‹ Souvenirs et notes biographiquesChapitre 20 sur 49 · Mémoires, v · texte numérisé non relu

Mémoires, v

qui raille doucement ceux qui le pleurent, l'autre en chrétien qui les console ; tous deux sans cesse occupés du bonheur des hommes, mais saint Louis plus humain pour les Sarrasins, ses ennemis, que Marc-Aurèle pour les chrétiens, ses sujets ; tous deux sachant se rendre libres de leurs devoirs publics pour leurs devoirs envers eux-mêmes, et se faisant une guerre intérieure dans le moment même où ils ont tiré l'épée contre l'ennemi. Mais, tandis que Marc-Aurèle philosophe avec lui-même sous la tente, saint Louis, dans le trouble d'une déroute, poussé par les Sarrasins jusque dans les rues d'une petite ville, à demi mort de fatigue et de maladie, « voyant, dit Lenain de Tillemont, qu'il est plus de trois heures après midi, demande son bréviaire à son chapelain pour prier », et dans cette triste angoisse du Français qui se voit vaincu, du roi de France qui va tomber dans les mains des infidèles, du chrétien qui ne peut plus rien pour ses frères, il n'oublie pas l'heure de Dieu, et il s'humilie sous la main qui l'accable. Grand exemple à opposer à ceux qui accusent la morale chrétienne de trop demander à l'homme! Saint Louis a prouvé que, dans l'ordre moral, personne ne peut mettre une limite aux forces humaines,

et que plus le devoir est haut, plus il a rl'attraifc pour les grandes âmes.

LE CHRISTIANISME EST-IL POUR QUELQUE CHOSE DANS LES DERNIERS PROGRÈS DE LA MORALE PAÏENNE?

Ces faibles lueurs des vertus chrétiennes dans les derniers représentants du stoïcisme étaient-elles un reflet du christianisme s'insin uant dans les esprits par la ressemblance des doctrines ou par l'influence des exemples? Certains Pères de l'Eglise Font cru, et saint Ambroise, entre autres, accuse souvent les orateurs du siècle, comme il appelle les païens, de prendre aux chrétiens leurs maximes. Je crois que ce Père a été trompé par le pieux désir d'assurer à la morale chrétienne, pour tout ce qui est règle de devoir, la gloire de l'invention ou celle de la priorité.

Une répugnance de sectaire éloignait les stoïciens des livres de la nouvelle philosophie, et leur ôtait jusqu'à l'idée d'y faire des emprunts. Epictète,

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qui ne nomme les chrétiens qu'une fois, sous le titre dédaigneux de Galiléens, essaye de déshonorer le courage de leurs martyrs en l'attribuant à la fureur ou à la contagion de l'exemple l. Marc- Aurèle, qui en avait dans ses armées, les accuse vie mourir en étourdis. Gomment les doctrines se seraient-elles mêlées quand les cœurs étaient si séparés? Si cette facilité à mourir, si ce sang versé à flots, soit dans les amphithéâtres pour leur foi, soit dans les champs de bataille pour César, ne recommandaient pas les chrétiens auprès de l'ancienne philosophie, comment l'âpreté et le manque d'art de leurs livres auraient-ils attiré des yeux accoutumés à la dextérité d'esprit de Socrate et aux grâces ingénieuses de Platon ? Les stoïciens ne voyaient dans la morale chrétienne qu'une superstition qui prétendait détrôner leur doctrine ; ils avaient pour les chrétiens cette haine mêlée de mépris qui ne veut pas même connaître ce qu'elle hait.

Le christianisme n'est donc pour rien dans ces nobles et suprêmes aspirations de la morale païenne. Laissons-en l'honneur aux âmes d'élite

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