reynier, je crois cependant que nous touchons au moment où l'ennemi va se démasquer. Prendra-t-il ses quartiers d'hiver? Tentera-t-il d'arriver sur la Vistule î C'est ce que nous saurons positivement après les événements qui doivent se passer au 10« corps.
Le Borgne d'Ideville, au duc de Bassano
27 décembre.
Le Roi ne sait encore rien de positif sur la marche que suit le corps du duc,deTarente.Des officiers qui lui étaient expédiés, n'ont pas dépasser Memel, ainsi ceux qu'il a pu envoyer pour donner de ses nouvelles, auront rencontré les mômes obstacles- Les Cosaques sont répandus partout sur la grande route de Courlande.
Il est revenu quelqu'un de Tilsit, où il a vu trois régiments de cavalerie,! quatre de cosaques et deux de chasseurs, en outre,environ 5 à 8.000 hommes des milices du gouvernement de Saint-Pétersbourg, non habillés, mais armés de carabines. On disait qu'il y avait 12000 hommes de milice dans les environs, et qu'on attendait une armée venant de Vilna.
Tout cela réuni devait couperet détruire le X«»« corps, dont on n'avait pas plus de nouvelles au quartier général russe, que nous n'en avons eu.M.Tettenborn n'estpas tué comme on l'avait dit. C'est lui qui commande les Cosaques qui sont à Tilsit. Il est flugel adjudant de l'Empereur. La personne revenant de Tilsit, l'a vu et lui a parlé. On lui a trouvé des manières très aimables et très engageantes.
Les officiers russes n'ignorent pas la mésintelligence qui
LETTRES miDITSS II9
règne entre le duc de Tarente et le général d'Yorck. Ils paraissent faire fonds là-dessus. Quelques-uns comptent sur la défection du corps prussien?... Vous a-t-on rendu compte, Monseigneur, que les Prussiens n'étaient pas contents de voir que leur général en chef n*ayait pas mérité de faveur de TEmpereur. Le vieux général de Grawert s'est retiré sans emporter une marque de satisfaction. Ses amis le plaignent plu» que lui-môme, et s'efforcent de nationaliser \e\xr mécontentement. Les amis du général dTorck lui présagent le même oubli... J'ai beaucoup trop entendu parler de tout cela pour ne pas le redire à Votre Excellence, à qui j'ai l'habitude de tout dire. M. de Montaiga part ce soir en parfaite santé pour Paris. Cet ordre là lui a rendu toute sa gaieté.
Le roi ne parle pas encore de quitter Kœnigsberg. Il m'a répété encore ce matin, qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir de bonnes nouvelles du maréchal Macdonald. Sa présence fait bon effet ici. Je tremble qu'il n'en parte comme il a fait de Vilna et de Kovno.
La nouvelle de l'arrivée de l'Empereur à Paris a produit ici une grande sensation. — Les Allemands seront plus de 13 jours avant de comprendre comment Sa Majesté, a pu faire près de 600 lieues en 13 jours.
P. S. M. de Beladrun est près d'arriver à Paris j'ai pensé faire une chose qui vous serait agréable, ainsi qu'à M. de Semon ville, en envoyant ce jeune homme soigner sa mauvaise santé.
Murât à ^Empereur
Kœnigsberg, 28 décembre.
Le prince Major-Général a dû faire connaître, hier au soir, à Votre Majesté, les nouvelles que nous avions reçues du 10« corps. Celles d'aujourd'hui portent qu'il était à deux lieues de Tilsit, sur la rive droite 'du Niémen. J'attends d'un moment à
laO SOUVENIRS ET MÉMOIRES
l'autre la nouvelle que le ducdeTarente a fait son entrée dans cette ville.
L'adjudant-commandant Terrier nous a rendu compte, sous la date d'hier, qu'un parti qu'il avait envoyé sur ce point était entré dans Tilsit, en avait chassé quelques cosaques et dragons qui s'y trouvaient et qu'il s'y était établi. Il est étonnant, qu'ayant dû communiquer de suite avec le 10" corps, qui n'en était qu'à deux lieues, le duc de Tarente ne nous ait pas encore donné de ses nouvelles.
J'ai passé, ce matin, la revue de la 2« brigade de la division Heudelet. Les hommes sont superbes et montrent la meilleure volonté. Cette troupe a pris ce matin la direction de Tapiau pour se réunir à la 1" brigade.
Je fais venir votre garde à Kœnigsberg. Le général Heudelet a ordre de réoccuper Wehlau, où il ne se trouve que 150 cosaques, j'ai la certitude qu'il ne s'en trouve pas un plus grand nombre à Gumbinnen et à Insterboug, et qu'aucun homme d'infanterie russe n'y a encore paru. On dit Wittgenstein sur Georgenbourg. Je ne le crois pas.
Les évacuations, tant de l'artillerie que des eflfets d'habillement et hôpitaux, se continuent avec la plus grande activité.
Le Prince Major-Général adresse à Votre Majesté copie d'une lettre du comte de S'-Marsan ; elle y verra que le roi est dans les meilleures dispositions, mais qu'il craint un soulèvement contre nous, si nos soldats venaient à piller les villages et si l'on voulait former des magasins de réserve par le moyen de réquisitions. Votre Majesté jugera dans sa sagesse ce qui convient le mieux à ses intérêts de faire dans cette circonstance, ou de payer comptant, ou d'en venir aux réquisitions. Je penche pour le premier parti, car il serait très dangereux d'indisposer dans ce moment-ci les habitants, qui se montrent bien disposés pour nous.
Votre Majesté connaît les dispositions qui ont été prises pour arrêter nos fuyards sur la Vistule. Le duc de Castiglione
LETTRES INliDITSS Ifil
a reçu Tordre de former un cordon sur l'Oder, à l'efifet d'arrêter ceux des nôtres qui seraient parvenus à passer la Vistule et d'inviter le gouvernement prussien à le seconder par le moyen de ses troupes et de sa gendarmerie. Je passerai demain la revue de ladivisionLoison, aujourd'hui Marchand, elle est, dit-on, forte de 2500 hommes, mais n'en ayant qu'environ 1400 en état de faire le service.
Nos tratneurs continuent à passer, et je sais d'une manière positive que les paysans des frontières prussiennes les conduisent de village en village, jusqu'à la Vistule.
On nous dit Memel évacué et la garnison en route pour Koenigsberg; l'e n'en ai cependant pas encore la nouvelle officielle.
Le Borgne d'Ideville au duc de Bassano
Kœnigsberg, S9 décembre
Je viens de remettre au Roi un vilain petit morceau de papier gris bien intéressant.
C'est un billet écrit de la main du duc de Tarente, avanthier, à 3 heures après midi et daté de Picktupponen, & deux lieues derrière Tilsit. Le Maréchal dit que le 10« corps arrive en bon état, qu'il pressait sa marche avec la ferme résolution de passer sur le corps à l'ennemi, s'il tente de s'y opposer. Il y a eu le 28, une affaire brillante, dans laquelle on aenlevé deux bataillons et un canon russe. Le billet a été apporté ici par un brave homme, aumônier d'une brigade de l'armée prussienne, qui s'est glissé à travers les Cosaques, pour arriver jusqu'ici. Il dit que le 10« corps à 27000 hommes très bien disposés, de la cavalerie bien montée et des canons bien attelés. Les soldats ont peu souffert pendant la marche, quant les villages ne suffisaient pas pour mettre tout le monde à l'abri, on bivouaquait chacun son tour, en alternant toutes les trois heures.
Pas un homme n'est mort de froid. Quelques-uns sont restés épuisés par les fatigues des marches forcées.
Avant-hier, tous les hussards prussiens ont chassé l'ennemi qui était à Tilsit, il s'est retiré par Ragnit. Les cosaques se montrent toujours partout. Ils ont été à Wehlau, parce que la jeune garde a bien voulu les y laisser entrer. Ils seraient sûrement venus jusqu'à Kœnigsberg, si Ton ne s'y fut pas arrêté... C'est ici qu'on voit ce qu'on aurait pu faire & Vilna, peut-être jusqu'au 15.
Il parait que le bravé commandant de Memel n'a pu résister à des forces supérieures qui ont investi la place. On saura d'ici à deux jours à quoi s'en tenir sur cette grande armée russe, qui devait être sur le Niémen. La jonction avec le lO* corps va nous faire voir clair. Aucune nouvelle de Vilna.
Murât à CEmpcreur
Kœnigsberg, 29 décembre.
J'écrivis hier soir à Votre Majesté que le duc de Tarente était sans doute près de faire sa jonction sur Tilsit avec les partis que j'y avais déjà envoyés. Le Prince Major-Général reçoit à l'instant une lettre du général Bachelu, commandant l'avant-garde du 10« Corps, qui lui annonce qu'il est entré hier matin dans Tilsit. Ce général avait eu la veille un engagement avec l'ennemi et lui avait pris deux bataillons et une pièce de canon; d'un autre côté, l'ennemi abandonna hier Wehlau; il en aura sans doute fait autant de Gumbinnen et d'Insterbourg. Votre Majesté ayant dû avoir des inquiétudes sur le !()• Corps, j'ai jugé à propos de vous expédier un courrier extraordinaire pour lui apprendre l'heureuse nouvelle de notre jonction.
Des bruits courent que les Russes sont entrés à Memel, d'après un arrangement fait avec le commandant de la place et en vertu duquel les Prussiens n'auraient point été faits
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prisonniers et feraient le service conjointement avec eux. Je n'en ai point de noavelle officielle et j'ai peine à le croire, ayant eu lieu de me louer jusqu'à présent de la conduite de ce commandant prussien.
Je n'ai cessé de penser et de dire que les armées russes avaient trop souffert pour pouvoir nous suivre au-delà du Niémen et faire une campagne d'hiver; il m*est évidemment démontré aujourd'hui que je ne m'étais pas trompé.
Le maréchal Macdonald va prendre une position afin de couvrir les états prussiens; nous avons des magasins immenses & Insterbourg, Wehlau, Kœnigsberg et Elbing. La viande seule nous manque.
Aussitôt que le rapport officiel des mouvements du lO* Cîorps me sera parvenu, je m'empresserai de le faire connaître à Votre Majesté.
Murât à f Empereur
Kœaigsberg, 29 déoembre.
Votre Majesté a dû avoir bien des inquiétudes sur le W Corps, le voilà rallié. Je garantis à Votre Majesté que la guerre est finie pour cet hiver. Il m'est bien démontré que l'ennemi n'a pas dépassé Vilna et que nous n'avons été suivis que par de forts partis de cavalerie. L'ennemi avait trop souffert pour pouvoir faire une campagne d'hiver; il doit se croire bien heureux de voir que le froid nous a chassés de son territoire. Sire, le 10* Cîorps couvrira les états prussiens, et je placerai la division Heudelet de manière à couvrir les places de la Vistule et à conserver nos communications sur la droite de l'armée par la ligne de Saint-..., à Pultusk. Me voilà maintenant dans nos quartiers d'hiver; aussi attends-je avec impatience la demande que je vous ai soumise d'aller revoir ma femme et mes enfants. J'attends ce moment, parce que je puis m'absenter sans inconvénient. La reine est retombée malade, jugez de mes inquiétudes.
Iîl4 SOUYBNIRS ET MÉMOIRES
Leborgne d*Ideville au dvu) de Bassano
Kœnigsberg, 80 décembre.
M. de Gramazel, aide de camp du Maréchal Macdonald est arrivé cet après-midi de Tilsit. [Il confirme les bonnes nouvelles qui nous viennent déjà du 10« Corps. Les prisonniers que Tavant-garde du général Bachelu a fait le 26, ont dit qu'ils faisaient partie de Tarmée du comte de Wittgenstein qui était sur le Niémen entre Kovno et Tilsitt, et dont le projet était d'arriver à Tilsitt avant le duc de Tarente. C'est donc une affaire manquée. Reste donc à savoir ce que va faire l'ennemi. Je crois moi qu'il est tout étonné de nous voir arrêtés... et qu'il se bornera â nous envoyer des Cosaques avant que de faire quelque tentative sérieuse, devenue pour lui plus difficile depuis la jonction du 10« Corps.
Le roi tient bon à Kœnigsberg, ce qui tranquillise beaucoup les habitants qui ont été un moment inquiets par la présence des Cosaques dans les environs. La garde est arrivée ici, si différente de ce qu'on l'a vue il y a six mois qu'il eût peut-être mieux valu ne pas la montrer cette fois.
J'ai rencontré ce matin le général Michel, il se porte bien et doit me remettre demain une lettre pour M"»® Michel. Je m'empresserai de vous la faire passer dès que je l'aurai.
Le temps varie beaucoup depuis quatre ou cinq jours. Nous avons eu 3« au-dessus de zéro, toute la neige a disparu. Cette humidité cause beaucoup de maladies, il règne ici une violente fièvre nerveuse qui enlève bien du monde. Le général Lariboissière, le général Eblé en ont été victimes. Le général Eblé est mort ce matin, le général Evers est fort malade, M. Larrey l'a échappé belle. Le général Hogendorp est ici bien impatient de savoir ce qu'il va devenir; il ne comprend pas que l'Empereur le laisse ici sans rien faire. Je lui dis que l'Empereur lui a peut-être écrit dans son gouvernement. Il
LETTRES INÉDITES ïfàS
aurait voulu redevenir à Kœnigsberg ce qu'il y était. Il voudrait être chargé de quelque organisation. Le fait est qu'il est à l'état-major du roi dans une position assez fausse, parce qu'il est le seul de la maison de TEmpereur qui soit ici sans ordre d'y être. On n'a pas prévu le cas qui l'y a amené si tôt Les Russes ont apporté à Memel un pamphlet adressé & la nation allemande et écrit en allemand. Je vous en envoie une copie faite sous mes yeux et d'après l'original imprimé. J'en ai adressé la traduction à TEmpereur en disant que cette pièce dégoûtante ne méritait pas d'être mise sous les yeux de Sa Majesté, s'il n'était notoire qu'elle a été fabriquée et distribuée par les Russes. Votre Excellence trouvera-t-elle que j'ai bien fait? L'Empereur m'a dit assez souvent qu'il voulait tout voir, tout lire^ pour que je ne l'oublie pas.
Veuillez, Monseigneur, agréer l'hommage de mon profond respect, de mon attachement et de la reconnaissance que je conserverai toute la vie pour les bontés et l'amitié que vous m'avez témoignées. Il me semble que mon cœur est plus plein que jamais de tous les sentiments que je vous ai voués, parce que nous touchons à une époque où il me serait permis de vous les exprimer.
Il va être 1813 dans une heure.
(A suivre).
de l'ancien régime (1)
On ne jugea pas à propos d'y faire réponse par écrit, mais d'envoyer l'interprète accompagné d'un aide de camp du général. Les Turcs les reçurent fort honnêtement, les conduisant dans la tente du Seraskier qui les fit asseoir, et on leur présenta le café. Ensuite il fit assembler tous ses Bassas pour être présents à écouter notre réponse, savoir, qu'on n'était nullement intentionné de se rendre, mais bien de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, se remettant du reste à la Providence divine. On donna ensuite de beaux chevaux magnifiquement harnachés à nos députés et on les renvoya dans la ville.
Ils rapportèrent entre autres choses qu'ils avaient vu plus de deux mille chevaux dans la plaine au devant des deux hauteurs, et que la grande parallèle par dessus les montagnes était farcie de gens gros et gras et bien habillés; qu'il y avait plus de vingt mille hommes campés à Tentour et aux environs de la tente du Seraskier, comme aussi plusieurs pièces de gros canons et de toute sorte d'attirail nécessaire pour un siège.
Le Seraskier, en congédiant les nôtres, leur dit que jusque-là il n'avait pas cru nécessaire de faire transporter de terre ferme ni débarquer de la flotte le reste de son armée et de l'artillerie, mais que voyant l'opiniâtreté du commandant de
(i) Voyez SouœrUra et Mémoires, t VI p. 85.
la place, il ferait les dispositions nécessaires pour pousser le siège avec la dernière vigueur, espérant en Dieu d'être en peu de jours maître d'une aussi mauvaise place que celle-là et d'une si faible garnison, incapable de résister & une si formidable armée par terre et par mer, et que ceux qui seraient cause de Teffusion du sang de tant d'innocents en répondraient devant Dieu.
On avait fait cesser le feu de part et d'autre pendant près de trois heures, et nos députés étaient convenus avec le Seraskier qu'on ne recommencerait que lorsqu'on donnerait le signal de dessus les murs avec le drapeau et par une bombe qui crèverait en l'air jetée de la ville.
Pendant cet armistice on vit les Turcs, en fort grand nombre et à découvert, se promener sur les deux hauteurs et le long de leur grande parallèle ; tout ce qu'on découvrait était du beau monde en bon état et bien vêtu.
On fit aussi parade de notre garnison le long de l'avant fausse braye, et de tout ce qu'on put trouver de Grecs et autres en armes sur les remparts du corps de la place.
Le signal donné, le feu recommença, et les Turcs nous canonnèreut et bombardèrent sans relâche jusqu'à la nuit.
Ils relevaient tous les jours leurs tranchées vers le soir, une heure avant le coucher du soleil, faisant pendant une grosse demi-heure un feu continuel de tout leur monde qui se trouvait dans la parallèle, sur leurs batteries, et dans le reste de leurs approches ; mais ce soir après l'armistice fini, ils tirèrent beaucoup plus qu'à l'ordinaire.
Ils blessèrent et tuèrent toujours quelques-uns des nôtres par ces décharges générales, dans nos ouvrages, dans les fossés, et dans la place même, plusieurs balles de leur mousqueterie allant jusque sur l'esplanade qui est éloignée du Mont Abraham d'environ mille pas ordinaires.
Le même jour, les ennemis jetèrent une bombe, ayant à cette heure six mortiers en batterie, au milieu de deux compagnies du régiment du vieux Ottinghen ; le Feld-Maréchal
ia8 SOUVENIRS ET MÉMOIRES
et les autres généraux passaient justement près des deux compagnies, mais quoique la bombe crevât au milieu des soldats, personne n'en fut blessé.
Le 6. on a continué à faire grand feu de part et d'autre surtout vers le soir.
Le 7, les infidèles, outre leurs batteries éloignées dont ils nous battaient continuellement, commencèrent aussi à tirer d'une autre sur le Mont Abraham d'où ils enfilaient le Scarpon et battaient la Punta perpétua, et d'une autre batterie de deux grosses pièces sur le Mont St-Salvador fort avantageusement postées contre le penchant du bourg Castrades,:j)our battre la porte Raymonde, enfiler l'ouvrage à cornes St-Antoine de même que le poste de ladite porte Raymonde, d'où les balles allaient jusque dans la vieille forteresse, endommageant le pont et la porte même, ce qui n'embarrassa pas peu, à cause qu'on tirait de là tous les matériaux, munitions, et tout ce qu'on avait besoin pour la défense de la place.
Notre grosse artillerie de la forteresse neuve, du corps de la place, et même quelques grosses pièces du château de la Cloche, dans la vieille forteresse, tiraient incessamment sur les batteries des ennemis : l'artillerie de dehors tirait sur leurs lignes et sur les maisons où les Turcs s'étaient fourrés, et partout où Ton voyait quelque monde ensemble ; mais nos pièces étant mal montées et mal ferrées, les affûts se rompaient, et il fallait toujours travailler pour les raccommoder; outre cela, nos embrasures étant mal construites sans fascines, sans gabions, et gâtées, les ennemis nous tuaient et blessaient tous les jours quelques gens d'artillerie, et pour les remplacer, il fallut tirer des troupes les soldats les plus propres pour cela, comme aussi pour servir de mineurs dont on n'avait pas assez.
Le Feld-Maréchal, avant que de partir de Venise, avait engagé le Sénat de permettre qu'il fit venir d'Hollande et d'autre part, des ingénieurs, gens d'artillerie et mineurs dont il avait commandé plusieurs pendant la guerre en Flan-
dres. Tous ces officiers étaient déjà arrivés à Corfou et servaieut dans le siège, ce qui était d'un grand secours, nianquant entièrement de gens d'expérience en ces professions.
Pour raccommoder les embrasures on se serv»t d«î fumier et de terre la plus grasse qu'on put trouver, et qu'on faisait mouiller, la terre étant comme de la cendre à cause de Texcessive chaleur.
Ce même jour, 7* août, les Turcs descendirent à l'entrée de la nuit dans la petite plaine entre le Mont Abraham et le Scarpon où ils tirèrent une grande parallèle : leur ligne est longue de trois cents pas, ils laissent 1 hôpital de la Pitié derrière eux, et n'ont aucune communication entre ce nouvel ouvrage et leurs autres tranchées sur le Mont Abraham.
On mit d'abord quatre pièces de canon dans la face droite de la demi-lune Grimani, et deux autres sur le flanc gauche du Scarpon, pour incommoder et enfilerniéme quelque partie de la parallèle des ennemis. Le 8, les TurCsS descendirent encore du Mont Sl-Salvador avec des tranchées, traversant le bourg Castrades, appuyant leur boyau au couvent des Capucins et â l'hôpital de Sainte-Justine, tout contre la mer.
Le Feld-Maréchal promit jusqu'à vingt sequins é celui qui pourrait prendre quelque Turc en vie, ayant appris qu'il y en avait plusieurs qui s'approchaient pendant l'obscurité sur les quatre pattes jusque contre nos palissades, pour observer ce qui se passait dans notre chemin couvert, et mettre le feu à nos lignes et bonnets de tonneaux; mais on avait soin de Téteindre aussitôt qu'on s'en apercevait, et 1 on a pris même quelquefois aux ennemis leurs matières combustibles.
La lune nous ayant manqué, on fit illuminer tout notre front le long du glacis, et l'on jeta des feux d'artifices pendant la nuit au pied de la courtine du Scarpon, afin d'empêcher les ennemis de s'en approcher, faisant continuellement un feu assez vif, pour interrompre leurs travaux.
L'on ordonna aussi à toutes les gardes des lignes, bonnets, et du chemin couvert, de faire sortir un bas officier avec
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deux hommes sûrs à une heure de nuit pour se coucher sur le ventre au pied du glacis et observer de près le mouvement des ennemis.
Ce jour-cij c'est-à-dire le 8, un capitaine de vaisseau anglais vint reconnaître le passage du canal de Corfou, rapportant que huit bâtiments anglais étaient à Brindisi, chargés de troupes, et île toutes choses nécessaires pour secourir la place* Il fut renvoyé d'abord pour presser l'arrivée desdits vaisseaux.
Les ennemis, quoiqu'ils n'aient point encore de communication avec leurs approches vers le Scarpon, n'ont pas laissé d'y faire entrer à corps découvert un grand nombre de gens chargés de sacs à laine et à terre ; on a fait de notre côté un feu si vif pendant la nuit que les ennemis ne se sont pas approchés davantage avec leurs boyaux de ce côté là. Ils ont fait encore une batterie sur le mont Abraham et ils en commencent une autre sur celui de Saint-Salvador; ils battent rohlloti de la plateforme Saint- Athanase et la face du bastion du poste de la porte Ray monde.
Voyant que les Turcs se fortifiaient de plus en plus dans leurs tranchées, et qu'ils commençaient à s'approcher de nos lignes de tonneaux, on établit sur le Scarpon un poste fixe de 400 hommes de bonne volonté, moitié Allemands, moitié iisclavonsj auxquels on fit donner double paie, commandés par des doubles officiers choisis et par le lieutenant-colonel Monti.
On établit aussi sur la droite un corps de réserve de deux cents hommes pour soutenir le Scarpon, et un pareil sur la gauche pour soutenir le poste de la porte Raymonde.
Le 12, il fut ordonné que les mineurs auraient à visiter toutes nos mines et fougades pour les rafraîchir, et disposer la plupart de manière qu'on y pourrait mettre le feu de nos caponnières.
Quoiqu'on tâchât de se couvrir et de s'enfoncer contre les enfilades, il est toujours sûr que dès qu'on entrait hors de la
MÉMOIRES D*UN SOLDAT l3l
porte dans le fossé capital, Ton ne trouvait guère d'endroits où l'on fut entièrement à couvert des coups de fusil. Pour se mieux couvrir, on fit faire une blinde de tonneaux depuis la porte Royale au travers du fossé jusque vers le ravelin Grimani, plusieurs des nôtres ayant été blessés ou tués au sortir de cette porte.
Le 13* au soir, les Turcs se glissèrent vers notre ligne de tonneaux qui couvrait le terrain Caracofoglia pour les brûler. Ils jetèrent plusieurs grenades qui mirent le feu à deux de nos fougades, qui sautèrent en Tair et renversèrent huit de nos tonneaux ; ils mirent en même temps le feu par leurs bombes à plusieurs de nos bombes et grenades sur le Scarpon, qui causèrent assez d'alarme et tuèrent ou blessèrent deux officiers et dix soldats.
Le même soir, leurs bombes mirent encore le feu à quelques maisons dans la ville.
On a déjà jusqu'à trente officiers et 500 soldats morts et blessés, de sorte qu'il ne nous reste en état de service que 1.500 hommes, ce qui est peu de chose pour un si grand front et si exposé, l'ennemi se pouvant jeter sans grande difficulté dans le fossé de l'avant fausse-braye et s'en retirer de même, et qui pis est, quand on est dans ce fossé, l'on n'est guère vu des ouvrages, excepté des caponnières qu'on y a fait construire.
Cependant, les Turcs battent en brèche la face droite du bastion Raymonde, c'est justement l'endroit le plus faible de la place, et la plate-forme St-Athanase, battant et enfilant nuit et jour l'ouvrage à corne St-Antoine et la face gauche du bastion Raymonde, ce qui nous fait connaître de reste qu'ils comptent d'emporter l'épée à la main l'avant faussebraye, et nous forcer ensuite de leur rendre la ville en peu de jours.
C'est pourquoi l'on ne quitte guère les armes, afin de se soutenir et se défendre, même en désespérés, jusqu'à l'arrivée des huit vaisseaux anglais ci-dessus.
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On â eu aujourd'hui avis, c'est à dire le 13, que ce convoi * s'approchait de l'île; on l'a même vu paraître du côté de Lefkimo.
On est d'autant plus sur ses gardes que ce secours doit être proche, et que Ton remarque par les manœuvres des infidèles qu'ils nous attaqueront de jour & autre par un assaut général; ainsi l'on tient toujours prêts sur le Scarpon, de même que le long du parapet de l'avant fausse-braye, des bombes, grenades, sacs & poudre, barils de chaux vive mise en poudre, entremêlée avec des grenades, pour les rouler en bas et les jeter sur les assaillants ; l'on a garni, outre cela, notre chemin couvert avec des attrapiers qu'on a placés à une certaine distance des palissades, et tous nos postes avec des brandistocks ou demi-piques.
Le 14, notre convoi arriva dans ce port. Jusque là, les deux flottes restèrent toujours dans la même situation à se regarder l'une et l'autre ; celle des Turcs a fait avancer sa droite plus près du port de Goyn, de sorte que l'artillerie qu'ils ont à terre de ce côté-là et celle des vaisseaux tout à la droite peuvent se croiser; ils tiennent, outre cela, en état les batteries qu'ils ont fait construire, de distance en distance, sur le terrain élevé le long du rivage, depuis le bourg Manducchio jusque vers le port de Goyn, pour tenir par là notre flotte légère éloignée. Ils nous incommodent encore de quelques unes de ces batteries dans la ville, mais principalement sur le Scarpon, dont ils enfilent toute la droite, de la hauteur de Ceffalo Manducchio.
Les Turcs donnaient quelquefois des signaux par des coups de canon et par des fusées, sans qu'on put pénétrer ce que cela voulait dire.
Etant informés par les mineurs qui nous étaient désertés de nos mines, fougades, et de nos magasins dans le fossé capital, ils tâchèrent d'en allumer ou d'en ruiner quelques uns par leurs bombes, mais inutilement, quoiqu'ils continuassent, pendant plusieurs jours, à bombarder
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les endroits qae ces désertears leur avaient indiqués. Le 14, une de leurs bombes tomba près du Feld-Maréchal, qui était alors dans le fossé capital avec les autres généraux ; comme elle donna sur du roc et roula de leur côté, ne la pouvant éviter, ils se jetèrent tous parterre» mais quoiqu'elle crevât tout près d'eux, elle ne blessa cependant personne, si ce n*est qu*un des éclats ayant donné contre une poutre, un morceau de bois toucha Tépaule et même la tête du Feld- Maréchal sans lui faire pourtant grand mal.
Le 15, sur les trois heures après midi, les Turcs croyant nous surprendre avaient rempli de monde les maisons du bourg Saint-Roch tout proche de notre chemin couvert comme aussi leur grande parallèle, et toutes leurs approches, et continuant de se glisser derrière les maisons, arbres, broussailles et chemins creux, ils commençaient déjà à s'approcher de nous, comme pour donner un assaut général ; mais tout notre monde étant alerte, et quasi toujours les armes & la main, on fit un si grand feu d'artillerie et de mousqueterie sur eux de même que sur les maisons du bourg Saint-Roch, qu'ils s'en retirèrent et se sauvèrent avec confusion.
Vers le soir du même jour, les troupes du convoi ont commencé à débarquer, ce qu'on aurait pu faire dix ou onze heures plus tôt, mais, quoique le Feld-Maréchal ait pressé plusieurs fois de les lui envoyer, cela a toujours traîné près de vingt-quatre heures, et on ne les a pu avoir toutes dans le fossé capital que le 16 au soir.
On n'a eu en tout que 1,500 hommes du convoi des Anglais, parmi lesquels il s'est trouvé 300 malades; ainsi ce n'est que 1,200 hommes, officiers et soldats, en état de service.
A peine la tête des troupes du convoi est arrivée dans le fossé qu'on a commencé tout aussitôt à renforcer nos postes qu'on distribua par pelotons le long de l'avant fausse braye & trois mètres de hauteur, afin de faire un feu continuel, donnant à chaque soldat deux jusqu'à trois fusils et cinquante
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cartouches prêtes à la main, et l'on en tenait autant de réserve.
Le 16, les Turcs vinrent de nouveau pour nous surprendre à deux heures après midi, s'avançant tout d'un coup en foule et avec de grands cris pour nous attaquer ; ils firent sauter en même temps une mine tout contre notre place d'armes de Saint-Roch, espérant de ruiner par là nos mines et fougades, mais inutilement; on les reçut partout avec un feu si vif qu'ils furent obligés de se retirer en grande confusion. ' Les ennemis ont mis de nouveau par leurs bombes le feu à quelques-unes des nôtres sur le Scarpon, de même qu'à des grenades sur le ravelin Grimani, mais tout cela n'a fait de mal qu'à très peu de soldats.
Ils continuent de travailler à force à leurs batteries, ils en ont jusqu'à neuf.
La première sur la hauteur de Ceffalo-Manducchio, de cinq grosses pièces.
La deuxième à la droite de cette hauteur, de six pièces.
La troisième de quatre pièces au-devant de celles-ci et vis-à-vis du Mont Abraham.
La quatrième est leur batterie de six mortiers au-devant du bourg SainIrRoch.
La cinquième de quatre pièces de canon à la droite du Mont Saint-Salvador ; celle-ci est fort enterrée et cachée, elle bat même la porte et le pont de la vieille forteresse.
La sixième est une grande batterie de quatorze pièces postée sur la gauche du Mont Saint-Salvador tout à fait enterrée; jusqu'ici il n'y a que cinq pièces qui jouent de cette batterie, celle-ci enfile les ouvrages extérieurs, particulièrement l'ouvrage à cornes Saint-Antoine et le bastion Raymonde.
La septième est encore sur le Mont Saint-Salvador, on en tire que de deux pièces.
La huitième est sur le Mont Abraham, près de l'église, dont on tire avec six pièces vers la Punta perpétua.
MÉMOIRES d'un SOLDAT l35
La nenviôme, au pied de la hauteur de Ceffalo-Manducchio, de deux pièces qui tirent à fleur d'eau, quoique sans effet, sur toutes les barques qui passent dans le port.
Tout le long du 17 on s'est canonnô et bombardé de part et d'autre ; ou a remarqué que les Turcs font porter dans leurs approches toutes sortes de préparatifs pour quelque assaut.
Le soir les ennemis travaillèrent à force et continuèrent pendant toute la nuit i pousser leurs approches sur le glacis du Scarpon, appuyant leur giuch3 à deux fours à chaux qui sont tout proche de notre ligne de tonneaux.
Le 18, au matin, on commença à enfiler les approches des ennemis au devant du Scarpon d'une batterie de quatre grosses pièces postées sur l'île de Vido.
Les Turcs s'étaient beaucoup élargis et avancés par leurs appro3hes, mais ils n'étaient pas encore tout à fait couverts, ce qui nous donna occasion d'en tuer plusieurs par notre feu d'artillerie et de mousqueterie.
Ils mirent aussi le feu à nos tonneaux, mais on Téteignit aussitôt, et on les en éloigna par un grand feu de mousqueterie: on remarqua aussi qu'ils continuèrent à porter des échelles et toutes sortes de préparatifs dans leurs tranchées, ils occupèrent encore le même soir,avec beaucoup de monde, le couvert des Capucins, leur jardin, et l'hôpital, près de ce couvent dans le bourg Castrades, tirant une grande parallèle depuis la hauteur de Saint-Salvador, au travers de ce bourg, l'appuyant au susdit couvent et hôpital, pour mieux soutenir leurs approches et leur dessein contre la porte Raymonde.
Le Feld-Maréchal, voyant les Turcs en ces dispositions et prêts à nous donner l'assaut général, résolut de faire une sortie la nuit du 18 au 19, de 400 hommes moitié Allemands, moitié Esclavons, du côté du Scarpon, et une autre de 200 hommes du côté de la porte Raymonde, pour les chasser de leurs approches les plus avancées qui se trouvaient encore imparfaites, et prendre, s'il était possible, quelques Turcs en
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vie, afin de savoir ce qu'ils avaient intention d'entreprendre.
Pour cet effet on posta un pareil nombre de commandés dans le chemin couvert, pour les soutenir et favoriser leur retraite, et Ton montra, à tous le> officiers qui devaient être de la sortie, le terrain où ils devaient attaquer les approches des ennemis, comment ils auraient à diriger leur marche, et par où ils auraient à se retirer, on fit pointer aussi toute rartillerie dès le soir, et l'on montra à tous les commandants de chaque poste vers où il fallait faire feu pendant cette sortie.
A une heure après minuit tous les commandante se trouvèrent dans le fossé de l'avant-fausse braye. Son Excellence le Feld-Maréchal s'y rendit aussi avec les autres généraux, pour avoir soin que tout se fit secrètement et selon Tordre qu'il en avait donné.
On envoya premièrement un bas officier sûr et connu avec quelques soldats affidés, pour reconnaître le terrain à la tête du bourg Saint-Roch, et se poster dans ses masures, afin de couvrir le détachement de notre sortie dont la gauche devait aller jusque U, après quoi on rangea nos gens entre le poste du bas officier et le chemin couvert.
Les 300 Esclavons furent partagés en quatre pelotons, et les 2fK) Allemands de même, et en cet ordre les nôtres s'avancèrent vers les tranchées des ennemis, qui étant surpris de les voir si près d'eux, sans avoir eu le moindre avertissement de *eur démarche, furent d'abord culbutés et chassés de leur nouvelle parallèle et de leurs boyaux les plus avancés; ils furent suivis vivement, mais il y eut un peu de confusion parmi les nôtres, ce qui ne se pouvait pas autrement à cause de l'obscurité de la nuit et de la profondeur des boyaux des infidèles, d'où nos gens avaient de la peine à sortir, y étant tombés; cependant ils se remirent d'abord, et l'on poussa les Turcs jusque vers la mer, sans en avoir pu prendre aucun en vie, quoique le général eût promis jusqu'à 20 et 30 sequins à celui qui en amènerait un vivant. Les nôtres se retirèrent
MÉMOIRES d'un SOLDAT l3j
après leur expédition derrière la ligne de tonneaux entre le Scarpon et la mer, comme aussi une partie vers le chemin couvert de l'autre côté du Scarpon.
Notre sortie au devant de la porte Raymonde n*avait pas produit un grand effet, il est vrai que les Turcs avaient été délogés de leurs approches les plus avancées, mais ils avaient occupé les maisons du bourg Castrades, d*où ils firent un si grand feu sur les nôtres, qu'ils furent obligés de se retirer au plutôt dans le chemin couvert. Nous avons eu, dans celte sortie, environ soixante morts et blessés, parmi lesquels le major qui commandait les Esclavons qui fut tué, et deux ou trois officiers.
Le lieutenant-colonel Borkman, qui commandait les Allemands, a terrassé un Turc qui le mordit à Tépaule, ni plus ni moins qu'aurait pu faire un des plus gros chiens; plusieurs autres ont été mordus aussi pareillement.
Ceux de la sortie se retirèrent dans le fossé capital pardessus le Scarpon, mais plus tard qu'ils devaient, parla faute du commandant de ce poste qui faisait difficulté d'ouvrir sa porte de communication, et vint dire au Feld-Maréchal qu'il craignait que les Turcs n'entrassent pêle-mêle avec les nôtres]; mais ce général lui reprocha de n*avoir pas exécuté ses ordres avec les précautions nécessaires, n'étant pas possible que les Turcs pussent entrer avec les nôtres de ce côté-là, vu qu ils auraient à forcer notre ligne de tonneaux entre le Scarpon et la mer, et ensuite la place d'armes et le deraitenaillon bien pallisadés sur le terrain Caracofoglia, après quoi il fallait aller à la porte de communie ition par un degré de planches, où il ne pouvait passer qu'un homme de front.
La sortie étant faite, les Turcs resièrent hors de coutume fort tranquilles, et sans tirer un seul coup de fusil pendant deux à trois heures, ce qui nous fit soupçonner quelque chose. Le Feld-Maréchal resta dans le fossé avec Ws autres généraux ordonnant que tout le monde se tint alerte. Et, en effet, les Turcs s'étant sans doute préparés dès le soir auparavant,
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vinrent tout d'un coup en grand nombre nous donner l'assaut général.
D'abord ils s'approchèrent du Scarpon qu'ils escaladèrent par sa courtine et ensuite par ses deux flancs, les gens qui gardaient la place d*arai33 devant la Punta Perpétua ayant lâché pied sans tirer un seul coup, et s'ôtant jetés dans la mer, pour se retirer par le moyen du bas fond le long de la forteresse neuve vers la porte Spilée.
Les Turcs étaient montés si vite et en si grand nombre sur le Scarpon qu^ les 4)3 homm3s destinés pour le défendre surpris et épouvantés abandonnèrent cet ouvrage si important sans résistance et sans combat, venant se jeter en foule dans le fossé capital.
Le Feld-Maréchal, voyant venir cette troupe de fuyards en confusion, ne pouvait s'imaginer ce qu'elle voulait dire, n'ayant entendu tirer que trois ou quatre coups de fusils; il les ramena lui-même vers le Scarpon ne pouvant pas croire que cet ouvrage eut été emporté sans coup férir, mais les infidèles firent une furieuse décharge sur les nôtres, étant même sur le pointde descendre du Scarpon, pour se jeter dans le fossé; et en même temps tout notre front du chemin couvert fut attaqué tout à la fois.
Le général Jâger eut d'abord ordre d'avoir soin de la droite, et le général Sala de la gauche.
Cependant, malgré tout notre feu d'artillerie et de mousqueterie, nos mines et nos fougades dont la plupart sautèrent assez à propos, malgré les bombes et les feux d'artifice dont on les accablait, les Turcs, quoique fort souvent interrompus et mis en confusion, ne laissèrent pas de se remettre plusieurs fois et de s'avancer comme des gens intrépides le sabre à la main, se jetant en foule dans le fossé de Tavant-faus^e braye pour tâcher de Tescalader.
Les six cents hommes qu'on avait postés dans le chemin couvert pour soutenir ceux de la sortie et qui y étaient restés et auraient dû s'y défendre, lâchèrent pied et revinrent en
M^OIRB8 D*UIC SOLDAT iSg
confasion par nos poternes dans le fossé capital ; Téponvante fut si grande que ceux qui gardaient nos caponnières et nos poternes les abandonnèrent aussi, quoique les caponnières fussent construites de manière, qu'on ne pouvait les ruiner sans canons. Tous ces fuyards courants çà et là causaient une confusion terrible, et il n'y avait pas moyen d'abord de remettre tous ces gens-là en ordre ; l'unique bonheur était que nos gens postés dans l'avant-fausse braye, sans môme prendre garde à ce qui se passait derrière eux dans le fossé capital, continuaient à faire un feu terrible sur les Turcs qui couraient comme des désespérés dans le fossé de Tavantfausse braye pour escalader nos murailles des dehors, enfoncer nos poternes et ruiner nos caponnières, s'étantdéjà rendus maîtres du ravelin Saint-Antoine et de quelques-unes de nos poternes où ils avaient pris poste, en sorte qu'on ne pouvait être dans de plus grands embarras et dans une plus grande extrémité que celle-ci.
Le premier soin du Feld-Maréchal fut de poster un corps de troupes contre le Scarpon, et de faire arriver une troupe de Grecs qui tirèrent sur les Turcs du bastion Sarandario pour les empêcher de descendre du Scarpon et de se jeter dans le fossé capital.
On ordonna en même temps de faire ouvrir la porte Raymonde afin d'avoir plus d'une communication, avec défense à personne d'entrer dans la ville, ni par celte porte, ni par la porte Royale, sans permission des généraux ; après quoi l'on tâcha de nettoyer nos poternes, pour y poster les nôtres, et empêcher par là les ennemis d escalader nos ouvrages.
Dès qu'on en fut venu à bout, non sans grand embarras, on ne songea qu'à reprendre le Scarpon à quelque prix que ce fût : le Feld-Maréchal ayant dit tout haut qu'il fallait reprendre cet ouvrage ou mourir. Pour plus grande précaution, on fit toujours traverser le foss(5 capital avec de grands tonneaux depuis le bastion Sarandario jusque vers la pointe de
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la demi-lune Grimani, pour disputer et soutenir par-là les dehors, quand même les Turcs resteraient maîtres du Scarpon, vu qu'on pouvait venir sous la demi-lune Grimani par le moyen des galeries qui sont le long de l'avant-fausse braye.
On avait envoyé en même temps 180 hommes dans la forteresse neuve, pour jeter du haut en bas sur le Scarpon des bombes, grenades, pierres, sacs à poudre et toute sorte de feux d'artifice pour obliger les Turcs de Tabandonner, tentant en même temps de faire une sortie sur cet ouvrage par une petite porte de communication de la forteresse neuve, pendant qu'on les attaquerait de l'autre côté.
Cependant on avait chassé les ennemis du ravelin Saint- Antoine, et ils avaient été obligés de se retirer du fossé de l'avant-fausse braye. y étant chargés, tués et blessés de toutes parts, mais ils s'étaient maintenus dans deux places d'armes, où ils s'étaient retranchés et postés dans des trous que nos mines avaient fait, mais particulièrement dans celle de Saint- Roch où ils étaient au nombre de trois à quatre cents hommes ayant plus de cinquante drapeaux avec eux et d'où ils voyaient et enfilaient de revers tous ceux qui s'avançaient du fossé capital au pied du Scarpon, par où ils nous tuèrent et blessèrent plusieurs officiers et soldats.
Ils tenaient aussi toujours ferme sur le Scarpon où ils avaient planté quantité de leurs drapeaux, et d'où ils nous tuèrent et blessèrent beaucoup de monde, nous ayant tiré de notre propre canon, et enfilant de là une grande partie des dehors et du fossé capital ; mais le bonheur était que le temps étant calme, la fumée causée par le grand feu obscurcissait l'air, et qu'on avait de la peine à voir de fort près.
Cependant les Turcs, quoique les nôtres les incommodassent extrêmement du haut de la forteresse neuve, commencèrent & s'enterrer sur le Scarpon dont ils avaient barricadé la porte, se tenant le long de l'épaulement et le long de la traverse de son fossé, d'où ils n'étaient vus ni de la forteresse neuve ni du
MÉMOIRES D*t7N SOLDAT l4l
corps de la place et empêchaient ainsi les nôtres de reprendre cet ouvrage.
A la fin on chercha des échelles, ayant fa't éprouver auparavant s'il était possible de se servir de chevaux de frise : les premières qu'on apporta se trouvèrent trop courtes, & la fin on en eut quatre d'assez longues qui furent dressées contre la susdite traverse, par où nos gens montèrent en foule et se jetèrent à corps perdu dans le fossé, on força en même temps la porte, dont les Turcs épouvantés, comme aussi de tout ce qu'on jetait sur eux du haut de la forteresse neuve, furent enfin contraints de prendre la fuite se jetant en confusion du haut en bas du Scarpon.
On alla les attaquer ensuite dans les deux places d'armes, on les chassa sans difficulté de la première, mais ils ne voulurent pas abandonner celle de Saint-Roch, ils étaient même après à établir une communication entre cette place d'armes et ce bourg ruiné, en quoi un chemin creux les favorisait beaucoup ; mais on ne leur en donna pas le temps, on les attaqua sur le champ, et comme ils avaient de la peine à s'y maintenir, étant vus de nos ouvrages dès qu'ils se levaient de leurs trous, on en tua un bon nombre, on chassa les autres, et on leur prit quantité de drapeaux.
Voilà par où se termina l'assaut général qui a duré trois heures entières ; et il faut avouer que Dieu nous a assisté et sauvé d'un danger si pressant, autrement les Turcs qui vinrent nous attaquer avec une force si supérieure auraient dû naturellement emporter les dehors, ou du moins conserver les ouvrages qu'ils avaient pris ayant été maîtres de quelquesans plus de deux heures.
Pendant l'assaut ils ont renforcé leurs gens jusqu'à deux fois, et ils avaient tiré sur le Scarpon trois grandes échelles qui sont d'une construction toute particulière, se pouvant allonger plusieurs fois, pour escalader la forteresse neuve. On a trouvé 1200 Turcs morts, sur le Scarpon, autour du pied de cet ouvrage, et le long du front de Tavant-fausse braye.
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comme aussi quelques-uns dans noscaponnières et poternes, et particulièrement sur le terrain où nos mines et fougades ont sauté.
De notre côté Ton a eu cinq à six cents hommes morts et blessés, parmi lesquels étaient le Major Fechembach, plusieurs autres officiers, et entre autres deux capitaines ingénieurs, Larivière et Berghman, que Ton a fort regrettés s'étant très distingués pendant tout le siège et particulièrement le jour de l'assaut.
Nous n'avons pris qu'un seul Turc en vie même fort blessé; en le conduisant au Feld-Maréchal il ne demandait autre grâce que d'être tué.
Il dit que Tarmée était encore forte de quelques trente mille hommes, qu'elle avait été fort diminuée par le feu de la place, et encore plus par les maladies, qu'on avait commandé pour l'assaut général jusqu'à vingt mille hommes, et que le Capitaine Bassa avait fait débarquer le jour d'auparavant, de la flotte, quelques mille hommes, et entre autres beaucoup de Barbaresques et Mores, gens déterminés; que la plus grande partie de l'armée désespérait de la prise de la place ; mais que le Seraskier insistait de perdre plutôt tout que d'abandonner son dessein, que d'ailleurs rien ne leur manquait, et qu'ils avaient jusqu'à soixante pièces de gros canon, outre les mortiers et l'artillerie de campagne.
Dès que l'assaut fut fini, l'on songea à prévenir tout ce qui pourrait arriver d'embarrassant et à faire rafraîchir la garnison qui était extrêmement fatiguée, à cause du grand feu qu'elle avait fait la nuit pendant la sortie et ensuite pendant l'assaut général, ce qui avait mis toutes nos armes hors d'état de faire feu, si les Turcs s'étaient avisés, comme il pouvait arriver, ayant du monde de reste, d'en donner un second, ce qu'on apréhendait avec raison.
Le Feld-Maréchal envoya informer sur le champ le capitaine-général de tout ce qui s'était passé, le faisant prier de vouloir bien envoyer mille hommes pour quelques heures
MÉMOiaSS D*UN SOLDAT l43
seulement, afin d'avoir le temps par 1& de faire reposer la garnison, mais on n'en obtint pas un seul. Cependant en deux ou trois heur^is de temps toute la garnison fut rafraîchie, les postes garnis de munitions, les armes remplacées, et les troupes en ordre et chacun dans son poste comme auparavant, ayant réparé sur le champ les barrières et palissades rompues, et fait remettre les détachements sur le Scarpon, dans* nos places d'armes et dans les augles saillants du chemin couvert; mais, vers le soir du 19 il y eut déjà une si grande puanteur dans nos places d'armes, où il se trouvait quantité de cadavres, que nos tioupes ne pouvaient plus s*y tenir.
On travailla aussi incessamment à remettre en état de service toute l'artillerie du front de la place, et à faire refaire quelques mines et fougades^ mais la plus grande partie du terrain de nos places d'armes et des angles saillants avait été renversée, ce qui n'embarrassa pas peu ; on fut toujours après à en rétablir quelques-unes.
Immédiatement après l'assaut, le Provéditeur général vint trouver le Feld-Maréchal dans le fossé, pour le féliciter d'être sorti heureusement d'un si grand embarras.
Le capitaine-général et tous les chefs d'escadre lui écrivirent, pour lui témoigner la part qu'ils y prenaient.
Le capitaine-général avait été plusieurs fois lui rendre visite pendant le siège, de même que le Provéditeur général allait en même temps voir les approches des infidèles et nos ouvrages.
Immédiatement après l'assaut, le Feld-Maréchal fit prendre connaissance de quelques officiers et soldats qui étaient restés en confusion dans le fossé, sans se remettre et sans rentrer dans leur corps comme il avait été ordonné : les uns et les autres furent avertis, que si à l'avenir ils manquaient dans la moindre chose, on les punirait comme ils le mériteraient, et que pour cet eflet, on les observerait de près.
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L'après-midi, on se tint fort sur ses gardes, craignant un second assaut, et les Turcs, aussitôt après, ont commencé à nous bombarder et à nous canonner plus que jamais, tâchant même de battre sérieusement en brèche les ouvrages aux environs de la porte Raymonde, ce qui nous fait croire qu'ils tourneront désormais leurs forces de ce côté là. Vers le soir du même jour, les Turcs se glissèrent derrière les maisons, haies et broussailles, sans doute pour Retirer une partie de leurs morts ; on s'en aperçut d'abord et l'on fit un si grand feu sur eux, qu'on les en éloigna sur-lechamp.
Le Feld-Maréchal ordonna qu'on commencerait sur le soir à traîner tous les corps morts vers le rivage, où l'on envoya des barques pour les charger et les jeter dans la mer, mais loin de nos bords ; de cette manière, on emporta plus de la moitié de ces cadavres la même nuit» cependant, le 20 au matin, l'on eut de la peine à se tenir dans les deux fossés et sur les ouvrages, à cause de la grande puanteur.
La nuit du 19 au SO se passa quasi tranquillement, cependant les Turcs travaillèrent plus qu'à l'ordinaire, du côté des Castrades, n'ayant plus tant de monde dans leurs approches, au devant du Scarpon; il y eut pourtant quelque fausse alarme qui n'eut point de suites, on fit d'abord un grand feu d artillerie et de mousqueterie sur les infidèles, par où Ton se tranquillisa un moment après de part et d'autre.
Nous avions, de notre côté, des petits postes sur le centre, au devant du chemin couvert, pour observer de près les mouvements des ennemis, mais aucun d'eux ne s'avança plus pour mettre le feu à nos lignes et bonnets de tonneaux, à quoi ils s'étaient amusés depuis tant de jours, croyant sans doute qu'il y avait des mines et des fougades, et qu'on les prendrait de là à dos, lorsqu'ils attaqueraient notre chemin couvert.
Le 20, au matin, les généraux se trouvèrent avant le jour
IffÉMOIHBS d'un soldat i45
dans le fossé pour observer les démarches et les travaux des infidèles, qui consistèrent en tout à pousser en avant leurs tranchées vers la porte Raymonde, et perfectionner incessamment toutes leurs batteries.
Le ciel était, ce jour-là, fort couvert, et le vent austral, ce qui nous fit espérer qu'il y aurait une bataille entre les deux flottes ; le vent s'augmenta même et fut fort favorable pour nous, mais vers le midi, il commença â pleuvoir, ce qui est assez extraordinaire dans ce pays-ci, et il n'avait pas plu depuis plus de trois mois et demi ; la pluie tomba d'une si grande force, continuant de même pendant quelques heures, que l'on était dans l'eau le long du fossé jusqu'aux genoux.
On fit d'abord entrer une partie de nos soldats dans nos contre-galeries et dans nos poternes, mais la plupart de la garnison, tous les officiers et les généraux même, furent mouillés jusqu'aux os : on était justement à table quand cette pluie commença, et comme les Turcs furent chassés par là de leurs tranchées, on croyait qu'ils voulaient profiler de l'occasion, la garnison ne pouvant plus faire feu, pour venir à l'assaut le sabre à la main.
Pour cet effet, chacun se rangea dans son poste et Ton fit distribuer aux soldats des demi-piques, toutes nos munitions étant généralement gâtées, nous restant à peine 400 fusils qu'on avait mis dans les poternes et contre-galeries en état de faire feu, et donton n'aurait pu tirer qu'un seul coup, la pluie étant trop violente.
Le Feld-Maréchal était sorti d'abord sur ce mouvement des ennemis traversant le fossé capital quoique il fut tout plein d'eau, et comme on ne pouvait pas voir où l'on marchait, le général Jàger mit le pied sur la pointe du brindestok ou demi-pique qui était dressée en terre et le blessa assez dangereusement.
Notre flotte avait été sur le point de mettre à la voile, à cause du vent favorable, pour combattre les ennemis, mais
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par bonheur elle avait tardé un peu, car sans doute elle serait toute échouée, le vent étant devenu si furieux et la mer si grosse que les vaisseaux et galères, quoique dans le port ou canal, eurent de la peine à conserver leurs câbles; il y en eut même plusieurs qu'on vît s'avancer de quelques cents pas au-devant du cordon, leurs ancres cédant à la force du vent.
Pendant ycet orage, la foudre tomba et endommagea quelques vaisseaux des ennemis.
Les eaux restèrent si hautes dans le fossé capital, qu'on fut obligé de faire un pont de communication pour aller de la porte Royale à Tavant-fausse braye.
Les Turcs de leur côté se trouvèrent sans doute dans le même état que nous ; ils abandonnèrent quasi généralement toutes leurs tranchées et l'on ne tira pas un seul coup pendant plusieurs heures de part et d'autre.
Trois heures avant le soir, le temps s'étant remis au beau, on fut d'abord après à remettre les armes en état, et à faire venir d'autres munitions; aussi bientôt après les Turcs recommencèrent à nous canonner et à nous bombarder, et à faire un feu terrible de mousqueterie, comme ils faisaient d'ordinaire une demi-heure avant le soleil couché; mais ils tirèrent ce soir-là plus que jamais, et on leur répondit de notre côté de la même manière.
Il faut remarquer aussi que les Turcs nous ont crié très souvent en bon français et en bon italien. Ils nous ont chanté pouille ce soir principalement ; nos soldats les payaient de la même monnaie, et, pour se moquer d'eux davantage, on a fait jouer quelques fois les hautbois, et donner les cors de chasse.
Le 21, les Turcs travaillèrentàraccommoder leurs tranchées, et nous canonnèrent et nous bombardèrent terriblement. Sur le soir, on remarqua qu'ils faisaient porter de nouveau dans leurs approches les plus avancées des échelles et toute sorte de préparatifs, ce qui nous fit juger qu'ils nous attaque-
IfilfOIBSS D*UN SOLDAT 14?
raient sans donte, on le soir même ou le lendemain matin. Demi-heure avant le coucher du soleil, ils firent un si grand feu que nous crûmes qu'ils allaient nous attaquer dans le moment, mais ils n'avaient fait que relever leurs tranchées. Sur le soir, le Capitaine-Général fit avertir le Feld- Maréchal que le Capitaine Bassa venait d'envoyer vers le port de Goyn quantité de galiotes, bâtiments plats, et toute sorte d'autres barques et bâtiments de transport, sans doute pour transporter à terre des troupes fraîches, afin de mieux réussir dans le second assaut général ; cet avis nous confirma que nous serions attaqués de moment à autre.
Pendant toute la nuit du 21 au 22, notre garnison resta dans le plus grand ordre du monde, la moitié se reposait pendant que Tautre moitié veillait les armes à la main, et les officiers crinspection roulèrent partout.
Les ennemis étaient toute cette nuit fort en mouvement, sans cependant faire grand feu, excepté qu'ils nous bombardèrent jusqu'à minuit, après quoi ils ne tirèrent pas un seul coup, et ne jetèrent plus de bombes.
Le silence et la tranquillité des Turcs, que Ton n'entendait plus travailler, nous donnait beaucoup d'inquiétude, ne sachant à quoi attribuer un fait si extraordinaire. On n'osait pourtant pas se flatter, quoiqu'on en parlât, qu'ils eussent levé le siège. Cependant le Feld-Maréchal envoya de petits pelotons vers les maisons les plus voisines où Ton ne trouva personne, mais ils rapportèrent qu'on entendait un grand bruit dans la plaine au-devant des deux montagnes : ce qui continua de nous tenir en suspens ; pour ne rien précipiter et ne rien risquer, on résolut d'attendre avec tranquillité et en bon ordre la pointe du jour, et, dès qu'elle parut, on envoya de petits détachements avec ordre de s'avancer de maisons en maisons j usqu'à ce qu'ils trouvassent 1 es postes des ennemis, sans cependant s'engager, et devant se retirer vers le chemin couvert, et faire avertir de pas à autre de ce qu'ils découvriraient.
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Ces pelotons-ci ayant fait savoir qu'il n'y avait plus de Turcs dans les maisons, le Feld-Maréchal envoya aussitôt sur les deux hauteurs des détachements qui trouvèrent Tartillerie abandonnée et enclouée et quelques Turcs endormis dans les tranchées, dont plusieurs s'étant éveillés se défendirent en désespérés, ne sachant rien dire de ce que leur armée était devenue.
Le Feld-Maréchal fit informer d'abord de tout ceci le capitaine et le Provéditeur général qui, de même que tous les chefs de mer, envoyèrent leurs aides de camp, pour le féliciter de cet heureux succès; mais comme on ignorait si les Turcs ne se seraient pas portés derrière la petite rivière au devant de Potamo, ou même plus près de nous, derrière les premières hauteurs, pour favoriser leur retraite et leur embarquement, ou faire feinte de se retirer pour attirer la garnison dehors et entrer pêle-mêle avec elle dans la place, le Feld-Maréchal ne jugea pas à propos de faire sortir un seul homme pour les suivre, mais il envoya d'abord tout ce qu'on put assembler de Grecs, dont on apprit bientôt après que toute Tarmée ottomane s'était retirée pendant la nuit vers le port de Goyn, et que la plus grande partie s'en était déjà embarquée, pendant que le reste s'avançait du côté de la Serpe, pour se faire transporter en terre ferme.
Là-dessus, le Feld-Maréchal détacha quelques cents hommes pour voir si Ton pourrait encore donner sur leur arrièregarde, mais ils s'étaient déjà tous embarqués ou retirés vers la Serpe.
On remarqua que les Turcs s'étaient entre-tués près du port de Goyn, à cause de la confusion de leur embarquement.
Ils nous ont abandonné 64 pièces d'artillerie toutes de bronze, y compris six gros mortiers, plus de la moitié de leur artillerie était d'un très gros calibre, entre autres un canon qui était agoïn, mais assez court, dans lequel un homme pouvait rester à son aise. Il y avait aussi une très belle couleuvrine marquée aux armes de Sa Majesté Impériale.
MiMOIRBS D'iTN SOLDAT l/^Q
On y mit des gardes aussitôt, de môme qu*à tous les magasins, les Turcs ayant aussi abandonné quantité de munitions de guerre et de bouche, et toute sorte de bois et outils dont on a besoin dans une attaque.
Mais dès qu*on eut su sur la flotte que les Turcs avaient levé le siège, la plupart des felouques et barques se sont avancées Ters Goyn où nos détachements n'étaient pas encore arrivés, et ont commencé, de même que les Grecs, à piller tous les magasins et à prendre tout ce qu'ils pouvaient, détachant jusqu'aux ferrements de Tartillerie.
Les Turcs avaient, outre cela, laissé sur Tîle quantité de toute sorte de bestiaux et même une grande partie des chevaux de leur cavalerie, en ayant tué aussi un grand nombre sur le rivage, parce qu'ils n'avaient pas pu les embarquer.
On fit distribuer aux troupes de la garnison qu'on tâcha de faire rafraîchir et reposer aussitôt, tout ce qu'on put trouver de bufles et autres hôtes à cornes ; mais les Insulaires en ont eu la plus grande partie, étant venu immédiatement après le siège quantité de barques de Pargha, de Paxie, de Zante et de Céphalonie, qui s'entendant avec les Corflotes, ont emporté beaucoup de bestiaux, mulets, chevaux, et autre butin.
Les prisonniers que les Grecs amenèrent dirent que le Seraskier ne ramenait pas le tiers de leur armée qui était diminué très considérablement par les maladies et par le feu de la place, ayant eu jusqu'à 5.000 hommes morts et blessés dans l'assaut général.
Tout ce qu'on a pu apprendre des raisons qui ont porté les Turcs à lever le siège avec tant de précipitation, c'est qu'ils ont remarqué que notre flotte se renforçait de jour à autre; que la ville avait la communication libre, et que les jannissaires n'étant pas contents de leurs officiers qui les avaient mal conduits dans le premier assaut, ne voulaient pas se laisser mener une seconde fois à la boucherie et sans espérance de réussir ; outre que le bruit courait parmi eux que le Seraskier pourrait retirer le canon pour faire un camp retranché près
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de Potamo, où ils prétendaient attendre de nouvelles troupes et continuer ensuite le siège, qu'il leur fallait du temps pour emporter cette place par un siège dans les formes, que la saison commençait d'être assez avancée, la pluie ayant déjà gâté toutes leurs tranchées, et que si par malheur leur flotte venait à avoir du pire et être obligée de se retirer du canal tous ceux qui seraient sur l'île seraient perdus. Tous ces discours, joints à la fâcheuse nouvelle de la défaite de leur grande armée en Hongrie, les intimidèrent si fort, et les confondireat tellement que sans songer à faire une retraite honorable, ils abandonnèrent le siège et s'enfuirent comme des gens entièrement défaits.
Notre garnison resta encore dans le fossé capital jusqu'au 23 à midi, où après y avoir fait les prières ordinaires, étant un dimanche, et remercié le Tout-Puissant de la grâce qu'il venait de nous faire, on la fit rentrer dans la place. Le Feld- Maréchal ordonna aussi de remettre dans les magasins tous les matériaux et munitions dont on s'était servi pendant l'attaque, et fit en même temps les dispositions nécessaires pour conduire dans la place l'artillerie, les munitions que les Turcs nous avaient abandonné.
Le même jour de la levée du siège, c'est à dire le 22 au matin, le vent qu'on avait attendu depuis si longtemps se trouvant très favorable, on ne douta pas que notre flotte n'allât attaquer sur le champ celle des ennemis, d'autant plus qu'on avait eu avis dès le 21 que les vaisseaux d'Espagne s'approchaient, et le 22, à peine le jour commençait-il à paraître qu'on les vit entrer dans le canal par Lefkimo, d'où ils vinrent joindre les nôtres avant le soir avec un vent en poupe; par où l'on jugera s'ils n'étaient pas en état ce jour là d'aller avec avantage attaquer les ennemis qui auraient été à demi battus avant l'approche des nôtres, dans la confusion où ils étaient à cause de leur retraite précipitée ; car, quoique le Capitaine Bassa fit toujours bonne contenance, cependant les Turcs étaient dans la dernière consternation
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sur la flotte, leur étant déserté ce jour-là rarmement de douze sultanes, lorsque le Capitaine Bassa avait envoyé ses chaloupes à terre pour rembarquer les troupes ; cependant on n'en profita point, et toute cette journée se passa sans que les deux flottes fissent aucun mouvement.
Nos chefs de mer disaient pour leurs raisons qu'il fallait attendre les vaisseaux d'Espagne qui étaient en vue, quoiqu'ils eussent pourtant pu joindre pendant le combat, et qu'il fallait tenir consulte pour faire résoudre et consentir les auxiliaires qui étaient déjà avec nous à aller attaquer la flotte ottomane.
Ce môme soir du 22, on apprit Tagréable nouvelle que S. A. S"»® le Prince Eugène avait battu les Turcs en Hongrie, le 15 août, entre Carlowitz et Peterwaradein, que le Grand- Vizir y avait été tué, et qu'on s'était rendu maître de tout leur camp et de toute leur artillerie.
Jusqu'ici et pendant que la ville se soutenait, on avait eu raison de ne pas risquer une bataille avec la flotte ottomane qui était supérieure à la nôtre, mais c'était toute autre chose après qu'ils venaient de lever si hâtivement le siège, que leur armée d'Hongrie avait été entièrement défaite, et que les Espagnols avaient renforcé notre flotte ; et peut-être ne rencontrera-t-on pas de longtemps une occasion si favorable de ruiner une flotte dans un canal ; alors il ne fallait pas balancer un moment, mais les sentiments de nos chefs de mer étaient fort différents là-dessus; les uns voulant qu'on remorquât les vaisseaux pour s'approcher d'abord des ennemis et engager le combat, les autres qu'on allât louvoyer entre cette île et le royaume de Naples pour les combattre au passage, quelques-uns croyant qu'on ferait bien d'avancer l'aile droite de notre flotte le long de la terre ferme vers Butrinto, et se mettre ainsi quasi en parallèle vis-à-vis la flotte ottomane ; enfin le dernier avis faisait connaître que la flotte ennemie étant serrée dans le canal, et presque hors d'espérance d'en pouvoir sortir sans une perte considérable.
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surtout à cause des vents du nord-ouest qui régnaient alors, et Tempêchaient de se retirer par la Serpe, cela les mettrait au désespoir et les porterait à prendre la résolution de sortir au travers de notre flotte par le cap Blanc, c'est à dire du côté de Lefkimo, par où notre droite où étaient postés les Maltais avec leurs petits vaisseaux pourrait être entièrement ruinée, vu que les infidèles s'en iraient sans doute le long de la terre ferme et se retireraient ainsi, se jetant en désespérés sur notre droite, sans que le reste de nos vaisseaux la put seconder.
Après plusieurs consultes où tous ces sentiments n'ont pas été peu combattus, il fut enfin résolu de faire changer de situation à notre flotte, dont Taile gauche resta toujours vers la petite île de Vido, mais on étendit notre droite du côté de Lefkimo, de sorte qu'on laissa le champ libre aux Turcs pour se retirer par le cap Blanc le long de la terre ferme, ce qui surprit bien des gens. Une bonne partie de nos chefs de mer, et surtout les auxiliaires, étaient du sentiment que le Capitaine Bassa prendrait ce parti, par où Ton aurait l'avantage du vent et celui de combattre une flotte qui s'enfuit.
Dès le 23 au matin, le Capitaine Bassa fut occupé à faire retirer son aile droite qui était du côté de Goyn, et d'en faire approcher les vaisseaux vers la Serpe. Ce mouvement des ennemis empêcha qu'on ne chantât le Te Deum^ comme il avait été résolu ; ce qui se fit pourtant le jour d'après, c'est-à-dire le 24, au bruit des salves de toute notre artillerie de la place et de la flotte.
Pendant cette réjouissance, on eut avis qu'il s'approchait du Cap Blanc un gros convoi qui vint joindre notre flotte le endemain, c'est-à-dire le 25.
C'était le capitaine du golfe Vetturi qui venait de Dalmatie, ayant avec lui un vaisseau de guerre du second rang nommé la Sacralegha, deux galères, trois galiotes, quatre petits bâtiments armés en course, et quelques autres de transport,
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amenant pour le secours de la place jusqu'à 3.000 hommes de troupes allemandes, italiennes etesclavonnes.
Ce jour-ci, les Maltais firent de grandes réjouissances, i cause de la fête de Saint-Louis,
Cependant le Capitaine Bassa ayant déjà fait approcher ses plus gros vaisseaux vers la Serpe, commença, dès le 25 au matin, à faire sortir par ce détroit les Barbaresques et les Alexandrins, et autres bâtiments légers les couvrant de ses Sultanes. Nos chefs de mer s'aperçurent alors que le Capitaine Bassa ne songeait point à sortir par Lefkimo, et il fut résolu que toutes les galères commenceraient à remorquer nos plus gros vaisseaux l'après-midi; mais le vent nous étant toujours contraire et notre flotte, à cause de son dernier mouvement, se trouvant alors éloignée de celle des Turcs jusqu'à 18 milles, elle ne s'en approcha que bien lentement. Il y eut cependant six navires du premier rang à la tête de notre flotte avec le capitaine extraordinaire Cornero, qui, sans attendre les autres, allèrent assez en avant vers les ennemis; mais le Capitaine Bassa ayant continué à faire remorquer ses vaisseaux par ses galères, galiotes et tous ses bâtiments plats qui firent merveille, surtout pendant la nuit qu'il fait presque toujours calme dans ce canal, toute sa flotte fut à la voile le 26 au matin et une partie avait déjà passé la Serpe, et pendant que les nôtres faisaient tout leur possible pour atteindre du moins l'arrière-garde, à mesure qu'ils s'approchaient d'eux, les Turcs défilèrent devant nous, gagnant le canal et l'étroit de la Serpe, si bien qu'avant le soir du 26 on perdit entièrement de vue, à Corfou, la flotte ottomane.
La nuit du 26 au 27, les deux flottes ont continué la même manœuvre, c'est-à-dire se servant du vent et des galères.
Il est à remarquer que quoique pendant l'été le vent mistral règne et souffle même assez violemment, il cesse quasi toujours vers le soir et la mer reste calme toute la nuit et une bonne partie de la matinée ; outre cela ce canal est très faux par rapport aux vents, et l'on y remarquera quelquefois en
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môme temps deux à trois différents vents; il arrive aussi qu'un vent soufflera le long de la moitié du canal, et Tautre moitié restera au calme. Le Capitaine Bassa en a su parfaitement bien profiter, de même que du courant, et surtout du vent de terre de Sainte-Quarente qui s'élève vers le soir et souffle pendant la nuit dans le détroit de la Serpe où il fait un eflfet assez différent, empêchant le soir d'entrer dans le détroit, et poussant ceux qui sont un peu avancés, vers les Merlères et vers Fano, où les Turcs se trouvèrent le 27, ayant déjà passé le canal de Cassoppe. Il resta cependant en arrière le long dudit canal une de leurs sultanes, quoique remorquée par trois galères, le capitaine général fit tout son possible pour la joindre avec le vaisseau qu'il remorquait, mais & mesure qu'il s'approcha, quelques grosses sultanes, qui formaient Tarrière-garde des ennemis, tournèrent leurs bords, pour favoriser la retraite de celle qui étîiit en arrière, tirant même quelques coups de canon sur nos vaisseaux les plus avancés : à la fin, le Capitaine Bassa envoya encore cinq autres galères pour la remorquer, par où cette sultane fut sauvée. De cette manière, il a si bien fait qu'il s'est trouvé avec toute sa flotte en bon ordre la nuit du 27 au 28 hors du canal du côté des Merlères et de Fano, n'ayant pas été possible aux nôtres de joindre les Turcs. Le vent était pourtant au sud-est ce jour là, mais si faible que nos vaisseaux n'ont jamais pu sortir du canal.
Le 28 au matin un de nos petits corsaires qui s'était approché de plus près des infidèles, tira quelques coups de canon pour faire connaître qu'il voyait encore la flotte ennemie ; mais il fut impossible aux nôtres de doubler le cap, et dès le même matin le vent de nord-ouest commença à souffler si fort, qu'étant favorable aux Turcs, ils furent sur-le-champ hors de vue.
Ce même vent obligea les nôtres de rebrousser chemin, et le 28« au soir, toute notre flotte, grosse et légère, revint dans le port deCorfou où les galères jetèrent l'ancre, mais les vais-
idÉMoiBXs d'un soldat i55
seaux en partirent à deux heures de nuit pour tâcher d'atteindre la flotte Ottomane, et comme le vent était très favorable, ils arrivèrent le 30* à Zante, où l'on apprit que le Capitaine Bassa était passé avec sa flotte en vue de cette île le jour d'auparavant, faisant route vers la Morée.
L'escadre de Portugal vint mouiller à Cx)rfou, mais elle en partit dès le lendemain à la pointe du jour pour s'en retourner^ sans avoir joint notre flotte, sous prétexte qu'elle ne venait que pour secourir la place, ce qui était alors inutile le siège étant levé, et la flotte Ottomane s'étant retirée.
(A suivre).
Lettres inédites de Millin, de François {de Neufchâteau) et de Chardon de la Rochette
Les trois lettres qui suivent ont ce trait de commun, qu'écrites à des dates assez voisines elles émanent toutes trois de trois littérateurs divers et, comme telles, peuvent servir à déterminer Tétat d'esprit des gens de lettres au sortir de la tourmentej révolutionnaire.
La première est une bonne action de l'archéologue Millin et, à ce titre, il fallait n'en pas laisser perdre le souvenir. La deuxième a été écrite en des circonstances moins graves et pour un objet moins pressant. On sourira sans doute en lisant cette missive assez inattendue, dont l'original nous a été communiqué avec beaucoup de bonne grâce par M. Raoul Bonnet. La troisième lettre, enfin, montrera comme l'helléniste Chardon de la Rochette entendait raccroissement^'des musées et des bibliothèques de France et comment il aurait souhaité qu'on y travaillât. C'est encore là un signe des temps qu'il convenait de recueillir et de fixer au passage. La première et la troisième lettres proviennent de la collection Labouchère à la bibliothèque de Nantes où elles sont cotées vol. 674, p. 166 et vol. 656, p. 39.
Paris, le 11 germinal an VIII (1*^ avril 1800).
Citoyen, c'est une satisfaction bien grande pour les vrais amis du gouvernement et de Tordre de voir appeler aux fonctions publiques des hommes tels que vous ; j'ai applaudi à ce choix comme tous les bons citoyens ; je m'en suis réjoui particulièrement parce que j'ai pensé que je trouverais dans votre âme belle et sensible, un appui pour un vieillard respectable indignement persécuté.
VARIÉTÉS iSj
Le C. Saint- Véran, neveu de l'ancien évêque de Carpentras, était chargé depuis cinquante années de la direction de la bibliothèque de cette ville. Cette bibliothèque avait été donnée à la ville par l'oncle, et la place du bibliothécaire, également fondée par lui, était restée à son neveu. Il l'a exercée pendant la Révolution avec un zèle, une intelligence admirables, et il s'est donné les plus grandes peines pour l'organisation des dépôts littéraires. Enfin, le C. Saint-Véran, érudit, attentif, serviable, était l'homme le plus propre à remplir cette place; aussi, y a-t-il été successivement confirmé jusqu'au 10 fructidor. Â cette époque, des intrigants ont imaginé de lui ravir cet emploi. La destitution était impossible sous le prétexte de l'incapacité ou de l'inexactitude. Ils ont eu recours à un moyen révolutionnaire : ils ont accusé le C. Saint-Véran d'avoir rétracté son serment, et ils l'on fait mettre dans une maison de réclusion, où la mort le menace sans cesse, puisque le médecin Calvet a déclaré qu'il ne la pouvait supporter. Là, cette homme vénérable vit de charités. Le jury d'instruction publique s'est assemblé, et, au mépris de toute retenue, de toute pudeur, il a nommé un de ses membres à la place du bibliothécaire. Vous remarquerez qu'il est interdit aux jurés de nommer un d'eux aux places de professeurs et de bibliothécaires. Il est donc évident que le traitement fait au C. Saint-Véran a eu pour objet l'envahissement d'un emploi si bien acquis et si bien exercé.
Le malheureux Saint-Véran que je ne connais que par la réputation de son savoir et de sa vertu, s'adresse à moi. Il fut impossible alors de réclamer pour lui. Le temps n'était pas favorable et malgré les pièces de toutes les autorités antérieures qui attestent que rien ne prouve qu'il ait rétracté son serment, je n'aurais pu le tirer de sa captivité. Enfin, après l'organisation de la constitution actuelle, je me suis adressé au ministre de la police, et, le !«' ventôse, le secrétaire général m'écrivit que le ministre avait écrit le 19, pour mettre le C. Saint-Véran en surveillance. J'ai cru cette affaire terminée et
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je pensais n'avoir à vous écrire que pour vous exposer les droits du C. Saint-Véran à une place à laquelle il est appelé par le vœu des gens de lettres, et qu'il est le plus capable de bien remplir. Quelle a été ma surprise en recevant une lettre par laquelle il m'apprend qu'il n'est pas en liberté I
J'ajouterai, citoyen, que la bienfaisance de l'oncle, l'intelligence du neveu, ont fait de la bibliothèque de Carpentras un dépôt précieux. On y conserve une collection importante de lettres du célèbre Peiresc ou à lui adressées, et le C. Saint- Véran est le seul en état de tirer parti de ces manuscrits. J'avais besoin d'une lettre du commandeur del Pozzo à Peiresc ; je lui écrivis pour en avoir la copie ; il venait d'être mis en prison. Je me suis adressé à son successeur avec toute la politesse possible, en offrant de payer les frais de la copie. Sans doute, il n'aura pas pu trouver ce que je désire, car il ne m'a pas répondu et j'aime mieux l'accuser d'ignorance que d'un manque d'égard aussi grossier. Si le respectable abbé eut été là, la lettre eut été trouvée en un jour, car il a toute cette correspondance dans sa tête. J'ajouterai que cette lettre est pour un savant célèbre de l'Allemagne qui me la demande et que la raison pour laquelle je ne puis la lui envoyer n'honore la nation française ni sous le rapport des connaissances, ni sous celui de l'humanité.
Il est temps à présent, citoyen, de vous dire pourquoi je prends un intérêt si vif au C. Saint-Véran. J'ai été comme lui persécuté, emprisonné, et même au pied de l'échafaud. Je suis à la tête de la plus belle bibliothèque de la France, et qui élèvera sa voix en faveur d'un homme de lettres malheureux, si ses confrères se taisent I Je n'ai d'autre motif que l'humanité, et je suis bien sûr d'être entendu de vous qui m'avez témoigné de l'intérêt chez mon frère et chez M™« de Lessert, qui tous les deux sont vos amis. Je réclame pour le C. Saint-Véran votre justice.
Salut et respect, A.-L. Millin, Directeur de la Bibliothèque nationale.
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Oriôans^le 7 brumaire an X de la République (29 octobre 180i).
Le sénateur François (de Neufchâteau) au citoyen Dieudonné
Mon cher Dieudonné, la lettre par laquelle vous me demandez un discours me trouve en route, occupé de beaucoup d'objets étrangers à l'éloquence et dans une situation d'esprit fort agitée, peu compatible avec le genre de travail qui vous répugne aussi dans ce moment. Je conçois vos embarras et je voudrais bien les lever; mais si vous connaissiez les miens, vous verriez qu'il ne m'est pas plus possible de vous satisfaire que de prendre la lune aux dents. Voici en gros ce que j'ai pu ruminer, en courant la poste, sur le sujet qui vous occupe.
Ce qui manque le plus à tous les faiseurs de discours et d'adresses, ce sont les pensées. Il faut dans tout discours une idée dominante; un discours n'est qu'une proposition en grand. Or, quelle doit être cette pensée première d'un discours au 18 brumaire an X ? Il me semble, mon cher ami, que vous éviterez les trivialités rebattues si vous vous attachez à ceci : c'est que nulle autre époque de l'histoire de France n'est comparable à celle où nous sommes et n'a présenté d'aussi grands avantages pour le présent et d'aussi belles espérances pour l'avenir. Le développement de cette proposition amène des détails et des parallèles. Il est inutile de remonter jusqu'aux premiers habitants des Gaules, qui effrayèrent Rome naissante, et ensuite, faute d'union, ne surent pas résister au génie envahisseur des Romains. Mais cherchons dans les annales de la monarchie les époques les plus brillantes : Charlemagne, Saint-Louis, Henri IV, Louis XIV. L'empire français sous Charlemagne fut trop étendu par ses conquêtes et ne subsista pas. La France sous
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Saint-Louis n'avait pas ses limites naturelles et la folie des Croisades lui fit une grande plaie. La période de notre histoire qui présente un temps plus heureux et qui est la plus agréable à lire est celle qui suivit la paix de Vervins sous Henri IV. Mais la France n'était pas restituée à elle-même ; elle était privée de la moitié de son territoire naturel. LouisXIV en recouvra des portions, telles que la Flandre, mais sa hauteur donna des ombrages à l'Europe et sa décrépitude fut malheureuse. Le traité d'Utrecht et les ruines de Dunkerque, voilà où aboutit tant de gloire. L'humiliation fut portée depuis encore plus loin lorsqu'un commissaire anglais vint résider sur ces ruines et ces démolitions de Mardick et de Dunkerque.Dans toutes ces époques,les Français, toujours belliqueux, avaient pourtant fait la guerre d'une manière éclatante : ils avaient eu de grands succès; mais leurs gouvernements n'avaient pas su faire la paix. Celle qu'on célèbre aujourd'hui est remarquable. Nous avons fait la guerre contre toute l'Europe : mais c'était pour notre indépendance; nous avons fait la paix, mais avec modération et sagesse, mais avec générosité. Les Français ont voulu être libres. La France n'a voulu que reprendre sa consistance naturelle, si importante au bonheur et au repos de l'Europe entière. Ce grand fleuve, loin de se déborder, n'a voulu que rentrer et rester dans son lit. Nous avons eu des héros ; il y en a eu dans tous les siècles: mais celui qui nous gouverne a senti que la gloire des guerriers n'est qu'un fléau, si elle n'a pour terme et pour but le titre plus auguste de paciflcateur du monde. En cela, nous avons sans doute la plus grande obligation â son génie supérieur ; mais son génie en a lui-même à l'esprit philosophique de son siècle et à l'opinion du peuple qui l'a choisi pour la première magistrature. Les préjugés de leur temps ont toujours influé sur la conduite des plus grands hommes. Les conquêtes de Louis XIV étaient commandées par l'effervescence nationale : on le flattait, on l'accablait d'encens pour ces grandes calamités publiques. Plus heureux, dans l'époque
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à laquelle il a été appelé à gouverner la France, le Premier Consul, après avoir fait la guerre en héros, a écouté les vœux du peuple français pour une paix modérée et généreuse. Il a rempli ce vœu ; il n*a point abusé de ses avantages ; il a su ne rien exagérer. C'est ce qui est difficile en tout genre. Cest le caractère de supériorité de Tépoque actuelle sur toutes celles de notre histoire. Nous devons donc nous en féliciter à plusieurs titres. Nous sommes arrivés aux termes de nos sacrifices et au but des travaux de dix années. La République française est reconnue de toute l'Europe. Elle s'assied avec gloire sur la base de la paix, au milieu des puissances qu'elle n^eflfarouche point et qu'elle rassure au contraire par la mesure de ses prétentions et de sa politique. Délivrée désormais des inquiétudes extérieures, quel calme va succéder aux fermentations intestines 1 quels moyens puissants vont seconder l'activité et l'industrie de ce peuple qui n'a besoin que d'être bien conduit pour arriver au premier rang des peuples les plus éclairés ! etc.
Voilà, mon cher ami, une esquisse grossière. Il peut être délicat de nommer en toutes lettres les Charlemagne, les Henri IV, etc. Mais alors il y a des périphrases et des tournures qui évitent le nom direct et qui le font entendre. Voyez si vous voulez broder ce canevas. Je suis en route, mon cher ami, pour un objet de la plus haute importance. Depuis longtemps, je persécute le Premier Consul de l'idée de fonder une ville de son nom, et de donner l'exemple d'établir une colonie dans une partie stérile de la France même, au lieu d'aller chercher des établissements éloignés et toujours périlleux, coûteux, incertains, etc. J'avais d'abord songé aux Landes de Bordeaux; mais elles sont trop loin du centre. Enfin mes vues se sont tournées sur le parc de Chambord, près de Blois, et je vais en vérifier l'état par moi-même avant de proposer au gouvernement de me le concéder pour y établir la ville de Bonaparte, une école d'agriculture, des fermes expérimentales, etc. Si cela réussit, nous essaierons en grand la culture
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flamande et nous ferons des élèves pour tous les départements. Que dites- vous de cette idée ? Je suis jaloux de consacrer à son exécution le reste de ma carrière. Et voilà pourquoi je cours les champs à l'heure qu'il est, par une pluie battante. Il y a des gens qui me prendront pour une espèce de fou; i 'espère que vous m'apprécierez d'une manière plus favorable.
Ceci est encore un secret, mais j'aime à vous le confier. Je suis certain que vous vous intéresserez au succès de ma rêverie et que vous m'aiderez à la réaliser en ce qui dépendra de vous.
Adieu, mon cherDieudonnéJe vous embrasse de tout cœur.
François (de Neufchateau).
P. S. Le citoyen Mirbeck doit vous envoyer la copie des mémoires dxi Journal écono7nique sxxr les mines d'Anzin et autres. Le ministre de Tlntôrieur m'a paru un peu animé contre les intéressés à ces mines, qui ne veulent faire, dit-il, aucun sacrifice pour des canaux, des chemins, etc. Il dit qu'ils ont gagné 800,000 francs l'année dernière. Il n'est pas d'avis de les favoriser dans le traité de commerce avec les Anglais. D'un autre côté, les intéressés ne sont pas contents du ministre. Vous savez tout cela sans doute. J'ai cru pourtant devoir vous en prévenir.
Lorsque le grand Napoléon était maître de l'Italie et que nous nous étions emparés de Naples, je présentai au Directoire différents mémoires. Je demandais, au nom du Conseil de (Conservation dont j'avais alors l'honneur d'être membre et qui certes faisait honneur à sa dénomination, de faire transporter en France tous les papyrus trouvés dans les ruines d'Herculanum, avec l'ingénieuse machine qui sert à les dérouler; V Hercule Farnêse, la Flore, le Taureau FamèsSy que j'avais vus à Rome dans le palais de ce nom et qui, depuis
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notre retour, avaient été transportés à Naples. 11 y avait encore dans cette dernière ville une moisson abondante à faire en manuscrits et en imprimés à la Bibliothèque royale, formée par les Farnèses, â celle de laCarbonera, dont l'infortuné et savant bibliothécaire, D. Pasquale Raffi, a été pendu par la giunta révolutionnaire, et à Capo di Monte, pour des tableaux, des médailles, des'pierres gravées du plus grand prix. Mais je criai dans le désert. De toutes mes demandes, la seule Vénus de Médicis est celle à laquelle on a fait droit. Je m*ôtonne que les commissions aient oublié la Vénus du Titien, qui était dans la même salle et le fameux groupe de Niobô. Lorsque l'invincible Napoléon eut conquis Venise, il ordonna en partant que tous les manuscrits de la bibliothèque de Saint-Marc fussent enlevés en masse, et, cependant, nous n'en avons qu'un très petit nombre. On pouvait aussi faire une récolte abondante et précieuse dans la Laurenziana de Florence. Dès qu'on use du droit de conquête, il faut en user un peu largement. Le pape Grégoire XV ne fut pas si scrupuleux : il accepta le don que lui faisait le duc de Bavière Maximilien, de la fameuse bibliothèque Palatine et il fit mettre sur chaque manuscrit et sur chaque imprimé : Sum de biblioêheca, quam, Heidelberga capta, spolium fecit et P. M. trophœum misity etc. J'aime toujours à opposer cette inscription ordonnée par un pape à ceux qui se récrient contre Tusage bien modéré que nous avons fait du droit de conquête, comme si tous les peuples conquérants ne nous en avaient pas donné l'exemple.
Salut et respect, Chardon-la-Roghette, rue Saint-Jacques, N« 36.
Paris, 11 thermidor an XI (30 jaillek 4803).
LETTRES INÉDITES du Maréchal de Saint-Arnaud(^)
XXXVII (Suite)
Nous avons mis 40 heures dans la diligence ; le courrier en met 24... Ces polissons de diligenciers ils m'ont fait payer 17 fr. de surplus d'effets II. Ayez donc des guenilles.
Je suis aujourd'hui un peu souffrant de ma bénite gastralgie — c'est le temps et le mouvement que je me donne. J'ai tant de choses à faire et à penser que je suis absorbé...
Embrasse bien tout le monde là-bas, frère, ma mère, mon frère l'autre, mes enfants chéris à qui je pense mille fois par jour— raconte-moi bien tout ce que tu penses, tâchez de vous amuser pour moi.
Ecris-moi promptement et longuement, encore une . fois, embrasse tout le monde. Mille amitiés à Galatée.
Adieu, frère, je t'aime et t'embrasse de cœur.
Ton frère, Saint-Arnaud.
On est à la guerre ici comme partout en France, mais si on ne se bat je t'aurai bientôt vite foutu le camp en Afrique — Zut pour les garnisons.
Du reste, les environs de Metz sont magnifiques et curieux à voir. — Avis à toi et à Vautre gredin qui a réduit mon pouce à l'état de momie.
(1) Voyez Souoenira et Mémoires, t. IV, p. 481 ; tome V, p. 78, 346 et 537.
BiARBGHAL DE SAINT-ARNAUD l65
Metz, le 10 octobre 1840.
Je commençais, frère, à t'envoyer les malédictions les plus fraternelles possibles, quand ta lettre du 5 m'est arrivée... Si je vous fais faute là-bas, si vous pensez tous un peu à moi, vous me manquez fort ici et penser à vous est ma plus douce occupation... Si l'on était heureux par Tamour-propre, par le brillant de la position, je le serais beaucoup. . . Je suis fêté et recherché de tout le monde, les quelques Africains répandus dans Metz ont parlé de moi et je suis pour le moment à la mode, sans que j'en tire grande vanité, je te jure... ensuite j'ai l'avantage de paraître très jeune auprès de tous mes collègues de la garnison, infanterie, cavalerie, artillerie, génie, etc., tout cela parait nouveau et me donne de la vogue...
Cela ne m'empêche pas de me donner tout entier à mon métier, de beaucoup m'occuper, et comme mon colonel, mes collègues et tous les officiers du régiment voyent que je possède parfaitement mon affaire, tout nouveau que je suis, j'ai su bien me placer. Tout va bien de ce côté là... c'est un beau grade que celui de chef de bataillon... je ne me doutais, en vérité, pas des jouissances de tous les moments qu'il apporte... je m'aperçois aussi qu'il est bon que tout le monde sache qu'on l'a gagné.
Je t'ai dit, frère, que j'avais un logement convenable-., j'y ai ajouté un piano, c'est la seule distraction que je me donne, et elle me fait aimer mon chez moi... c'est 10 fr. par mois que je crois bien placés... Voici jusqu'ici la vie que j'ai menée. Tous les jours je suis levé à 7 h. du matin, je muse chez moi
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et le fais ma barbe... à 8 h. 1/2, je sors et je vais à la caserne.,, je vois les cuisines ou les chambres, j'examine l'instruction donnée aux recrues, je fais le rapport, je donne des ordres, tout cela me mène â 9 h. 1/2. Je vais dé jeûner ; le major, le commandant Legrix et moi, nous mangeons ensemble.
Le major est marié, mais sa femme est absente, le commandant Morgan, mon autre collègue, a sa femme avec lui. A 10 h. 1/2, notre déjeûner fini, nous allons tous trois prendre notre café... Voilà ma dépense... Nous payons chacun notre tour... c'est donc 22 sols tous les trois jours que je débourse. Nous lisons tous les journaux. A 11 h. 1/2 si je suis de semaine, je fais faire l'appel et j'assiste à la parade, à midi, je rentre chez moi, à 1 h. 1/2, je monte à cheval tous les jours pour aller â la manœuvre. Nous y restons jusqu'à 4 h. 1/2, à 5 h. nous dînons, et tous les soirs à 6 h. 1/2, je suis au coin de mon feu à lire, ou à travailler, ou à écrire ou à penser à vous, à 8 h. 1/2, je suis ordinairement sur le flanc .. Je suis allé deux fois chez le général Achard, faire la partie de whist que l'on m'a jugé de force à faire, et une seule fois au spectacle... je l'ai trouvé si mauvais que je n'ai pas voulu m*abonner.
Le mois prochain, nous aurons pour deux mois la troupe d'opéra, je m'abonnerai peut-être... J'écris toutes mes dépenses, je te ferai voir cela quand tu viendras, si les événements qui marchent vite me laissent à Metz, ce que je ne souhaite pas... Ici tout est à la guerre, l'on répare les fortifications de la place, on presse l'instruction des recrues, on manœuvre à force, on forme de nouveaux régiments... On construit des barraques et nous attendons 15000 hommes pour former un camp... encore camper, les camps me poursuivent partout, je ne puis pas y échapper. Nous avons reçu de la division Torde nous monter, et l'on nous a donné jusqu'au 8 pour cela... L'on s'est jeté sur les chevaux, heureusement que j'en avais un en vue, que je n'achetais pas parce que je le trouvais trop
cher, j'ai dû le prendre. Il est bon, solide, et me fera plus d'une campagne, je Tai payé, c'est-à-dire acheté 900 fr., j'ai donné les 600 fr. que j'ai reçus pour ma solde de congé, et j'ai fait un bon de 800 fr., payable le 30 novembre prochain... Voilà tout ce que j'ai pu obtenir... il m*a fallu encofe dépenser près de 100 fr. pour ce damné cheval, en couverture, licol, musette complète, effets de pansage, le diable enfin. — C'est fini, me voilà monté, bien monté, avec la guerre à présent je suis prêt... je suis fâché que mon cheval soit gris, mais qu'y faire... il est même presque blanc... Du reste fort agréable à monter, tu en jugeras si tu viens... tu as ton fauteuil là., en face du mien... ton lit je le ferai monter dans le salon, et on Fêtera le jour... tu verras, nous serons bien... et si tu n'es pas content, je te parlerai... J'ai un domestique qui s'appelle Mathieu, nom de Dieu, qui est bête comme une truie, laid comme un pou, qui parle un charabia de Tarbes impossible à comprendre, tout pour 1 ui enfin . . . mais il est fidèle, tranquille, sage comme une fille... c'était le domestique de mon prédécesseur, je l'ai pris et je n'en suis pas fâché, il est fait au service. Te voilà au courant de toute ma maison, arrive maintenant pour que rien n'y manque.
Les deux lettres que tu m'as envoyées étaient de Serre et
de Montera Serre me donne de grands détails surCher-
chell, ses attaques et sa gloire ; à la suite des affaires il a été proposé pour le recrutement où il désire entrer depuis longtemps. J'ai écrit à Pontonnier et je Tai prié (entre parenthèses) de me dire si le mémoire de proposition était arrivé et ce qu'il y avait à espérer.
Montera me parlait fort peu de l'Afrique occupé qu'il est de son inspection générale, mais il m'envoyait son compte qui se monte à 494 fr. 86 non compris la retenue du 5® des 2« et 3« trimestres qu'il ne m'a point faite et que mon nouveau régiment sera obligé de me faire. Ce sera donc de suite 200 fr. qu'on me retiendra sans compter 60 fr. par mois à dater du 1«' octobre dans mon grade de chef de bataillon; mes
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appointements d'octobre seront ainsi absorbés Ohl cette
retenue elle m'étrangle. L'avis doit en être adressé au payeur de Metz par le payeur d'Alger. Il n'est point encore arrivé... il faut cependant que je me décide à en parler à mon colonel
et au major et au trésorier etc autant de coups de canif
pour moi
Nous ne sommes pas d'accord avec Montera il me porte
en compte d'une part 93 f r. 69 pour trop perçu du 1«' trimestre, 39, dans mon ancienne compagnie, somme que le sergent major devrait payer mais de laquelle je suis légalement responsable ; c'est toujours ainsi quand on quitte un corps, on vous
jette sur le dos toutes les épluchures de l'administration
D'autre part il me compte encore une somme de 26 fr. 07, que
j'ai déjà payée je lui ai donné toutes les explications
nécessaires à ce sujet. Ainsi donc qui de 495 ôterait 119 fr. resterait 376,ôtons encore de cette somme les 90 fr. que Serre doit compter à Montera ; nous n'aurions plus à payer que 286 fr.. Et en mettant les choses au pire, c'est-à-dire en admettant qu'on me fasse payer les 93 fr. cela élèverait la somme à 379 fr. et des centimes. Je n'aurai pas de réponse de Montera avant les premiers jours de novembre et je lui répondrai de tirer sur toi par la voie de M. Lacroutz pour la fin de décembre. Voilà donc, frère, tes intentions remplies fin novembre pour les 300 fr. que je dois payer ici et fin décembre pour la somme de Montera dont je te donnerai le
chiffre Espérons que de longtemps tu n'auras plus à payer
pour moi — voilà trop d'années que tu fais ce métier et combien il a été rude cette année ci — pauvre frère.
Ainsi, vous vendangez, ainsi, vous vous amusez, vous êtes heureux, bien portants, le ciel en soit béni; mes enfants s'amusent, prennent des forces, pensent à moi, m'aiment un peu, tout est pour le mieux. Dans ma première lettre, j'écrirai à mon petit Adolphe.... recommande-lui de ne pas négliger tout à fait son piano.... il aura beaucoup à faire pour rattraper Eugène Cœuret, embrasse bien toute cette
marmaille mille et mille fois.... si nous avons la guerre comme cela est inévitable à présent je travaillerai pour eux.... J'ai écrit à M. de Forcade à mon arrivée à Metz.... envoie-moi mes lettres d'Afrique, quand tu en recevras.
Bien des amitiés à Galatée... sait-elle que Laurencin est capitaine de corvette? Ce pauvre Faget est décidément oublié ; il ne sera jamais officier supérieur, puisqu'il n'a pas été compris dans la grande fournée... Cela me fait beaucoup de peine. Adieu, frère, j'écris quelques lignes à ma mère et à mon frère, l'autre.... écris-moi donc plus longuement.... est-ce que les dominos te prennent tout ton temps.... Il fait bien froid à Metz, avez- vous chaud à Taste?
Je f aime et t'embrasse de cœur. Ton frère, Achille.
Bien des choses à Octavie, dite Fulvie, dite Tadie, etc., etc., et à la mère Tafoireau.
Metz, 19 octobre 1840.
J'attends une lettre de toi, frère, et en l'attendant je ne vois pas pourquoi je ne causerais pas un peu avec toi.... Bien tranquille, au coin de mon feu, je pensais à vous tous qui faites en ce moment du mauvais vin â Taste et je veux vous sortir des cuves, pour vous replonger dans la politique et les conjectures et les espérances et les dégoûts, etc. etc.. Je crois qu'il vaut mieux faire du vin quelque mauvais qu'il soit.... on le boit ou on ne le boit pas, au lieu que dans l'autre métier il faut tout avaler.
Et d'abord nous sommes ici sous l'impression douloureuse
du nouvel attentaf qui a menacé les jours du Roi, toujours protégés par une merveilleuse Providence. Il n'y a pas d'épithète pour qualifier de tels crimes.... graves toujours, ils deviennent plus horribles encore en présence des circonstances qui nous entourent, des événements qui nous menacent... Nous sommes vraiment une sotte nation, et nos co-nations font bien de ne pas traiter avec des brutes qui, par leur faute, font douter que nous puissions avoir un lendemain.... Quelle foi donner à un gouvernement, quand une foule d'insensés, enrégimentés, organisés en sectes, en bandes d'associés ne veulent que la destruction et le pillage et l'anarchie.... L'armée a poussé un cri d'indignation.... nous en sommes réduits à désirer un soulèvement sérieux, afin de pouvoir détruire d'un seul coup tous ces gueux-là. Metz a aussi ses braillards; c'est une sotte ville, habitée par de sottes gens. On y vocifère la Marseillaise encore plus faux que partout ailleurs ; on y fait des offres patriotiques parce qu'on est bien sûr que le gouvernement les refusera....
Je donnerais de grand cœur quelque chose pour voir une trentaine de mille de Prussiens à une lieue d'ici pour compter les enrôlés volontaires que nous fourniraient les Messins, et si M. Billaudel serait à leur tête... Tas de sauteurs... Du reste, cela n'empêche pas les événements de marcher, et, je persiste à l'espérer, de marcher vers la guerre... Pour former les nouveaux régiments, on désorganise un peu les anciens... Nous fournissons au 22® léger, qui s'organise ici, deux compagnies entières, officiers, sous-officiers et soldats ; de plus, 40 carabiniers et 40 voltigeurs, et le cadre de deux autres compagnies... Nous perdons pour les chasseurs à pied et le 22® léger environ 450 hommes forts et instruits, et nous recevons 500 conscrits de la classe de 1834... Tu vois quelle besogne nous accable... il faut faire bien vite des soldats de tout cela... Nous avons en outre des essais à faire pour des fusils percutants avec quatre différents systèmes de capsules ; je suis de cette commission qui m'occupe beaucoup... Mon ba-
MArAgHAL de SAINT-ARNAUD I7I
talllon m'occupe encore plus, je travaille mon métier à force, enfin je n'ai pas un moment à moi... Quel avancement dans l'armée, frère, c'est incroyable, c'est plus fort qu'en 1880... Tous les sous-officiers proposés pour officiers, les sous-lieutenants pour lieutenants, les lieutenants pour capitaines, les capitaines pour chefs de bataillon, les chefs de bataillon pour lieutenants-colonels à la suite des inspections de 39 et 40 sont nommés. Les tableaux d'avancement sont épuisés, on en demande de supplémentaires... Si j'avais été nommé en juin 1839 quand j'ai été proposé, je serais aujourd'hui à la veille d'être lieutenantrcolonel et peut-être le serais-je. N'importe, un peu de guerre et nous verrons. En attendant, je suis déjà monté d'un cran dans le régiment, notre major est nommé lieutenant-colonel, je ne suisplus le dernier officier supérieur du régiment, et au train dont cela marche, avant un an, je puis être le 1^' chef de bataillon, car mes deux collègues ou seront nommés lieutenants-colonels, ou prendront leur retraite.
20 ootobre.
A nous deux, cher frère, je veux t'écrire encore quelques lignes avant de commencer une rude corvée. Je suis de ronde aujourd'hui, j'ai 32 postes à visiter, j'en ai pour plus de 3 heures à cheval et en trottant. Cette ville de Metz n'en finit plus... j'ai de plus à voir l'hôpital et la prison, et pour me rendre la course agréable il pleut à verse... Mes pauvres épaulettes, la poudre des exercices à feu et la pluie du ciel les ont déjà rendues noires; il m'en faudra une autre paire pour les grandes occasions.
Je mène toujours la même vie... couché & huit heures du soir quand je ne passe pas la soirée chez le général ou chez le colonel Thierry avec lequel j'ai fort bien pris... c'est un homme fort simple et peu communicatif, mais consciencieux, mais honnête homme et d'un commerce facile ; travailleur mais
minutieux, s'arrêtant court devant des bagatelles du reste de peu de portée... Son régiment est une machine montée qui marche, mais lui ne s'occupe que des écritures et des détails d'habillement... Je ne Tai point encore vu une fois à l'exercice... cependant le régiment est bien, mais pas mieux que beaucoup d'autres. Le corps d'officiers est aussi bien que possible... Beaucoup d'union... Au milieu de toutes mes occupations ma santé a un peu gagné... j'ai beaucoup meilleure mine, je suis moins jaune ; j'ai repris mon air jeune qui avec ma grosse épaulette me fait un peu regarder.. Cela m'amuse... mais ma gueuse d'estomac est toujours avariée... je ne suis jamais quatre jours sans avoir des douleurs pas aussi vives que celles que tu m'as vues, pauvre frère, mais fort désagréables. De plus, je r. . . et p. . . à faire frémir... Cette infirmité là me retient chez moi et ce n'est pas tout à fait un mal. . . quand nous serons ensemble tout cela est à ton service... je te préviens d'avance pour que tu ne t'effrayes pas... J'ai écrit au général Bugeaud... M. de Forcade ne m'a pas encore répondu. . . Tu n'as pas reçu de lettres d'Afrique puisque tu ne m'en a point envoyé... Sans adieu, frère, je te quitte pour aller faire ma ronde... quel chien de temps...
21 octobre.
Je reçois à l'instant une longue lettre de mon beau-père, toujours à la paix quand même... Paris est consterné du nouvel attentat et en vérité il y a de quoi, - M. de Forcade dit fort judicieusement qu'une pareille activité nous fait plus de mal, dans les circonstances où nous sommes, que la perte d'une bataille. Concède.— Sa lettre est du reste bonne comme lui. . . il me donne de vos nouvelles et je me réjouis de vous savoir tous en aussi bon état que les vendanges... Pontonnier m'a aussi écrit une lettre fort aimable... il a de la besogne par dessus la tête et reste quelquefois au ministère jusqu'à minuit... il est à la guerre et me prédit les plus belles chances
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pour devenir lieutenant-colonel... Dieu l'entende... Le canon arrangera tout cela... On vient de nommer chef de bataillon au 6« à Metz avec nous un de mes bons amis, M. de Lamoussaye, capitaine d'abord au 6ï<> et ensuite à la Lôgi on étrangère.... Il était le plus ancien à la Légion et m'a souvent commandé ; aujourd'hui c'est moi qui le commande car je suis plus ancien officier supérieur que lui... je suis enchanté de son arrivée, c'est un brave et digne militaire... Le lieutenant-colonel qui nous vient est encore une de mes connaissances d'Afrique ; c'est M. de La Marche.... mais il ne nous restera pas, car il veut prendre sa retraite. . ce ne sera pas une grande perte... je l'avais rencontré à Paris, chez le ministre, quand j'ai eu mon audience de congé... J'ai été saucé hier comme si on m'avait trempé dans l'eau et cela malgré la vitesse de ma Mecklembourgeoise, qui m*a fait en moins de 2 heures, une ronde qui en consomme ordinairement 3 1/2 ; aussi aujourd'hui, je suis enrhumé comme un loup et j'ai une foire qui me coupe les reins, avec laquelle je t'embrasse de grand cœur.
22 octobre.
Voili ta lettre du 18 qui m'arrive.... Belle sacrée canaille vous êtes tous là-bas d'avoir l'air de m'écrire quatre pages où il n'y a rien du tout... Et toi, Monsieur mon frère, ne t'amuses pas à croire que parce que tu me tiens en France, tu ne m'écriras que des lignes, je veux des pages... espèce de gniaff... je me dépêche de finir ma lettre parce que je veux qu'elle vous arrive avant de quitter Taste... Vous êtes si arriérés, si enfoncés, si reculés dans ce Taste, qu'on ne peut plus vous parler... vous ne savez les choses que quand on en parle plus.... Pendantque j'y pense, laisse à Taste mon adresse avec la recommandation de me faire passer à Metz mes lettres d'Afrique., si Galatée reste prie la de vouloir bien se charger de ce soin.. J'ai reçu ce matin une lettre de félicita-
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tion de M. le colonel de Huelsen, moutarde après le dtner. Nous sommes toujours aussi avancés que par le passé... nous en savons autant que le gouvernement, c'est-à-dire que nous ignorons tout à fait si nous aurons la paix ou la guerre... Le général Achard interrogé par moi à ce sujet pas plus tard que hier soir me répondait:» Je n'en sais pasplusque vousni le « gouvernement plus que nous deux, aujourd'hui je reçois « une lettre à la guerre» demain une autre à la paix... c'est « fatigant, cela m'ennuie, en attendant je me prépare atout « événement». En effet, nous nous préparons... Nous avons failli quitter Metz pour être éparpillés dans les cantonnements voisins de la frontière... cela ne me convenait pas., c'était un surcroit de dépense et d'ennui., heureusement notre colonel a réclamé, et le 6« de ligne laisse sa place au 22« léger, qui se forme ici.
Toujours même vie, frère, mêmes occupations, mêmes distractions, quoique Jlf. Vautre B\t l'air d'en gloser; je me couche souvent à 8 heures 1/2, ce qui me donne le loisir de me frotter le dos en pensant à vous.
Donc, vous quittez Taste le 38, Bordeaux le 29 et Paris vous verra le 31. C'est bien... écris-moi aussitôt que tu seras rassis dans ton fauteuil... embrasse ma bonne mère, mes enfants chéris, mon petit Adolphe aura à piocher pour rapprendre tout ce qu'il aura oublié... Ma petite Louise ne saura plus lire ni coudre ni marquer — Patience tout cela reviendra... je vous suivrai de la pensée sur la route.
Mille amitiés à Galatée, quand elle n'aura rien de mieux à faire qu'elle m'écrive. J'ai répondu à mon beau-père... Le général Achard, mon colonel sont toujours très-bien pour moi et je m'assieds de plus en plus.
Adieu, frère, embrasse Vautre et dis lui de t'embrasser pour moi ; je t'aime de cœur. Ton frère,
Achille.
MARÉCHAL DE SAINT- ARNAUD IjS
Metz, le 29 ootobre 1840.
Voici une ôpitre, monsieur mon frère chéri, qui va vous attendre chez vous et vous donner l'accolade fraternelle à votre retour au foyer domestique ; soyez-y le bien venu et qu'en vous couchant ce soir dans le lit veuf qui a repris sa place rognée quelque temps par un camarade incommode, vous pensiez un peu à l'individu qui s'étendait tranquillement à vos pieds, vous aimait beaucoup et vous rossait de môme ce qui est toujours à votre service quand vous voudrez... entendez-vous... ayez le bien pour dit.... Ainsi donc dans la cour des messageries lu as quitté ma mère et l'autre qui, sans doute bien portants tous deux, ont regagné de compagnie leur Madeleine, et toi, frère, avec toute la couvée et tes deux poules dont une légèrement coriacée, tu as repris la route paisible et modeste de ton quai où t'attendaient et de bons amis, et un bon feu, bien nécessaire s'il fait aussi mauvais temps à Paris qu'à Metz... Allons, réinstalle-toi, défaits tes paquets, prends tes pantoufles et va retrouver ton fauteuil et tes tapis confortables... sans faire aucune espèce d'injure aux plaisirs de Taste, que je respecte autant que je les apprécie, je suis persuadé que tu auras revu ton chez toi, avec une manière de satisfaction. — N'est-ce pas c'est bon de retrouver tous ces meubles, toutes ces choses que l'on connaît, que Ton aime, auxquelles on est lié par l'habitude.. Dans chaque objet, il y a un souvenir... le maître n'était pas là... tout était triste, abandonné, poussiéreux ; il arrive, il reprend sa place et il ramène avec lui la vie, Texistence, la gaîté... moi je te suis par derrière dans ta reprise de possession, dans ton inspection, et je jouis avec toi de tous ces sentiments, parce que je les comprends. Malheureusement je n'ai jamais eu un chez moi, auquel je pouvais tenir beaucoup et faire fête après une
1^6 SOUVENIRS BT MÉMOIRBS
absence, comme à un ami qu'on retrouve... Enfin, frère, nous voilà rapprochés, nous ne sommes plus qu'à vingt-deux heures de distance... laisse-moi m'en réjouir : Bordeaux, c'était bien loin... je vais te laisser quelques jours pour prendre assiette et puis tu m'écriras. .. Vous avez dû avoir bien mauvais temps pendant votre voyage, il pleut ici sans discontinuer depuis quatre jours, et moi qui voyageais avec vous j'étais considérablement vexé... tous les pays sont vilains quand il pleut. La lettre que tu m'as envoyée de Taste était de Bedeau... Pauvre Bedeau, sa conscience lui crie qu'il a des torts envers moi, aussi sa lettre est-elle d'une affection toute fraternelle... au surplus, peu m'importe... je le laisse s'enferrer — il n'est pas homme à se donner un démenti àlui-même.. j'accepte donc ses protestations d'amitié et de dévouement avec l'égoïsme qui est à l'ordre du jour. Bedeau, ira loin... parviendra à tout et me servira nécessairement.... je ne commettrai donc pas la maladresse de lui dire ma façon de penser., dans ce monde il faut souvent paraître dupe pour ne pas l'être tout à fait, et pour duper véritablement les amateurs... je rendrai à Bedeau amitié pour amitié, protestation pour protestation, et raccommodé avec lui-môme, par cette marque de confiance il sera ami véritablement dévoué d'ennemi qu'il serait devenu si je lui avais écrit: « Vous avez été faux. Vous avez voulu me jouer ». Il m'engage beaucoup à revenir en Afrique, si on ne se bat pas en Europe.... c'est parbleu bien mon intention.... Il me promet dans ce cas que ie serai chef de corps dans cinq ans.... je l'espère bien ainsi., je travaille pour cela... j'ai parfaitement pris avec mon colonel, mais il ignore encore le chapitre des oppositions sur mes appointements... Je n'ai pas voulu l'en prévenir encore parce que j'ai pensé qu'il fallait essayer d'établir des préventions assez favorables pour que l'impression fut moins désagréable quand elle arrivera. — Ai-je bien fait? réponds à ce sujet et conseille-moi. — Je ne comprends pas pourquoi le payeur d'Alger, n'a pas encore envoyé les pièces au payeur de Metz..
cela va m'arriver avec une retenue de 260 fr. pour Tarriérô.., ce n'est pas une tuile, Cest une maison... Je me suis établi on ne peut mieux dans la famille Thierry, et c'est à mon anglais que je dois cela... . M"« Thierry a beaucoup de goût pour cette langue, et avait commencé à l'apprendre mais mal... on a parlé du regret de ne pouvoir continuer des leçons —je me suis offert... j'ai misa la disposition de ces dames, avec l'autorisation du colonel, toutes mes connaissances en fait d'anglais. — J'ai présenté la chose comme une espèce d'enseignement mutuel, qui profilerait à tous deux — on a accepté avec franchise et je pioche l'anglais avec M"«Anne, nouslisons, traduisons, parlons, avec beaucoup de zèle le tout en présence de la mère. . . et rigoureusement en tout bien tout honneur.— J e suis satisfait de mon élève, qui je crois est contente de moi, et le père et la mère ne savent comment me marquer leur gratitude. . . c'est un bon pas de fait et tout bénéfice pour moi. Je suis dans cette miison sur un pied tout fraternel, je pioche l'anglais que j'allais oublier — cela m'occupe et je prends une bonne position, parce que j'apporte dans mes nouvelles relations beaucoup de réserve, beaucoup de retenue, et tout ce que j'ai de tact.. Voilà, frère.— Votre avis encore sur ce sujet, je vous prie. — Passons & une autre maison où je suis aussi parfaitement vu et accueilli — je veux parler de celle du général.
Le général est un vieillard qui tombe et s'en va... reste la tête; jeune encore de courage, de cœur et d'énergie, mais mal soutenu par le physique qui emporte tous les jours un morceau du moral.... Il m'a pris en affection. Je fais son whist; ils jouent un peu cher, mais je puis défendre mon argent... je joue mieux qu'eux et je ne grogne pas comme eux... Le colonel de Guise avait raison de me le dire : « Voulez-vous être bien avec le général, faites son whist et étudiez l'homme — sans y mettre de la bassesse, laissez-le grogner quand il grogne... ce n'est pas le cœur qui parle, c'est la digestion... » Il m'a donné déjà plusieurs preuves de confiance
et j'ai obtenu de lui quelque chose qu'il avait refusé au colonel.... C'était au sujet de détachements dans les villages— le régiment devait partir en entier, il n'y a eu qu'un bataillon. Voilà pour l'homme, maintenant la femme... Oh I c'est autre chose.... Madame a été la femme la plus jolie, la plus spirituelle et la plus séduisante possible. — Il lui reste quelque chose de tout cela, quoiqu'elle soit & la tête de près d'un demisiècle, s'il n'y a pas un peu plus; — mais, avec le secours de l'art et de la coquetterie, femme de goût et d'esprit qu'elle est, elle s'arrange de manière à paraître avantageusement flotter entre 38 et 46. Eh bien, cette femme toujours en scène, toujours sous les armes, me témoigne beaucoup d'intérêt... elle aime à conter, elle est même très bavarde; je l'écoute sans jamais l'interrompre que par des mots ou des regards ou des sourires qui prouvent que je comprends et que je goûte... cela lui a plu... mes attentions, ij^es soins, mes hommages d'homme du monde ont paru lui convenir aussi... enfin nous sommes arrivés à la limite qui sépare le cours ordinaire des choses, du cours extraordinaire. — Nous sommes & la porte du roman.... Je regarde le marteau, je le pèse en pensée, et je me demande si son poids ne sera pas un bien lourd fardeau pour ma main.... Je te raconte tout cela froidement et sans la plus légère idée d'une fatuité ridicule et à mille lieues de moi... je calcule les avantages et les désavantages, les profits et les dangers. . . l'on porte absolument la culotte, on a une grande influence, mais elle ne durera pas plus longtemps que les services de l'homme... et combien de temps pourra-t-il encore en rendre?... Il y a quelque chose de presque odieux dans tous ces calculs, mais c'est plutôt la faute de notre siècle que la mienne... donc ton avis sur le cas que voici :
Aurons-nous, n'aurons-nous pas la guerre?.... C'est toujours la même question ! Je ne sais même pas si le nouveau ministère y répondra.... La France attend l'ouverture des chambres avec anxiété. — Gare les coups de fusil dans les
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rues de Paris... déflle-toi le mieux possible et ne vos pas te jeter où tu n'auras que faire. Toutes ces idôes-H me tourmentent beaucoup.
Je t'ai dit que je m'étais élevé d'un cran; je crois que je vais encore en gagner un. Le commandant Morgan vient de partir pour Paris pour se faire nommer lieutenant-colonel ; s'il ne réussit pas, il changera probablement de corps et je me trouverai le 2^ chef de bataillon... en attendant, j'ai empoigné deux corvées qui me prennent beaucoup de temps. Je suis juge au conseil de guerre et membre du conseil d'administration du régiment— cela n'a rien d'agréable, ni de gai... J'aurai l'agrément de signer moi-même les pièces qui me regardent pour la retenue de mes appointements— gentil I — Ce pauvre Richard n'a donc pas été reçu à TÉcole, j'en suis vraiment fâché, c'est une vive contrariété pour son père et sa mère.... Il sera certainement reçu Tannée prochaine parce qu'il se trouvera placé dans les mêmes conditions qui ont fait admettre Alexandre. Nous attendons les officiers en masse. — J'ai reçu une lettre de Chardon, il te fait mille amitiés. Le pauvre garçon s'ennuie; sa lettre respire le dégoût de la vie. Tu verras Pontonnier, dis-lui mille amitiés pour moi, ainsi qu'à tes voisins, dis à l'autre que mon pouce me donne toujours de lui le plus agréable souvenir — j'attends une lettre de lui quand il sera installé.
Tu vas reprendre toutes tes occupations avec la marmaille. Mon Adolphe aura bien oublié et il sera obligé de beaucoup piocher pour rattrapper le temps perdu, je lui recommande bien son piano. Ma petite Louisette ne saura plus lire, quant à Jean il n'aura pas eu grand'chose à oublier... Tout ce petit peuple va recommencer sa vie de travail — il en coûtera bien quelques soupirs et quelques larmes, mais on s'y fera. Je suis sûr qu'ils ont grandi pendant leur séjour à Taste. Rien ne développe les enfants comme la fatigue, modérée cependant, et le grand air. Embrasse bien ces trois chérubins-là.
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J'ai reçu aussi une lettre de M. de Huelsen, qui me félicite tout simplement d'être débarrassé de lui, je n'ai eu qu'à dire amen. Adieu, cher frère, malgré notre espèce de voisinage, ne me laisse pas longtemps sans lettre... par le temps qui court, à deux lieues de distance, on peut être fort inquiet des gens que l'on aime. Il pleut des Fieschi, des Alibauds, des Darmès et autres reptiles semblables et il y a des coups de fusil dans l'air. — Je t'aime et t'embrasse de toute la force de mon cœur.
Ton frère, Achille.
Metz, le 7 novembre 1840.
Nous venons de former le 22« léger, frère, et j'ai eu ma grande part de la masse d'eau qui a inauguré ce régiment. Je suis de semaine et j'ai conduit sur l'esplanade le contingent du 18« léger: 500 beaux hommes que nous donnons à ce jeune régiment. M. de Sainte-Aldegonde, venant de je ne sais où, ayant servi je ne sais où, et se trouvant je ne sais comment colonel de ce régiment qu'il gardera six mois pour prendre le chapeau à plumes, a présidé à la formation de son régiment, chose qui lui est aussi étrangère que l'hébreu ; tout cela avec accompagnement de nos fanfares et d'un torrent de pluie, qui n'a pas plus ménagé le général Achard et le général Lasborde, que ton frêle serviteur... Cependant ce bain m'est arrivé mal à propos, car, depuis trois jours, j'ai la fièvre occasionnée par un rhume affreux arrivé à la suite d'une autre ondée dont je n'ai pas échappé une goutte... Je suis très souffrant et n'ai pas le temps de me soigner. Il paraît que l'Afrique m'a légué un petit agrément de plus que je n'avais pas encore reconnu, c'est que je ne puis plus recevoir la moindre pluie, éprouver la moindre humidité, sans avoir froid aux pieds, puis mal à la gorge, puis un
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rhume, soit de cerveau, soit de poitrine, et, comme conséquence naturelle et indispensable, des accès de fièvre. C'est gentil... plains-toi donc de ton ventre, gros gniaflf... tu seras bien reçu... reste dans ton obésité, bêtis à chanter le Te Deum,,. moi, je ne puis plus chanter, car je tousse sans cesse. Quel affreux rhume... je ne me rappelle pas d'en avoir eu d'aussi fatigant. Assez... il passera comme il est venu... Te voilà chez toi... tu as été honorablement reçu par Tanimé comme par l'inanimé revêtu de ses habits de fêtes, tu le portes bien, tout est pour le mieux... C'est une chose remarquable, frère, de voir à quel point nous avons les mêmes idées, avec cette différence cependant toute à ton avantage, que toi tu exécutes ce que la raison te suggère et que moi je manque souvent d'énergie pour le faire, surtout dans les petites occasions qui, malgré tout, peuvent devenir bien importantes... Ce que tu me dis des leçons d'anglais, du silence, soit que je garde au sujet des oppositions, de mes relations dans la maison du général, je me le suis dit même avant de Vécrire et je ne t'en ai parlé que parce qu'avec toi j'éprouve le besoin de penser tout haut, que j'y trouve du charme et de la douceur et qu'une chose que je sais et que tu ne sais pas n'a plus pour moi d'attrait... Or, donc : 1^ D'abord je saisirai la première occasion favorable de parler des oppositions ; — 2o Relativement aux leçons d'anglais, je suis sûr de moi, mais, malgré cela, aussitôt que je le pourrai honnêtement, je battrai en retraite, on me devra toujours de la reconnaissance pour le zèle véritable que j'aurai déployé, car je suis un véritable maître au cachet, avec la conscience déplus... je mets de Tamour-propre à faire une élève et j'y gagne moi-même, car je suis obligé de piocher l'anglais, — si tu voyais cette famille, et tu la verras, j'espère, tu serais moins inquiet à son endroit. — M*'« Anne est une vierge d'une entière pureté et qui ne fait rêver ni la séduction ni l'amour.... On se trouve tout naturellement à son aise auprès d'elle... elle aime l'anglais pour l'anglais... elle voit que j'agis avec
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elle avec autant de franchise que de bonhomie et tout en reconnaissant la vérité de tes observations, je puis te rassurer complètement sur les conséquences...
Pour M^« Anne et moi, il n'y en a qu'une de possible, c'est de mieux posséder la langue anglaise et je m'en félicite. Quant à M">« ••*, frère, c'est tout différent et je te parlerai avec la même franchise : sans y avoir mis ni amour propre, ni entraînement, je suis pris.... en ce sens que je ne puis reculer.... la retraite serait une faute qui ne pourrait m'être que fatale... Je ne sais où j'irai, je ne sais où les événements me mèneront, mais je m'y abandonne tout en leur donnant la direction que je puis leur imprimer, car j'ai toute ma raison, tout mon sang-froid.... Cette femme est unique.... Tu la verras. Vieille positivement, elle a encore un parfum de jeunesse et de séduction qui vous enchaîne... Femme d'esprit au plus haut degré, femme du monde, elle vous captive sans qu'on s'en aperçoive... J'ai eu le malheur de lui plaire et sans dessein, sans préméditation, je lui ai laissé voir le plaisir que j'éprouvais dans sa conversation, dans sa causerie intime.... je ne voyais rien au delà.... j'ai été pris et pris avec autant d'esprit que, comme un sot, je me suis aperçu que je n'étais plus maître de la situation.... Maintenant, il serait trop hôte de se faire une ennemie de cette femme, et elle ne mérite pas qu'on lui cause un chagrin si léger qu'il fut... Oh! certes, je pense comme toi... De l'avancement, mais honorable, mais à la pointe de mon épée, comme je l'ai fait jusqu'ici — loin de moi l'idée de me servir d'une femme comme moyen spécial.... Plus je vois d'ailleurs tous les officiers supérieurs qui m'entourent, plus je me sens grandir.... Eh f mon Dieu, c'est ce qui a peut-être fait que M"« ♦♦•m'a distingué... Pauvre femme, elle est bien bonne, elle a les meilleures intentions du monde, mais tout ce que tu as pensé, je l'ai pensé aussi.... sois donc tranquille.... J'apporterai dans cette affaire, tout mon tact, toute mon expérience, tout ce que j'ai d'esprit, mais aide-moi du tien. — Nous
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recauserons de cela.... Le petit Trézela-t-il quitté la direction? Je le crains — *je regrette beaucoup ce petit Coclès.... qu'il soit là ou non, j'espère bien pouvoir aller en Afrique au printemps, si je vois la paix consolidée par ici. — Quel discours que celui du Trône— le Trône abuse... Cîomment tout cela flnira-t-il? — Je suis bien de ton avis, ni la paix ni la guerre ne nous sauveront... Prie Pontonnier de me rappeler au souvenir de M. de Guise. — Pauvre Richard non admissible — quelle occasion de manquée — j'en suis bien fâché.
J'ai reçu une lettre de ma mère avec quelques lignes de Galatée — je répondrai à tout cela dans quelques jours, aujourd'hui j'ai trop de fièvre, — mes compliments à M. de Forcade, embrasse bien mon frère, l'autre — foin de son pouce et du mien qui bat de l'aile. — Le capitaine Louit est à l'hôpital du Val-de-Grâce, il m'a écrit par un officier du régiment, qui était aux eaux avec lui. — Tu recommences i piocher, frère, et je comprends que tu le fasses avec un certain plaisir — cependant, ne te fatigue pas... Ainsi, tu es content de mon Adolphe et de ma Louise, embrasse bien ces deux petits êtres chéris et le petit Jean, que j'aime tout autant... Ils vont se remettre à travailler et les progrès viendront te récompenser de tes peines. Adieu, frère, mille amitiés à la famille Richard, à Pontonnier, à Tricou, etâ....
Je t'aime et je t'embrasse de cœur.
Ton frère, Achille.
Metz, le 8 noTembre 1840.
J'ai reçu ta lettre, ma chère et honorée mère, et je t'avoue que j'ai été fort surpris de la voir datée de Taste... ai-je donc rêvé que tu devais revenir en famille ? Te voilà encore pour
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un mois à Taste, mais je ne suis plus inquiet de toi, tu as une compagne bonne et aimable et Galatée, si tu en avais besoin, te soignerait comme nous et môme mieux ; je n'ai point oublié son talent de garde-malade... je préfère cependant beaucoup vous savoir toutes deux en bonne santé. Enfin tu as une société, tu n'es plus seule et tu peux parler de ceux qui t'aiment et qui sont loin. Adolphe m'a appris son arrivée à Paris, le voyage avait été heureux et gai, tout s'est passé pour le mieux et il a retrouvé son chez lui paré et sous les armes pour passer la revue de son propriétaire... Ce monsieur est aujourd'hui tranquillement assis dans son fauteuil où il songe, en digérant, au moyen d'arrêter les progrés de l'obésité qui le menace. Pauvre frère, il est bien heureux de n'avoir pas d'autre souci et de ne songer qu'au moyen de se moins bien porter. Moi, je suis aux expédients contraires. Ma pauvre estomaque^ comme disent les portières en prenant leur café quotidien, est toujours avariée; de plus je jouis d'un double rhume de cerveau et de poitrine qui me fatigue horriblement et me donne la foire. Le temps ici est détestable : froid et toujours de la pluie. Il y a peu de jours où je ne reçoive pas ma petite ondée... les exigences du service m'ont déjà fait traverser maintes fois et je n*aime cela que dans la canicule et quand je suis tout nu.
Nous sommes enfoncés, bonne mère, il me faudra retourner en Afrique, plus de guerre... Il faut que le gouvernement soit bien aveugle pour ne pas voir qu'avec la marche qu'il suit il se perd infailliblement. La paix qu'il achète à tout prix le bousculera plus vite encore qu'une guerre, quelque malheureuse qu'elle eut été. Tu liras le discours de la Garonne^ c'est â dire de la Couronne, Ce n'est pas amusant du tout. C'est reculer pour mieux sauter, il faudra toujours en venir aux coups.
En attendant je me prépare... j'ai déjà un chef de bataillon après moi et j'espère bientôt en avoir deux, car M. de Morgan est parti pour Paris et ne reviendra pas au corps.
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Je suis aussi enchanté que tu peux le désirer de ma correspondance avec ton mari. Cette fois-ci il aura beau jeu pour me crier qu'il a eu raison et que nous resterons en paix. Patience» patience.
J'ai employé tous les moyens de plaire que j'ai reçus de vous, ma chère mère, pour me faire bien venir partout, et j'ai assez bien réussi.
Je vais familièrement chez le général dont la femme, beauté célèbre de la fin de l'empire, a conservé toute la grâce d'une femme du monde accomplie; elle est pleine de tact et d'esprit et, ce qui est mieux, excellente femme ; je passe dans cette maison beaucoup de mes soirées. La famille de mon colonel est aussi fort aimable. Ce sont des patriarches sans façon et pleins de bonté, je les aime beaucoup.
Tes petits-enfants vont reprendre leurs travaux interrompus et les premiers moments seront durs, car deux mois de campagne ont fait probablement tout oublier ou à peu près... Rien ne se perd plus facilement et ne se reprend avec plus de peine que l'habitude du travail. Pour m'obliger à piocher, je me donne des tâches que je remplis avec autant de rigidité que si la férule du maître était levée derrière moi... j'ai besoin de cela, car je suis paresseux avec délice, et flâneur donc... je flâne chez moi deux heures de suite sans m'en apercevoir; il faut dire que je me plais chez moi parce que je suis bien logé, et que je me suis fait un gentil petit intérieur où il ne manque que mes frères... J'espère bien qu'ils viendront me voir, le courrier vous amène de Paris en 22 heures.
Adieu, ma Mérette chérie, je te prends ton autre page pour répondre à Galatée. Tu dois avoir à présent bien des moments de vacants, j'en réclame quelques-uns.
Je t'aime et t'embrasse de cœur. Ton fils, Saint-Arnaud.
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Mets donc sur tes adresses chef de bataillon au 18* Léger, et non pas commandant le 18^ Léger, Il n'y a que le colonel qui commande le 18« Léger.
Ne m'oublie pas auprès de la famille de Barbe, de M. et M°»« de Lin, du curé et des de Vassal.
Metz, 22 novembre i840«
Tu as un frère bien avarié, mon cher Adolphe, et tu as manqué de compter dans ta famille un cui lumen ademplum^ un borgne, un codés... heureusement j'en suis quitte pour un petit trou au côté gauche de la tête et le dessous de l'œil légèrement fendu, et par exemple je suis en possession et en jouissance de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel qui entourent mon œil et ornent ma joue ; aujourd'hui, j'ai ôté mon bandeau, je suis sur la frontière du jaune, je vois et je t'écris pour te raconter mon cas... Tu sauras donc que mercredi dernier, à l'exercice à feu, mon cheval s'est inquiété plus que de coutume, il encense beaucoup et en encensant il a fait passer les deux rênes du même côté... Il dansait ferme et je n'étais plus maître de lui. J'ai voulu remettre les rênes â leur place et en me baissant j'ai reçu de suite trois coups de tête vigoureux.. . mon cheval se matait, il avait sa bride d'uniforme et la têtière m'a frappé à la tête et sous l'œil... j'ai été couvert de sang... Cependant je n'ai pas perdu ma présence d'esprit ni le souvenir de mes talents gymnastiques et comme mon cheval allait droit à la Moselle, j'ai sauté à terre... si mon épée ne s'était pas embarrassée dans mes jambes, je serais tombé comme les chats, sur mes pieds. Ma chute a été fort légère, je me suis relevé de suite et mon cheval a galoppé dans la plaine, on me l'a ramené, et malgré mes atouts je l'ai remonté, lui ai administré une sévère correction; et suis rentré chez moi où je suis depuis lors... j'ai été soigné, pansé et je vais.
fort bien... Dans cinq ou six jours il n'y paraîtra plus... Ouf... l'ai eu du bonheur, je pouvais être tué cent fois...
Quant à mon Bucéphale... j'ouvrirai rœil... il est superbô, je l'ai parfaitement dressé et je m'en déferai sans perte... je l'aurais déjà changé s'il avait été payé... aussitôt que j'aurai donné les 300 francs que je redois dessus, je m'en débarrasserai, car je vois clairement qu'il me fera toujours des farces au feu... il blesserait ou moi ou quelqu'un, c'est ce que je ne veux pas... Les amateurs ne manquent pas et je m'arrangerai de manière à en profiter. Ce cheval n'a pas d'autre défaut et je lui ai donné une grande élégance sous l'homme... sa sacrée couleur m'a porté malheur... enfin...
Un mot de ta lettre m'a fait bien plus de mal que tout cela, frère, tu me dis que tu es profondément obéré... Mon Dieu c'est moi qui suis cause de ce malheur, moi, toujours moi... cette idée-là me poursuit et m'ôte tout repos... et quand je pense que tu as encore tant de choses à payer pour moi. .. il y a de quoi en devenir fou... encore, si nous avions la guerre, je verrais un terme à tout cela, je me ferais tuer ou j'avancerais et alors ce serait à mon tour à faire bourse commune avec toi... sait-on ce que nous deviendrons avec la tournure que prennent les choses... L'Afrique me reste... et je compte bien en profiter, mais jamais l'Afrique ne me vaudra ce que pourrait me rapporter une guerre en Europe... Enfin nous verrons... malgré tous les discours pacifiques, l'on ne peut pas ici croire à une paix sérieuse et durable... Je vais écrire à Montera et lui dire de tirer sur toi pour 500 fr. payables le 31 décembre.
(A suivre).
LES LIVRES D'HISTOIRE
Marionnettes et Guignols. — La Tunisie au XVIIh siècle, — Le Dauphiné littéraire au XVII^ siècle
Négligeons pour un jour l'histoire des hommes, et arrèlonsnous un instant à celle de ces poupées de bois plus spirituelles souvent et parfois plus courageuses que ceux qui les créèrent. Aussi bien, c'est encore les hommes que nous retrouverons avec elles, et les mains qui tiennent leurs cordons sont toujours agitées des passions qui troublent notre pauvre humanité. Des hommes aux pantins, la taille diminue, mais les passions augmentent, et c'est ce qui rend ce microcosme si intéressant à observer. Le rire qu'il provoque est instructif, car il nous signale les travers de ceux qui font parler cette voix nasillarde. Si les hommes, a-t-on dit, n'ont qu'une manière de pleurer, ils en ont cent de rire et c'est pour cela qu'il convient de les analyser, de les suivre sous leurs formes et sous leurs latitudes diverses ; on apprend ainsi à mieux connaître les hommes et c'est là, après tout, l'unique raison qu'il y ait de les observer.
Un chercheur plein de savoir et de goût, M. Ernest Maindron, a voulu, après Charles Magnin, tracer l'histoire des pantins, et il l'a fait dans un livre puisé aux bonnes sources, tant littéraires que graphiques. Le volume a paru sous ce titre : Marionnettes et Guignols, les poupées agissantes et parlantes à travers les âges, et il est illustré de planches en couleur ou en noir» d'après des documents originaux (1). C'est bien ainsi qu'il fallait procéder et l'image, de toute nécessité, devait interprêter le texte pour en mieux marquer la leçon, car si les personnages ne changent guère, leurs habits varient beaucoup. M. Maindron va partout avec eux, et il
(1). Paris, Félix Juven, 1901, grand in-8*.
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les accompagne avec une bonne grâce aisée qui n^est pas le moindre charme de son sujet. Pourtant, après une course à travers l'antiquité et une promenade dans les pays étrangers, c'est en France qu'il s'attarde et, comme on doit s'y attendre, en la compagnie du seigneur Polichinelle.
Ecoutez M. Maindron parler de ce bonhomme imaginaire, plus vivant cependant dans l'imagination de tous, petits et grands, que s'il était en chair et en os. « Tour à tour burlesque, fourbe, lubrique, batailleur, ivrogne ou cruel, il semble avoir pour mission de matérialiser les vices inhérents à la pauvre humanité. Qu'on le nomme MaccuB chez les anciens, Pen4i ^^ Perse, Old-Vice ou Punch en Angleterre, Pulcinella en Italie, Don Cristoiml Pulichinela en Espagne et en Portugal, Casperl ou Gaspard en Autriche, Hamwurst^ c'est-à-dire Jean Boudin en Allemagne, loneelgek et Hans Pickelharing exi Hollande, iCara^ueu^r à Constantinople, Gu/^/zo/ ou Polichinelle en France, il est toujours le même, il garde son caractère primitif et ne se distingue que par le génie de la nation qu'il représente ». On ne pouvait pas mieux dire, ni marquer en moins de mots les incessantes transformations de cet être protéiforme.
On sent, à ce langage, que Polichinelle a toutes les préférences de M. Maindron, et que celui-ci, s'il n'écoutait que son inclination, s'attarderait volontiers en compagnie d'un personnage aussi intéressant. Et ce sont, en effet, les évolutions de ce type populaire qui fournissent à l'histoire des marionnettes leur meilleur enseignement. Mais les pantins, depuis qu'ils sont au jour de la scène, ont eu des prétentions — comme les hommes — ou plutôt les hommes en ont eu pour eux. Celui qui s'était fait l'historien de ce petit monde a donc dû le suivre dans la voie nouvelle où le conduisait son ambition, et la partie de son livre que M. Maindron a intitulée les Marionnettes littéraires ne sera ni la moins goûtée, ni la moins attrayante, car elle embrasse toutes les manifestations de l'existence de ce microcosme depuis plus d'un demi-siècle. C'est d'abord le théâtre minuscule de Nohant, imaginé en 18i7, par Maurice Sand et Eugène Lambert, et qui eut une fortune si éclatante à cause de l'intérêt que George Sand lui porta comme à raison du talent, de la verve et de la bonne humeur de ceux qui inspiraient et faisaient parler les petits acteurs de bois. Sans doute, la naïveté primitive a disparu du langage de ces pantins modernistes, et elle
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a fait place à un comique plus recherché et plus savant. Pourtan. le charme qui se dégageait d'eux pénétra si bien l'esprit des spectateurs, que ce délassement, qui devait être éphémère, dura longtemps et eut des imitations.
M. Maindron n'omet de mentionner aucune de ces tentatives, et il fait l'historique, énumère le programme ou reconstitue le spectacle de celles qui furent le plus en vogue. Les pièces du théâtre de Duranty, celles du théâtre de la Santé — fort épicées et peu connues, heureusement, — les pupcLzzi de M. Lemercier de Neuville, les ombres du Chat Noir et les marionnettes de M. Henri Signoret défilent ainsi, au tournant des pages, sous les yeux du lecteur. C'est, proprement, le spectacle dans un fauteuil. Et il y a plaisir à voir ainsi défiler ces figures falotes, si gaies et si amusantes, saluées et expliquées, au passage de leur spirituelle théorie, par un ami aussi bien informé que M. Maindron. Il nous apprend beaucoup sur leur compte sans morgue et sans effort, et ce qu'il nous dit avec tant de compétence est précisément ce qu'il fallait dire pour faire mieux aimer et goûter ce petit monde, qui n'est qu'un raccourci de l'autre, avec plus de franchise et plus d'esprit.
Il serait puéril de chercher une transition pour passer de l'histoire de la fantaisie à IJhistoire sérieuse et au récit des événements positifs. N'en cherchons pas et faisons comme dans la vie où le comique alterne avec le sévère et l'imaginaire se mêle si bien au réel. Ce sont des aventures terriblement vécues que rapporte l'ouvrage que MM. Victor Serres et Mohammed Lasram viennent de traduire en français et de publier sous ce titre : Mechra el Melki^ chronique tunisienne (1705-1771), pour servir à Vhistoire des quatre premiers Beys de la famille Husseïnite par Mohammed Seghir ben Yousseff de Béjà (i). C'est un récit suivi des événements qui se sont déroulés du vivant de l'auteur, et il se trouve que ces événements constituent une période complète et bien tranchée de l'histoire de la Tunisie au xviii« siècle. Les traducteurs ont donc bien fait de faire passer sous les yeux des lecteurs français les impres-
(1) TunU, 1900, iD-8, de 488 p.
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sions d'un témoin oculaire, puisque rien de la Tunisie ne saurait leur rester indifférent, depuis qu'elle est devenue pays de protectorat.
Et pourtant, la lecture de cette chronique sera sans doute une révélation pour ceux qui s'aviseront d'en suivre la traduction, tant les faits qu'elle rapporte sont peu connus de ceux qui devraient les connaître le mieux. Le chroniqueur indigène qui a pris le soin de les retracer n'est pas un personnage fort en vue, mais à la fois soldat et lettré, il a dû prendre part aux luttes qu'il raconte et, ensuite, il n'a pas éprouvé trop d'embarras à en retracer le détail. Sa chronique commence véritablement lorsque Ali Pacha, mécontent de la situation qui lui était faite à Tunis par son oncle Hassine-Bey, s'enfuit brusquement et réussit à faire révolter les Algériens. Malgré sa résistance, le bey Hassine est battu et tué, et Ali-Pacha le remplace sur le trône de la Régence. Mais les fils du bey Hassine reviennent à leur tour revendiquer l'héritage de leur père, et, par changement de la fortune, ils parviennent, avec le secours des mômes Algériens à s'emparer d'Ali-Pacha. Celui-ci est étranglé quand il est prisonnier. Telles sont en gros les scènes auxquelles Mohammed Seghir ben Youssefa assisté, et il les conte à la façon de son pays, c'est-à-dire en y mêlant maintes digressions que les traducteurs ont élaguées et avec un tour d'esprit très original.
Outre qu'il éclaire un temps fertile en changements de l'histoire de la Tunisie, ce récit judicieux et aisé sert encore à expliquer des divisions qui existent toujours parmi les habitants de la Régence. Certes, les partisans d'Ali-Pacha ne songent plus à protester contre la dynastie actuelle, mais ils ne se sont pas fondus cependant de telle sorte qu'on ne distingue plus leurs visées ou leurs revendications. Ces luttes donnèrent lieu à des divisions, à des querelles entre les tribus qui furent suivies de représailles, et pour bien démêler l'écheveau embrouillé de ces prétentations diverses, il importe d'en connaître les origines et d'en suivre les premières manifestations. C'est pour cela que l'ouvrage traduit en français par MM. Victor Serres et Mohammed Lasram est d'une utilité incontestable et mérite d'être signalé à l'attention de nos compatriotes, tant à cause de la nouveauté de la tentative que pour l'heureuse fortune avec laquelle elle a été menée à bien.
19a 80UVBNIR8 ET MÉMOIRKS
C'est un coin de la province française que M. C. Latreille ressuscite et fait revivre à nos yeux dans son étude sur Pierre de Baissât (i6o3'i66a) et le mouvement littéraire en Dauphiné (1). C'était un gentilhomme de bonne souche que ses goûts poussèrent vers les lettres et qui versifia en latin et en français. Il acquit ainsi assez de notoriété pour que Richelieu le jugeât digne de figurer au nombre des premiers membres de l'Académie française. Cela nous surprend maintenant, mais cela ne surprit pas alors, car, outre qu'on estimait les titres littéraires de Boissat équivalant à ceux de ses confrères, il avait su se faire, par la bonne grâce de son caractère et l'aménité de son humeur, un cercle étendu d'amis qui l'appréciaient. Son bonheur eut été parfait, si une mésaventure assez mal connue, d'ailleurs, avec un autre gentilhomme n'était venue le troubler et le confiner en province en l'éloignant à jamais de la cour.
C'est à Vienne en Dauphiné qu'il se retira, et M. C. Latreille en prend prétexte pour reconstituer autour de son héros la vie intellectuelle du Dauphiné au xvii« siècle. Les esprits d'élite abondaient alors en province, à cette heure où la centralisation exagérée n'avait pas fait disparaître l'individualité des régions. A cetégard, le Dauphiné n'avait rien à envier à d'autres contrées et, grâce à un commerce continuel avec des gens érudits, la retraite de l'académicien fut aussi profitable qu'elle pouvait l'être. Il composa des poèmes latins où son savoir d'humaniste trouva naturellement à s'employer et, s'ils ne sauraient donner maintenant beaucoup de lustre à son nom, du moins ils contribuent à faire vivre son souvenir auprès des fervents de l'histoire littéraire.
(1). Grenoble, Allier, 1900, io-S de 156 p.
Le directeur-gérant : Paul Bonnefon.
AUZBRBB. — IMPRIMBRIB A. LAMIBR, 43, RUB OB PAR».
UNE IMPÉRATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE Catherine II et Clérisseau
(Taprès de nouçeaux documents
Clérisseau, dont le nom est depuis longtemps oublié, fut un des artistes les plus réputés de la seconde moitié du xvin* siècle. Comme architecte, et aussi comme peintre, — car il était l'un et l'autre, — il jouit pendant bon nombre d'années d'une grande vogue ; sa renommée fut considérable à Paris et aussi dans toute l'Europe. Certes, ce ne sont pas les quelques palais qu'il construisit, par exemple celui du gouvernement à Metz, ni les hôtels qu'il décora, tel celui, fameux, du financier Grimod de La Reynière, ni l'ouvrage qu'il a laissé, Les Antiquités de la France^ qui feront revivre sa mémoire. Cette Figure du temps passée pour laquelle de grands éloges comme trop de dédain seraient déplacés, mérite néanmoins un instant d'arrêt.
Grimm, qui parle souvent de Clérisseau, prétend qu'il eut du (c génie », plus de génie que d'esprit; et il prononce le mot sans rire. C'est nous qui prêterions au rire si nous nous arrêtions à ce jugement qui n'a rien de définitif. Pour être juste, disons que Clérisseau eut des talents divers ; et si l'on veut, le « génie » de se faire valoir, malgré un caractère à bourrasques qui lui valut des désagréments retentissants. Et ces incidents fâcheux — nous relaterons tout au long le plus important, —laisseraient croire que sous le rapport de l'esprit, Grimm n'avait pas tort ! « Aussi bon architecte que mauvais courtisan », a dit de lui M. Waliszewski.
Mais si sa réputation dépassa ses mérites, il faut en attri-
buer une part à ses nombreux voyages et à ses relations princiôres. Clérisseau passa dans le Midi de la France, en Italie, en Dalmatie, etc., plus de quinze années laborieuses, pendant lesquelles il releva les dessins et plans d'une foule de monuments antiques, en particulier de la célèbre Maison Carrée de Nîmes ; puis il fit plusieurs séjours en Angleterre, s'y lia d'amitié avec l'architecte Robert Adam et collabora activement avec lui. Et dans ces divers voyages il se créa des protecteurs puissants, — en Allemagne plus encore qu'en Italie et en Angleterre, - qui contribuèrent singulièrement à sa célébrité. A étudier les dessous de sa vie, — et nous en découvrirons quelques-uns, — on s'aperçoit qu'il déploya beaucoup de savoir-faire. Aussi, quand il revint à Paris, en 1768, il y avait été précédé d'une réputation brillante, et futil. Tannée suivante, élu, à l'unanimité, membre titulaire de l'Académie de peinture et de sculpture.
La fortune avait donc souri à Clérisseau. Mais s'il possédait une réelle connaissance des monuments de l'antiquité, — et sous ce rapport sa réputation n'était pas usurpée, — ses travaux avaient consisté surtout en des projets, notamment en un projet de façade pour le château Borelli, près Marseille. Et sa célébrité venait presque uniquement des études et plans qu'il avait composés d'après les plus célèbres monuments de l'antiquité, et où une part de reproduction s'alliait à l'inspiration originale. Il avait réuni ainsi une collection unique de dessins qui formaient une vingtaine d'immenses cartons; et c'est sur cette collection qu'il sut attirer l'attention des connaisseurs princiers... et du monde entier.
Il inanquait à la réputation de Clérisseau d'entrer dans l'intimité de quelque grand monarque, qui, épris de ses dessins, pût les lui payer royalement, et par la suite lui faire des commandes de nature à mettre un dernier fleuron à sa gloire. Il eut aussi cette satisfaction. L'Empereur Joseph II, de passage à Paris, lui rendit deux visites. Et l'Impératrice Catherine II rechercha ses relations. Notre but est de relater
UNE IMPÉRATRICE ET SON PREMIER ARCHITECTE IqS
en quoi consista cette liaison, et d'indiquer ce qu'il en advint, c'est-à-dire comment elle prit fin.
Si nous nous en tenions, sur ce point, à ce qui a été dit jusqu'à ce jour, nous serions très insuffisamment renseignés. La Grande Encyclopédie^ par exemple, pour prendre un des ouvrages les plus complets et les plus récents, se contente de dire : « Entre temps, l'Impératrice de Russie, ayant demandé à l'Académie d'Architecture de Paris un sujet capable de lui construire un palais exactement semblable à celui des Augustes Romains, l'Académie jugea que Clérisseau, peintre et architecte, qui avait fait une étude particulière des bâtiments antiques, était en état de diriger ce superbe monument. Clérisseau partit donc à St-Pétersbourg, où il ne semble avoir construit aucun édifice important ; mais il y reçut le titre de premier architecte de S. M. I. de Russie, avec laquelle il resta toujours en correspondance, et fut nommé membre honoraire de l'Académie de St-Pétersbourg. » C'est fort bien dit ; mais ces quelques lignes fourmillent d'inexactitudes ; et l'ouvrage de M. Charles Dussieux, Les Artistes Français à f étranger^ qui date de 1876, et où M. Ch. Lucas a puisé pour écrire ces lignes, n'est guère mieux documenté en ce qui concerne les rapports de la grande souveraine avec celui qu'elle nomma son premier architecte.
Il ressort, en effet, des documents dons nous disposons à l'heure actuelle, et en particulier de la Correspondance de la Tsarine, que Clérisseau n'alla jamais en Russie. M. Ch. Lucas aioute que Clérisseau « resta toujours en correspondance » avec l'Impératrice. Nous serions curieux de connaître cette correspondance; en effet, jusqu'à preuve du contraire, nous croyons que Falconet d'abord, puis Gri mm servirent toujours d'intermédiaire entre la souveraine et son architecte. Enfin ces relations eurent un terme ; il y eut brouille entre eux, et c'est la Tsarine, qui, après avoir fait de Clérisseau des louanges excessives et l'avoir couvert de fleurs et de titres, lui tourna le dos.
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Ce sont ces relations, si peu ou si mal connues, que nous voudrions mettre en lumière.
Les relations de l'Impératrice de Russie avec Clérisseau se rapportent à deux époques et ont trait à deux ou trois affaires bien distinctes.
Sur demande qui lui en avait été faite, en 1774, Clérisseau fit parvenir à la Tsarine les plans et devis d'un palais d'Empereur romain; Catherine qui désirait une maison d'allure beaucoup plus modeste, non seulement ne les utilisa pas, mais se montra contrariée que ses instructions eussentété dénaturées ou mal comprises; et cet envoi donna lieu à des débats fâcheux.
Malgré cela, la Souveraine renoua des relations avec Clérisseau en 1778, et cette fois, ce fut, d'abord, pour lui acheter d'immenses cartons de plans et dessins qu'il avait péniblement amassés, et quelques années plus tard, pour lui faire la commande d'une porte monumentale destinée à Saint-Pétersbourg.
La seconde phase de cette liaison ne fut pas plus heureuse que la première, malgré d'enthousiastes débuts, et se termina par une brouille définitive.
Ces relations subirent de telles vicissitudes qu'il importe de les éclaircir, de façon à déterminer, si possible, à qui doit incomber la responsabilité des contestations et des démêlés qui les assombrirent.
C'est surtout pendant les 30 à 25 premières années de son règne, que la Tsarine, soucieuse d'orner et d'enrichir les galeries de ses palais et notamment de l'Ermitage, et aussi de poser pour la grande protectrice des Arts et des Lettres, fit l'acquisition, avec « une gloutonnerie » sans pareille, — le