Mémoires, îv
tentement de soi est au fond, et Marc-Aurèle luimême n'est que le plus aimable et, vu sa condition, le plus étonnant des sages dont parle saint Paul, qui sont sages à leur propre jugement et pour euxmêmes, prudentes apud seipsos.
La morale païenne n'en a su guère plus sur la charité que sur l'humilité. Elle a conseillé, elle a enseigné, d'après Socrate, une charité passive qui consiste à être patient, résigné, à beaucoup souffrir d'autrui. Que manque-t-il à ce précepte pour être la charité ? Bien des choses, et, entre autres, l'humilité. C'est pour se rendre libre des autres que le sage ne leur permet pas de l'entraîner dans leur passion ; le mépris perce jusque dans sa patience. Le sage ne s'offense pas : est-ce donc qu'il compatit à l'emportement de l'offenseur? Non, il s'y résigne pour qu'il ne soit pas dit qu'un fou s'est rendu maître un moment de la volonté d'un sage. Il y a loin de là à la charité gratuite qui aime les autres pour eux-mêmes, à la charité active qui leur vient en aide. Epictète était bon, dit-on, et serviable; je n'aime pourlant point qu'il propose, comme modèle de lettre de recommandation, ces singulières lignes : « Je vous recommande le cadavre d'un pauvre diable, un vrai setier de sang, et rien
de plus. 11 serait quelque chose de plus, s'il ne se persuadait pas qu'un homme peut être malheureux par un autre homme. » C'est à la fois une morale trop superbe et un genre de recommandation trop commode.
Pourtant, si l'on en doit croire son disciple Arrien, Epictète aurait prononcé le mot caractéristique de la morale chrétienne, le mot frère: « Esclave, dit Epictète dans le passage cité par Arrien, esclave, — c'est à l'homme qu'il parle, — ne supporteras-tu pas ton frère qui tire comme toi son origine de Jupiter, et qui est né de la même semence ? » Il est vrai que ce mot frère est bien affaibli par l'incertitude qui plane sur la nature du père commun, ici Jupiter, ailleurs Dieu tout seul, ailleurs tous les dieux de l'Olympe. Mais notre philosophe croit-il parler en frère, et à un frère, quand il apostrophe l'homme du nom d'esclave, <xvàpaxo&ov? Esclave, c'est bien loin non seulement de frère, mais du conserms, compagnon de servitude de la morale chrétienne. A ce titre de frère qui nous est donné de si haut, je préfère, comme plus près de la charité, le : 0 mon fils ! w tsxvov, de ce beau passage de Marc-Aurèle : « Que fera celui qui veut te nuire, si tu continues à lui être bien-
veillant, et si, au moment où il veut te nuire, tu lui dis avec douceur : Non, mon fils, nous sommes nés pour une autre fin. Tu ne me blesseras pas, mais tu te blesseras toi-même, ô mon fils1 ! »