‹ Souvenirs et memoiresChapitre 9 sur 27 · UNE IMPÉRA.TRIGB ET SON PREMIER ARCHITECTE · texte numérisé non relu

UNE IMPÉRA.TRIGB ET SON PREMIER ARCHITECTE

trace chez moi. II est vrai que si je ne vends point, je sais rhomme du monde le plus malheureux. Je n'ai que ce seul moyen pour assurer le sort de ma femme après moi. Je l'ai épousée & Rome» elle est romaine, et si je meurs demain, elle reste sans pain. Si l'Impératrice me prend mon trésor, je prends cet argent, je le place au nom de ma femme, j'assure son sort et je meurs en paix. »

Ces plaintes sentaient la comédie ; & dire vrai Clérisseau était fort désireux de vendre son « trésor » ; et Grimm en fait implicitement l'aveu quand il ajoute que, pendant 15 jours de suite, « le prédicateur Clérisseau est venu pleurer et rire alternativement » chez lui, et qu'il a « essuyé une quinzaine de sermons » de ce genre. Or, pendant ce temps, Clérisseau ne cessait de consulter « sa femme, des amis, des gens de loi 9 pour leur demander les conditions et avantages qu'il pourrait exiger f Quel homme aimable était cet architecte sexagénaire I

Cependant Grimm exprime son opinion sur l'œuvre de Clérisseau : « Il est certain que son trésor est immense. Il renferme et tout ce qui existe de grands monuments, et tout ce que l'imagination lui a inspiré d'après eux. Il est l'ouvrage de plus de 30 années de sa vie, et il consiste en dix-huit énormes portefeuilles in-foliissimo. Il en demande soixante mille livres de France qui produiront 3.000 livres par an. Ce sera toute sa fortune, et c'est sa femme qui en sera propriétaire, afin d*avoir un sort assuré après lui. Non seulement, vu la quantité prodigieuse de dessins, la somme est discrète, mais on peut dire qu'employer toute sa vie pour avoir & 60 ans 3.000 livres de rente, ce n'est pas la vendre trop cher pour un artiste de réputation. Combien de criquets ici qui avec des pauvretés se sont fait douze et quinze mille livres de rente! »

Et après avoir loué les dessins de Clérisseau, Grimm s'adresse au cœur et à la générosité de sa souveraine. « Et puis nous^ ne bornons pas la magnificence de l'Impératrice.

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Si & la vue de rimmense trésor, son grand cœur lui suggère d'ajouter 10 ou 15 mille livres & la somme stipulée, nous aurons Tavantage très précieux de devoir ce bienfait & sa munificence, sans l'avoir ni attendu ni exigé, b C'est qu'en effet, Glérisseau veut qu'il soit tenu compte du plaisir (( indicible » qu'il a eu de travailler « pendant 30 ans qui ont passé comme 30 jours dans une extase continuelle ; » à son avis le plaisir qu'il a eu à édifier ce trésor est une valeur marchande i II n'en était, certes, pas de Glérisseau comme d'un autre artiste dont Diderot avait, quelques années auparavant, recommandé à Falconet la belle collection d'estampes, ce Quand vous auriez rempli ma chambre de louis, disait-il, il n'y en aurait toujours qu'un : celui-là vu, j'aurais vu tous les autres. Au lieu que sur mes 60.000 estampes, il n'y en a pas deux qui se ressemblent. »

Et Grimm expose très clairement les deux clauses que Glérisseau met à son marché. Il surenchérit même sur les prétentions de l'architecte, et y en a ajouté une troisième :

La première condition de Glérisseau est que si l'Impératrice trouve certains plans et dessins insuffisamment achevés, ceux-ci lui soient retournés ; il les terminera selon les vues indiquées, «pour la moitié du prix qu'il exigerait du public pour chaque pièce. »

Pour la seconde clause, Glérisseau « s'en remet à la clémence impériale. » Il s'agit pour lui, « pauvre artiste qui s'est dépouillé de tout, j> d'obtenir de temps en temps de la Tsarine quelque travail qui lui permette de ne pas « mourir de chagrin, d'ennui et de désœuvrement; » ce travail, du reste, assurera un sort a & ce qu'il a de plus cher au monde, sa femme, » et lui procurera la gloire de consacrer & la Tsarine « le reste de sa vie. » Glérisseau « s'engage d'avance de travailler pour les prix les plus discrets et de chanter en travaillant les louanges de l'Impératrice que les voûtes des Gieux sont si accoutumés à répéter. j>

Ges conditions n'avaient pas paru suffisantes au factotum

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de la Tsarine. Grimm en indique une troisième qui présentait pour Clérisseau un profit immédiat. Et sur ce point Grimm se permit de conclure marché de sa propre initiative. Clérisseau avait besoin de deux mois de travail pour mettre ses portefeuilles en état d*ôtre livrés; et d'autre part, il fallait deux mois pour que Grimm pût savoir de «la souveraine si elle ce se décidait pour Tacquisition du Trésor b. De plus, Grimm estimait qu'il « se passerait bien du temps avant que ces cartons pussent être expédiés » par mer; peut-être un an; et la Tsarine était toujours pressée de recevoir les objets d'art dont elle avait fait l'acquisition I « En conséquence» dit Grimm» je suis convenu avec Clérisseau qu'il quitterait dès à présent toute autre occupation, pour que ses portefeuilles soient en état d'être livrés et expédiés à l'arrivée de la résolution impériale. y> Dans le cas où l'Impératrice « ne jugerait pas à propos de faire cette acquisition, b elle en serait quitte pour acheter & Clérisseau quelques dessins d'une valeur de 3.000 livres environ, « afin de le dédommager du temps perdu ». Et Grimm ajoute : « Cet arrangement m'a paru d'autant plus convenable qu'il procurera, du moins, à Votre Majesté, pour son argent, quelques beaux dessins d'un artiste dont elle estime le talent. Si, au contraire, Votre Majesté fait marcher toute la boutique, je m'en lave les mains, et ne prétends être aucunement responsable du vacarme que ce Clérisseau excitera dans la tête impériale. »

La Souveraine approuva tous les arrangements et dispositions pris par son « souffre-douleurs » ; elle voulut posséder tous les cartons de l'artiste favorisé des visites de Joseph II.

Dès que Grimm eut reçu les ordres de la Tsarine, il manda chez lui Clérisseau et les lui communiqua. Et Grimm nous révèle comment Clérisseau reçut cette communication (1) :

(1) Lettre de Grimm du 15 ayril 1779.

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OC II les écouta les deux poings enfoncés dans ses yeux; quand j'eus cessé de lire (t), il se mit à fondre en larmes ; puis à courir par la chambre en criant : Monsieur, Monsieur, elle est Impératrice, c'est une âme sublime, mais moi je suis artiste, et j'ai aussi une âme, ou je ne mérite pas ce titre. Puis prenant un -air plus calme et le ton d'un suppliant, il me dit : Monsieur, je ne saurais consentir à ce que l'Impératrice me demande. Je n'ai plus rien à moi, tout est à elle depuis que vous m'avez lu sa lettre. Comment voulez-vous que je sois le gardien de ce qui lui appartient? J'en perdrais le sommeil, et il faudrait m'enterrer avant trois mois d'ici. Le feu n'aurait qu'à prendre I On n'aurait qu'à me voler f Savezvous que dans la révision que j'ai faite en attendant ses ordres, j'ai trouvé qu'on m'avait volé deux dessins? Eh bien, que deviendrais-je, à présent que tout est à elle, si cela m'arrivait?... » Et Grimm eut toutes les peines du monde à empocher Clérisseau de faire apporter en son logis ces énormes portefeuilles qui l'eussent obligé, dit-il, à aller loger dans la rue. Clérisseau consentit à les garder provisoirement, en attendant de nouvelles instructions de la Tsarine.

Nous ne saurons jamais si cette scène de pleurs et de remerciements fût jouée par l'architecte ou bien imaginée par « le souffre-douleurs ». Peut-être y collaborèrent-ils tous les deux I Quoiqu'il en soit, Clérisseau supplia Grimm de lui écrire une lettre qui contint en substance les ordres de l'Impératrice, ainsi que les éloges touchants qui les accompagnaient. Grimm le satisfit sur-le-champ, « mais à condition que rien de tout cela ne serait imprimé ». Aussitôt, Clérisseau s'en alla portant sa lettre de maison en maison, « riant et

(t) Cette lettre de Catherine ft laquelle Grimm fait allusion n'a pas été publiée. 11 y a la une preuve que toute la correspondance de Catherine aveo Grimm n'a pas encore été retrouvée, et qu'il se trouve quelques vides dans le tome 23 si compact cependant du Recueil de la Société Impériale historique russe.

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pleurant de joie et de reconnaissance.» Et Grimm, sûr que la vanité de la Tsarine sera satisfaite, ajoute : t Tout le public en a été attendri. »

Il ne faudrait pas connaître Clérisseau pour croire à son désintéressement. Il ne se montra pas satisfait. L'achat de ses cartons était pour lui une magnifique aubaine; il songea immédiatement à tirer le meilleur parti possible des bonnes dispositions de la Tsarine. Et Grimm en fait l'aveu. Le lendemain du jour où Grimm nous décrit cette scène savamment dramatisée, il reçut de Clérisseau deux exemplaires de son ouvrage : Les Antiquités de France. L'un était pour l'Impératrice, et Grimm en paya aussitôt le montant; l'autre était pour l'Académie Impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. « Ce présent n'est pas désinterressé, comme Votre Majesté verra par sa pancarte, car Clérisseau désire le même honneur que l'Académie des Beaux-Arts a fait à M. Pierre, premier peintre du roi de France, c'est-à-dire d'être associé honoraire ». Et Grimm, en conseiller fidèle et avisé, fait savoir à sa Souveraine qu'elle ne saurait se dérober : « Le bonhomme en mourrait, s'il était refusé ; » et môme Grimm met une insistance toute particulière pour que le titre d'associé soit accordé à l'avide architecte avant l'arrivée de ses ouvrages à Pétersbourg. A cet effet, il donne & la Tsarine les noms et titres du « bonhomme » : « Il s'appelle Charles-Louis Clérisseau, et il est membre de l'Académie royale de Peinture et Sculpture de France. »

Mais ce n'est pas tout: Clérisseau nourrit l'ambition d'être le premier architecte de l'Impératrice ; aussi Grimm continue son boniment : «... Si, dans ce brevet, il était qualifié de premier architecte de Sa Majesté Impériale, je ne m'y opposerais pas, parce que cette qualification jetterait un grand lustre sur Clérisseau, qu'elle ne ferait aucun tort à aucun des architectes de Votre Majesté, parce qu'une grande Princesse peut avoir plus d'un premier architecte, surtout lorsqu'elle est possédée par le démon de la création; et qu'enfin, en fait de

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titres, tout ce qa'il y a de plus brillant est toujours ce qu*il y a de mieux pour le porteur. »

Enfin, Grimm n'omet pas d'indiquer i sa Souveraine ce qu'il compte faire pour le paiement de la riche collection de Glérisseau : Si la réponse de la Tsarine ne se fait pas attendre» les fameux cartons pourront arriver assez vite & St-Pétersbourg, via Lubeck; de la sorte Glérisseau pourrait toucher dans le courant de juillet les 60.000 livres convenues. Et Grimm estime, que, néanmoins, il devra payer & Glérisseau, € & titre d'intérêts pour cette année », les 3.000 livres promises pour les retouches que nécessitaient les plans et dessins. Mais, € le souflfre-douleurs » craint d'être critiqué d'avoir si vite disposé d'une somme aussi considérable; aussi a-t-il soin d'ajouter : « Ni les 3.000, ni les 60.000 livres ne seront payées sans que j'y sois autorisé par. la réponse de mon auguste Souveraine. »

Grimm fut sage de prendre cette précaution. Et il n'avait pas tort de terminer ainsi sa copieuse « pancarte » : « Tout considéré, Votre Majesté aura bien de la peine à se dépêtrer de ce Glérisseau, mais voilà ce que c'est que d'avoir la fantaisie des portefeuilles ». On conviendra qu'au lieu d'aider la Tsarine à « se dépêtrer » de Glérisseau, Grimm mit une certaine complaisance à favoriser ses projets et à plaider chaleureusement sa cause. Grimm nous dit qu'il n'était pas des intimes de l'architecte I Gomment eût-il mieux pris ses ses intérêts s'il en avait été?

Gh. de Lariviêre.

(A suivre).

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