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tions étaient d'une suffisante clarté pour que Clérisseau ne prit pas ses désirs pour la réalité.
Le lendemain, la Tsarine répondit au statuaire par cette boutade : « Monsieur Falconet, savez- vous Thistoire de Maître Simon qui dans son compte fit un article : tant pour une idée qui du 23 au 24 de ce mois pendant la nuit me passa par la tête; il était visible que maître Simon voulait de l'argent, mais point de raison. Cochin et son associé savent-ils l'histoire de maître Simon ? » Maître Simon était un pauvre sculpteur, qui, peu de temps auparavant, avait remis à Diderot un mémoire impayé de travaux exécutés pour Pierre-le- Grand, qu'il avait suivi jadis en Russie; ce maître Simon avait dû s'enfuir sans être payé au moment du décès du grand Tsar. Diderot avait envoyé ce mémoire à Falconet : « Voyez s'il y a lieu à quelque justice. Le malheureux Simon est dans la plus affreuse misère. Pour la commisération jamais occasion ne fut plus belle ». Et Falconet s'était adressé à l'Impératrice.
Mais cette boutade ne dérida pas Falconet. Et cela d'autant mieux que le prince Galitzin lui représentait l'irascible Clérisseau comme un homme dangereux. Le prince Galitzin engageait la Tsarine à se débarrasser de l'architecte à « âme crochue » en le payant royalement.
Aussi, quelques semaines après, Falconet adressa-t-il à la Tsarine ces lignes caractéristiques : « Madame, ce M. Clérisseau, duquel Votre Majesté Impériale a fait si à propos un Maître Simon^ juge à propos, lui, de s'en prendre à moi ; c'est un homme turbulent qui veut, dit-on, me susciter une affaire, et qui prétend que si Votre Majesté ne lui donne rien pour ce qu'il a dessiné, c'est à moi à lui en répondre : voilà une singularité bien originale. Le prince de Galitzin, qui vient aussi de m'en écrire, m'engage à vous supplier, Madame, de terminer cette petite affaire. Si Votre Majesté daigne y penser, je la supplie aussi que ce soit par la voie du môme prince de Galitzin, qui est très informé sur cet objet ».
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Catherine ne se laissa pas prendre à ces objurgations. Ne s'arrôtant ni aux menaces de Clérisseau, ni aux craintes que manifestait Falconet, résolue à ne pas payer des plans qu'elle ne voulait pas utiliser» elle répondit au statuaire : « Monsieur Falconet, en vérité, je ne sais quelle querelle peut vous faire Simon Clérisseau. Il me semble qui ni vous ni moi n'avons rien à démêler ensemble ».
Le prince Galitzin jugea utile de plaidera nouveau la cause du statuaire; et il le fit avec tant de chaleur qu'il l'emporta. Â la date du 34 juin 1774 il écrivait ces lignes à Falconet qui les fit tenir à l'Impératrice : « Hélas t mon ami, à quoi sert-il d'écrire à M. Cîochin pour lui faire entendre raison au sujet de M. Clérisseau? Leur prétention est fort ridicule; il n'y a pas de votre faute dans toute cette affaire. Mais Clérisseau veut être payé, et il n'en démordra pas. Mon avis est que vous attendiez l'occasion d'en parler à l'Impératrice, et, au lieu de lui écrire, vous lui exposeriez de bouche les désagréments qui en résulteront pour vous. Elle est généreuse, et je suis sûr qu'elle finira tout cela à la satisfaction de tout le monde ».
Falconet ne se conforma pas au conseil de l'ambassadeur, puisque c'est seulement le 31 août qu'il adressa à la Tsarine la copie de cette lettre, avec cette autre qu'il venait de recevoir de Cochin : « . . . Venons à une autre affaire qui me tient toujours au cœur, c'est celle de Clérisseau; vous m'avez fait espérer que l'Impératrice, généreuse comme elle est, voudrait bien le dédommager du temps qu'il a sacrifié dans l'intention de la bien servir; cela est digne d'elle, et je l'espère toujours; cependant nous n'entendons parler de rien. Il vient me voir de temps en temps; il a la politesse de n*en point parler, sachant que cela ne dépend pas de moi ; mais j'entends très bien son silence. Je vous prie, mon cher ami, ne négligez pas cela ; vous avez accès, vous savez bien vous expliquer, faites usage de ces facultés pour nous tirer tous deux de ce malheureux embarras où nous sommes cruellement compro-
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mis. Peut-être, les plans et projets qu'il avait faits et qu'il remettra, si on veut bien lui accorder quelques satisfactions, feront-ils regretter de n'en avoir pas fait usage, i»
On croira difficilement que Clérisseau vit souvent Cochin sans lui demander des nouvelles d'une affaire qui lui tenait tant à cœur. Mais ces lettres sont caractéristiques sur plus d'un point : Elles témoignent que Cochin, qui avait pris fait et cause pour Clérisseau, cherchait à se faire passer pour compromis avec Falconet dans ce « malheureux embarras i». Il résulte également de la lettre de Cochin que Clérisseau avait terminé les plans de son palais romain, mais ne voulait les faire parvenir que contre argent comptant. Ce trait ne témoigne guère en faveur du désintéressement de l'architecte I Enfin, il faut croire que Falconet n'avait pas une très haute idée de son influence sur Tesprit de la Souveraine, puisque, au lieu de lui exposer « de bouche » l'intérêt qu'il y avait à terminer ce différend, ainsi que le lui conseillait le prince Galitzin,il se contenta de lui communiquer ces extraits de lettres, et d'attendre sa réponse.
La réponse de l'Impératrice n'arriva pas. Mais, Falconet, obligé de subir « l'air de mépris et d'insulte que M. de Betzki affectait dans toutes les occasions », et les supportant avec quelque impatience, avait cependant de loin en loin des entretiens avec la Tsarine. Il profita d'un de ces entretiens pour lui parler à nouveau de l'affaire Clérisseau, et Catherine finit par se ranger à son avis. Elle reçut les plans et dessins de l'architecte, et le dédommagea de son travail. Mais elle paya de mauvaise grâce, sinon pour éviter à Falconet des désagréments dont il s'exagérait l'importance, du moins pour mettre fin à une affaire qui l'importunait.
Il n'est pas besoin d'ajouter que la Tsarine n'exécuta aucun des plans et devis dressés par ce grincheux ami de Cochin.
Ainsi finit celte première phase des relations de Tlmpératrice avec Clérisseau. Elles laissent éclater le caractère revêche et méfiant de l'architecte, et la mauvaise humeur
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payante de la Tsarine. Elles se terminèrent» comme se termine tout différend entre créancier et débiteur^ par de l'aigreur.
L'Impératrice ne tint pas longtemps rigueur de ces démêlés à Clérisseau.
Par contre, il semble que cette affaire de si minime importance ne fut pas sans influer un peu sur les relations de la Tsarine avec Falconet; celles-ci se poursuivirent encore pendant quatre ans, mais elles parurent bien longues au statuaire; et il n'assista pas aux fôtes d'inauguration du magnifique monument qu'il avait passé près de douze ans à édifier. S'il n'y assista pas, c'est que Catherine ne fit rien pour le retenir.
La quasi disgrâce de Falconet tient à beaucoup de causes : son caractère susceptible n'est pas la moindre. Mais il est permis de croire que les difficultés qu'il eût avec la Souveraine i propos de sa mission auprès de Gochin et de Clérisseau ne furent pas absolument étrangères à l'attitude de la Tsarine.
C'est en 1778 que Catherine songea à renouer commerce avec Clérisseau. Elle y fut incitée par Reiffenstein. « Le Divin » avait connu Clérisseau â Rome ; il eut l'occasion de faire ses louanges â l'Impératrice. C'était le moment où Clérisseau venait de recevoir dans son atelier la visite de l'Empereur Joseph II ; l'attention publique s'était portée sur lui. Grimm, qui était à l'affût — pour les nouvelles qu'il rédigeait, — des hommes et des choses en vedette^ était allé, lui aussi, voir Clérisseau. La Tsarine félicita son « souffre-douleurs » de cette démarche, et lui dit : (1) « Je vous avoue que
(1) Lettre de Catherine II du 17 déoembre 1778.
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je serais très curieuse de voir de lui quelque autre chose que le plan de la maison d'un empereur romain avec tous ses dégagements, et si ses portefeuilles étaient à vendre ou bien gravés, volontiers j'en ferais l'acquisition ». Et dans la même lettre elle revient à la charge : « Faites un peu jaser Clérisseau ; qu'est-ce qui plaisait le plus du portefeuille de Clérisseau à Joseph second? Je serais curieuse de savoir cela ». La pensée de derrière la tête de Catherine était évidemment d'acquérir les pièces que « Joseph second » avait le plus appréciées. Il lui importait, en effet, qu'il pût être dit et répété que si la générosité de l'Empereur était grande, la sienne la surpassait encore. Cestà ce moment que la Tsarine reçut de Reiffenstein une lettre où il l'engageait vivement à entrer en relations avec Clérisseau. Grimm, entre les mains de qui était passée cette lettre, écrivit néanmoins à sa souveraine : « Je n'entrerai en pourparlers avec M. Clérisseau que lorsque j'aurai reçu les ordres de Sa Majesté Impériale sur ce point». (1)
Quand il eut reçu des instructions, Grimm ne se le fit pas dire deux fois. Il courut chez Clérisseau et il le fit jaser. Sa lettre du 2 février 1779 contient tous les éclaircissements sur l'œuvre de Clérisseau, ainsi que la relation des visites que « le bonhomme », comme il l'appelle, avait reçues de Joseph II. Cette lettre est trop copieuse pour être reproduite, d'autant qu'il s'y trouve des préambules, fioritures et compliments aussi touffus qu'inutiles dont « le souffre-douleurs » encombre le récit. Mais il importe de la résumer et d'en citer de courts fragments. Grimm connaît les goûts de l'Impératrice, et sait qu'elle a ne s'en tient pas à l'écorce, mais veut voir le fond du sac ; » il donne donc tous les détails qu'il a pu recuillir.
Grimm a fait jaser Clérisseau sur les visites de Joseph II, et ce sont ces jaseries qu'il rapporte. Nous savons par lui qu'à sa première visite, l'Empereur était venu avec
(t) Lettre de Grimm du 11 décembre 1778.
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toute sa suite, et à un moment où il était attendu à l^Académie des inscriptions ; aussi dut-il se borner « à un coup d'œil général et superficiel des portefeuilles i». Joseph II exprima à Clérisseau le regret de le quitter si vite, et promit de revenir i Et Clérisseau a grand soin de répéter ce que lui dit l'Empereur à la vue de ces immenses portefeuilles : « Il faut que rimpératrice de Russie ne connaisse pas ce trésor, sans quoi vous ne le garderiez pas longtemps, b
Le frère de Marie-Antoinette tint parole et retourna chez Clérisseau. « Il demanda à voir les tenants et aboutissants de cette malheureuse maison d'un Empereur Romain qu'il croyait avoir été commandée par l'Impératrice de Russie ». Et une fois sur ce vieil incident, Grimm émet son opinion dont la Tsarine n'a que faire : « Il est vrai que Votre Majesté voulait un casino d'un romain et non d'un Empereur, pour le placer dans son parc avec toute la simplicité antique ; mais si lepauvreClérisseauatailléenpleindrap,àquienestlafaute?» Et Grimm expose sa pensée avec une indépendance qui n'est pas dans ses habitudes : « Je suis grandement tenté de m'en prendre à Votre Majesté elle-même ». A son avis, il eut été nécessaire d'agir avec Clérisseau comme il le fait avec les artistes qui reçoivent des commandes de la Souveraine. « Moi, dit-il, je commence par jeter un seau d'eau sur la tête de l'artiste I » Et à l'appui de sa manière de faire, Grimm cite l'exemple du a divin » Reiffenstein lui-môme, qui, non content de fournir les fresques de Raphaël, aurait transporté a Rome entière à Pétersbourg », si on l'avait laissé faire. C'est le seau d'eau froide qui lui a manqué 1 II en a été de même avec Clérisseau : Celui-ci, qui a l'imagination ardente, a bâti, devant Grimm, « dans une seule séance, » de vastes palais pour Pétersbourg et Tsarskoë-Sélo, et « même des pavillons de réserve » où la Tsarine aurait pu loger avec tout son entourage et recevoir bon nombre de « Césars et autres gaillards de cette espèce ». Et Grimm a soin d'ajouter: « Mais j'étais-là pour faire rentrer dans le chaos toute cette création en disant :
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Gela est très beau, mon chez Monsieur Glérisseau ; mais l'Impératrice ne demande rien de tout cela ».
Après cette longue digression, Grimm revient à la visite de Joseph II à Tatelier de Glérisseau. C'est à sa seconde visite que Joseph II, après s'être fait montrer dans le plus grand détail cette maison d'Empereur romain, a fini par dire à Tartiste : « Mon cher, si l'Impératrice de Russie fait exécuter cet édifice, je vous promets de quitter mon domicile et d'aller la voir dans sa demeure d'Empereur romain ». Glérisseau n'était pas né en terre de Gascogne, mais il avait longtemps vécu dans le Midi ; Grimm suppose que la Tsarine aura des doutes sur l'authenticité de ce mot, car il ajoute : c Je rapporte les propres paroles si ce n'est de Joseph second, du moins de son organe Glérisseau ». Au dire de Glérisseau Joseph II passa le reste de sa visite à examiner dans le détail « des volutes, des frises, des décompositions de colonnes, et à éplucher tout ce menu avec le plus grand soin ». Nous voilà fixés sur les entretiens de Joseph II et de Glérisseau. Il est vrai que de l'incident pénible qu'il y eut entre eux, Grimm n'en souffle pas mot; il va de soi que sur ce point Glérisseau ne Jasa pas.
G'est sous le nom de comte de Falkenstein qu'avait voyagé l'empereur Joseph II, et cet incognito respecté à Paris, eut pour avantage de le dispenser d'une foule de présentations et de cérémonies officielles. Le frère de Marie- Antoinette parut constamment à la Gour, mais il y fut traité comme devait l'être le comte de Falkenstein. Paris lui fit les plus belles réceptions, et il eut son heure de vogue. Son séjour & Paris est d'avril et mai 1777. Il y visita et examina à loisir tout ce qui méritait d'arrêter son attention. Il alla à l'Académie Française, à l'Académie des Sciences, et aussi a l'Académie des Inscriptions. Il rendit visite à plus d'un de nos écrivains et à de nombreux artistes. Buflfon le reçut en robe de chambre. Parmi nos artistes il visita Pigalle, Houdon, Goustou, Greuze, Vernet. Il s'entretint longuement avec
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D'Alembert, et passa plusieurs heures avec rarchitecte Perronnet. Il avait aussi manifesté le désir de voir Clérisseau. Partout il fut accueilli avec le plus grand respect et avec sympathie. De Tavis des contemporains, l'Empereur témoigna & tous amabilité et faveurs. Ses entretiens avec nos écrivains et artistes ne furent marqués par aucun incident, si ce n'est avec Clérisseau. Il nous est inutile de rechercher ici ce que fut leur querelle, dont les détails ont été diversement rapportés ; il suffit de la constater et de remarquer qu'en 1783, au moment où Clérisseau se comporta si étrangement avec le grand-duc de Russie, Grimm, généralement bien informé et bien disposé pour l'artiste, s'exprima ainsi dans sa Correspondance générale : « Ce n'est pas la première querelle de M. Clérisseau avec des têtes couronnées; il en a eu une avec l'Empereur qui ne le cède guère à celle-ci ».
Clérisseau n'était pas un étranger pour Grimm. Leurs rapports, cependant n'avaient aucun caractère d'intimité. De plus, Grimm sentait que la Tsarine était désireuse de reprendre des relations avec Clérisseau. Il fit donc son éloge, et il le fit en ces termes :
« C'est, talent à part, un brave et digne homme qui a moins d'esprit que de génie, mais qui, & force de dessiner les chefsd'œuvre de Rome antique, a contracté l'habitude des mœurs et de la probité antiques. On remarque cette trempe d'esprit dans ses actions et dans son parler ; sa poitrine se gonfle vite, et tout ce qui en sort fait plaisir à entendre, quoique ce soit ni joli ni fleuri. Mais ces caractères ne sont pas propres & faire fortune. Aussi Clérisseau, malgré sa haute réputation en Italie et en Angleterre, ou peut-être à cause d'elle, est-il resté pauvre en France ; et il était sur le point de s'en retourner à Rome, il y a quelque temps, lorsqu'on lui accorda un logement au Louvre, qui est le seul bienfait royal dont il jouisse. »
Nous avons déjà dit que si Clérisseau n'avait pas fait fortune, il s'était créé, avec un art rare, des protecteurs nom-
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breux et paissants, qui, semble-t-il, auraient dû contribuer à satisfaire un peu plus que sa vanité. A ce propos» Grimm nous conte une anecdote amusante sur les relations de Clérisseau avec Tancien ambassadeur d'Angleterre à Paris, Mylord Harcourt. L'anecdote mérite d'être citée : « Mylord Harcourt» en quittant son ambassade en France, mena Clérisseau avec lui en Angleterre. Il voulait que le roi d'Angleterre imitât ses sujets et lui achetât beaucoup de choses ; mais mylord Harcourt semblait avoir oublié que Sa Majesté britannique a trop besoin de son argent pour acheter des voix au parlement, et qu'il ne reste pas un shilling pour les arts. Clérisseau prétend que le roi avait le plus grand désir de voir les trois gros portefeuilles que mylord Harcourt lui avait fait porter & Londres, mais que mylord Bute était contraire i ce projet ; et comme dans un pays libre on se sert de la loi pour l'injustice comme pour la justice, on saisit les portefeuilles de Clérisseau â la douane; on lui dit : il est impossible qu'un seul homme ait fait tout cela, vous n'ôtes pas auteur, mais marchand de ces ouvrages ; ainsi vous êtes dans le cas d'en payer la taxe d'industrie. Fixez-en le prix, afin qu'on en puisse déterminer ta taxe, et sachez que si vous mettez le prix trop bas, la douane pourra bien vous acheter la totalité i ce prix-là. A ces mots, les yeux de. Clérisseau étincellent. Moi, marchand 1 s'écrie-t-il. C'est mon sang, c'est le plus pur de mon sang. Sachez à votre tour que j'estime mes portefeuilles trois millions sterling, et si vous osez y toucher, je vous fais un procès en dommages de trois millions sterling. Mylord Harcourt réussit à lui faire rendre ses portefeuilles sans taxe et intacts, mais le roi ne les vit point, et Clérisseau repassa en France avec son trésor. »
On conviendra que cette réplique sent singulièrement le Gascon. Mais nous savons que Clérisseau n'avait rien du pays de Gascogne I II ignorait même, — au dire de Grimm, — l'art de se faire valoir, puisque son parler n'était « ni joli, ni fleuri ». Ce jugement de Grimm nous laisse rêveur ; nous
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serions tenté de traduire ce « ni joli, ni fleuri » par passablement rustre et impoli. Et les démêlés qull avait déjà eus avec la Tsarine comme ceux qu'il va avoir avec elle, et la querelle qu'il avait eue avec Joseph II comme aussi la scène pour le moins grossière qu'il fera en 1782 au grand-duc et & la grande-duchesse de Russie, nous permettent cette supposition.
Mais dans sa lettre du 2 février 1779, Grimm ne s'en tient pas à la relation des visites de Joseph II à l'atelier de Clérisseau ; il vante les œuvres de l'architecte, et aussi son désintéressement, u Jamais, dit-il, rien ne sera gravé de ce trésor )). Et il en indique le motif : Glérisseau n'en a pas les moyens ; et il ne trouvera aucun Mécène pour les lui fournir. Il est vrai que Glérisseau a publié Les Monuments de Vantiquité en France, et a commencé par la Maison carrée de Nîmes. Grimm fait les plus grands éloges de l'œuvre, mais il a soin d'ajouter : « Je crois que faute de moyens, Glérisseau ne pourra pas continuer cet ouvrage. »
Grimm n'avait pas commis l'imprudence de se présenter à Glérisseau de la part de l'Impératrice, et de se dire chargé d'examiner ses portefeuilles. Après avoir fait « jaser » l'architecte, il s'était borné à lui laisser entendre qu'il parlerait de son œuvre à la Tsarine ; du moins, c'est ainsi que Grimm présente les choses à sa souveraine. Mais Glérisseau n'eut pas la naïveté de croire que Grimm n'était chargé d'aucune mission. Et ce qui le prouve, c'est que des pourparlers furent engagés entre eux, et même divers engagements furent pris. « Lorsque je lui ai demandé s'il voulait se défaire de son trésor, supposé que je fusse assez heureux pour fixer l'atten tion de Votre Majesté Impériale sur cet objet, il s'est mis & pleurer et à rire alternativement. «Mais vous voulez donc ma mort, s'est-il écrié, car je ne m'en serai pas sitôt séparé, que j'en mourrai de douleur î Imaginez donc que j'ai 60 ans, et que je n'aurai plus rien. Je vous vendrai 30 années d'études et de travaux ; je vous vendrai toute ma vie, il n'en restera plus