Grande morale, liv. II
dans le cœur humain1. En tout cas, qu'elle soit de lui ou de son école, me voilà bien assuré qu'ayant aimé, dès ma jeunesse, plusieurs amis à la fois, et toute ma vie les mêmes, ce n'est pas une chimère dont j'ai été dupe, mais un bien solide que j'ai possédé en perfection. Les deuxconditions que met Aristote à la pluralité des amis ne m'ont pas manqué. Je pourrais dire le jour où je sentis pour la première fois ce qu'il appelle 6pp Trpo; to mlew, l'entraînement, l'inclination à aimer, et par quelle amitié je fus préparé à aimer mes amis.
C'était en 1821, le lendemain de la Toussaint. Mon père, en m'amenant la veille au collège, où j'allais recommencer mes humanités, m'avait promis de venir me dire adieu. Il ne vint pas. Il avait craint, comme je l'ai su plus tard, de ne pouvoir maîtriser son émotion et de rendre son fils témoin de ce que, dans sa sévère manière d'entendre la paternité, il regardait comme une fai-
1. Voir, dans l'Introduction qui précède son très remarquable Essai sur la morale d'Aristote, par quelles raisons plausibles M. Ollé-Laprune établit qu'il convient d'attribuer à trois auteurs différents les trois ouvrages qui, sous les titres de La morale à Nicomaque, La morale à Eudéme, La grande morale, ont été publiés dans le corps des œuvres d'Aristote, et comme étant de lai.
blesse. Je l'attendis toute la journée, d'abord assez tranquillement, soit confiance en sa promesse, soit que l'idée de séparation ne pût me venir à l'esprit. Peu- à peu l'attente devint de l'impatience et l'impatience de l'angoisse. Quand tout espoir fut perdu et que je me vis tout à coup à cinquante lieues de la maison paternelle, clans un collège où tout m'était inconnu, je crus sentir mon cœur se fondre, ou plutôt je le sentis naître, tant cette tendresse m'était nouvelle. En même temps, il me sembla que mon esprit s'éveillait et se développait comme pour lui en fournir les premières expressions. Toute la fin de cette journée et une partie de la nuit, je la passai à pleurer. La pierre avait été touchée, l'eau en avait jailli. Désormais l'adolescent faisait place au jeune homme. Je connaissais et j'aimais pour la première fois mon père et ma mère. Ce jour-là fut mon véritable jour de naissance.
Jusqu'alors, je les avais vus sans les regarder, écoutés sans les entendre. Je recevais leurs tendres soins comme une chose toute simple, sans croire qu'ils pussent faire moins ni autrement, ni que je dusse leur en être reconnaissant. J'avais pour eux tout ce qui est sentiment involontaire, le respect, la soumission, la confiance ; je n'avais pas l'amour»
Je ne me doutais pas que leurs qualités leur fussent personnelles. Si l'on m'eût dit qu'en entrant dans les maisons voisines, j'y trouverais des parents semblables aux miens, je l'aurais cru sans peine. Séparé d'eux et si loin d'eux, je les vis enfin, je les écoutai. Mon esprit, devenu pénétrant, les distingua des autres, et je sus clairement que tout n'était pas de même chez nos voisins, et que par les vertus et les qualités cle mes parents notre maison était bénie. Je les appelais par le souvenir et par la réflexion; j'entendais de nouveau par l'oreille intérieure certaines de leurs paroles restées comme à la surface de ma mémoire, plus inerte que rebelle, et j'en trouvais le sens. Je refis, avec leurs conseils et leurs exemples ressaisis dans le passé, toute mon éducation d'enfant et d'adolescent. Je les aimais aussi comme par un pressentiment de leur mort prochaine. Un an après les avoir retrouvés, je ne les avais plus.
Cette « inclination à aimer » , née en moi de la séparation, leur mort en fit un besoin douloureux. Tout ce qui, dans les affections, demande la présence, je le reportai sur mes amis. Ces amis, le collège me les donna. Ce fut là « l'occasion » d'Aristote. Mon cœur tout plein cle tendresses inoc-
cupées me conduisit d'abord à un, puis à deux, et de î 821 à 1 82Z| , j'en aimai cinq. Cinq amis, n'estce pas trop? Aristote en permet plus de deux : at— il cru le cœur assez riche pour aller jusqu'à cinq? Qu'il l'ait cru ou non, j'en ai eu cinq : c'est bien mon compte et je n'en veux rien rabattre, dût-on trouver que j'ai le cœur trop ouvert pour ne l'avoir pas banal.
Au moment de les - nommer, voici que j'hésite. Le secret des amitiés ne doit-il pas être gardé? Mes amis ne m'ont pas autorisé à le trahir, et peutêtre n'ai -je pas mérité qu'on les félicite de m'avoir eu pour ami. Mais comment me taire? J'écris ceci pour mes petits-enfants. Puis-je ne pas leur nommer des hommes dont le commerce a été pour moi un bonheur et un honneur?
Je les nommerai donc, et je commencerai par le premier que j'ai aimé, et le premier, hélas! que la mort m'ait enlevé. Il s'appelait Trancart. L'instinct nous amena tout d'abord l'un vers l'autre. Des ressemblances de situation resserrèrent notre
amitié naissante. Nos parents nous avaient envoyés tous les deux au collège Sainte-Barbe-Nicolle, lui de Bar-le-Duc, moi de Châtillon-sur-Seine , et il faut dire que nous sentions un peu notre province. Au milieu de camarades, en grand nombre Parisiens, plus déliés que nous et un peu moqueurs, notre air timide et gauche, notre accent provincial, et jusqu'à la forme de nos vêtements, taillés sans art par des couturières du cru peu au courant de la coupe parisienne, tout cela nous avait attiré des plaisanteries. Nous en souffrions ensemble, et nous nous en consolions plus vite.
Notre amitié était devenue tout de suite si étroite et si tendre, que nous en faisions dans toutes nos lettres des confidences à nos parents. La sœur de Trancart se maria. Je composai un épithalame. T rancart en fit lecture au repas de noce, et sa famille, qui avait déjà de l'amour-propre pour moi, trouva les vers excellents. J'aimais tout ce qu'aimait mon ami. J'avais des sœurs et je souhaitais pour celle de Trancart tout ce que j'aurais souhaité pour les miennes. C'est l'accent vrai de ces vœux qui fit le succès de mon épithalame.
Trancart se destinait à l'École Polytechnique. II. en sortit en 1825 dans le génie. Lieutenant en
premier en 1831 , il était détaché à Tétat-major de l'armée du Nord pour le siège de la citadelle d'Anvers. Le commandant de son bataillon ayant été blessé, il prit son service à la tranchée. Le 10 décembre, dans un travail de contremine, la tête de sape est surprise par une sortie des assiégés. La compagnie de ligne, qui la soutenait, lâche pied. Trancart la ramène à l'ennemi, dégage la tête de sape et repousse les assaillants. Ce fut son début militaire. A partir de cette époque, d'autres destinations, pour lesquelles on consultait moins son goût que les besoins du service, le retinrent pendant la plus grande partie de sa carrière, dans ce qu'on pourrait appeler les travaux pacifiques du génie. îl répare ou complète les fortifications de plusieurs places en France et en Algérie. C'est sur sa proposition et sur ses plans que s'élèvent à- Lunéville des constructions destinées à faire de cette place un camp d'instruction militaire permanent pour la cavalerie.
Admis à la retraite en 1862, il était nommé adjoint au maire de Nancy, où il avait résidé pendant quelques années en qualité de chef du génie. Il y trouvait à employer utilement ses talents à des travaux d'édilité, s'occupant dans les intervalles
d'œuvres de bienfaisance, ne refusant aucune fonction gratuite et donnant à son pays, après ses années d'activité, ses années de repos. Une vieillesse si bienfaisante ne le préserva pas de la disgrâce qu'infligent les sociétés démocratiques aux hommes qui ont le tort de faire le bien trop longtemps. Justement ému de rencontrer des oppositions où il n'avait mérité que de la gratitude, il donnait sa démission en 1869.
A peine rendu à son intérieur et à lui-même, il eut à disputer ses derniers jours à une maladie longue et douloureuse. Elle l'enleva le 13 octobre de la même année. C'était mourir au bon moment. Il ne vit pas les désastres de notre pays, et il n'eut pas la douleur de les prévoir, tant était grande sa confiance dans le génie et la fortune de la France. Qui m'eût dit que moins d'une année après sa mort, je la lui envierais, et que la seule pensée qui dût m'être alors de quelque douceur, c'est qu'il avait échappé à la fois à nos malheurs publics et à ces pressentiments du mal prochain qui en sont le commencement 1 !
1. Il avait aussi échappé à une douloureuse épreuve domestique. Son gendre, un brave et brillant officier de cavalerie, aimant son métier et le sachant à fond, le commandant Brincourt, fut tué à la
Doué d'un admirable bon sens, judicieux et droit à faire mentir le préjugé qui accuse l'École Polytechnique de faire des esprits faux; doux, affectueux, d'une humeur égale et gaie qui se réfléchissait sur un visage clair et souriant, spirituel sans malice, il avait une qualité bien rare chez ceux qui ont autorité sur les autres : il leur rendait le commandement si léger, qu'on lui offrait spontanément l'obéissance qu'il avait le droit d'exiger. Gomme chef de service, personne n'a été plus obéi et plus aimé que Trancart.
Les mariages, dont les meilleurs peuvent être une épreuve pour les amitiés, avaient à la fois resserré et étendu la nôtre. Nous nous aimions dans nos enfants et dans leurs mères. A leur tour, par une heureuse rencontre de sympathie, nos familles s'aimaient, à notre exemple. En voyant nos enfants, à leur première rencontre, aussitôt ensemble, aussitôt bons amis, se prendre et s'embrasser de confiance, jouer et babiller comme des oiseaux du même nid, nous pensions avec une douce joie au temps où notre amitié se perpétuerait dans la leur. Ce temps est venu, et à la façon
tête de son escadron, au combat de Mouzon, la veille de la fatale journée de Sedan.
dont ils la continuent, j'estime qu'ils auraient pu en commencer d'eux-mêmes une pareille.
Cependant, le meilleur de l'amitié, la présence, nous avait le plus souvent manqué. Trancart portait ses pénates partout où l'appelait le devoir militaire ; moi, je vivais à Paris d'une vie casanière. Mais nous nous tenions l'un près de l'autre par nos lettres. Grâce à l'intime connaissance que nous avions de nos pensées et à l'habitude de nous raconter notre vie, nous étions aussi réunis qu'on peut l'être par la pensée. Les jours où nous l'étions de fait, quelles rencontres et quels embrassements !
Les premiers moments se passaient en silence. Qu'avions-nous à nous apprendre sur nos fortunes et sur nos sentiments? Nous ne pensions qu'à jouir l'un de l'autre. Il nous arrivait quelquefois de faire de longues promenades sans rien dire. Il était à mon bras, j'étais au sien; nous ne parlions pas, parce que les grandes joies comme les grandes douleurs se taisent. Enfin, après nous être rassasiés de cette amitié muette, nous complétions par nos entretiens les confidences de nos lettres. Officier du génie, très savant dans la fortification, il me parlait de ses « moellons » et de l'art, si sujet aux vicissitudes, de les employer à la défense des
places. A Besançon, où j'étais allé le voir, il me fit faire le tour des remparts, œuvre de Vauban, m'expliquant par quelles convenances des moyens au but, ces beaux ouvrages de pierre ne sont que des applications particulières de l'esprit de justesse pratique et de grandeur simple qui caractérise la littérature et l'art du xvne siècle. A mon tour, il me questionnait sur mes travaux et me demandait des nouvelles du monde des lettres. Son esprit, ouvert à toutes leurs beautés, prenait un extrême plaisir à m'en entendre parler, et comme il avait affaire à un interlocuteur qui les cultivait par vocation et par état, la causerie durait longtemps. Pour la politique, nous la laissions à ceux qui n'ont rien de mieux à se dire ou qui ne parlent de rien plus volontiers que de ce qu'ils ignorent.
Quand la révolution du 2d février 18^8, usant du droit que s'arrogent les peuplades sauvages riveraines de l'Océan sur les navires naufragés, m'ôta les fonctions qui étaient toute ma fortune, Trancart m'écrivit dès le lendemain : « Ta maison est renversée, mais la mienne est debout ; je t'y attends, toi et les tiens. » C'était aussi sincère et aussi simple qu'au temps de notre jeunesse , alors que ma bourse étant à sec, il m'ouvrait la
sienne, sans me permettre de lui dire ce que j'y avais pris. Si je ne vins pas à son appel, ce fut par la même raison qu'autrefois je ne vidais pas sa bourse, l'utilité, non le scrupule d'abuser.
La dernière fois que je le vis, il était venu prendre gîte dans ma maison, pour un moment relevée. C'était en 18G9. Il avait subi l'année précédente une grave opération ; et, quoique rétabli, il avait voulu savoir du chirurgien jusqu'où il pouvait se fier à ce retour de santé. Après une consultation des plus rassurantes, Trancart se sentait ressaisi de cet amour de la vie qui suit les grands périls de santé et les grandes souffrances. Il m'en parlait avec entrain, et comment ne m'y serais-je pas fié ? Sa vie était un des plus grands biens de la mienne. Nous passâmes quelques jours ensemble, quels jours, et dans quels contentements ! Cependant, au départ, après avoir longtemps parlé du demi-siècle qu'avait duré notre amitié, involontairement, et sans nous le dire, nous pensions au peu de temps qu'elle avait encore à durer. Il me souvient que nous nous dîmes : «Au revoir», comme voulant éviter ce qu'il y a de pressentiments dans le mot « Adieu ! » Moins de trois mois après, je perdais un si parfait ami.
L'année même où je m'étais lié avec Trancart, j'avais remarqué, parmi nos camarades de rhétorique, un brillant jeune homme, que distinguaient une belle tête ombragée d'une abondante chevelure, un air fier et doux, une parole facile et vive, un geste expressif, et par-dessus tout un caractère ouvert et sympathique. C'était Léonce Daveluy. Le nom de Daveluy est très connu et en très grande estime dans l'Université. C'est celui de l'humaniste éminent, du savant lexicographe, qui fut le premier chef, et, après M. de Salvandy, le premier fondateur de notre École d'Athènes. Léonce Daveluy a laissé à son aîné la tâche de faire connaître leur nom au public; il s'est contenté de l'honorer par toutes les vertus de la vie cachée. Il n'a rien été et rien voulu être ; car, pour un homme de cette valeur, c'est n'avoir rien été ni voulu être, que d'avoir rempli quelques fonctions modestes, où il a dérobé aux regards plutôt que dépl oyé son mérite. Il y a fait d'ailleurs tout ce qu'il avait à y faire, en homme que tout le monde, lui excepté,
jugeait très supérieur à sa besogne. Administrateur du palais du Luxembourg, au temps du second Empire, il a laissé à tous ceux qui ont eu affaire à lui le souvenir d'un de ces fonctionnaires trop rares qui font aimer l'Etat par la façon dont ils le servent.
Quel vif esprit et quel brillant rhétoricien était Léonce Daveluy ! Que ne devait-on pas attendre d'un écolier qui, à dix-huit ans, avait une plume d'écrivain et une parole d'orateur ! Mais il ne cul-, tivait son esprit que pour lui-même, et il pensait fort peu à la gloire. Sujet d'ailleurs, dès ce tempslà, à des accidents de santé, il y était peut-être trop attentif. Inégal, plutôt que paresseux, il avait l'humeur des écoliers brillants, qui, froids au travail régulier, sont tout feu au travail libre. Grand causeur dans la cour, éloquent, non sur des sujets frivoles ; grand joueur aussi, et le premier coureur de notre génération, son impétuosité et sa vitesse nous rappelaient le fulmineus sus de Virgile. Trop ton et trop sensé pour être l'ennemi du maître, il n'aimait pourtant pas la règle jusqu'à se refuser de prendre quelques libertés avec elle.
On parla longtemps en l'année 1824, on parle encore aujourd'hui, parmi les rares survivants des
•,tfd CHAPITRE PREMIER.
barbistes Nicolle., d'une certaine équipée où Daveluy avait joué le premier rôle et dont le souvenir les met toujours en belle humeur. Il y eut des punitions ; mais le plus puni fut celui qui les infligea. C'était le doux, l'indulgent directeur du collège, M. Henri Nicolle, à qui tous les délinquants étaient chers, et qui avait Daveluy en particulier en très grande affection. C'était, il faut bien le dire, une affaire de maraude. En ce temps-là, les mœurs des écoliers laissaient à désirer en fait de respect pour le jardin d'autrui. Dans les promenades, le long des routes plantées d'arbres à fruit, s'il pendait quelque pomme à la portée de la main, pour peu que l'œil du maître regardât du côté opposé, mûre ou non, la pomme était cueillie.
J'ai, à mon compte, un méfait de ce genre. Étant encore au collège de Châtillon-sur-Seine, la promenade du jeudi nous avait amenés dans un sentier qui longeait un jardin renommé pour la beauté de ses fruits. Une branche de pommier, dont les derniers soleils de juillet commençaient à dorer les pommes, pendait au-dessus du sentier et semblait provoquer les insultes des passants. C'était la tentation de Tantale; mais nous étions sûrs que la branche ne fuirait pas devant la main assez osée
pour la saisir. Nous étions restés, deux de mes camarades et moi, assez loin en arrière de la troupe et du maître qui la conduisait. Sitôt qu'ils eurent tourné l'angle que formait le mur, et que nous nous crûmes certains de n'être pas vus, nous fîmes le coup. J'avais été chargé, comme le plus agile, de donner l'escalade. Au moment où j'étendais la main pour cueillir le fruit défendu, je manquai à la fois des pieds et des mains, et je tombai à terre, le menton sur les genoux, contusionné et confus. Ma mésaventure avait eu un témoin. Nous famés dénoncés au propriétaire du verger, hobereau fort avare, mais, après tout, dans son droit, qui se plaignit et exigea le châtiment des maraudeurs. Quel moyen de le lui refuser? On étaU au plus beau temps de la Restauration; le hobereau était puissant, et notre principal très craintif. La peine fut et parut sans proportion avec le délit. Nous dûmes nous mettre à genoux, au milieu de la cour, avec un collier de pommes au cou. J'en sens encore, après plus de soixante ans, un frémissement dans ma chair, et j'en garde quelque rancune à la mémoire du principal, point méchant homme d'ailleurs, qui ne comprit pas en quel fiel peut se tourner, dans un jeune cœur, une humilia-
i£2 CHAPITRE PREMIER.
tion imméritée. Mon père n'intervint pas. Ce n'est pas qu'il ne trouvât le châtiment excessif ; mais il estima qu'il y avait plus de dommage à se mettre de mon côté contre la règle, qu'à me laisser faire ma peine. Il donna raison au propriétaire du jardin, et il souscrivit à la punition en soupirant.
Le cas de Daveluy était de ce genre. Au fond de la cour du collège s'élevait un mur qui la séparait du jardin voisin, mur de prison de notre côté, du côté du jardin mur d'espalier tapissé d'arbres à fruit. Les branches les plus hautes, qui en dépassaient le faîte, nous disaient de quelles espèces variées le maître du jardin composait ses desserts. Aussi bien, pourquoi notre homme n'avait-il pas pris soin, comme tout bon horticulteur, de pincer ses arbres à fruit?
Un soir donc, qu'un vent tiède de la fin de juillet nous apportait par-dessus le mur des senteurs d'abricots mûrissant, quatre ou cinq d'entre nous, rhétoriciens, et, faut-il le dire, philosophes, complotèrent d'en aller faire la cueillette. Daveluy conduisait l'expédition, comme le plus grand de taille et le plus avisé. Au moment du premier somme et à « l'obscure clarté qui tombe des étoiles » , on sortit du dortoir à pas de loup, et l'on s'achemina
vers le jardin. Les uns font la courte échelle, les autres escaladent le mur. En quelques minutes, toutes les poches sont pleines. Même il y eut un certain bonnet de coton, apporté par précaution, qui servit de poche de supplément.
Déjà nos gens regagnaient le dortoir, se croyant hors d'affaire. A peine ont-ils mis le pied sur la première marche de l'escalier, qu'un homme apparaît sur le palier d'en haut, tenant d'une main une épée, de l'autre un chandelier dont la lumière vacillante éclairait sa figure pâle et effarée. C'était le domestique chef, très bon homme, presque trop l'ami des écoliers, un peu bravache, ce qui explique comment, de tous les personnages de cette scène, le seul qui eût peur était celui qui avait une arme. A cette vue, nos maraudeurs sont pris d'un fou rire. « Avoir vu une telle figure, se disent-ils, vaut bien le prix dont nous le payerons », et ils montent gaiement se rendre au gardien» Il y allait pour eux de la prison. Mais qu'on âe rassure : la prison était une chambre inoccupée, où, sous prétexte de faire de la morale aux prisonniers, notre bon directeur venait les consoler. Il y a plus d'un demisiècle que l'aventure est arrivée, et quoique, depuis ce temps, nous professions, Daveluy et moi, les
plus irréprochables doctrines en. matière de maraude, nous ne sommes pas parvenus à nous repentir franchement, lui d'avoir été le principal acteur dans l'affaire, moi d'avoir ri aux larmes en en écoutant le récit.
Après l'inclination et le « penchant à aimer »5 ce qui nous attira le plus l'un vers l'autre, ce fut (faut-il l'avouer?) la politique. Oui, nous faisions de la politique dès ce temps-là, c'est-à-dire que nous apprenions à juger tout de travers les événements, à nous prévenir sans raison contre les personnes, à décider, à affirmer, à nier, dans la complète ignorance des hommes et des choses, à attrister notre jeunesse de mécontentements sans motifs et de haines sans justice. Bref, sur ce point,, nous nous aimions, parce que nous nous gâtions mutuellement. C'était le temps de l'expédition de M orée. Opposants déclarés, nous voulions bien, entre autres inconséquences, que la France délivrât la Grèce des Turcs; mais il nous déplaisait que ce fût par l'épée des Bourbons et sous le drapeau blanc. Nous étions grands lecteurs du Constitutionnel, qu'un complice du dehors nous glissait tous les jours par-dessous la porte de la cour des cuisines. Le 20 mai, nous mettions le bouquet de
violettes à notre boutonnière ; nous rêvions liberté et gloire, sauf à ces deux choses à s'arranger entre elles. Est-il besoin de dire que de toutes ces illusions, c'est le bon côté qui nous séduisait, et que notre politique n'était au fond que le dérèglement, chez deux honnêtes écoliers, du premier amour pour l'idéal?
Nous nous aimions par d'autres goûts plus inoffensifs et plus séants à notre âge. Nous avions la passion des vers, non de nos vers, Dieu merci! mais de ceux des grands poètes. Daveluy en avait la mémoire remplie. Il les disait avec feu ; il animait cette poésie de la poésie de sa jeunesse enthousiaste. Nous ne connaissions pas de plaisir plus vif que celui du théâtre ni de plus grande fête, les jours de sortie, qu'une représentation au Théâtre- Français. C'était alors la meilleure des écoles littéraires. Je dirai tout en deux mots : Talma nous y interprétait Corneille et Racine. Nous passions une partie de l'après-midi à faire queue sous les galeries, comptant les heures sans les trouver trop longues pour les joies que nous nous promettions. Et quel festin savoureux que le petit pain et le saucisson que nous grignotions pour tout dîner! Et après une nouvelle attente dans la salle, quels
battements de cœur au lever de la toile, et bientôt, quels transports à ces belles pièces où, sous le double charme du génie qui en avait conçu les rôles et du génie qui les interprétait, nous sentions le beau lui-même pénétrer, sous une forme sensible, dans notre intelligence et en prendre possession pour toujours 1 ! Nous revenions de là, non pas fatigués et rassasiés, comme on revient de certains spectacles où les nerfs ont plus de part que l'esprit, mais dispos, animés, élevés au-dessus de nousmêmes. Nous devisions de nos émotions de la soirée, et cet échange de nos admirations nourrissait notre amitié. Daveluy avait un instinct extraordinaire des choses du théâtre. Il se rappelait tous les détails d'un rôle ; gestes, débit, accent ; il analysait, il jugeait tout en parfait connaisseur, et il prolongeait notre plaisir par les raisons solides et ingénieuses qu'il en donnait.
Il est resté fidèle aux deux plus chères croyances de noire jeunesse, la liberté et l'art; à l'art avec l'enthousiasme d'un esprit resté jeune, à la liberté avec une confiance que rien n'a découragé. Pour moi, je n'ai gardé entière que notre commune
1. On lira plus loin, pp. 263 et suivantes, de nouveaux détails sur Talma.
croyance à l'art. Quant à la liberté, soit que j'en aie trop ou trop peu vu, j'ai cessé de croire à un idéal auquel répond si mal la réalité, et je ne puis suivre sans quelque inquiétude une marche vers le mieux qu'interrompent si souvent des reculs vers le pire. N'ayant jamais eu la vilaine passion appelée par Salluste lubido imper ii qui, clu petit au grand, travaille presque tout le monde en France, je me suis désintéressé de la liberté pour le tort qu'elle a d'en être si rarement séparée. Bien que la liberté et l'art viennent de Dieu, il semble qu'il y ait plus de l'homme dans l'une et plus de Dieu dans l'autre; et à juger des deux choses par leurs effets, je préfère à la liberté, qui nous trouble et nous aveugle, l'art qui nous éclaire et nous apaise.
Daveluy avait tout de l'écrivain, sauf l'envie d'en être un. Il connut trop tôt et sentit trop vivement ce que c'est qu'une page selon l'art, pour oser s'y risquer. L'extrême plaisir qu'il prenait à lire les autres le rendait peu empressé à se faire lire à son tour. Gomme ces filles à marier chez qui l'esprit de comparaison est plus fort que le penchant, et qui, pour ne vouloir se marier qu'à coup sûr, restent filles, Daveluy laissa venir le temps où, pour s'être entêté à ne produire que de l'excellent, on ne pro-
duit plus rien. Nous avions beau le pousser à écrire, il résistait, il se dérobait, un peu par paresse, beaucoup par modestie, sans compter sa santé qu'il objectait tantôt comme cause, tantôt comme prétexte, si bien que cette plume d'écrivain est restée clans l'encrier. Je n'en ai pas encore pris mon parti, et je regretterai toujours qu'un si charmant esprit se soit refusé à payer à sa patrie, selon la loi de Dieu, le loyer de ses belles qualités.
Pour moi, qui me suis mêlé d'écrire, je ne sais qui m'a le plus servi d'avoir peur de son goût ou de chercher à lui plaire. Je ne le consultais pourtant pas, ne voulant ni lui donner l'ennui de critiquer un ami, ni risquer de ne pas recevoir ses critiques d'assez bonne grâce, et de me montrer à lui par le vilain côté des gens de lettres. Mais je savais ce qu'il aimait et ce qu'il n'aimait pas, et j'y pensais toujours. Ce juge si excellent, ce délicat dont le goût était à la fois sévère et libéral, a été pour moi un de ces témoins « invisibles, mais présents », sous le contrôle desquels l'écrivain fait son œuvre, et qui sont pour lui comme une seconde conscience.
P. S. Depuis que ces pages sont écrites, la mort m'a enlevé l'ami qui en est le sujet. C'est le 13 août de la présente année que Léonce Daveluy a cessé de vivre. Une maladie du cerveau, lent et douloureux contre-coup de la catastrophe de 1870, et dont les premiers symptômes s'étaient fait sentir peu de temps après, avait peu à peu affaibli sa mémoire, refroidi sa vive curiosité d'autrefois pour les choses du présent, finalement touché jusqu'à son intelligence même. En ces dernières années, il ne vivait plus guère que de la vie végétative, ne lisait plus, ne parlait plus, ne reconnaissait plus ses chers amis que par une sorte de vue du cœur qui se manifestait par un faible sourire. Il ne m'a pas été donné d'avoir un des derniers sourires qui aient éclairé son visage. Absent de Paris, je n'appris sa mort que le jour même où il était dépose dans sa tombe, à côté de ce frère si brillant qu'il .avait si tendrement aimé.
Le trait suivant donnera la mesure des regrets qu'avait laissés l'ancien administrateur du palais du Sénat aux gens de service qui avaient eu affaire à ce vrai libéral. Dans la maison que j'habite demeure la veuve d'un garçon de bureau qui avait été attaché au cabinet de Daveluy. La
rencontrant, ces jours derniers, sur l'escalier, au bonjour que je lui souhaitai : « Ah ! monsieur, me dit-elle d'une voix émue, et ce pauvre M. Daveluy ! Le voilà donc mort, le bon, le digne homme ! Il était si honnête, si juste, si délicat : croiriezvous qu'il ôtait jusqu'à une bûche de son feu, pour ménager le bois de l'administration ! » Et elle me disait cela, les yeux mouillés de larmes. Que pourrais-je ajouter à ce naïf témoignage d'une veuve, à qui son mari avait dû parler plus d'une fois des qualités de l'homme excellent qu'il avait servi?
24 novembre 1881.
Daveluy n'avait été que ma seconde amitié ; de mon côté, je n'avais pris place que le second dans son cœur. Un autre m'y avait devancé. C'était un élève de seconde, un grand jeune homme mince, d'apparence frêle, au visage fin et doux, à la voix grêle, ayant reçu, lui aussi, de grands dons, mais encore moins pressé que Daveluy de les montrer.
C'était un de ces écoliers que j'appellerais volontiers hors cadre, qui sont parmi les premiers dans l'opinion de leurs camarades, sans être même un des seconds par les places. On ne les juge pas, on attend le jour où, sortis des mains de la famille et des maîtres, ils se font connaître en même temps qu'ils se connaissent eux-mêmes. Très délicat de santé, d'une humeur mobile, on l'avait plusieurs fois changé de pension par le seul motif qu'il ne manquait jamais de se déplaire dans celle où il était.
Je le vois encore, à l'heure de la récréation, le premier ouvrant la porte de la classe, et, debout sûr les marches de l'escalier, se dégourdissant les bras et s'allongeant comme quelqu'un qui sort d'un demi-sommeil. Il n'en tirait pas moins son petit profit de ces belles études classiques, dont la vertu secrète s'insinue jusque dans les esprits les plus réfractaires. Tout en n'écoutant le maître que d'une oreille, il faisait son butin, comme certaines abeilles paresseuses auxquelles il suffit de s'être endormies sur les fleurs pour emporter du miel à leurs pattes.
De tous les horoscopes qu'on eût pu tirer du personnage, le dernier qui fût venu à l'esprit, c'est
que de cet écolier devait sortir un des premiers financiers de notre époque. J'en parle, non pas pour m'y connaître, mais sur l'opinion qu'ont tous les gens de finance du gouverneur, ou plutôt du fondateur véritable du Crédit foncier de France, Louis Frémy.
Gomment la chose s'est-elle faite ? Je ne m'aviserai pas de le dire, ne pouvant guère plus parler de fin a ne- s qu'un sourd de la musique. Ce n'est pas faute de l'avoir demandé à Frémy, ni qu'il ait essayé à plusieurs reprises de me l'expliquer. Biais tout ce qu'il a de clarté dans l'esprit et de netteté dans la paroTe y ont échoué, et j'en suis réduit, pour le plus éminent de ses mérites publics, à affirmer ce que j'ignore.
Si j'en crois l'opinion qu'on a généralement des financiers, il semble qu'on ne calomnie ni la profession ni les gens, en disant qu'à leurs qualités fructueuses, il en est peu qui joignent le goût des choses de l'esprit; l'amour des beaux livres pour les lire; la curiosité des objets d'art, sans mélange d'arrière-pensée de spéculer sur les chances de leur plus-value ; la simplicité au sein du luxe qu'imposent les grandes fortunes ; une manière de dépenser l'argent qui témoigne qu'on l'a honnête-
ment gagné; l'art de donner beaucoup, en évitant qu'on en parle, et de faire le bien à l 'insu des reporters ; le dévouement dans l'amitié1, la sûreté, la vérité. C'est de tout cela que se compose le caractère de Louis Frémy. Il a de plus quelque chose qui ne se dit guère des hommes, le charme. Si son dégoût pour les louanges intéressées auxquelles l'expose son argent ne lui rendait suspectes même les louanges sans intérêt, on le louerait plus à l'aise. Mais bien que, selon toute probabilité, il ne doive jamais lire ces lignes, je respecte, comme si je les écrivais sous ses yeux, sa délicatesse sur ce sujet. Gomment ne pas ajouter pourtant qu'il a mérité, par toutes ces belles qualités, l'honneur d'inspirer d'augustes amitiés et de les conserver?
1. Notre bon Daveluy en a éprouvé pendant plus d'un demisiècle toute la sollicitude,, et connu toutes les délicatesses, Absent ou présent, l'amitié de Frémy n'a jamais cessé de l'entourer, l'aidant et le soutenant, durant les années d'activité, contre les difficultés qu'il se faisait à lui-même par son 'humeur inquiète et trop scrupuleuse, lui étant, durant les années de maladie, et jusqu'au dernier jour, ces soucis du lendemain qui en aggravent les souffrances. En perdant Daveluy, il semble que Frémy ait perdu un des plus chers emplois de sa vie.
P. S. A la suite des calamités qui, en 1870, ont fondu sur notre pays, les temps difficiles sont venus pour le gouverneur du Crédit foncier de France. 11 n'avait pas manqué d'envieux aux époques prospères, il les a retrouvés dans les mauvais jours, lui faisant un tort des deux cas de force majeure sous lesquels succombait la France, la guerre étrangère et la révolution, et lui imputant l'ébranlement passager d'une institution, coupable d'ailleurs de son origine. La calomnie même a essayé de l'atteindre ; mais pour les réputations qui se sont faites par la capacité et par la probité, la calomnie est comme un creuset d'où elles sortent plus pures.
Comment n'aimerais-je pas le régime du collège, et quand je l'entends attaquer, comment n'en prendrais-je pas la défense ? Après deux années passées à Sainte-Barbe-Nicolle, je lui devais déjà trois amis. La classe de rhétorique où j'entrais, à la fin de 1823, allait m'en donner un quatrième. Celui-là est devenu l'homme supérieur connu de tout ce qui s'occupe des choses de théâtre, sous les noms réunis de son père et de sa mère, Lemoine-Montigny. Voilà cinquante ans qu'il vit parmi les auteurs et les artistes dramatiques, utile à tous, honoré de tous. Quel directeur de théâtre a mieux su et mieux fait son difficile métier que le directeur du Gymnase-Dramatique ?
Toutes les qualités qui lui ont valu cette belle et pure notoriété, voire même son aptitude aux choses du théâtre, se montraient dans l'élève venu, en 1823, du collège de Versailles à Sainte-Barbe- Nicolle pour y redoubler sa rhétorique. Le plus grave et le plus appliqué dans la classe, dans la cour il n'avait pas son égal pour l'enjouement et
l'entrain. Il excellait dès ce temps-là à grime/ son visage expressif et mobile. Il prenait à volonté toutes les expressions, depuis les plus tragiques jusqu'aux plus bouffonnes. Nous lui redemandions souvent la scène des deux vieilles gens, le mari et la femme, tous les deux affligés d'une bouche torte, qui, au moment de se mettre au lit, veulent éteindre la chandelle. Tous les deux soufflent à qui mieux mieux, l'un de droite, l'autre de gauche, à côté de la mèche qui en éclaire de plus belle. De là une dispute; le chandelier était pris et repris, les deux époux parlaient en même temps, la femme avec sa volubilité criarde, l'homme non sans quelques gros mots. Enfin, dans la lutte, le chandelier tombait et la chandelle s'éteignait. Notre ami faisait les deux rôles à la fois ; son jeu de figure, ses intonations, son geste nous mettaient sous les yeux le vieux ménage. Je laisse à penser si nous passions un bon moment.
Après avoir bien ri, il y a là, disions-nous gravement, une vocation d'acteur. Or toute vocation oblige et tout talent appartient au public. Et c'était à qui pousserait notre camarade à se faire acteur. Il faut penser que Talma en avait élevé la profession au niveau des arts qui donnent la gloire.
Lemoine-Montigny était tout persuadé. Deux ans après, le lauréat du concours général de 1824, qui l'était pour une version dont parlent nos annales scolaires, débutait au Théâtre-Français clans le rôle d'Orgon.
Nous y étions tous. Il fut irréprochable d'intelligence et d'exactitude. Le plus connaisseur d'entre nous, Daveluy, dont l'opinion emportait tout, ne trouvait pas une faute à noter. Hélas ! c'en est une grave, dans un débutant, et peut-être la plus inquiétante de toutes, d'être sans faute. Qui est si correct en commençant, il est rare qu'il aille bien loin. Où il n'y a pas de défauts, les qualités sont négatives. Bref, nous venions d'entendre, sous le pourpoint d'Orgon, un admirable lecteur de salon. La belle idée avons-nous eue là, disions-nous, au sortir de la représentation, de le détourner de quelque carrière libérale où il eût été des premiers, pour en faire un talent de doublure ! Moi surtout, qui l'avais si vivement pressé de monter sur les planches, n'avais-je pas plus pensé à mon plaisir qu'à son véritable intérêt? Bref, je regrettais jusqu'à ces joyeux rires du collège où il avait pu voir un présage et une promesse de succès au théâtre.
Il devina nos scrupules et nos regrets, mais il persévéra. Après avoir joué clu Molière sur notre première scène, nous l'entendîmes vociférer dans des rôles de tyran, avec un succès dont il n'était pas dupe, mais dont il avait besoin pour s'élever plus haut. En effet, tout en jouant médiocrement la comédie et supérieurement le mélodrame, il avait appris des auteurs et des acteurs l'art de gouverner avec les uns et de gouverner les autres, de faire du même coup leur réputation et sa fortune. Je ne sais si, dans cet art-là, Lemoine-Montigny a des égaux ; mais je n'ai pas ouï dire qu'il y ait été surpassé.
Élevé par une mère pieuse, il avait apporté au collège des sentiments chrétiens. Il ne s'en cachait à personne ; mais il m'en avait fait à moi une confidence particulière. Ce fut pour nous, non pas un sujet de dissentiment, grâce à Dieu, mais une occasion de nous regarder de plus près et de pénétrer l'un dans l'autre plus avant. 11 faut bien que j'en fasse l'aveu. Depuis mon séjour à Paris, j'étais devenu une façon de libre penseur. Je n'avais plus de père pour me redresser, je n'avais plus la douce éducation des tendresses et des exemples de ma mère. Les parents qui me servaient de correspon-
dants, en voulaient un peu à la religion du tort que lui faisait le gouvernement de la Restauration, en la mêlant à la politique. Je rapportais cle leur commerce tout au moins le doute ; et comme le doute, en ces matières, par l'inquiétude qui s'y attache, a besoin de complices, j'en cherchais un dans mon ami.
Je trouvai un croyant doux, tolérant, mais inébranlable. Je l'attaquai avec la double exaltation de la jeunesse et d'une amitié passionnée. Nous échangions de longues lettres. C'était du temps pris sur nos devoirs de classe ; mais, en fin de compte, cette correspondance, écrite avec ardeur et sincérité, n'y nuisait pas. 11 en passait quelque chose clans nos discours de rhétorique. Je fus le premier à me lasser de cette polémique qui, bien loin de m'affermir dans mon doute, me donnait le scrupule de troubler mon ami dans sa foi, et je mis fin à mes lettres. Quant à lui, il ne fit rien pour rallumer un feu qui s'éteignait de lui-même. Voilà bien longtemps que nous ne disputons plus sur ces choses, et c'est un lien ajouté à tous nos autres liens, que d'être d'accord sur les croyances de nos mères et sur l'espérance de les revoir.
Je vais dire quelque chose d'inattendu, mais qui
ne mérite pas moins foi que ce qui précède, c'est que Montigny est doué au plus haut point du sens politique1. Où l'a-t-il pris, et quelle apparence que cette qualité se trouve chez un directeur de théâtre, qui l'est depuis quarante ans et qui n'a jamais voulu être autre chose? D'où qu'elle lui soit venue, je n'ai connu personne qui ait su mieux pressentir et prédire, puis, l'événement accompli, apprécier plus justement dans ses conséquences tout ce qui,, depuis un demi-siècle, est arrivé dans notre pays par la politique. Toujours libre et de sang-froid, au milieu des mouvements violents et contradictoires de l'opinion publique, ni les jours de prospérité ne l'ont ébloui, ni les revers ne l'ont abattu. Il ne connaît ni nos folles confiances ni nos paniques. En quelque moment qu'on l'interroge sur l'état des choses, ce qu'il répond, de son fond , non d'après les journaux dont le plus souvent il ne déchire même pas la bande, vous dit ce qu'il faut en penser.
Si le meilleur de ce sens politique lui vient soit de sa raison, soit de n'avoir jamais demandé aux gouvernements que sa part dans les avantages gé~