‹ Souvenirs et memoiresChapitre 7 sur 27 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

Jean bâtit une maison Qui n'a ni rime ni raison.

L'hiver on y gèle tout roide, L*été ne la rend point froide ; Il y oublia l'escalier.

Puis le bâtit en espalier.

Ce n'est pas à TAcadémie d'Architecture, ainsi que le disent les biographes de Clérisseau, que llmpératrice de Russie fit appel pour avoir le plan d'une maison d'empereur romain. Elle s'adressa tout bonnement à Falconet qui se trouvait & Pétersbourg depuis plusieurs années et qui possédait sa confiance. Elle chargea Falconet, il est vrai, d'avoir recours à son confrère Cochin ou à quelque autre de ses amis de Paris pour obtenir ces projets et dessins. Et Falconet, en effet, écrivit à Cochin avec lequel il était en correspondance.

La Tsarine, déjà en plusieurs circonstances, avait eu affaire à Cochin, et Falconet lui avait communiqué des lettres de son ami.

C'est Cochin, qui, en 1772, avait envoyé à Falconet un prospectus sur cet ouvrage qui venait de paraître : Costume des anciens peuples à Vusage des artistes. L'auteur, André Bardon, critique d'art, était réputé pour ses travaux sur la peinture et la sculpture. Cochin avait chargé Falconet de recommander l'œuvre à la Tsarine, et celle-ci avait souscrit pour dix exemplaires. Une autre fois^ il s'agissait d'un tableau

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d'Esther et de Mardochée, attribué à Rembrandt, qui avait été proposé à l'Impératrice. Cochin, chargé d'examiner le tableau et de donner son avis, avait répondu sans hésiter que ce serait insulter à la mémoire du grand peintre de lui attribuer « un pareil ouvrage ; » et il avait ajouté que ce tableau, où la tête d'Esther était « une vilaine salope, bien laide et bien pauvrement peinte i», traînait dans Paris depuis 10 ou 12 ans.

C'est Cochin, qui, en 1767, avait eu l'idée de faire exécuter en grand, par nos meilleurs peintres, les principales actions du règne de Catherine ; à son avis les tableaux auraient dû être reproduits en gravures, afin que les Russes pussent apprendre à la fois & connaître l'art de la peinture et à avoir sous les yeux les motifs de leur vénération et de leur amour pour la grande souveraine. Diderot avait communiqué à Falconet cette idée de Cochin ; mais elle n*eut pas de suite.

La Tsarine savait donc qui était Cochin. Cet artiste méritait, d'ailleurs, qu'on fit cas de son talent. Graveur et critique d'art des plus éminents, il était secrétaire perpétuel de l'Académie de peinture, garde du cabinet du roi, logeait au Louvre, et parmi les artistes parisiens, jouissait de la plus brillante réputation.

En raison de ses fonctions de secrétaire perpétuel, il est possible que Cochin consulta l'Académie de peinture quand Falconet s'adressa à lui pour le plan d'une maison d'auguste romain ; mais s'il le fit, ce ne fut qu'indirectement, et sans en avoir reçu mandat. Dans sa réponse, Cochin recommanda Clérisseau. La lettre par laquelle la Tsarine avait chargé Falconet de cette mission est courte, et nous croyons qu'elle n'a pas été publiée en France; cette lettre est du 2 septembre 1778 :

f Monsieur Falconet, vos cahiers de costume antique m'ont donné l'idée de vous prier d'écrire à Cochin ou à tel autre de vos connaissances, qui soient capable d'exécuter ce que je m'en vais vous dire ; je voudrais avoir le dessin d'une maison

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antique» distribuée intérieurement à Tantique. Toutes les chambres ornées de môme, selon leurs diverses destinations» et tous les meubles dessinés selon le costume ; la maison ni trop grande, ni trop petite, la façade, la coupe, etc. Je suis capable de faire bâtir une rapsodie grecque ou romaine pareille dans mon jardin de Czarsko-séîo, pourvu que cela ne soit pas trop grand. J*aime à la folie surtout la chambre à manger, et les lits autour de la table ; je veux tout cela : Je vous prie de m'aider à satisfaire cette fantaisie, que je paierai sans doute ».

Puisque renvoi de Clérisseau répondit si peu à ce qu'avait souhaité la Tsarine, il n'était pas inutile de reproduire les termes mêmes de sa lettre ; elle permet d'établir les responsabilités.

Le jour môme Falconet répondit à Catherine qu'il allait écrire à Paris, et qu'elle aurait sûrement les dessins de sa maison antique tels qu'elle les souhaitait. Il plaisanta môme sur son goût de l'antique, et lui conseilla de chausser « le joli cothurne », et de tout faire à l'antique, — môme la cuisine, à la condition d*avoir un cuisinier a mieux endoctriné que ne Tétait Madame Dacier, laquelle voulant faire un ragoût à la grecque ne fit qu'un margouillis détestable ». —

Le 11 novembre 1773, Falconet transmit à la Tsarine la réponse de Cochin. Le 2 décembre, Catherine n'ayant pas fait connaître son sentiment au statuaire, celui-ci lui fit remarquer que Cochin s'était « adressé à un architecte absolument convenable » et dont les dessins seraient sûrement c beaux ». Le 6 décembre, la Tsarine approuva tout ce qui avait été fait : « Cochin ne pouvait pas s'adresser mieux pour la maison antique qu'il ne l'a fait ; ce M. Clérisseau paraît avoir toutes les qualités requises pour exécuter à ravir le projet de la maison antique dont j'ai la fantaisie ». Et comme Clérisseau avait manifesté la crainte qu'il n'y eut un concours, rimpératrice le rassure sur ce point : « N'est-ce pas assez que de faire une folie? Faut-il encore rendre cette folie publi-

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que ? » La Tsarine voulait surtout que la folie fut aussi peu coûteuse que possible ; en effet, elle recommanda i Falconet de savoir combien de temps il faudrait à Glérisseau pour exécuter son projet, et aussi quelle somme approximative elle aurait à débourser. « Ceci, vous le traiterez, s'il vous plaît, avec toute la décence convenable. Je m'en rapporte à vous ». Catherine avait soin de défendre sa cassette I Ceux qui la visaient étaient si nombreux et si avides I Certes, avait-elle tort de prendre quelques précautions avec Clérisseau, puisque Cochin lui-même prévenait qu'il aurait d'assez grandes prétentions î Un point à noter : Par cette môme lettre la Tsarine informait Falconet qu'elle venait de recevoir les plans d'un pavillon de jardin qui lui convenait beaucoup, et elle lui demandait s'il connaissait l'auteur, deWailly.

Le lendemain, 7 décembre, Falconet transmettait à Paris les instructions définitives de la souveraine.

Mais sur ces entrefaites Falconet reçut une nouvelle lettre de Cochin lui indiquant comment Clérisseau concevait le projet dont il avait reçu la commande. Et Falconet eut une audience de l'Impératrice pour lui en donner communication. Clérisseau, qui voyait grand, estimait que « la maison antique » souhaitée par la souveraine, devait être un palais immense ; il annonçait donc l'envoi de plans et devis en conséquence.

Il y avait loin d'un palais immense à la c rapsodie » dont avait parlé Catherine f Celle-ci qui trouvait de son goût le a pavillon du jardin » de Wailly, marqua un vif mécontentement à Falconet ; il est même permis de supposer qu'elle laissa éclater sa colère, car Falconet, qui avait déjàéprouvéde la part de la Tsarine certaines marques d'humeur, fut très vivement contrarié, et en ressentit un grand émoi.Sûr d'avoir exactement transmis à Cochin les instructions qui lui avaient été données, il déclara à la Tsarine que le projet deClérisseau était insensé et ne répondait aucunement à ce qui lui avait été demandé. Et il écrivit aussitôt au prince Galitzin, i La Haye, et à

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Ctochin. Ces missives indignées, du 24 décembre 1773, font bien connaître la situation, et il y a lieu de les reproduire :

Au prince Galitzin : u II est démontré que M. Clérisseau est aussi impertinent qu'il feint d'être sourd. Vous avez vu, mon Prince, tout ce que j'ai écrit à Paris sur la maison antique, et vous savez que la demande de S. M. I. ne contenait autre chose qu'un petit pavillon dans un jardin. Vous avez lu le maudit projet, qui n'irait pas à moins qu'à construire un Palais immense trois fois plus grand que celui de l'Impératrice. Il amis S. M. I. de fort mauvaise humeur, et avec juste raison. Il faut être bien bête ou bien fripon pour oser jouer une souveraine qui procède avec tant de dignité et de droiture : S. M. I. ne veut plus rien, absolument rien, qui vienne de cette boutique. Voilà l'effet naturel de certaines tournures; plus on a montré de confiance, et plus on a le droit de s'indigner contre l'abus qu'on en fait. Ainsi Votre Excellence a très bien fait de ne pas avancer un rouble à ce Monsieur-là, dont l'âme crochue gâte si fort le talent, quelque grand qu'il soit ».

A Monsieur Cochin : « Monsieur et ami, vous ne vous trompiez pas de m'assurer,dans une de vos dernières, que M. Clérisseau mettrait à ses dessins les plus hautes prétentions; il n'y a pas manqué. S. M. I. a vu le papier de M. Clérisseau, et comme elle avait demandé un simple pavillon pour un jardin, elle a très bien jugé que le projet immense, envoyé par M. Clérisseau ne la regardait pas. En conséquence, l'Impératrice fera exécuter un très beau pavillon, dont on lui a envoyé purement, simplement, et sans emphase, un superbe dessin.

« Je ne saurais vous dire combien je suis chagrin de voir quelques-uns de nos artistes aller par des voies obliques, tandis que le droit chemin les mènerait sûrement à la gloire, à l'honneur, à la confiance. Oh ! si vous saviez combien cela est malhabile et malhonnête, surtout quand on s'adresse à Catherine II, vous souffririez autant que moi, et nous renoncerions,

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pour une bonne fois,à nous mêler de certains hommes. Adieu, portez-vous bien, profitons de cette leçon. Je suis... ».

Voilà par quels « moyens obliques » Clérisseau avait cherché à imposer les plans d'un palais d'Empereur romain I Et il semble que Falconet avait vu clair dans les desseins de cette « âme crochue I » La Tsarine en fut quitte pour lui préférer le projet de pavillon que lui avait fait parvenir de Wailly.

Il n'est pas permis de supposer, en effet, que Falconet eut mal transmis les instructions de sa souveraine. Tout au plus, pourrait-on admettre que le statuaire s'en était tenu aux expressions un peu vagues de la Tsarine et n'avait pas suffisamment appuyé sur ses intentions pour une construction aux allures modestes. Au surplus, Catherine avait parlé d'une « rapsodie grecque ou romaine », ce qui ne saurait signifier un palais immense ! Clérisseau avait interprété la commande suivant ses vues et suivant ses intérêts. Il dut se dire : L'Impératrice est d'âme noble et généreuse ; elle acceptera facilement les projets grandioses que je lui transmettrai. Si telle fut la pensée de Clérisseau, et cela ne parait pas douteux, il se trompa étrangement.

Quoi qu'il en soit, la Tsarine tint rigueur à Falconet d'avoir si mal réussi dans sa mission. Le grand statuaire, dont on connaît le caractère ombrageux et difficile, et qui en Russie depuis plus de six ans y avait déjà éprouvé des déboires et des déceptions, eut à subir en la circonstance des marques de désapprobation de la souveraine. C'est le moment, il est vrai, où il se plaignait amèrement des entraves que le général Betzki lui suscitait, laissant entrevoir que la Tsarine ne le soutenait pas avec toute l'énergie dont il avait besoin pour la réalisation d'un plan gigantesque comme celui de la statue équestre de Pierre-le-Grand. Et il en appelait volontiers à l'esprit de justice et aux bontés de l'Impératrice mieux informée. Aussi éprouva-t-il le besoin de se défendre. En transmettant à Catherine la copie des lettres qu'il adressait à Cochin et au prince Galitzin, voici ce qu'il ajoutait :

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a Voilà, Madame, ce que je pense de ces gens-là, et j'ai la franchise de le leur dire. Un autre, à ma place, pourrait en user autrement; mais c'est affaire de caractère; le mien est plus droit qu'il n'est adroit; aussi ai-je eu soin d'y conformer toujours^ et du mieux qu'il m'a été possible, ma vie, mes mœurs et toutes mes prétentions. Je crois aussi n'être pas le seul qui aime un peu l'honnêteté; car si un artiste français en a blessé les règles. Votre Majesté a sur sa table une preuve de la décence d'un autre artiste du même pays ».

Falconet reçut une réponse de Cochin qui neTapaisapas. Cîochin prenait fait et cause pour Clérisseau, — naturellement — et faisait grief au statuaire de n'avoir pas suffisamment traduit la pensée de la Souveraine. Enfin et surtout, Clérisseau demandait avec énergie d'être payé. Le 22 février 1774, Falconet envoya à la Tsarine la nouvelle lettre de Cochin, et la fit accompagner de ces réflexions : « Je vous supplie, Madame, de vouloir bien me dire comment je dois me conduire avec des gens qui veulent me compromettre et m'entortiller assez mal à propos, à ce qu'il me semble ; surtout M. Clérisseau, qui, à ce qu'on me dit, est homme à me susciter quelque chicane fort sérieuse à Paris ». Clérisseau était donc représenté comme capable de créer des embarras et des c chicanes ».

Mais Falconet n'acceptait pas de bon gré d'avoir été réprimandé par une souveraine qu'il avait eu l'intention d'obliger; et il le lui dit sans réticence : « Est-ce ma faute à moi, si des hommes n'entendent pas ou ne veulent pas entendre ce qu'on leur explique bien clairement? Il n'y a pas un mot dans mes lettres à Cochin, que Votre Majesté n'ait vu et qu'elle n'ait trouvé conforme à ses ordres. Cependant on s'échafaude aujourd'hui pour vouloir me prouver qu'on a eu raison de faire tout ce qu'on ne demandait pas ». Cette querelle entre trois artistes ne manque pas de piquant. II ressort, néanmoins, des documents ci-dessus, que si Falconet n'avait pas mis dans la transmission des ordres dé sa souveraine toute la précision désirable, il ne les avait aucunement modifiés; et ces instruc-

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