‹ Souvenirs et memoiresChapitre 6 sur 27 · UNE IMPÉRATRICE ST SON PREMIER ARCHITECTE I · texte numérisé non relu

UNE IMPÉRATRICE ST SON PREMIER ARCHITECTE I

moiest d'elle, — d'œuvres d'art de toutes sortes. Il suffit que telle collection lui fut recommandée ou qu'elle en apprit l'existence, pour qu'elle se jetât dessus avec « voracité »; — le mot est encore d'elle. — Ce n'est pas qu'elle y entendit grand chose ; sa compétence artistique n'a rien de rare, et elle le reconnaît volontiers, puisqu'elle écrit à Grimm : « Ce n'est pas amour de l'art, c'est voracité. Je ne suis pas amatrice^ je suis glouton ». La plupart du temps, pour porter un jugement critique, elle s'en réfère à la renommée des artistes, et quand elle les ignore, à ce qu'on lui en dit. Elle se fait parfois une opinion personnelle, mais il lui arrive de se tromper grossièrement; elle a, cependant, le sens du beau, et son goût artistique la guide assez sûrement. Quand Diderot affirmait l'impossibilité qu'il y eut jamais en Russie « un assez grand nombre de tableaux pour y inspirer le vrai goût de l'art », il faisait sûrement exception pour celle qu'il considérait comme « une maîtresse femme, un gran cervello di principessa ».

On sait que l'Impératrice possédait à un rare degré la passion d'écrire; elle avait aussi l'amour des belles choses, et elle éprouvait un réel plaisir à admirer les camées, tableaux, bustes, pierres gravées, livres, estampes, etc., dont elle avait fait l'acquisition. En 1790, elle écrira à Grimm que son musée de l'Ermitage contient 88.000 livres, 4 chambres remplies d'estampes, une foule de tableaux, 10.000 pierres gravées, près de 10.000 dessins, et elle oublie une masse d'autres objets d'art. « Là, dit-elle, je me promène au milieu de quantité de choses que j'aime et dont je jouis ». Et cela est vrai; incapable souvent d'une saine critique, elle éprouve vanité et jouissance à posséder cette « quantité de choses ». Et le total de ses achats serait formidable si on faisait le relevé de tous les objets d'art qu'elle avait éparpillés dans ses résidences d'hiver et d'été, et de ceux dont elle avait fait don à ses nombreux favoris I Aussi peut-on juger combien les commandes abondaient! 11 fut des moments où ses pour

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voyeurs habituels ne suffisaient pas à satisfaire ses désirs. Grimm, son principal « souffre-douleur fournisseur », n'apaisait pas son « appétit-glouton ».

Ses pourvoyeurs habituels, en effet, sont Grimm et Reiflfenstein : « le souffre-douleur » à Paris, et à Rome a le divin » Reiffenstein; celui-ci passe universellement pour un connaisseur de premier ordre en fait d*antiquités. Ils sont aidés dans leurs recherches et dans leurs achats par les Ministres de l'Impératrice à l'étranger ; parmi eux se distingue le prince Galitzin, qui, dans les premières années du règne a occupé l'ambassade de Paris, et a contracté une foule de relations dans le monde des artistes et des encyclopédistes ; à l'époque où Clérisseau devient le premier architecte de la Tsarine, le prince Galitzin occupe le poste de La Haye, mais il continue à servir avec un zèle infatigable les goûts artistiques de sa souveraine. Et il n'y a pas que Grimm, Reiffenstein et le prince Galitzin! Diderot, Falconet et bien d'autres recommandent hommes et oeuvres à Catherine qui reçoit d'Angleterre et d'Allemagne, comme de France et d'Italie, les propositions les plus flatteuses et les plus alléchantes.

Celle-ci, malgré sa « gloutonnerie » et l'élasticité de son budget, est obligée de faire un choix, tant est considérable et confus l'amas d'offres qui lui arrivent de partout; et elle n'y apporte pas toujours un grand discernement, surtout quand elle n'a pas à côté d'elle un favori capable de la guider; et c'est ce qui lui arrive le plus souvent. Lanskoï et peut-être Potemkine s'y connaissent en matière d'art, et sont d'un bon conseil ; Catherine qui ne demande qu'à devancer leurs désirs, se laisse entraîner par eux à toutes les dépenses, et elle approuve les choix qu'ils font. Mais Korsakof, par exemple, est un rustre qui n'entend rien aux choses d'art; Mamonof, Zoubof n'y entendent guère mieux. Est-il besoin de parler de la compétence artistique de Grégoire Orlof qui les avait précédés dans cette carrière ? Aussi les achats se

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succèdent-ils à tort et à travers suivant les goûts du favori du jour. La Tsarine, cependant, fait des acquisitions d*une réelle valeur, et la plupart du temps elle les paie un bon prix. En 1772, é propos de la célèbre collection Crozat qu'elle a acquise dans de bonnes conditions, Diderot écrit à Falconet : « Cela coûtera à Sa Majesté Impériale 460.000 livres. Ce n'est pas moitié de la valeur ». Et cela se peut bien. Mais il n'en est pas souvent de même, et si on lui dit qu'elle a conclu des affaires avantageuses, elle n'a pas toujours la naïveté de le croire. Elle paie souvent « en Impératrice », et elle le sait.

Parmi les plus remarquables œuvres d'art dont elle fit Tacquisition au moment où elle songea à Clérisseau, il convient de citer : une magnifique écritoire qui produisit grand effet dans les galeries de l'Ermitage, des tableaux de Mengs, la copie des fresques de Raphaël du Vatican, un magnifique surtout du baron de Breteuil, des tableaux de la collection Tronchin, le buste de Voltaire par Houdon, etc. C'est le « divin » Reiffenstein et le peintre Unterberger qui s'étaient chargés de faire copier les fresques de Raphaël pour lesquelles Catherine fit construire à l'Ermitage, par l'architecte Quarenghi, une galerie avec des loges d'égales dimensions à celles du Vatican; Reiffenstein lui acheta également des tableaux de Mengs ainsi que de nombreux marbres. C'est Grimm qui avait fait au peintre sur émail de Mailly la commande de cette écritoire pour laquelle l'artiste exigea 36.000 livres; et de Mailly fit de telles difficultés pour livrer son œuvre qu'il fut besoin d'une intervention diplomatique! « La fameuse écritoire est arrivée, écrit enfin la Tsarine; je l'ai vue, et par acclamation elle a reçu Tépithète de charmante ». A vrai dire ce n'était pas une écritoire, mais une grande pendule garnie d'une écritoire, mi-partie bronze doré, mi-partie argent, ayant la forme d'un pont de vaisseau; derrière le globe se trouvait un trophée formé d'un aigle romain avec le portrait de Catherine II sur le bouclier ; et tout autour, quelques tableaux en miniature; Tune de ces

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miniatures représentait la souveraine sur son trône, entourée de sa cour, et ornant de la croix de Sainl>-Georges la poitrine du comte Orlof à genoux devant elle. C'est Grimm aussi qui lui a procuré le magnifique surtout du baron de Breteuil, et qui a fait la commande de deux bustes de Voltaire. Quand ceux-ci arrivent à Pétersbourg, la Tsarine écrit à son factotum : « J'aime mieux le buste sans perruque. Vous connaissez mon aversion pour les perruques et surtout pour les bustes à perruques : il me semble toujours que toute perruque est mise pour rire ». (1)

Quand elle a connaissance des miniatures de la « signora Maron », Catherine est subitement prise de « Tenvie » de les acquérir. Et elle écrit à Grimm : « Ainsi je vous prie d'ordonner sans délai et tout de suite au divin et cher Monsieur, non seulement d'enlever, pour de l'argent s'entend, tout ce qui est sorti des pattes de la signora, mais d'en commander tout plein, tout plein, au moins autant qu'il peut y avoir de petits pâtés dans une corbeille ». Comme on voit les commandes se succèdent, et les objets d'art affluent à Pétersbourg.

En effet, en pareille matière, la Tsarine n'a qu'à exprimer un désir pour recevoir presque toujours satisfaction : Artistes et amateurs sont trop heureux et flattés d'avoir affaire à l'Impératrice de Russie. Il ne s'agit que de s'entendre avec eux et d'y mettre le prix ; presque tous prétendent faire des concessions; et la Tsarine paie Ce serait trop dire d'affirmer qu'elle paie sans maugréer. Ainsi, le 20 juin 1779, elle écrit à Grimm : « Je trouve les sept tableaux de Le Moine d'une cherté horrible. Comment, 40.000 roubles pour 7 tableaux ! Jamais je n'ai encore. Dieu merci, acheté à ce prix. Je n'ai point d'argent. Imaginez- vous que tout le monde m'écrit; il n'y a pas jusqu'au Comte du Barry qui ne m'ait écrit pour réclamer une dette de jeu qu'il prétend que quelqu'un des nôtres lui doit ».

(1) Lettre da 1*' octobre 1778.

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Mais tous ces achats font à Paris» à Rome, en Allemagne» etc., « un vacarme du diable » ; et c'est ce que veut l'Impératrice ; sa réputation d'amie et de protectrice des Arts s'affirme au fur et à mesure que ses galeries se garnissent et que se vide sa cassette personnelle. « Je vous garantis cette femmelà prosternée devant l'image de la postérité » (1). Et Diderot a dit vrai. Quand elle a acheté la bibliothèque du grand encyclopédiste n'a-t-elle pas écrit à Madame Geoffrin : c Ce que j'ai fait pour Diderot est bien ; mais cela n'immortalise pas i».

Elle n'est pas aussi heureuse quand il s'agit d'attirer à St-Pétersbourg artistes et ouvriers d'art. Elle y réussit parfois; elle y réussit môme si bien que le gouvernement de Louis XV est obligé de prendre des mesures contre des embauchages qui menacent de devenir épidémiques; plus d'une fois il se met à la traverse de certains contrats par lesquels des artistes et des ouvriers d'art ont pris l'engagement de partir pour les bords de la Neva. Souvent, cependant, la Tsarine éprouve des résistances, et ses offres sont repoussées. On sait, par exemple, que si Falconetalla à StrPétersbourg, il n'était pas le premier sculpteur à qui avait été faite l'offre de se charger de la statue de Pierre-le-Grand. Quoi qu'il en soit, à part Falconet, qui se laissa tenter par la gloire beaucoup plus que par les bénéfices matériels, Catherine II ne réussit à attirer aucun grand artiste autour de son trône. Et nos artistes n'eurent pas tort, si l'on en juge parles déboires et les ennuis que Falconet rencontra à Pétersbourg pendant les 12 années de son séjour : difficultés qui lui furent suscitées par l'entourage le plus immédiat de la Tsarine ; et celle-ci n*eut pas la fermeté de défendre le grand statuaire contre les intrigues et les vilenies dont il fut l'objet; elle lui manifesta même quelque lassitude. Certains peintres, il est vrai, firent le voyage de St-Pétersbourg; mais il serait téméraire de prétendre que Doyen et M™* Vigée-Lebrun, qui, d'ailleurs,

(1) Lettre de Diderot à Faloonet du 29 décembre 1766.

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n*allërent en Russie que dans les dernières années du règne, furent parmi les plus illustres de notre école du xvm* siècle; quant à Houdon, le séjour qu'il fit en Russie» fut court, et le rôle qu'il y joua est encore peu connu. Il est simplement permis d'affirmer qu'il n'y reçut pas Taccueil auquel il devait prétendre.

La Tsarine s'efforça aussi d'attirer à Pétersbourg de nombreux architectes. C'est qu'elle était désireuse d'enrichir sa capitale de palais» de théâtres et de belles constructions ; pendant un certain nombre d'années « la bâtissomanie » fit rage chez elle ; et elle le dit avec crânerie. En 1779, au moment où son « cher M. Tischbein » lui livre les plans d'un théâtre pour Péterhof, et d'un autre pour Moscou, elle écrit à Grimm : «Or, vous saurez que la fureur de bâtir chez nous est plus forte que jamais, et guère tremblement de terre n'a plus renversé de bâtiments que nous en élevons. » Et elle ajoute en allemand : <x La fureur de bâtir est une chose diabolique ; cela dévore de l'argent, et plus on bâtit, plus on veut bâtir ; c'est une maladie comme l'ivrognerie ». En fait d'architectes, cependant, elle n'en eut pas beaucoup de France. Perronnet lui fournit un projet de pont sur la Neva, et Bourgeois de Châteaublanc le plan d'un fanal pour les côtes de la Baltique. Certes, elle songea à Clérisseau, et vraisemblablement elle l'eût appelé à Pétersbourg si son projet de maison d'Empereur romain lui avait convenu ; et Clérisseau, qui, dans ses voyages, s'était approché de la Russie, et qui était fort désireux d'entrer au service de quelque grand souverain, aurait certainement répondu à l'appel de la Tsarine. Mais cet appel ne se produisit pas.

Parmi les architectes qui firent le voyage de Russie, il importe de citer les deux Italiens Quarenghi et Trombara. En 1779, au moment même où la Tsarine acquiert de Clérisseau sa fameuse collection de dessins, au moment même où éclate le plus sa curiosité pour l'œuvre de l'artiste, c'est à son « divin » Reiffenstein qu'elle s'adresse pour avoir « deux

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bons architectes, Italiens de nation et habiles de profession ». Et elle s'explique sur cette préférence : « Car tous mes architectes sont devenus ou trop vieux, ou trop aveugles, ou trop lents, ou trop paresseux, ou trop jeunes, ou trop fainéants, ou trop grands seigneurs, ou trop riches, ou trop solides, ou trop éventés... » (l)Et elle ajoute: c Reiffenstein ne leur donnera pas des millions, mais un salaire honnête et raisonnable, et il choisira des gens honnêtes et raisonnables, point de tôtes à la Falconet, marchant sur terre, point dans les airs ». Et quelques mois plus tard (3), elle ne pense pas différemment quand elle écrit pourquoi elle n'a pas voulu de Français : « J'ai voulu deux Italiens, parce que nous avons des Français qui en savent trop, et font de vilaines maisons intérieurement et extérieurement, parce qu'ils en savent trop ». Qu'elle songeftt encore à Falconet, cela se peut ; mais elle fait aussi allusion à Clérisseau, car le projet d'un palais d'Empereur romain lui a fait craindre « une tôte à la Falconet ».

Quarenghi et Trombara construisirent à Pétersbourg un grand nombre de palais et de maisons d'habitation plus modestes. Ce sont eux qui transformèrent le palais de l'Ermitage, et y édifièrent la salle de théâtre qui fit les délices de l'Impératrice et de son entourage. C'est à Trombara, élève de Mengs, que Tsarskoé-Sélo et Péterhof durent quelquesunes de leurs plus belles constructions. Quarenghi et Trombara avaient été précédés à Pétersbourg par l'architecte Caméron, « Écossais de nation, Jacobite de profession, grand dessinateur nourri d'antiquités ; » et c'est ce Caméron qui édifia pour la Tsarine « des bains & la Titus » avec galerie en dessus et un jardin en terrasse.

Tels étaient les architectes dont Catherine s'était entourée au moment où elle manifesta le plus d'enthousiasme pour

(1) Lettre du 16 avril 1779 h Grimm qui avait pour mission de la faire oonnaltre à Reififenstein.

(2) Lettoe à Grimm du S3 août 1779.

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Clérisseau. Néanmoins, elle ne jugea pas à propos de le faire venir à St-Pôtersbourg. Et peut-être songeait-elle à lui, quand, de son esprit caustique, elle traitait les architectes de cette leste façon :

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