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comme s'il eût voulu faire aimer aux autres leur devoir par la manière dont il faisait le sien, en lui ôtant jusqu'à l'air d'un effort ou d'une peine. Par lui, dit un historien, les méchants devenaient bons, et les bons meilleurs. Dans la plus grande application aux affaires publiques, jusqu'à y travailler pendant les jeux, malgré le peuple qui l'en raillait, et qui pouvait l'en railler impunément, il s'occupait des particuliers, soignant et guérissant les âmes, faisant part à qui en avait besoin de sa douce philosophie, maître, en cela seulement, qu'il enseignait comme philosophe ceux qu'il gouvernait comme empereur, Socrate et Titus tout à la fois.
Aucun homme, dans la suprême puissance, n'a su d'ailleurs être plus à lui-même en étant plus à tous. Ses mémoires sont l'histoire admirable de ses recueillements dans les intervalles de ses devoirs. Il les écrivit en partie pendant ses campagnes, sous la tente, tantôt chez les Quades, tantôt chez les Marcomans, et les seules victoires qu'il y raconte sont celles qu'il remportait sur lui-même. Il n'y parle d'ailleurs ni de son administration réparatrice, de la délation qu'il fit cesser, des jeux du cirque qu'il modéra, des mœurs qu'il corrigea ; ni de ses guerres, quoiqu'il y fût habile, brave et
SOUVENIRS ET NOTES BIOGRAPHIQUES. 12j
heureux ; ni de ses libéralités dans le plus grand ménagement des deniers publics ; ni de cette suite d'actes de sagesse ou de bonté qui le firent proclamer après sa mort le Dieu propice. Mais il pèse, d'une main ferme et d'un esprit tranquille, à mesure qu'il la recueille, cette gloire qui va se perdre dans les deux infinis du passé et de l'avenir, et il se demande compte des jours qu'il a perdus pour « la seule tâche à laquelle suffise, dit-il, le temps que nous avons à vivre, faire du bien aux hommes et les soutenir1. »
Il serait permis de douter que la morale chrétienne eût pu mettre plus de vertus sur un trône, si elle n'avait à opposer à Marc-Aurèle, non pour le rabaisser, mais pour rendre gloire à une doctrine qui pouvait encore faire plus grand que lui, saint Louis, lequel eut, avec toutes les vertus de l'ancienne morale, toutes les vertus de la nouvelle, et surpasse Marc-Aurèle autant qu'un saint surpasse un sage. Semblables d'ailleurs par les principaux traits cle leur vie, tous deux vaillants hommes de guerre avec l'humeur pacifique ; tous deux mourant sur le rivage étranger, mais l'un en stoïcien