J'écrivais cela en
néraux de la bonne conduite politique, pourquoi le reste ne lui serait-il pas venu de cette profession même de directeur de théâtre, en apparence si étrangère à la politique ? Je ne veux pas faire entre la comédie et la politique une comparaison où celleci pourrait voir une épigramme. Je cherche seulement si des acteurs à former et à faire vivre ensemble, des amours-propres d'auteur à ménager, un public à pressentir et à contenter, n'en apprennent pas plus à un directeur de théâtre sur les dessous de la politique que des procès à plaider, des malades à guérir, des classes a faire, n'en ont appris à l'avocat, au médecin, au professeur devenus hommes politiques.
Le sens politique n'est si rare que parce qu'il est le fruit de deux choses rarement réunies : bien penser et bien vouloir. Pareil à « la foi sincère », il agit. On ne l'a pas, si l'on n'en témoigne par des actes. Penser bien, en général, du gouvernement de son pays; croire jusqu'à preuve du contraire qu'il fait tout ce qu'il peut et le mieux qu'il peut ; en cas de doute sur la bonne conduite des affaires, suspendre son jugement plutôt que de le porter à faux, et, en attendant, obéir de bon cœur à la loi; combattre le mal par le bon exemple, aider le bien
par tous les genres de concours, sans jamais s'en prévaloir, sans en demander le prix ni l'attendre; tels sont, chez ceux qui ne font pas de la politique leur métier, les traits auxquels se reconnaît le sens politique, et tel je le vois chez Lemoine-M on tigny . Si je parlais ainsi d'un Anglais en Angleterre, où le sens politique est une qualité de la race et, si j'osais dire, une propriété de l'animal, on sourirait de mon admiration. Mais je parle en France d'un Français, et tout lecteur sincère m'accordera que la chose n'y est pas si commune qu'elle ne mérite d'être admirée.
Ce qu'on vient de lire sur Lemoine-Montigny, je l'écrivais de son vivant ; ce que j'y ajoute a été écrit après sa mort, quand déjà le temps avait émoussé mon chagrin, et que la ferme espérance de le retrouver dans une autre vie mêlait des consolations au regret de sa perte. Dans cette disposition d'esprit, j'ai éprouvé un soulagement sensible à reprendre son portrait et à revivre quelques jours encore avec lui. En parlant de notre amitié et de tout ce qui me la rendait si chère, je n'avais pensé qu'à
contenter mon cœur. Je le contenterai encore, mais d'une autre façon, en rendant témoignage de ce qu'il a été comme homme public. L'homme public, chez Lemoine-Montigny , c'estle directeur du théâtre. Il l'a été pendant plus d'un tiers du siècle; c'était son génie.
Quand de trop fréquents exemples n'autorisent pas le public à voir dans un directeur de théâtre un industriel d'une espèce particulière qui fait, non pas les affaires de l'art, mais ses affaires avec l'art, il croit en avoir une idée complète en y voyant un administrateur chargé de gérer honnêtement et, comme on dit. au mieux de l'intérêt de tous, les affaires de divers ordres que comprend la direction d'un théâtre. Ce n'est pas déjà si peu, puisque le contraire de tout cela est la ruine. On fait pourtant un maigre éloge d'un directeur de théâtre, quand on dit qu'il n'a ruiné ni ses co-intéressés ni luimême. Mais si à ces qualités professionnelles il a joint des vertus qu'on pouvait ne pas attendre de lui; si, par exemple, pour sauver de la ruine son théâtre, il a, sans hésiter, risqué un jour et même commence la sienne, je ne sais pas de louange trop belle pour un tel homme.
Cette louange, Montigny l'a méritée. On le vit,
21 i CHAPITRE PREMIER.
en I8/18, aux plus mauvais jours qui suivirent la révolution du 21 février, au milieu des émeutes, seul de tous les directeurs de théâtre, tenir le sien ouvert, non certes avec l'espoir d'y attirer un public qui n'était pas d'humeur à chercher l'amusement, mais pour garder ses acteurs, les faire vivre de ce qu'il se retranchait à lui-même, faire reculer, à force de sacrifices personnels, la faillite de jour en jour plus menaçante, et donner son temps, son talent, ses veilles, pour préparer avec le même soin qu'aux temps les plus prospères, des représentations où l'on faisait des recettes de 150 francs !
J'en vais dire un trait qui fera juger du reste. Par besoin, et non par amour de la table, Montigny était un assez gros mangeur. Eh bien, ce fut sur sa table qu'il fit ses premières économies. J'étais souvent son convive, et quelle fête n'était-ce pas pour moi de dîner en tiers avec sa femme et lui, et de prendre ma part d'un repas qu'avait ordonné la charmante maîtresse de maison qui s'appelait Rose Chéri? Dans la douce liberté d'une amitié si intime, parlant beaucoup de moi et de mes goûts, parce que je savais que tout en était pris du bon côté, j'avais eu l'indiscrétion d'avouer ma faiblesse pour un certain mets, accessible d'ailleurs, j ai
hâte de le dire, aux gens d'habitudes sobres et de condition modeste. J'étais sûr chaque fois de le voir servi sur la table, avec l'assaisonnement d'un gracieux « on a pensé à vous ». Un jour (c'était au plus fort de la crise des théâtres), le dîner commencé, je vois que mon plat manquait. « C'est bien à la fortune du pot que tu es venu, me dit Montigny. Il faut te contenter du pot-au-feu et du plat de légumes ; les événements nous ont mis à ce régime-là. Nos privations servent à en épargner à d'autres de plus pénibles. » A quoi je répondis avec un tendre serrement de main : « Où le dîner est présidé par Rose Chéri, on fait toujours bonne chère. Et puisque tu m'as parlé « de fortune du pot », je ne sache pas de festin qui vaille un dîner de ménage d'où je reviendrai avec un motif de plus cle t'estimer et de t'aimer. » Admirable comme actrice, plus admirable encore comme tpouse et comme mère, cette femme qui fit connaître à Montigny ce qu'il y a de plus parfait dans les joies et de plus extrême dans les douleurs de la vie, Rose Chéri ne se bornait pas à prendre plus que sa moitié des privations communes, elle allait aux provisions pour ces « autres » dont parlait son mari. Eile passait la mer et donnait en Angleterre
des représentations fatigantes, dont le prix était versé tout entier dans la caisse du théâtre.
Voilà ce que Montigny mettait de son cœur dans sa profession. Ce qu'il y a mis de qualités de caractère, de supériorité d'esprit et de talent, ce qui lui a valu d'être appelé le premier des directeurs de théâtre de Paris, j'essayerai de le dire.
Dans une habitude générale et constante de bienveillance et de courtoisie envers toutes les personnes qui concourent à une entreprise théâtrale, un directeur doit tenir presque autant de conduites diverses qu'il y a de personnes. Commençons par les auteurs. Il y a les arrivés et il y a les débutants. Un auteur arrivé lui apporte une pièce. Il est aimé du public, habitué au succès. Il présente son œuvre avec la confiance d'un homme justement prévenu pour son mérite. On discute la pièce. S'il y a contradiction, quelle raison pourra donner le directeur à laquelle l'auteur ne trouve une réponse? Lui parle-t-on de ce qui plaît ou déplaît au public? Ce n'est pas à lui, un de ses enfants gâtés, qu'on peut en apprendre, encore
moins en remontrer sur ce point. Lui oppose-t-on l'expérience de la scène ? Qui donc peut s'y croire plus versé que l'auteur qui s'y fait applaudir? La vérité des caractères, la vérité des passions? c'est justement où, de l'aveu unanime des critiques, il excelle. Comment le déprendre de lui-même? Gomment, tout en ne lui cachant pas qu'on a besoin de lui, lui faire entendre qu'on ne veut de sa pièce que moyennant certains sacrifices? Sans doute la perspective d'être joué peut incliner son oreille à des conseils sur des points de détail. Mais si on lui demande des suppressions, des amputations, si l'on trouble chez lui la chair et le sang, suffira-t-il de cette perspective pour l'y faire consentir? En tout cas, quelle habileté n'y faut-il pas, quelle parole persuasive, quel art et quel usage du compliment pour faire accepter la contradiction, et des louanges pour emmieller les critiques?
Qu'en dépit de tout cela, un auteur en renom, avant de s'exécuter, regimbe, faut-il s'en étonner? Sa délicatesse sur le mérite de son travail n'estelle pas naturelle et respectable? Que penserait-on d'un auteur qui, aux premières critiques, doutant de ce qu'il a conçu lentement, combiné patiemment, où il s'est tout le premier critiqué lui-même, se
fierait plus sur sa pièce au directeur, qui l'a lue à peine, qu'à lui qui en est le père? il faut pourtant qu'il en vienne là : il faut le convaincre que, plusieurs fois remaniée, sa pièce sortira plus intéressante et plus vivante d'un travail de revision exécuté en commun ; qu'il a deux parts de paternité à faire dans l'œuvre aimée, l'une pour lui, qui l'a faite, l'autre pour le- directeur, qui Ta corrigée.
La preuve que, pour y réussir, ce n'est pas trop des meilleures raisons, de l'expérience qui les suggère, de beaucoup d'esprit pour les faire accepter, c'est que, même après l'accord sur tous les points, et la pièce jouée, ni les applaudissements delà salle, ni les louanges de la presse, ni les recettes, ne mettent pas toujours Fauteur en paix sur les sacrifices auxquels il s'est résigné. Le succès ni l'argent ne le dédommagent de ce qu'il a dû supprimer ou dénaturer de sa pensée première. Il n'est pas sans exemple, m'a-t-on dit, que des auteurs ne prennent pas leur parti de leur succès et qu'ils en gardent au directeur une rancune secrète. Cek est clu cœur humain et mérite excuse. Ce qui est inexcusable, c'est quand la rancune se tourne en injustice, et que l'auteur est de ces ingrats qui
ne pardonnent pas les services qu'ils ont reçus. J'ignore si Montigny a jamais eu la malechance d'encourir cette injustice; mais je sais tels de ses plus célèbres clients qui lui gardent une vive reconnaissance pour leur avoir appris à bien employer leur talent, et qui, dans le partage de la paternité de leurs œuvres, lui laissent la plus grosse part.
Parmi les auteurs arrivés, il en est qu'ont illustrés des succès dans un genre de production qui a de grandes analogies avec le théâtre, les romanciers, par exemple. Avec eux, les difficultés sont autres, mais non moins grandes. Quand on a affaire à des gens du métier, encore peut-on les faire convenir des fautes qui touchent au métier. Ils ont d'ailleurs la retouche plus facile, étant rompus à tous les expédients de la production théâtrale. Le jour où les deux têtes les plus fécondes de notre siècle en créations romanesques, Balzac et George Sand, voulurent essayer du théâtre, et qu'ils se présentèrent au Gymnase comme de grands seigneurs venus pour s'amuser dans une fête de village, quel directeur n'eût pas été presque plus inquiet que flatté de la bonne aubaine? Comment les convaincre qu'en dépit des ressemblances
extérieures entre les deux arts, rien ne diffère plus d'un roman qu'une pièce de théâtre? Gomment s'y prendre pour leur insinuer que, passés maîtres dans le roman, ils pouvaient fort bien n'être que des novices dans le drame ? L'événement prouva, à plusieurs reprises, que le directeur du Gymnase y avait réussi. On voudrait qu'il fût resté quelques traces de cet enseignement donné par un maître si habile à des écoliers de si haute volée. Montigny n'y a pas songé. Il crut devoir en garder le secret, et il ne voulut point, par d'inutiles confidences, risquer de donner à des esprits supérieurs des tentations d'ingratitude. Mais il eût été digne de ces romanciers, dont il a fait des auteurs dramatiques, de laisser quelque témoignage écrit de ce qu'ils avaient dû à ses conseils !
Un directeur de théâtre ne garde guère longtemps des auteurs en renom. Quoi qu'il fasse pour se les attacher, il est rare que leur humeur ou leur intérêt ne les lui enlève. Il y a donc nécessité de pourvoir à les remplacer. Ni les auteurs ni les pièces ne font faute. Discerner, dans la me-
cliocrité uniforme d'aujourd'hui, ce qui sera le talent demain n'est pas chose aisée. Pour qui voit tous les jours s'amonceler sur son bureau des pièces qui sollicitent son examen, il y a, au moment de faire un choix, un premier mouvement de satiété inévitable. S'il sait s'en défendre, voici ce qui peut lui arriver. Un jour, dans le tas, il met la main sur un embryon de pièce. Il y a fort à faire pour tirer de cet embryon une œuvre viable. Il le sait, mais il ne regarde pas à sa peine. Il montre à l'auteur les imperfections de son travail. Il lui explique les règles invariables auxquelles nul auteur ne manque impunément. Bref, la pièce étant de celles où l'on s'acharnerait vainement à corriger par les détails le vice du fond, il conseille à l'auteur d'en faire une autre ; il lui dit comment la faire plus fortement conçue et mieux digérée, et il le persuade. Les bons conseils et les bonnes paroles ont développé chez celui-ci l'esprit d'invention. En quelques jours le sujet est trouvé; la pièce est vaillamment commencée, elle s'achève. Rien n'y manque de ce qu'on a conseillé à l'auteur d'y mettre ; rien ne s'y trouve de ce qu'on lui a dit d'éviter.
11 revient plein d'espoir et il remet l'œuvre à
son juge d'une main qui ne tremble plus. « C'est déjà bien, dit le directeur; mais vous pouvez faire mieux; j'ai sondé vos reins, vous êtes de ceux dont il est dit : « Cherchez et vous trouverez. » Et, pour la troisième fois, notre auteur se présente avec un manuscrit nouveau. Celui-là est le bon. La pièce est mise à l'étude, et peu après on la joue.
Est-ce un idéal de directeur de théâtre que je viens de tracer d'imagination? Non vraiment. Ce directeur si doucement exigeant et qui connaît si bien son monde, c'est Montigny, et le jeune auteur si docile et si vaillant, c'est Sardou. Je dois àSardou les traits de cette peinture, que j'ai peur d'avoir gâtée. Je la lui laisse achever : « J'avais apporté, dit-il, deux pièces à Montigny. Il les avait critiquées, disséquées, condamnées devant moi. Et chaque fois il me renvoyait en me disant : « Courage! » La troisième fois, je lui apporte les Pattes de mouche. Je n'oublierai jamais avec quelle joie paternelle il me dit, après avoir lu mon manuscrit : « Ah ! cette fois, mon cher enfant, nous y sommes 1 ! »
1. Ce passage est extrait d'une note très détaillée qu'a bien voulu écrire pour moi mon spirituel et obligeant confrère, afin de m'aider à compléter ou à rectifier tout ce que j'ai su par moi-même de la direction de Montigny. Aux endroits topiques de ces pages, c'est Sardou qui parle.
SOUVENIRS ET NOTES BIOGRAPHIQUES. m
Dans une conversation que j'eus un jour avec l'auteur de Rabagas, il voulut bien me faire sur ce travail à deux, par un maître et un élève dignes l'un de l'autre, des confidences qui complètent cette anecdote. « Sauf ce qu'il a plu à Dieu, me disait-il, de me donner d'aptitude pour les choses du théâtre, je dois tout à Montigny ; oui, tout ce peu d'aptitude naturelle, ou j'en aurais mal usé, ou je n'en aurais rien fait du tout. Je lui dois de l'avoir clairement connue, dans quelle partie de. l'art elle était plus marquée, dans quelle autre elle avait besoin d'être développée ou réglée ; je lui dois d'avoir vu où je péchais et comment je pouvais me corriger. Ses indications, aussi fines que sûres, m'ont appris ce que je voulais et ce que je pouvais. Plus de la moitié de mes premiers succès lui appartient, et le souvenir de ses conseils m'a suivi et souvent inspiré dans les ouvrages que j'ai fait jouer, sans son concours, sur d'autres théâtres. » Sarddu me disait tout cela avec une précision de détails et un accent de gratitude dont je garde, à mon tour, le souvenir parmi les plus chers qu'évoque en moi le nom de Montigny. Que ceux auxquels il est arrivé de sentir la douceur de l'amitié, par le plaisir d'entendre dire clu bien d'un ami,
jugent si j'avais sujet de me réjouir dans mon affection pour Montigny, en m'y voyant presque un émule dans un des hommes qui font le plus d'honneur aux lettres contemporaines.
Les mêmes qualités, avec des nuances, dirigeaient Montigny dans ses rapports avec les acteurs. Là aussi, il y a des arrivés et des débutants. Les arrivés, qui passent d'une scène sur une autre, croient volontiers qu'au théâtre où ils vont offrir leurs talents, ils apportent plus qu'ils n'en recevront. Il faut leur faire comprendre qu'acteurs consommés sur la scène qu'ils ont quittée, il n'est pas impossible qu'ils soient novices à certaines convenances de la scène où ils veulent se produire. C'est encore une lutte contre d'autres amours-propres qui ont aussi leurs bonnes raisons. Montigny savait en trouver de meilleures, et il les faisait prévaloir.
Du moins pouvait-il, pour y amener les gens, s'aider de leurs qualités. Quand cette aide lui manquait, il avait tout à faire, et tout seul. Où il travaillait d'inspiration et de génie, c'est quand il lui fallait dégrossir les débutants et former des recrues
pour sa troupe. Nul ne posséda mieux l'art de faire des élèves. Plus d'une fois, il lui est arrivé de deviner dans des doublures, et, plus bas encore, dans le pêie-mêle des comparses, des sujets pour les rôles importants. Quand, de son regard, que rendaient doublement pénétrant la sagacité et la bienveillance, il avait discerné dans quelque acteur infime une qualité soit d'intelligence, soit d'extérieur, qui trahissait un fonds de comédien, il s'attachait à lui, l'étudiait, l'encourageait, le dégourdissait; il le révélait à lui-même. Après quoi, à la grande surprise du sujet, il l'engageait. Dans l'entourage, on hochait la tête; mais, à quelque temps de là, il fallait bien reconnaître avec le public que Montigny avait tiré du néant et créé un comédien.
Pour arriver là, tout était à rectifier, prononciation, tenue, gestes. Mais l'étoffe trouvée, il ne fallait plus pour la mettre en œuvre que de la patience, et Montigny en avait de reste. Comédien correct, mais froid, au temps où il jouait pour son compte, quand il eut à en faire jouer d'autres, son jugement sincère sur lui-même, ses réflexions sur ce qui lui avait manqué pour réussir, lui apprirent ce qu'il pouvait leur demander et obtenir d'eux. J'ajoute
que, s'il avait été insuffisant comme acteur, ce n'était point par le goût, qu'il eut, dès le collège, excellent; mais ce goût, sur les planches, l'avait empêché de s'abandonner. La même chose qui lui avait nui tournait à l'avantage des autres.
Mon amitié ne se rassasierait pas de détails sur cette moitié 'de sa tâche. Mais je dois songer au lecteur à qui je recommande cette chère mémoire, et je ne veux pas attirer sur un écrit, dont il est le sujet, le reproche d'en dire trop. J'abrège donc et je passe à l'autre moitié, à ce qu'il a fait pour la mise en scène, dans ses deux parties distinctes : la mise en œuvre matérielle des pièces, et la mise en œuvre morale ou l'exécution.
Pour parler d'abord de la première, on dit d'une pièce à grand spectacle, par exemple, qu'elle est bien mise en scène quand le luxe et l'exactitude des costumes, la richesse des décors, l'éclat des lumières, ^l'ampleur des cortèges, la rapidité des changements à vue, les trucs, etc., ont fait à souhait leur partie dans une œuvre qui leur doit son
succès, et quelquefois son unique mérite. 11 ne faut pas estimer peu le talent qui pourvoit à tout cela. Seulement, si l'œuvre réussit, c'est assez pour le directeur d'une moitié dans le mérite; l'autre appartient aux habiles gens, décorateurs, costumiers, machinistes et autres, par le concours desquels toutes ces splendeurs ont pu être concertées et équilibrées au point de vue de l'harmonie, de la durée du spectacle et de la dépense.
Mais le succès est pour plus des trois quarts l'œuvre du directeur, quand il s'agit d'un théâtre de comédie qui n'a point affaire à tous ces accessoires, et où le décor ne doit être que l'habit décent de la pièce. Cette décence, d'ailleurs, ce quid deceat théâtral, implique bien des choses. C'est trop peu que le décor soit pittoresque, agréable avoir; il faut qu'il s'adapte à la fois au sujet, au caractère des personnages, à leurs conditions. Entre les gens et le logement qu'ils habitent, les meubles qui le garnissent, il y a une harmonie, et comme un rapport intime qui contribue à l'illusion du spectateur, transporté à première vue dans le milieu où la pièce prétend le conduire. Sur ce point important, il est juste de faire honneur à Montigny du progrès qui s'est accompli, et des exemples
qui, partis de la petite scène du Gymnase, ont été rajeunir nos grands théâtres. Qui ne se souvient du mobilier du Demi- Monde, de ce salon capitonné, de ces pendules hors de mode, débris d'un luxe d'autrefois, qui, chez la vieille dame noble ruinée, faisaient ressortir le contraste de son passé et de son présent ? Le même jour voyait à la fois une œuvre originale, et l'art de la mise en scène matérielle porté à sa perfection.
Les toilettes y avaient leur part. Montigny mettait une grande importance à cet article, et il avait raison. Si le meuble dit l'habitude de la vie chez une femme, sa toilette est toute une révélation sur son caractère. On ne souffrirait pas qu'Arsinoé s'habillât comme Gélimène. Personne n'a mieux compris que Montigny cette convenance de nos mœurs contemporaines, si bien appréciée par le spectateur, et surtout par le public féminin. 11 faisait une très grande affaire de cette toilette moderne qui a fini, à la ville même, par s'appeler un costume. Si le Gymnase a paru, à une certaine époque, y mettre de l'excès, que ne s'en prenait-on à la société elle-même, et non au théâtre qui la représentait telle qu'elle est vêtue ? Que n'auraient pas dit les femmes qui assistaient à la pièce si elles y
avaient vu des actrices mal habillées? Tout au contraire, c'était pour elles un plaisir de plus que de rêver, au sortir du spectacle, à la beauté des toilettes, et d'y prendre des indications pour leur couturière.
En appliquant ce soin de l'accessoire à l'art de grouper les personnages, Montigny (le mot n'est pas trop gros pour la chose) y a fait une véritable révolution. Avant lui, en effet, quoiqu'on en eût déjà fini avec les meubles a voiturés sur la scène pour la commodité de la conversation », qui, la conversation finie, reprenaient leur place le long du mur; quoiqu'on eût déjà vu, grâce à Beaumarchais, grand oseur en toutes choses, installer de vrais meubles à des places déterminées, il restait à en augmenter le nombre, réduit jusqu'alors au strict nécessaire. Ainsi l'on ne voyait point de table, sauf celle dont il était impossible de se passer, par exemple la table sous laquelle se cache Orgon. Tout le reste était peint sur toile. Avec Scribe, les meubles figurés disparaissent peu à peu. Une table est en permanence sur le théâtre; on y trouve « tout ce qu'il faut pour écrire » . Mais cette table, obéissant à une consigne invariable, est reléguée à l'un des côtés d'où elle ne bouge
pas. Montigny vient : il la prend et la pose au milieu de la scène, à la place même qu'occupe la table dans un salon ou dans une salle à manger. Par ce simple changement, une mise en scène nouvelle rapproche la comédie de la vie réelle. Autour de cette table sont placés, dans un désordre motive, des meubles de diverses sortes à la portée de la main, sièges légers, chaises volantes, poufs qui permettent de grouper les personnages selon leur situation et facilitent la succession des tableaux.
Bientôt, sur cette table audacieuse se placent une lampe, une vraie lampe avec son abat-jour, des albums, des livres; on y sert du thé, du vrai thé. Ici, c'est un piano sur lequel on s'accoude ou dont on joue ; là une causeuse qui se prête à propos à un aparté intime; enfin, on joue, on boit, on fume ; c'est la vie mondaine réalisée, avec une exactitude de bon goût qui n'est pas le naturalisme, mais la vérité.
Toutes ces nouveautés furent l'inévitable conséquence de la première, l'introduction de la table du milieu. Ce qui paraît aujourd'hui si simple ne se fit pas sans opposition. Tels vieux comédiens, non pas des plus obscurs, dont cette table troublait
les habitudes, affectaient de s'y heurter, prétextant qu'ils avaient été accoutumés à descendre par la porte du milieu à l'avant-scène, tout droit, en marchant devant eux. « N'est-ce que cela? leur dit un jour Montigny; la porte s'ouvrira désormais de côté et vous ne vous heurterez plus. » Mais cette porte de côté fit encore plus crier. Montigny se garda bien d'imposer d'autorité l'innovation ; il y amena tout doucement les récalcitrants. Peu à peu on s'y accoutuma si bien qu'aujourd'hui, que l'entrée soit au milieu ou de côté, personne n'y prend plus garde.
Cette recherche heureuse de l'exactitude dans la mise en scène matérielle mit le Gymnase en réputation. Les grandes scènes pouvaient le lui envier. Elles firent mieux, elles l'imitèrent. Innovation ou rénovation, si, à force de la voir appliquée partout, comme chose allant de soi, on a fini par en oublier l'origine,, il est bon de la rappeler; il est bon de dire à ceux qi. l'ignorent ou qui ne s'en souviennent plus, que le novateur, le rénovateur, c'est Montigny1.
1. On n'a pas de peine à deviner que, pour ces détails si précis, je fais plus que de côtoyer la note de Sardou, je la copie.
Ce qu'il fit pour la mise en scène matérielle., il le fit pour la mise en scène morale. Sur ce point capital de l'art du théâtre, s'il a eu des imitateurs, on peut dire qu'il n'a pas encore trouvé de rival.
Il ne suffit pas de lire une pièce, de l'apprécier en gros, de savoir ce qui doit plaire au public; il faut aussi en voir les défauts. Il en est qui se dérobent aux yeux les plus exercés, comme en fait de style, se dérobent, même aux critiques les plus exercés, les impropriétés secrètes ; il faut les découvrir. L'auteur, soit aveuglement paternel, soit fatigue, ne peut y être d'aucun secours au directeur. Blasé sur son œuvre, son jugement émousse n'y discerne plus rien clairement. C'est au directeur à lui montrer par où pèche la pièce, où elle s'attarde, où elle revient sur ses pas, où le bon sens et la morale auraient sujet de s'effaroucher. Personne ne s'entendait comme Montigny à analyser une œuvre théâtrale, à la commenter, à expliquer, à développer à l'auteur sa propre pensée, à la transformer de façon qu'une scène devînt, grâce à lui, d'obscure, claire et saisissante; de
languissante, rapide. Il se faisait public et juge tour à tour, public par les impressions naïves qu'il en recevait, juge pour les raisonner et pour philosopher sur leurs causes, regardant toutes choses à la double lumière de son esprit et de son cœur ; enfin signalant le mal et trouvant le remède. C'est ainsi qu'il fut toujours le conseiller le plus sûr et, à l'occasion, le collaborateur le plus efficace de ses auteurs, et qu'il eut une très grande part à tous leurs succès, sans qu'il s'en prévalût jamais, ni auprès d'eux ni auprès de qui que ce fut.
La pièce mise au point, comme on dit d'une œuvre de sculpture, commence le travail des répétitions. Travail effrayant, si l'on songe à ce qu'il exige de goût, d'assiduité, de patience, de ressources d'esprit et de caractère, et combien il en coûte de temps, d'essais, de tâtonnements, de conseils, avant qu'un acteur soit maître de son rôle. Pour quelques artistes merveilleusement doués, qui prennent d'inspiration l'esprit avec l'habit de leur rôle, et dont le milieu naturel est la scène, combien auxquels il faut indiquer et démontrer quelle attitude leur sied le mieux; pourquoi ils doivent rester à telle place et pas ailleurs ; assis et pas debout ; quel geste convient à
certaines paroles ; comment d'une différence d'intonation il dépend qu'un mot aille remuer la passion au cœur de toute une assemblée ou qu'il tombe inerte en deçà de la rampe ! car la règle est la même pour la scène et pour le langage ; il n'y a qu'une seule manière de dire une chose. Ceci veut, être dit à droite et assis, cela doit l'être à gauche et debout. Ici le disant doit être vu de face ; là de trois quarts. Autant de nuances et de convenances qui, strictement observées, font réussir une pièce, négligées, la compromettent.
Montigny en avait au plus haut degré l'instinct, la science et la pratique. Très différent de ces professeurs qui se bornent à noter de quelque épithète banale et désobligeante l'ensemble d'un devoir, laissant à l'élève qui ne sait pas où il a failli, à le chercher dans l'air qu'ils ont battu de leurs paroles, Montigny ne relevait aucune faute sans en donner le corrigé. Quoiqu'il eût à son service une parole abondante et précise, pour peu que l'acteur ne saisît pas la leçon, il enseignait d'exemple, prenait le rôle et le jouait. « Je l'ai vu, dit Sardou, pendant quinze ans, jouer tous les rôles, s'approprier tous les caractères, indiquer \, suivant le terme consacré, un rôle de femme, de jeune fille, d'ingénue, avec des
délicatesses de ton et d'intentions dont les femmes seules et les jeunes filles sembleraient avoir le secret, et qu'elles avaient souvent bien de la peine à lui emprunter. Ces leçons, il les donnait, non seulement à des débutantes, mais à des artistes de grande réputation, qui avaient trop de talent, d'ailleurs, pour ne pas s'incliner devant le sien . »
Dans cet enseignement si pénétrant et si pratique, à côté du professeur consommé, l'homme se montrait avec toutes ses qualités de commerce. Je me donnais de temps en temps, aux jours de répétition, le plaisir d'aller m'asseoir auprès de lui, à l'orchestre, d'où il dirigeait la répétition. Le peu que j'ai d'expérience de la critique littéraire me servait à apprécier la justesse, la précision, la profondeur des remarques de toute sorte que lui suggéraient soit la pièce, même après la « mise au point », soit le jeu des acteurs. Tour à tour collaborateur de l'auteur et des acteurs, il conseillait à l'un, au dernier moment, d'heureuses coupures; il apprenait aux autres à être de moins en moins acteurs, pour être de plus en plus les personnages eux-mêmes. 11 leur expliquait, par des raisons tirées soit de la situation, soit du caractère, soit de plus loin et de plus haut, de la nature humaine,
pourquoi il fallait rectifier un geste, mettre des temps, adoucir ou accentuer une intonation, faire éclater un mot ou l'éteindre, selon l'effet à produire. C'était, dans un cours particulier de littérature dramatique, tout un cours de littérature générale. J'en prenais ma part, et je ne sortais pas de ces répétitions, qu'éclairait un quinquet fumeux, sans emporter quelque enseignement sur les choses de mon art.
On ne calomnie pas les acteurs en disant que, chez ce petit peuple si intelligent et si chatouilleux, l'amour-propre n'est pas commode. Quoi d'étonnant, et serait-ce médire en effet que de le dire? Cet amour-propre qui les rend si vulnérables à la critique, n'est-ce pas le même qui les rend si ambitieux du succès, si courageux et si ardents à le conquérir? Montigny finissait toujours par le mettre de son parti. En tempérant la critique par l'éloge, en louant comme de leur invention ce qu'il leur avait suggéré, il amenait les premiers sujets, fûtce les plus rompus au métier, à reconnaître qu'ils s'étaient trompés, qu'il fallait recommencer leur entrée, reprendre la tirade, presser ou ralentir le débit, bref, regagner la coulisse autant de fois qu'il restait à faire pour toucher le but. Quant aux
acteurs populaires, ceux dont on dit qu'ils font les pièces, et qui s'en souviennent quand on les reprend, leur faible étant de jouer pour eux et pour îe public, Montigny les faisait jouer aussi pour leurs camarades des seconds rôles. Au lieu d'écraser ceux-ci de leur supériorité, ils leur donnaient du relief, en sorte que le succès fût véritablement l'œuvre commune et que le plus humble acteur eût le sentiment d'y avoir été nécessaire. Il avait à convaincre des hésitants, il ne rencontrait pas d'opposants. On avait acquiescé à son jugement avant de céder à son autorité, et, comme il possédait l'art de commander en ayant l'air de conseiller, il réussissait à être absolu du consentement de tous.
Il faut de toute cette politique avec les actrices, et d'autres qualités encore. On a dit des femmes qu'en tout ce qu'elles ont de commun avec les hommes, qualités ou défauts, elles sont meilleures ou pires. Un de ces défauts, où les actrices enchérissent sur les acteurs, c'est l'indocilité à la critique. Quelques acteurs, il est vrai, sont sur ce point du genre féminin ; encore ne laissentils pas de se rendre aux bonnes raisons, les plus intelligents tout de suite, les autres en dépit de quelque impatience, d'ailleurs dissimulée. Les
actrices, dit-on, tiennent plus longtemps et ne se soumettent pas sans quelque mauvaise humeur visible. On a des nerfs, on n'est pas en train, on est venu à la répétition avec d'autres idées en tête. Si de plus, tout en étant jolie, on est un peu dure d'entendement ou de mémoire courte, si l'on est gauche d'attitude et de mouvements, par quel mélange de douceur et d'insistance redressera-t-on tout cela et en fera-t-on sortir un jeu irréprochable? C'était le fin de l'art de Montigny, art charmant, où chaque compliment cachait un conseil, et qui persuadait à l'actrice la plus résistante qu'elle était caressée par la main qui la corrigeait.
Dans une des visites que je faisais à Montigny à son poste de directeur des répétitions, j'eus la chance d'être témoin d'une petite lutte entre sa raison et l 'amour-propre d'une prima donna, à qui de précoces succès avaient donné une très bonne idée de ses talents. Il s'agissait de la décider à entrer en scène d'une certaine façon, à dire les premières paroles du rôle sur un certain ton. C'était une charmante jeune femme dont les débuts étaient récents, partant inexpérimentée, et au fond se fiant plus, pour l'effet qu'on voulait, à ses agréments extérieurs qu'aux leçons de son directeur. Elle ne
regimbait pas, mais elle ne se soumettait pas. Ou bien elle entrait trop tôt, ou elle jetait trop tard l'intonation , ou elle la forçait. S'amendait-elle, c'était de si peu, qu'il lui fallait rentrer à reculons dans la coulisse pour recommencer. J'admirais avec quelle douceur paternelle, sans vaine galanterie, Montigny recommençait lui-même ses critiques, y mettant à la fois plus de précision et plus de persuasion. Au troisième voyage de la coulisse à la scène, j'eus la crainte que la dame ne perdît patience, et je crus voir se dessiner sur ses lèvres roses une petite moue qui n'annonçait rien de bon. Une louange lancée à point pour le progrès déjà fait, un encouragement pressant pour ce qui restait à faire, déplissèrent le joli front. L'entrée se fit au moment voulu ; les premiers mots furent dits dans le temps et dans le ton indiqués, et nos applaudissements donnèrent à la charmante actrice un avant-goût de ceux que lui réservait la première représentation. Elle me fit penser à ces jolies chèvres savantes qui se cabrent gracieusement contre la main qui les dresse, donnent même de la corne, mais qui finissent par obéir, non sans vouloir nous faire croire que leur obéissance n'est qu'un caprice.
C'est grâce à cette réunion imposante de dons naturels et de mérites acquis chez son éminent directeur, qu'au prix de quarante ans de travaux, le petit théâtre du boulevard Bonne-Nouvelle était devenu non seulement une scène modèle, mais une véritable institution dramatique. Si Montigny a emprunté quelque chose aux autres, je l'ignore. Ce qui est de notoriété publique, c'est qu'il a plus donné que reçu, et que, grâce à lui, le plus exigu des théâtres de Paris n'a pas eu de supérieur. Quelle preuve plus forte en puis-je donner que les paroles qu'ont prononcées sur la tombe de Montigny, avec une conviction qui faisait pénétrer une secrète joie dans mon cœur désolé, M. Auguste Maquet, dans un discours d'une gravité pénétrante, où le jugement commençait chaque phrase et où le cœur la finissait; M. Alexandre Dumas, dans une dramatique et touchante allocution au seul survivant de trois fils tant aimés; M. Emile Perrin, dans un éloge où, au lieu de l'appréciation d'un émule, on croyait entendre l'adieu d'un disciple?
Sans doute, durant ce demi-siècle d'existence, la fortune du Gymnase a subi quelques éclipses. Il a vu des désertions d'auteurs qui, après avoir
essayé leurs ailes sur sa modeste scène, prenaient leur vol vers de plus vastes théâtres. D'autre part, des comédiens populaires, soit amour du changement, soit juste ambition, ont été faire applaudir ailleurs des talents formés lentement par Montigny et faits de l'étoffe de sa vie. Ne trouvant pas à les remplacer par des égaux, il a dû courir les hasards de nouveaux sujets, et, en attendant qu'ils se fissent connaître à leur tour à la marque du Gymnase, il lui est arrivé de voir la salle se dégarnir quelquefois, malgré l'attrait de l'ensemble qu'il savait donner aux moindres pièces. Ces vicissitudes inévitables n'ont porté préjudice ni à sa bonne renommée ni à la fortune de ses collaborateurs, et s'il s'écrit quelque jour une histoire du théâtre en France au xixe siècle, il y sera fait une place d'honneur au nom et à l'œuvre de Montigny.
Tous mes amis de collège ont eu, quoique inégalement, une grande influence sur mes idées et sur ma conduite. Très défiant de moi-même, n'étant guère sûr que de mes sentiments, mêlé par nécessité ou par occasion à des choses sur lesi. 10
quelles j'avais de grandes ignorances, je recourais souvent à leurs lumières. Aucun ne m'a plus aidé que Montigny à bien voir et à bien agir. Pour se faire une idée juste de son influence sur moi, il faut entendre, dans son vrai sens, ce mot d'influence, énervé par l'abus qu'on en a fait, par la banalité ou la bassesse de la plupart de ses applications courantes. Dans le latin, d'où nous est venu le mot français, influere se dit d'une rivière qui se jette dans une autre, en sorte que les deux n'en font qu'une. De même on peut dire de l'influence de deux esprits l'un sur l'autre que, au moment où elle agit, ces deux esprits n'en font plus qu'un. Dieu me garde de la vanité de donner en exemple ma manière de comprendre et de pratiquer l'amitié ! Mais je n'hésite pas à dire que celle à qui manque l'efficacité de l'influence n'est pas la véritable, et qu'elle ne mérite pas le nom d'amitié. Celle qui nous a liés, Montigny et moi, n'était que la parfaite réciprocité d'influence. Et si ce n'est ni abdiquer ni se désapproprier que de mêler à sa substance la moelle des bons livres, à plus forte raison ce n'est pas aliéner sa personnalité, mais plutôt la compléter et la perfectionner, que d'y faire entrer quelque chose de la personna-
îité d'un ami. J'étais si frappe du bon sens de Montigny, si persuadé de sa sincérité, si accoutumé à le voir penser juste en toutes choses, que, s'il m'arrivait de différer d'opinion avec lui, au premier sourire de doute qu'exprimait son affectueux visage, je faisais comme involontairement quelques pas vers la sienne, jusqu'à ce que, les raisons venant, je finisse par m'y ranger.
C'est ainsi qu'en plus d'une circonstance non seulement je fus amené à penser comme lui, mais, succès plus rare, il me fit faire ce que je ne voulais pas. J'en citerai un trait que rend intéressant le personnage qui en fut l'occasion.
Jules Janin s'était mis sur les rangs pour un fauteuil vacant à l'Académie française. En consultant ses souvenirs, pour ne pas me servir du trop gros mot de conscience, il pouvait trouver quelque raison de ne pas compter sur ma voix. Il me fit pressentir par Montigny. Celui-ci approuvait la candidature et il en désirait le succès. Avant même de m'en parler, il n'avait pas hésité à engager ma voix.
Voici quel était mon grief contre Jules Janin. Parmi ce qui reste de la génération qui, vers 1836, prenait intérêt aux choses de l'esprit, il ne se peut
guère que quelqu'un ne se souvienne de ma querelle avec Janin au sujet de la « littérature facile » . Janin s'en était fait l'apologiste. Il y fut éblouissant de verve et d'esprit; mais mon mot de littérature facile demeura. Je le lui avais prédit. « De notre querelle, lui disais-je, savez-vous ce qui restera? C'est le mot contre lequel vous avez déployé tant d'esprit. » Le mot est en effet passé dans la langue littéraire, et de là dans la langue générale. La médecine facile, l'art facile, la politique facile, sont des appellations courantes. J'ai, de mes oreilles, ouï Thiers, à la tribune, railler « la politique facile », en faisant une allusion obligeante à l'inventeur du mot.
La dispute avait été d'ailleurs si courtoise, que nos relations commencées au Journal des Débats, mais devenues rares quand j'en fus sorti, n'avaient pas cessé d'être amicales. L'humeur de Jules Janin ne s'accommodant pas longtemps de la réserve avec les gens qui ne lui déplaisaient pas, depuis notre duel pacifique nous en étions venus à nous tutoyer. « Ils se tutoyent comme deux pauvres », disait plaisamment Bertin l'aîné. Janin n'avait aïors d'autre ambition que de se faire, au prix des irop faciles produits de sa prose, articles, pro-
spectus, préfaces, réclames, le tout très recherché et très bien payé, ce qu'on appelle une bonne vie. Beau logement, bonne table, jolies femmes, chevaux, il ne se faisait faute de rien. Je menais une vie fort différente. Marié très jeune, bientôt père, j'en faisais deux parts, l'une pour ma famille, l'autre pour ce que les partisans de Janin appelaient spirituellement « la littérature difficile... à lire » . Janin ne voulut pas croire que je me fusse sitôt rangé sans intérêt. Il me soupçonnait toutes les ambitions qu'il n'avait pas.
Un jour que j'étais allé le voir rue de Tournon, n° 6, dans le très bel appartement qu'il y habitait, non pas seul, on m'introduisit dans la salle de billard. Janin y jouait, au sortir de table, une partie avec ses convives très émus du déjeuner qu'il leur avait donné. Me voyant entrer : « Ah! dit-il de sa grosse voix pleine de rire, je te connais, toi, je sais bien ce que tu veux, tu veux des honneurs littéraires, tu veux l'Académie, tu y arriveras. Moi j'aime mieux ce que j'ai. » Et il m'en donna gaiement le détail.
Quand j'eus l'honneur d'être de l'Académie, si quelqu'un devait n'en être pas surpris, à pluse forte raison n'y pas contredire, c'était Janin. Il me
l'avait prédit ; c'était presque me le souhaiter. En tout cas, ne fut-ce que pour l'honneur de sa prédiction, s'il en avait quelque dépit, il n'en devait rien laisser voir. Ce fut le contraire qu'il fit. Le lendemain même de ma réception, le Journal des Débals la saluait par neuf colonnes d'ironie. Janin y exhalait une mauvaise humeur qui risquait d'être appelée d'un autre nom. C'est au point que Saint- Marc Girard in, qui ne fut jamais tendre, lui dit : « Vous ne vous y prenez guère bien pour arriver à l'Académie. Nisard est une voix; encore fallait-il le ménager. »
Quand j'ai sujet de croire, — ce qui se devine aux premières lignes, — qu'on critique mes livres par la seule raison qu'on ne me veut pas de bien, j'ôte à l'auteur le meilleur de sa gloire, je ne le lis pas. Je ne lus donc pas les neuf colonnes de Janin* sachant par Saint-Marc Girardin ce que j'y trouverais. Mais j'usai de mon droit de ne pas lui en savoir gré. Sa sortie m'était d'autant plus sensible,, qu'en remerciant l'Académie d'avoir encouragé en mon humble personne « la critique conservatrice »? j'avais en vue nommément Janin. Outre l'abon- «dance et l'éclat de ses titres, il avait fait, dans le temps même de ma candidature, une brillante cam-
pagne en faveur des principes conservateurs. On y avait fort remarqué un ton de sérieuse conviction auquel il n'avait pas accoutumé le public, et d'éloquentes paroles sur la reine Marie-Amélie qui témoignaient d'un cœur vraiment touché. S'il ne devina pas ma pensée, c'est que le dépit lui avait ôté le sentiment de son intérêt.
Le procédé de Janin ne me donnait pas le droit d'ignorer, ni de ne pas estimer à leur prix ses titres académiques ; mais il expliquait, il excusait peut-être ma disposition à ne pas voter pour lui, s'il avait pour concurrent un candidat digne de la place ; c'est de ce côté-là que je penchais, et où je courais risque de tomber. Mais quelque chose me disait que mon jugement n'était pas libre, et qu'il y avait là un cas de conscience littéraire. Je savais où trouver le bon conseil.
J'allai chez Montigny. Il goûtait dans Janin l'écrivain, il aimait la bonne humeur de l'homme. Je vis aux premiers mots qu'il ne se laisserait pas gagner à ma prévention. Je ne laissai pas de lui donner mes raisons. J'intéressai à ma cause la morale littéraire. Je dis qu'en certains cas l'oubli des injures n'était qu'un encouragement aux injustices ; que Janin m'avait deux fois blessé, par son
article d'abord , puis par la rancune qu'il m'en avait gardée. Je parlai de la dignité des lettres, de la mienne. « Je t'entends, me dit Montigny, Tanin a eu des torts envers toi ; c'est justement pour cela que tu dois voter pour lui. » Je savais de quel fond d'honneur, de bon sens, de générosité, me venait le commandement, et j'obéis. La chose fut bientôt connue des amis de Jules Janin. A quelques jours de là, un des partisans les plus zélés de sa candidature, le docteur Véron, nous réunissait dans un dîner de réconciliation, Janin et sa femme, Sainte-Beuve et moi. Nous fîmes, mon candidat et moi, comme des gens qui n'auraient jamais été brouillés.
Quand j'ai loué Montigny de son bon sens politique, ce n'est pas à dire qu'il me parût avoir raison, par^cela seulement qu'il pensait comme moi. Je n'estime pas à ce point mon sens propre en une chose que j'ai plutôt côtoyée qu'abordée. A défaut d'un génie particulier, qui est fort rare, on ne fait guère de la politique que par intérêt ou préjugé, ou sous l'empire d'impressions passagères et contradictoires . Ce dernier cas était le mien. J'ai quelquefois vu juste, sans m'en savoir beaucoup de gré, et quelquefois de travers, sans trop m'en vouloir. Voir juste en
politique, sans intérêt ni impulsion extérieure, est une qualité qui touche à la vertu. L'homme qui m'a paru le plus près de cet idéal, c'est Montigny. S'il lui arrivait d'être de ma politique, c'est que, sans m'en douter, je lui avais pris la sienne. Quand nous différions, je soutenais mon sens, mais sans y abonder, et, pour peu qu'il le combattît, je m'en détachais et l'abandonnais. Libre à qui voudra de ne voir qu'une marque d'inconsistance dans cette facilité à me déprendre de mes idées. Dusséje en convenir, cela n'ôterait rien à la douceur du souvenir qui m'est resté de ces légers dissentiments, où il n'avait l'avantage qu'à mon profit. Je ne conteste pas au Catilina de Salluste la vérité de la maxime, que la seule amitié solide est « le vouloir et le non-vouloir de même », idem velle, idem nolle ; mais c'est l'amitié des conspirateurs ou des partisans. Pour les honnêtes gens, j'en sais une plus solide ; c'est, après le dissentiment, l'accord rétabli entre deux amis dont l'un reconnaît et s'approprie la supériorité de raison de l'autre.
S'il est une chose où l'on soit jaloux de penser par soi-même et de décider tout seul, c'est sans doute l'éducation des enfants. Sur cette chose, je me fiais d'autant plus à mes idées que j'étais
plus sûr de mes sentiments et qu'aucune lumière n'avait dû venir dans mon esprit que par mon cœur. Ce ne fut donc pas sans surprise que, causant pour la première fois avec Montigny sur un point particulier de ce grand sujet, et lui exposant mes idées en manière d'intimes confidences, je l'entendis me dire d'un air d'incrédulité décidée, quoique souriante. « Non, ce n'est pas là ton dernier mot. Penses-y encore. Tes sentiments, pour parler ton langage, en passant de ton cœur dans ton esprit, y ont trouvé quelque préjugé qui, en ce moment même, se sert de ton esprit pour faire illusion à ton cœur. » Et il me fit en quelques mots toucher du doigt ce qui faisait la confusion. A mesure qu'il parlait, je sentais les ombres se dissiper et le doute me venir sur ce que j'avais cru si certain. Rentré chez moi, il ne me restait plus rien de mes idées, et bientôt je m'en faisais d'autres, formées du peu que j'ai de rectitude naturelle et de ce qu'il m'avait communiqué de la sienne.
Fils admirable, mari égal à sa femme — que dire de plus ? cette femme étant Rose Chéri ; — père de trois enfants par lesquels il connut toutes les joies et toutes les douleurs de la paternité, sur quel
point de la morale de famille n'était-il pas passé maître? Ajoutez que. par une harmonie de sa belle nature, il tirait du même fond , sur toutes les choses de la vie sociale, des lumières aussi vives que diverses qui, selon le cas, faisaient de lui le juge le plus compétent et le conseiller le plus sûr. Si bien que, remontant le cours de cette existence si remplie, je suis venu à conclure que, pour toutes les professions où il y a des hommes à manier, et, en général, pour toutes les applications honnêtes de l'intelligence, celui-là doit y être le plus capable qui possède le plus l'esprit de famille.
Après Trancart, qui avait quitté notre collège à la fin de la première année, j'avais trouvé Daveluy et par Daveluy, Frémy. Eux partis, quand j'entrai en rhétorique, je trouvai Lemoine-Montigny. Je ne remplaçai pas mes premières amitiés par une amitié nouvelle, je l'y ajoutai. Chacun de mes amis avait tout mon cœur, et j'étais pour chacun, tour à tour l'ami défini par Aristote, <( une
seule âme habitant deux corps ». Nous sortîmes la même année du collège, Montigny et moi, lui pour aller donner des leçons dans son ancien collège de Versailles, moi pour rester dans le voisinage de Sainte-Barbe-Nicolle, où je vivais cle la même ressource. C'est alors, et comme pour mon besoin, que me vint Baudement.
Parmi les gens de lettres qui, depuis vingt-cinq ans, fréquentent la bibliothèque de la rue Richelieu, combien qui ont eu quelque obligation personnelle au plus ancien de ses bibliothécaires, M. Baudement! Combien pour lesquels il a été libéral de son savoir si varié et si sûr ! J'en sais qu'il a éclairés sur leurs propres pensées, aidés, et, sans qu'ils s'en doutassent, dirigés clans leurs recherches. 11 en est plus d'un auquel il a fait don de ses propres travaux sur des sujets qu'il croyait s'être réservés pour quelque ouvrage en projet. Quelle assiduité, quelle exactitude dans son service ! Qui ne l'a trouvé, à son besoin, assis à ce bureau, incessamment assiégé, de la distribution, prêt à toute demande, y répondant avec netteté, mais brièvement, pour ne faire à chacun que sa juste part dans le temps qu'il devait à tous ?
Esprit aussi délicat que judicieux, cœur ardent,
plume élégante et fine, que manqua-t-il à Baudernent pour être écrivain? Une grande qualité, l'ambition de l'être. Il a l'idée et l'invention du livre. Il en arrête le plan, il en distribue les parties, il en rassemble, il en range les matériaux. Rien n'égale son esprit de méthode. Ses notes, d'une écriture nette, se placent en ordre aux endroits où elles doivent être employées, et pas ailleurs. On dirait un bâtiment en projet, dont l'architecte aurait, selon les emplacements, disposé et numéroté toutes les pierres. C'est un admirable commencement. Par malheur, ce commencement ne finit pas. Baudement craint d'être incomplet, d'omettre quelque témoignage, d'ignorer quelque source. Il n'est pas jusqu'à ses fonctions de bibliothécaire qui ne lui soient un embarras plutôt qu'un secours. Entouré, enveloppé de livres, il se demande si ce qu'il cherche ne se cache pas dans quelque volume inconnu. La maison d'ailleurs invite aux recherches, et favorise le penchant à remettre au lendemain l'effort de l'exécution.
Baudement a un autre empêchement : c'est sa modestie. Quel mai après tout, se dit-il, si, par mon fait, il y a dans le monde un livre de moins ? Ses amis, qui savent ce que vaudrait ce livre, l'en
poursuivent à toute occasion. Moi, je le gourmande, je lui en fais honte ; je lui dis, du droit de ma vieille amitié, des choses désagréables ; qu'au fond, il n'est qu'un gourmet, qui a très bonne table, et n'y veut admettre personne; que sous ce scrupule d'être incomplet, se cache la peur du vrai travail, celui de la rédaction; que s'il n'y prend garde, son goût, de plus en plus sévère, deviendra intraitable et finira par lui ôter la plume des mains. J'ajoute, avec une sincérité dont il est digne, qu'ayant rempli tous ses autres devoirs envers son pays, il ne doit pas manquer au devoir de lui laisser ses pensées. Mon homme écoute, ne conteste pas, prétexte la fatigue de ses fonctions, s'accuse de paresse, se frappe la poitrine, et continue à recueillir des notes.
Je ne désespère pourtant pas qu'il ne nous donne à lire quelque jour un livre sur un sujet depuis longtemps préparé, nourri et couvé, la vie et les œuvres de l'aimable et omniscient évêque d'Avranches, Huet. Avant la catastrophe de 1870, tout était prêt pour la mise en train de l'œuvre ; quelques chapitres en étaient déjà rédigés. Il s'en est arraché, comme d'une occupation indigne d'un Français, en un temps de deuil national, et il a
entrepris de consigner, jour par jour, dans un écrit ad hoc, tous les faits propres à nous montrer le fond du cœur de l'Allemagne à l'égard delà France. Il en compose lentement des archives particulières, dans le dessein de nous montrer, non pour nous en faire peur, mais pour nous y aguerrir, tout ce que, sous peine de périr misérablement, nous devons savoir et ne pas oublier un seul instant.
Se lassera-t-il de cette douloureuse tâche, ou s'apaisera-t-41 jamais assez pour revenir aux lettres pures, clans le commerce pacifique de ce Huet qui les a tant aimées? Il nous le doit, il ne nous privera pas d'un de ces livres pour lesquels il s'est trouvé, comme à point, un sujet fait pour l'auteur, et un auteur fait pour le sujet. Le peu qu'il en a donné dans une revue de province l'engage envers les curieux de fine littérature et envers lui-même. Nous verrons enfin, dans une douce lumière, ce personnage, resté jusqu'à ce jour à demi caché dans l'ombre, à la fois si imposant et si agréable, philosophe sceptique et prêtre croyant ; l'esprit le plus libre et la conscience la plus soumise; érudit en toutes matières et poète de ruelle ; avant tout, un curieux insatiable de tous les genres de connaissances, ayant touché à tout en lecteur compe-
tent, goûté de tout en délicat, et qui, s'il n'a rien écrit de définitif, n'a rien écrit d'indifférent.
Huet ne fera pas tort au livre sur l'Allemagne, j'en ai pour gage la pensée première, qui est une pensée de devoir patriotique. L'auteur a contracté une dette envers son pays ; il l'acquittera. Dans le travail sur Huet, il n'y a d'engagé que son esprit; dans le livre sur l'Allemagne, il a mis sa conscience et son âme. L'un est une distraction, un caprice d'érudit, l'autre est une passion. Chaque nouvelle, chaque courrier de Berlin apporte de l'aliment à cette passion. Elle sème d'interjections ardentes jusqu'aux relevés des journaux, jusqu'aux copies de pièces, jusqu'aux moindres notes, transcrites d'une main que fait trembler la colère. L'ouvrage est commencé; j'en ai lu le début. Puissé-je le voir terminé ! Puisse me venir, pour les mêmes blessures que les siennes, un tel soulagement d'un tel ami!
Cet ouvrage n'est à vrai dire qu'un pamphlet. U auteur ne s'en cache point. « Je suis, me dit-il, trop peu maître de mon émotion pour écrire sur un tel sujet dans le style tempéré. » Mais ce pamphlet sera aussi une œuvre d'art très finie. Baudement veille à ce que le sentiment ne monte pas
du cœur à la tête, et que la protestation indignée ne tourne pas à la déclamation. Je ne trouve à comparer ce que j'en connais qu'aux pamphlets de Paul-Louis Courier : seulement c'est du Paul-Louis Courier avec du cœur1.
Baudement était le fils de l'économe de notre collège. Comment se souvenir du bon et aimable fondateur de Sainte-Barbe-Nicolle, et oublier l'ami dévoué et désintéressé qu'il avait chargé de l'économat? C'était, sous des formes un peu rudes, l'homme le plus rond, le plus avenant, et, pour toutes les choses qui amenaient dans son cabinet les enfants et les parents, le plus paternel pour les uns, et le plus accommodant pour les autres. Il m'avait pris en grande amitié. J'étais orphelin, il était excellent père : il voulait me faire retrouver quelque chose de ce que j'avais perdu. Comme je passais pour un assez bon écolier, il me faisait l'honneur de me croire d'un bon exemple pour son fils, et il l'engageait à rechercher mon amitié. Mon jeune camarade était de trois ans moins âgé que moi. Jenele connaissais que pour l'avoir vu quelquefois, soit dans la cour extérieure, les jours de sortie,
1. On verra plus loin, pp. 287 et suivantes, comment ces espérances ont été déçues,
soit dans le bureau de son père. Je ne le regardais pas sans curiosité, et je me sentais attiré vers ce gai jouvenceau de douze ans, à l'œil bleu et doux, à l'air intelligent et un peu espiègle, qui devait être un jour le grave bibliothécaire que vous savez.
Lui, de son côté, ne regardait pas, sans quelque révérence, celui que son père, tantôt pour le gourmander, tantôt pour l'encourager, lui proposait pour modèle. Ainsi nous nous acheminions l'un vers l'autre, et si nous ne nous embrassions pas par nos noms, comme le dit Montaigne de son ami La Boëtie, nous nous embrassions par son excellent père. Mais, trop inégaux par l'âge, nous n'étions pas encore complètement assortis pour l'amitié. Une différence de trois ans entre écoliers fait des « grands » et des « petits ». Au sortir du collège, les petits ont bien vite rattrapé les grands, et il n'y a plus que des grands garçons ayant tous l'âge doré qui s'appelle la jeunesse. C'est ce qui arriva pour Baudement et moi. Le cadet eut bientôt rejoint l'aîné. Le même duvet au menton, les mêmes goûts, la même nécessité de gagner notre vie par le travail, cle temps en temps quelques heures passées chez son père, qui voyait avec joie éclore
ce qu'il avait couvé, nous firent du même coup contemporains et amis.
M. Baudement surveillait notre liaison, non pour la diriger, mais pour la rendre plus étroite. Il ne souffrait pas chez son fils la moindre tiédeur pour moi. Un jour, il en crut trouver l'apparence, et il le prit fort mal. C'est un de mes plus chers souvenirs ; on me pardonnera d'en parler un peu au long.
C'était un soir de l'année 1826. On donnait au Théâtre-Français la première représentation de Charles F/, pièce bien oubliée, dont l'auteur, La Ville de Mirmont, est accusé d'avoir copié la pièce non moins oubliée de Népomucène Lemercier, la Démence de Charles VI, Talma devait y jouer le rôle du pauvre vieux roi. Je laisse à ceux qui avaient alors vingt ans à dire si c'était une fête. Qu'on le demande à Daveluy.
Nous avions, Baudement et moi, deux billets d'orchestre, donnés à son père par l'acteur Lafon, dont le fils était un de nos camarades de Sainte- Barbe. Bien avant l'ouverture des portes, et quoique certains d'entrer, nous faisions queue impatiemment. A peine les portes entre-bâillées, au confluent des trois foules qui s'y pressaient, billets
de faveur, billets payés d'avance, billets pris au guichet, il y eut un peu de tumulte. Baudement et moi, nous n'étions pas là pour l'apaiser. Nous y fîmes notre partie, et comme les deux gendarmes préposés au maintien de l'ordre se permettaient de nous empêcher d'entrer avant notre tour, nous le trouvâmes mauvais et je me pris de paroles avec l'un d'eux. Il se fâcha. Baudement se mit de mon côté. Nous fumes saisis au collet et entraînés au poste.
Je me sentais tellement dans mon tort que je ne fis pas de résistance. Baudement, moins convaincu du sien, se débattit, joua du parapluie, trouva, comme il arrive toujours, aide dans les assistants et s'échappa.
Pour moi, je me laissai enfermer au poste, point content de moi, et fort penaud. Mais ne voulant point le paraître, je demandai au chef du poste du papier et une plume, et m'asseyant à une petite table, je fis ou je crus faire les premiers vers d'une ode que j'avais en tête sur le général Foy. Le sujet dit l'époque et l'esprit de la jeunesse d'alors. Les vers ne venaient pas vite, l'inspiration n'étant qu'une attitude ; outre que l'idée du rideau levé, de Talma en scène, se jetait à la traverse. Je ne
laissais pas non plus d'éprouver un honnête regret de ce qui m'avait mis où j'étais. Etait-ce regret, était-ce désir de recouvrer ma liberté, pour ne pas manquer le spectacle? Soit l'un ou l'autre, ou tous les deux à la fois, je me décidai à faire des excuses au gendarme qui m'avait arrêté. M'adressant au chef du poste, « Monsieur, lui dis-je, j'ai offensé un de vos hommes parce qu'il faisait son devoir; je lui en dois réparation ; voulez- vous que je la lui fasse devant vous? » Ces gendarmes, dont la presse libérale, notre oracle, faisait des « suppôts de la tyrannie », étaient au fond les meilleures gens du monde. Le chef appela le gendarme, et m'épargnant, avec une obligeance délicate, la confusion de faire mes excuses moi-même, il les fit pour moi : « Votre démarche vous fait honneur, me dit-il, vous êtes libre. » Je sortis, et, en deux bonds, je lus à l'entrée du couloir qui conduit à l'orchestre.
La pièce était commencée. La salle regorgeait de spectateurs. Aux deux entrées de l'orchestre, on avait laissé les portes ouvertes, pour un bon nombre de personnes qui ne pouvant pas voir, voulaient du moins entendre. J'avais à franchir tout cet entassement de monde pour arriver a ma
stalle. Gomment je m'y trouvai transporté et assis, je l'ignore ; j'avais dû marcher à ta fois sur des têtes et sur des pieds. Par bonheur, l'auteur de Charles VI avait fait sa pièce dans la prévision de mon équipée. Talma n'entrait en scène qu'au troisième acte, et le second était à peine terminé.
On écoutait ces préliminaires, comme on écoute l'orchestre du Théâtre-Français avant le lever du rideau ; on attendait. Enfin le grand acteur parut. Les mots me manquent pour décrire, et les louanges pour égaler ce qu'il fut dans ce rôle, le dernier qu'il ait joué, et son chef-d'œuvre. Ce ne serait pas trop d'un Shakespeare, rêvant un drame de Charles VIj pour concevoir, dans sa pensée créatrice, le vieux roi, tel que le représentait Talma, à demi vêtu d'une robe de velours usée et avachie, les cheveux au vent, l'œil égaré, l'air timide et hébété devant son impérieuse femme; mais, aux premiers mots cle son peuple que foulaient à F envi les Anglais et les courtisans de la reine, se réveillant, se redressant, la couleur remontant à sa joue et la flamme à son regard, grand roi en haillons, parlant du peuple et de l'étranger avec l'âme de la France. On pleurait, on criait, on se levait, on tendait les bras vers l'acteur ; on voulait lui jeter
les cœurs comme on jette des bouquets à la cantatrice favorite. Nous avions le spectacle si rare de l'admiration populaire s' attachant à quelque chose de grand ! Y eut-il donc, en ce temps-là, un soir où l'idéal se rendit visible? Nous l'avons cru, nous le croyons encore, et si nous savions trouver des paroles pour peindre nos souvenirs, ce serait à faire regretter à nos enfants d'être venus au monde après qu'un tel art et un tel homme en ont disparu !
A quelque temps de là, j'eus l'honneur de dîner en la compagnie de Talma chez son camarade, l'excellent Lafon. L'esprit de parti avait tout fait pour brouiller ces deux hommes, les royalistes en préférant puérilement Lafon à Talma, les libéraux en accablant le premier de la supériorité du second. J'avais cru comme tout le monde à cette brouille. La vérité est qu'ils étaient très bons amis. Talma n'avait pas d'admirateur plus sincère que Lafon, Lafon de juge plus bienveillant de son mérite réel que Talma. Je laisse à penser si je fus de mes deux oreilles à ce dîner. Lafon, en dépit de l'air solennel qu'il ne quittait pas, même sur son oreiller, était un homme très simple et très .sensé. Pour mettre de grands temps dans sa con-
versation, comme il en mettait au théâtre dans son débit, il n'en parlait pas moins juste. Mais l'habitude du pompeux était si forte, que même en vous offrant un plat d'épinards, il restait Orosmane ou Mahomet. Pour Talma, qui l'eût vu entrant chez Lafon, les mains dans les poches d'une redingote à la propriétaire, ne se fût guère douté que le même homme portait avec une majesté naturelle le manteau impérial, et qu'il savait revêtir en même temps l'âme et le costume d'un Auguste ou d'un Néron. Causeur aisé et plein de bonhomie, Talma ne disait rien de rare, ni rien d'ordinaire. Quoiqu'il n'ignorât pas que j'avais été invité pour le voir, il n'eut pas un moment la pensée de se montrer. Le plus grand créateur de rôles au théâtre n'avait jamais songé à s'en faire un pour la ville.
Après le dîner, on passa dans le salon, et comme le temps était froid on fit cercle autour de la cheminée. Ce fut alors seulement qu'on mit la conversation sur les choses du théâtre.
Talma, comme la tradition en est restée, ne jouait jamais le même rôle de la même façon. Qui l'y voyait pour la première fois n'imaginait pas qu'il pût être meilleur la seconde. Il l'était pourtant, et la troisième meilleur encore. Chaque soir
il faisait un pas de plus vers la perfection. Le secret de cette variété dans le progrès, Talma le trouvait dans la méditation continuelle du personnage qu'il représentait, du poète qui l'avait créé, et dans une connaissance profonde du cœur humain . Il savait ainsi, de la première représentation à la dernière, s'élever du bien au mieux, du mieux à Pexcellent, et contenter à la fois, dans le spectateur, le sentiment du vrai et le goût du nouveau \ C'est par ce trait qu'il se distinguait de Mlle Mars, un autre type de l'excellent dans l'expression de
1. Quand j'écrivais ces souvenirs, je n'avais pas lu dans les Notes et Pensées, qui terminent le tome XI des Causeries du Lundi, 3e édition, une comparaison de Talma et de Rachel, où Sainte- Beuve confirme tout ce que j'ai dit de Talma, en y ajoutant. « Talma, dit l'illustre critique, était autrement sobre que Rachel. Il vivait dans ses personnages, et aussi l'impression qu'il a laissée dans tous ceux qui l'ont vu est-elle autrement profonde et d'un ordre plus historique, si je puis dire, que les prodiges passagers de Rachel. Talma tirait parti de tout pour son art; en toute occasion il observait la nature. » A l'appui de cette remarque si juste, Sainte-Beuve rappelle que le jour de l'exécution des quatre sergents de la Rochelle, Talma revenant de Paris à Brunoy, et s'étant arrêté en passant dans une famille de son voisinage, où l'on attendait avec angoisse des nouvelles : «Ils ont été exécutés », dit-il. La conversation ne se fit plus de ce moment que par monosyllabes. Tout d'un coup, Talma se levant et sortant sans dire adieu, se retourne au seuil de la porte, et du ton le plus pénétré, lance de son verbe le plus haut les beaux vers d'Auguste :
Mais quoi! toujours du sang et toujours des supplices!...
la vérité dramatique. La première fois que M110 Mars jouait un rôle, tous les détails en avaient été réglés d'avance pour toute la suite des représentations, gestes, intonations, jeux de physionomie, tout jusqu'au nombre de pas qu'elle avait à faire. Elle ne laissait rien au hasard; elle ne voulait rien devoir à cette inspiration périlleuse qui vient à Facteur des mouvements passionnés qu'il excite dans la salle. Mais tel était l'effet de cette préparation consommée qu'on croyait voir en Mlle Mars la comédie elle-même. Et peut-être était-ce en effet la perfection. Seule l'actrice aurait pu, par quelque retouche à son œuvre, apprendre au public et aux critiques s'ils s'y étaient trompés. Il eût fallu Mlle Mars pour corriger Mlle Mars.
Il n'en est pas moins vrai qu'à la seconde fois on se sentait moins touché, et à la troisième, moins qu'à la seconde. Est-ce donc qu'on est plus froid au plaisir prévu, ou que ne croyant pas à la perfection absolue, on ne reconnaît la perfection relative que dans le progrès par le changement réfléchi et par l'effort? Toujours est-il qu'en voyant la grande actrice recommencer aux mêmes endroits les mêmes gestes, répéter les mêmes paroles d'une voix qui semblait avoir été montée comme un ins-
trament, ne permettre à son regard ni plus de tendresse ni plus de malice qu'elle ne l'avait réglé d'avance, mettre le pied où elle l'avait mis la première fois, et, jusque dans les scènes les plus pathétiques, se copier elle-même avec la fidélité de l'écho ou du calque, on était surpris, non pas d'admirer moins, mais de ne pas admirer plus, a L'art ne peut pas aller plus loin, » disait- on la première fois : la seconde fois et les suivantes, on disait : « Mlle Mars ne peut pas aller plus loin. » Je demandai à Talma par quel secret, tout en gardant les grandes lignes de la conception première de ses rôles, il savait se renouveler dans le détail, (j Mon secret, dit-il, c'est d'y penser toujours. » A ce moment, il tisonnait le feu. « Tenez, ajouta-t-il, plus d'un effet m'est venu en tisonnant. » Puis pour échapper à nos louanges, il parla d'autre chose. Quand je me retirai, le bon Lafon me reconduisit jusqu'à la porte et me dit de sa voix la plus grave: « Jeune homme, ne manquez désormais aucune représentation où jouera Talma. Sa santé nous inquiète. Nous craignons que le théâtre ne soit menacé de le perdre. » Ces paroles m'expliquèrent l'air de souffrance que j'avais cru remarquer sur le visage de Talma et l'indifférence
mélancolique dont il parlait de ce qui faisait sa gloire.
J'en viens aux suites qu'avait eues pour Baudement notre équipée. Pendant que je pestais au bureau de police, il était rentré chez lui, par le chemin des écoliers, remportant comme trophée les débris de son parapluie, et il s'était couché sur ses lauriers. Le lendemain il raconte à son père notre aventure. « Et Nisard, lui demande celuici, qu'est-il devenu? » 11 avoua qu'il l'ignorait. « Comment, reprit le père, tu es rentré te coucher, tu as peut-être dormi, et c'est ce matin que tu me racontes tout cela, sans pouvoir me dire où est ton ami ! va-t'en à sa recherche, va-t'en et ne reviens pas à la maison sans m'apporter de ses nouvelles. » Baudement court à la pension Goubaux, où le chef, aussi homme de cœur que d'esprit, m'avait donné le gîte avec la nourriture et un petit traitement pour faire la classe à ses rhétoriciens1. J'y étais, et déjà en fonctions. Nous nous revoyons, nous nous serrons la main; puis il
1. Mon confrère, M. Legouvé, a écrit sur M. Goubaux quelques pages pleines de sentiment, où il a le mérite d'avoir le mieux dit ce que pensent de cet excellent homme tous ceux qui ont eu affaire à lui.
repart, trouve son père qui l'attendait, le rassure, lui promet de ne pas mériter une seconde fois la belle et bonne leçon d'amitié qu'il venait d'en recevoir.
Baudement, par respect pour ce père, a pu croire que cette leçon n'était pas inutile ; pour moi je n'en crois rien. En tout cas, s'il manquait encore, en ce moment-là, quelque chose à notre amitié, elle reçut sa perfection le jour où nous suivîmes au cimetière, l'un au bras de l'autre, le cercueil de ce père vénéré, pour lequel il ne m'aimait guère moins que pour moi-même.
Mes cinq amis ont été tous intimement mêlés à ma vie, les uns plus, les autres moins, non selon le degré de confiance, mais selon les occasions. Baudement a comme vécu ma vie avec moi. Ce que j'ai reçu d'aide, de force, de douceur de son commerce, j'en parlerais plus à l'aise si je ne songeais qu'il pourra quelque jour lire ces pages, et si je ne devais ménager en lui une certaine pudeur de l'amitié semblable à cette pudeur du bienfait que connaissent les vrais bienfaiteurs. Il ne faut pourtant pas, dans ce compte suprême de tout ce qui m'est revenu de mes amitiés, que, pour complaire à sa modestie, je fasse sa part trop petite.
Je dirai donc que, dans ma longue carrière ■ d'écrivain, j'ai eu constamment son conseil ou son secours, et pour un de mes travaux les plus considérables, sa collaboration pendant dix ans. Sans lui, je n'aurais pas entrepris, et certainement je n'aurais pas mené à fin la Collection des auteurs latins traduits en français, dont Villemain me disait : « Je vous envie d'avoir pris un si long bain d'antiquité. » Si mes yeux ne s'en sont pas trouvés trop bien, ce n'est pas que Baudement y ait épargné les siens. Je les avais pour ce qu'il était chargé de faire dans ce grand travail, et je les avais encore pour m'aider à revoir le travail tout entier. Et pour ne parler que de sa part de collaboration, quel prix ne donnent pas à la collection les volumes ou parties de volumes qu'il a traduits ? Connaissance profonde du latin, simplicité et fermeté de la traduction, brièveté élégante et substantielle des notices, rien n'y manque. Le recueil des auteurs de Y Histoire Auguste, presque un in-folio, est tout de sa main. C'est surtout en regardant ce qui lui appartient dans cette œuvre de dix années, que je m'applaudis d'avoir pu mettre aux mains de tant de professeurs un si utile instrument de travail. On y a trouvé des fautes ; la belle décou-
verte dans une collection de vingt-sept volumes grand in- 8% à deux colonnes ! Il y en a dans le texte, il n'en manque pas dans la traduction, je le veux bien ; en tout cas je doute que ce soit dans la part de Baudement.
Pour parler de mes autres ouvrages, que de fautes évitées ou corrigées ne dois-je pas à son goût délicat? J'en écoutais d'autant plus les scrupules que je les savais combattus par sa tendre indulgence pour tout ce qui sortait de ma plume ! J'avais à l'aider, à lui forcer la main, pour qu'il me dît mes vérités. Encore n'en disait-il que la moitié ; je devais suppléer ce qu'il taisait, et achever l'exécution de mes propres mains. Il ne faisait pas bon d'ailleurs me critiquer devant lui. Son visage disait, avant sa bouche, qu'il n'était pas plus homme à laisser mordre par les autres l'ami absent qu'à le mordre lui-même.
J'en eus une preuve dont je fus d'autant plus touché que le mordant était de ses amis. L'année dernière, s'est éteint dans l'obscurité et la pauvreté un érudit d'un ordre élevé, M. Burgaud des Marets. Une édition de Rabelais, faite en commun avec le savant M. Rathery, voilà tout ce qui reste de ce philologue ingénieux et profond, aussi
fin juge des choses que des mots, qui, pour avoir trop comparé son savoir à l'idéal qu'il se faisait du savant, en a emporté le trésor presque tout entier avec lui. Il était plein de Rabelais. Il l'étudiait sans cesse, à la lumière des plus sévères méthodes de la critique, avec toute la pénétration d'un esprit aussi curieux que sagace. Il avait fait du curé de Meudon sa chose. Malheur à qui s'aventurait à en parler avec une érudition insuffisante ! Tout au plus accordait-il qu'on pût se tromper sur Rabelais et être un galant homme. Bref, il n'y avait pas en littérature de cas plus pendable
Malheureusement pour moi, en écrivant pour la première édition de mon Histoire de la littérature française le chapitre où je juge ce grand et singulier esprit1, je m'étais mis dans ce cas. Plus occupé de la valeur morale et littéraire du livre, des causes de sa durée, que des circonstances historiques et biographiques où il a été conçu et publié, j'avais eu le tort de m'en rapporter, sur cette partie accessoire, aux notions reçues, à ce mélange de faits vrais et de fables vraisemblables dont se compose la légende de Rabelais.
1. Histoire de la littérature française, t. 1er, liv. II, chap. u.
La première fois que M. Burgaud ouvrit mon livre, il courut au chapitre sur Rabelais. Il y vit des a énormités ». Il en conclut, comme il arrive, que tout l'ouvrage était fait avec la même insuffisance de savoir, et il n'alla pas plus avant. Quoique d'humeur très douce, il avait, en sa qualité d'érudit, les préventions vives, et il ne les cachait pas. Chaque fois donc qu'il rencontrait un fidèle de Rabelais, ou, ce qui était moins rare, quelque homme de lettres disposé à entendre dire du mal d'un confrère, il lui faisait les honneurs de mon livre à mes dépens. Un jour, croyant avoir trouvé son homme dans Baudement, comme lui grand admirateur de Rabelais, il se mit à lui faire mon procès. Aux premiers mots, Baudement l'arrête : « Y pensez-vous, mon cher Burgaud, lui dit-il, l'homme auquel vous touchez est mon meilleur ami. » M. Burgaud le regarde. « Quoi î M. Nisard est votre ami ! — Je n'en ai pas de plus cher, répond Baudement. — C'est assez, dit M. Burgaud, je cesse de critiquer un homme que vous aimez, et au lieu de médire d'un livre dont je ne connais qu'un chapitre, je vais le lire tout entier. »
A quelques jours de là, j'étais allé à la Biblio-
thèque : M. Burgaud y passait sa vie. Dès que Baudement me voit, il quitte son bureau, va à la table où travaillait M. Burgaud, alors absorbé dans des recherches sur les apocryphes de Rabelais, et lui frappant sur l'épaule : « M. Nisard est là », lui dit-il, et il me l'amène. M. Burgaud fait sa confession, de la meilleure grâce. « Je sais par Baudement, me dit-il, ce que vous lui êtes, et par votre livre que je lis, à quel écrivain j'ai affaire. Youlez-vous me compter désormais parmi vos amis? — J'y mets une condition, lui dis-je, en lui serrant la main, c'est que vous me disiez toutes mes ignorances. Ne me ménagez pas ; je veux vous étonner de ma docilité. » Je dois à M. Burgaud d'être plus près de ce qui sera la vérité définitive, si on la trouve jamais, sur la vie et la pensée vraie de Rabelais, Quant à mon jugement sur l'écrivain, il n'y trouvait rien dont il ne fût d'accord avec moi. Approbation précieuse, dont je serais tenté de me faire honneur, si je ne craignais d'y voir l'indulgence d'un galant homme qui croit avoir un tort h réparer.
Plus tard il voulut faire davantage. « Votre livre, me dit-il, m'est devenu d'autant plus cher, que j'en ai d'abord pensé plus de mal. En
dépit de tout ce que vous y avez fait pour l'exactitude, il continue de rester un peu suspect aux superstitieux d'érudition. Permettez-moi de le revoir d'un bout à l'autre la plume à la main, et d'en ôter tous les sujets de chicane philologique. — J'ai du scrupule, lui dis-je, d'accepter votre offre. Ce serait de votre part pousser la réparation jusqu'à la pénitence. » Il insista. Quel moyen de refuser un service si cordialement offert? J'avais trouvé pour ma prose « l'ami prompt à vous censurer », que Boileau conseille au poète. Un exemplaire fut destiné à recevoir à la marge ses traits de plume. Déjà il en avait revu les premiers chapitres, quand il fut atteint du mal dont il devait mourir. Dans une visite que nous lui fîmes, Baudement et moi, il nous montra sur sa table de travail le premier volume avec des signets çà et là entre les pages. D'une bouche déformée par la paralysie, il me dit avec grand'peine, et peut-être sans espoir que, dès qu'il irait mieux, il se remettrait à l'œuvre. Le peu de jours qu'il vécut depuis lors, il les passa à lutter contre les dernières souffrances, et il est mort, me laissant une dette de reconnaissance pour ses intentions si amicales, et le regret que mon livre n'en ait pas profité.
J'ai dû à l'estime qu'inspirait Baudement, au crédit de ses paroles, quelques-unes de ces amitiés qu'on a sans le savoir, qui vous rendent de bons offices dont elles ne pensent pas à se prévaloir, qui prennent votre parti dans l'occasion, relèvent une calomnie, rétablissent une vérité, contreminent les inimitiés qu'on s'attire de certaines gens par le seul tort de ne pas penser comme eux. Sur ce point délicat de la défense d'un ami absent, Baudement était admirable. Lui faisait-on quelques plaintes de moi, avant de s'éclaircir avec moi du grief, il commençait par le nier. Si le cas n'était pas niable, il le prenait à son compte, comme il eût fait d'une dette que j'aurais été dans l'impossibilité de payer. Ami de toutes les heures, et de toutes les fortunes, si séparés que nous ayons été par nos conditions ou par nos affaires, il m'a toujours semblé l'avoir à côté de moi.
Des amis que le collège m'a donnés, il est le seul qui, sur les choses de la politique, ait été d'une opinion différente de la mienne. Partisans convaincus de la monarchie démocratique, nous pensions, mes autres amis et moi, que le peuple fait mieux ses affaires par un souverain que par des délégués choisis à l'aveugle, au milieu des
obscurités et des illusions répandues sur toutes choses par la presse populaire. C'est la monarchie qui a fait le peuple, et l'amour du peuple qui, dans le roi d'autrefois, était inégalement mêlé de sentiment et d'intérêt, est la seule raison d être du souverain d'aujourd'hui. Nous pensions que nul ne peut se faire sa part soi-même, et que le peuple en est d'autant moins capable que plus de choses lui manquent. Si nous avions peur d'un régime où la démocratie régnerait sans la monarchie, c'est que, sous ce régime, le peuple sentirait plus vivement ce qui lui manque, sans être plus apte à se le donner de ses propres mains. Baudement était d'un autre avis. Il croyait possible le gouvernement direct de la nation par la nation, et il ne lui semblait pas que le peuple eût à apprendre de personne la justice, ni qu'il lui fût impossible de se faire sa part, sans prendre sur celle d'autrui. Il était républicain.
Gela n'a pas empêché que, de 1830 jusqu'au jour où j'écris ces lignes, nous ayons vécu tendrement unis, quoique faisant pour le gouvernement de notre pays des vœux contraires, et quoique, sur ce point, l'un de nous eût à se réjouir quelquefois de ce qui affligeait l'autre. L'épreuve en eût été
mortelle à plus d'une amitié ; elle n'a fait qu'aviver la nôtre. Elle nous a permis d'y mêler l'innocent orgueil d'avoir franchi un écueil où tant d'autres échouent. Il est vrai qu'ayant, sur toutes les autres choses, une si ample matière aux confidences et à l'accord de nos esprits, nous évitions la politique, surtout dans les moments où, sous l'influence de certaines crises, nous pouvions être entraînés, en dépit de nous-mêmes, à l'extrémité de notre dissentiment. Notre discrétion allait-elle jusqu'à nous cacher nos pensées? Ce serait le propre de gens ayant à se ménager par intérêt, non d'amis dignes de ce nom. Il ne déplaisait pas à Baudement de m'entendre parler du régime que je préfère, et, tandis que je lui en parlais, je lui donnais l'envie de penser comme moi. A mon tour je lui demandais de m'aider à être juste pour ses opinions. Dans cet échange de nos idées, nous n'allions jamais jusqu'où la contradiction pouvait être délicate sans être utile, et nous nous rendions le mutuel service de nous garder des affirmations absolues en un sujet où ceux qui se trompent aujourd'hui ont la chance d'avoir raison demain. Pour moi, qui sais de quel fond d'honneur, de piété filiale, de sympathie active pour les petits, sont nées les
opinions de mon ami, qui l'ai vu, dans les crises où elles étaient victorieuses, ne demander ni ne permettre qu'on lui offrît une part quelconque des profits de la victoire, il m'a ôté tout motif de porter sur ceux qui partagent ses idées des jugements trop absolus. Surtout il m'a ôté le droit de prononcer contre les personnes des paroles de colère. S'il arrive qu'il m'en échappe, j'en ai bientôt du regret comme de propos que je n'aurais pas tenus devant lui.
Les lecteurs qui ont suivi jusqu'ici la modeste histoire de mes amitiés de collège se sont peutêtre demandé quelles relations ont eues les uns avec les autres ces amis qui , chacun à part , m'étaient si étroitement unis. Ils se connaissaient par le collège (ce qui est quelque chose de plus que se connaître par la société), ils se connaissaient aussi par moi, qui volontiers me parais des uns devant les autres, et qui ai si souvent rêvé la maison de Socrate pour les y réunir et pour les faire profiter tous des qualités que j'aimais en chacun. C'était assez de cette double connaissance pour qu'ils se voulussent du bien, et que, sans se le dire, ils se fissent cautions les uns des autres à l'occasion. Avaient-ils à se demander
un bon office ou un service, le solliciteur se sentait un droit et le sollicité un devoir, qui rendaient la chose facile et agréable à tous les deux. Enfin, en dépit de ce qui les séparait, condition, profession, fortune, ils se comportaient les uns avec les autres, comme s'il n'eût manqué qu'une occasion pour changer leurs bonnes dispositions réciproques en une inclination, et les camarades en amis.
On peut me demander aussi, comment, en quatre années de collège, je n'ai parmi tant de camarades trouvé à faire que cinq amis, ayant, comme on sait, permission d'Aristote d'en augmenter le nombre. 11 est vrai que ces cinq n'étaient pas les seuls que j'aurais pu aimer. Mais ce qui fait l'amitié, ce n'est pas seulement l'occasion, ou, pour rappeler encore Aristote, « l'inclination » . Il y faut quelque chose encore. Quoi donc? Qu'en sais-je? Peut-être deux astres en conjonction. Et puis, le cœur, comme l'esprit, n'a-t-il pas des bornes? On aime qui l'on peut, non toujours qui l'on veut. Je pourrais dire de tels de mes camarades que nous nous sommes peut-être fait injustice réciproquement, en n'allant pas jusqu'à l'amitié.
Il en est deux avec lesquels je ne suis resté guère en deçà, et qui ont été les plus proches après les premiers, Alfred Nettement et Louis Bellaguet.
Pourquoi les plus proches et non pas sur le même rang? Je ne le sais. Que m'a-t-il manqué, par exemple, ou qu'a-t-il manqué à Alfred Nettement pour que j'eusse un parfait ami dans cet esprit si brillant, dans ce cœur si solide, qui a si vaillamment servi, sans jamais s'en servir, une cause politique vaincue, et qui est mort à la peine? Que de fois, parlant à mes cinq préférés de sa vie de labeur et d'honneur, ne le leur ai-je pas vanté comme notre exemple à tous? Nous nous étions connus en rhétorique, et nous nous y disputions les premières places. Légèrement railleur alors, un peu taquin, faisant des mots, ne se refusant pas l'épigramme, il m'attirait médiocrement, et, de mon côté, je ne lui donnais pas l'envie de me rechercher.
Il y avait entre nous une autre cause d'éloignement, puis-je en parler sans sourire? Nous ne pensions pas de même en politique! il lisait la Quotidienne ; je lisais le Constitutionnel, fort heureusement avec des intermittences dont profitaient
Cicéron et Virgile. Nous ne discutions pas, sentant bien que nous avions à nous ramener de trop loin. Nous nous tenions sur la réserve, nous mesurant de l'œil, comme pour des luttes futures, plus sérieuses que celles de la classe, et déjà, par la vertu malfaisante de la politique, tout prêts à ne pas nous vouloir du bien.
Nous quittâmes le collège en même temps et pour chercher notre vie, chacun de son côté. Quelques années après, je le retrouvai, mais combien différent de ce qu'il était au collège ! Doux, bienveillant, modeste, chrétien par la foi et par les œuvres, il était engagé dans cette continuité de travaux si variés et si distingués qui ont honoré son nom, tous inspirés par une inébranlable croyance à la monarchie légitime, et par une fidélité qui n'avait pas même besoin d'espérance. De tous ceux que je lui ai préférés pour l'amitié, je n'en sais aucun que j'aie plus estimé que lui. Si les choses n'ont pas été entre nous jusqu'à l'intimité, c'est que cela ne s'est pas fait tout de suite, à la première rencontre; c'est que nous nous sommes regardés la première fois comme des gens qui s'examinent, non comme des gens qui se reconnaissent.
Et Louis Bellaguet? Je cherche qui l'a connu, qui l'a pratiqué, sans vouloir en faire son ami ? C'est en troisième que nous nous rencontrâmes. Il était parmi les plus forts, et c'est lui qui, le premier, me fit connaître à moi, qui débarquais de ma province, ce rAue c'est qu'un devoir d'écolier où un jeune esprit applique les règles avec réflexion et mêle à l'acquis une certaine invention. Par son exemple et par l'émulation, plus efficace que la parole du maître, il m'apprit à faire un thème (qu'il me pardonne de le trahir, en ce temps de raillerie contre les « forts en thème »). Il me l'apprit si bien qu'il m'arriva enfin de le battre avec ses propres armes. Il me fit connaître quelque chose de plus rare, la mesure, où ce garçon de quinze ans en eût appris à un homme fait. Elle lui donnait au milieu de nous, quoique, de visage, il parût de beaucoup le plus jeune, je ne sais quel air respectable, qui ne laissait pas de m'imposer. Il m'impose encore aujourd'hui. Je me surprends à me surveiller devant un homme si maître de lui. Il est bon, serviable, sincère; est-ce à lui ou à moi qu'il manque l'abandon?
Après une longue séparation, nous nous retrouvâmes au Ministère de l'Instruction Publique, où
je remplaçais Hippolyte Royer-Collard à la division des lettres et des sciences. Ma bonne fortune m'y donna Bellaguet pour collaborateur. Sa qualité distinctive, la mesure, s'était perfectionnée par le commerce des gens distingués \ par la réflexion, par la vie. Je laisse à penser si j'en tirai parti dans des fonctions où la mesure est à la fois une qualité nécessaire et un devoir. J'étais son chef pour le tout ; mais pour la partie du service qui le concernait, il était le mien, tant j'avais du penchant à le suivre, et tant j'étais sûr, en le suivant, de marcher dans le bon chemin.
Enfin son tour vint d'être le chef du service où il m'avait été si précieux comme second. Dans le public de choix qui eut affaire à lui, savants, poètes, gens de lettres, public dont les travers même ont un côté respectable, combien se souviennent de l'administrateur bienveillant, efficace, à l'humeur toujours égale, ne négligeant aucune affaire et portant légèrement le poids de toutes, collaborateur exact et sur des ministres, mais avant tout serviteur de l'État, sachant faire aboutir toutes choses à une décision juste, et persuader aux mi-
1. Bellaguet avait été le précepteur du fils de M. de Barante.
nistres qu'ils n'en voulaient pas d'autre ! Tel était Bellaguet dans les affaires. Hors des affaires, très instruit en toutes les choses de l'esprit et surtout en ce qui regarde notre histoire nationale, bon écrivain, excellent juge, Bellaguet est un sage que rien n'étonne, un doux que rien ne fâche, une raison que rien ne trouble.
Voilà, entre les autres vrais biens, les amitiés dont j'ai l'obligation à ce régime tant décrié des collèges à internat. Ce qu'elles ont répandu de douceur dans ma vie si éprouvée, ce qu'elles ont mis de baume sur mes blessures, ce que j'ai tiré de profit et d'agrément de ce commerce aimable où une soirée passée ensemble, un dîner modeste à la même table, moins que cela, une simple rencontre étaient pour moi autant de petites fêtes, je n'en veux pas dire tout ce que j'en sens. A trop parler de ses avantages, on risque de provoquer l'incrédulité ou l'envie. Mais comment me taire sans ingratitude sur ce que j'ai dû, comme Français, à mes amis? Certes, avant de les connaître, j'avais une grande idée de mon pays. Elle était dans l'air que je respirai pour la première fois en venant au monde, quatre mois après la bataille d'Àusterlitz, sept mois avant la bataille d'Iéna. Si,
£86 CHAPITRE PREMIEU.
malgré nos défaillances et celles de nos chefs, malgré tant de malheurs qui n'ont été que des fautes sévèrement expiées, je garde entière cette idée avec la confiance de mourir sans désespérer de la France, je vous le dois, ô mes chers amis, à vous qui en avez été pour moi la personnification première, à vous qui, depuis plus de cinquante ans, m'avez appris par quelles qualités la France est. aimable entre toutes les nations, et pourquoi, en dépit de la fortune, elle n'a pas cessé d'être agréable à Dieu !
Mais ce serait vous donner une louange dont vous ne voudriez pas, si je n'ajoutais que chez nos contemporains et voisins des collèges Louis-le- Grand, Bourbon, Flenri-Quatre, Saint-Louis, et, autour de nous, dans notre collège, bien d'autres élèves ont eu et ont mérité d'avoir des amis. Il y avait là, entre les meilleurs, soit des amitiés à deux, soit des groupes d'amis formant comme des petites sociétés qui se préparaient pour la grande. En y prenant place à leur tour, ces amis y ont apporté, comme vous, des influences de raison, de lumières, de sociabilité, de bons sentiments. Après eux, et par le même effet de la vie de collège, il en est venu d'autres, et après ceux-ci d'autres
encore, jusqu'à nos jours. Qui voudrait faire Ténumération des forces morales qu'oppose notre pays au mal dont il est travaillé, trouverait au premier rang les amis de collège. Fermer les collèges d'internes où se contractent ces amitiés, ce serait ôter à la France une de ses meilleures recrues pour l'armée civile qui la défend.
Octobre 1874.
Post-scriptum. — Au moment même où j'écrivais ces dernières lignes, une douloureuse nouvelle m'a fait tomber la plume de la main. Une mort aussi rapide qu'imprévue m'a enlevé Baudement. Je ne pourrais rien dire que de vain sur l'étendue de ma perte. C'est par dételles blessures que la vie s'en va plus vite.
Sur la fin de septembre, après une absence de quelques semaines, j'étais allé le voir où l'on ne manquait jamais de le trouver, à la Bibliothèque de (a rue Richelieu. Je fus frappé de son air ae
souffrance. Il était pâle, il levait avec peine la tête; son œil fatigué et terne ne me disait même pas s'il avait du plaisir à me voir. Après les premières paroles, son visage se colora, ses yeux se ranimèrent. Il pria un de ses collègues de le remplacer au bureau, et nous allâmes au fond de la salle nous asseoir à la table où il avait coutume de travailler, dans les intervalles de son service. Il m'expliqua l'abattement où je venais de le voir par la diète à laquelle le réduisait un insurmontable dégoût de toute nourriture. Je parlai d'un congé de quelques semaines et du repos absolu, comme d'un moyen certain de le remettre sur pied. Il en parut persuadé et moi-même je l'étais, tant notre instinct repousse les craintes extrêmes, quand il s'agit de vies qui nous sont chères. Mais je venais de sentir au fond du cœur un trouble qui ne m'était pas encore connu et je fus toute la journée sans vouloir m'inquiéter et sans pouvoir me rassurer.
Le soir, l'inquiétude étant la plus forte, j'allai prendre de ses nouvelles au n° 12 de la rue Colbert, où il habitait, dans les dépendances de la Bibliothèque. J'avais bien quelque scrupule que ces deux visites le même jour ne lui donnassent à réflé-
chir. Je fis de mon mieux pour le dépayser. Je lui dis qu'ayant dîné dans le voisinage et me trouvant tout près de chez lui, je me serais fait conscience de ne pas aller lui donner le bonsoir. Il parut le prendre comme je le voulais, et moi-même, tant je le trouvais ranimé et dispos, je finis par croire que j'avais pris trop tôt l'alarme.
Je mis la conversation sur le sujet qui lui était le plus cher, ce livre contre l'Allemagne, et je lui demandai de m'en lire quelques pages. Ce fut pour moi, qui croyais le connaître si bien, un plaisir inexprimable de découvrir en lui quelque chose de plus à aimer et à louer. La lecture dura plus d'une heure. Sa voix si forte, son accent si énergique, me laissèrent persuadé, le cœur y aidant, que ni ces pages ardentes ni le ton dont il les lisait n'étaient d'un homme menacé de ne pas les achever.
Il se sentait si bien, il était si loin d'une appréhension de ce genre, qu'il voulut me reconduire chez moi. De la rue Golbert à la rue de Tournon, la traite n'est pas courte. Il la fit de ce pas de grand marcheur qu'il avait eu si longtemps. Pendant tout le chemin nous eûmes sur cette lecture, sur sa résolution de mener promptement
l'œuvre à fin, sur notre infortuné pays, sur nos souvenirs, un entretien qui nous laissa tous les deux aussi désireux que certains de nous revoir pour le reprendre.
Nous ne nous reverrons plus; du moins dans ce monde, d'où il est parti, convaincu, en dépit de quelques apparences, qu'il y en a un autre.
Nous avons, dans le cours d'une si longue amitié, parlé confidemment de tant de choses, qu'il n'est pas probable que nous eussions omis la religion. Baudement avait l'âme religieuse. Mais il était sur les religions positives de l'école de Voltaire. Il avait cet orgueil de la raison qui ne tient pour vrai que ce qui peut se démontrer par le raisonnement. Pour moi qui, en ces choses-là, en suis toujours resté au sentiment, comme au fondement le plus solide après la foi, j'ai pensé dès le premier jour et je continue à penser avec Pascal « que la suprême démarche de la raison est de croire qu'il y a infiniment de choses qui la dépassent ». C'est ma croyance et c'est ma paix. Je ne demande aux métaphysiciens que de ne pas m'y troubler.
J'en parlais souvent et longuement avec mon cher raisonneur. 11 paraissait prendre un vif intérêt
à mes discours, et je ne me rappelle pas sans douceur de quel air d'assentiment il écoutait, non pas ma métaphysique, mais ce que j'appelais mes innocentes rêveries sur l'immortalité de l'âme.
Il en est une, entre autres, contre laquelle il m'avouait ne pas trouver et ne vouloir pas chercher d'objections. « L'immortalité de l'âme, lui disais-je, ne peut s'entendre que de l'immortalité de la personne. Or, rien ne nous étant plus personnel que nos amitiés, il suit que nous garderons dans l'autre vie toutes celles que nous aurons eu raison d'avoir en celle-ci. Dieu ne prendra pas toute la place dans nos âmes délivrées du corps ; il y souffrira, il y perpétuera par sa toute bonté tout ce que nous aurons honnêtement aimé et pensé. — Parle, parle, me disait-il, tu me fais du bien; » et je lui développais cette métaphysique. C'était une manière de lui parler encore de notre amitié.
J'ai connu un homme d'un mérite rare, qui, après s'être très longtemps accommodé du doute, devenu veuf d'une femme qu'il adorait, se fit tout à coup catholique fervent et pratiquant. Gomme je lui demandais d'où lui était venue cette transformation : « Je n'ai pas pu, me dit-il, consentir à
ne pas revoir ma femme. » Pareille chose se serait passée pour Bau dément, s'il m'eût va partir le premier. Son cœur l'eût amené aux espérances religieuses par l'impossibilité de consentir à ne pas revoir son ami.
Et maintenant, s'il est vrai, comme j'en ai fait le rêve, qu'on ne reverra ses amis dans l'autre vie qu'à la condition d'avoir eu raison de les aimer, a-t-il eu raison de me faire la plus grande place dans ce cœur si droit, si chaud et si dévoué? Je ne suis assuré que d'une chose, c'est de l'avoir aimé cinquante ans sans refroidissements, sans langueurs et sans nuages, et de l'en avoir vu heureux; et cette pensée me fera trouver moins longue notre séparation passagère.
17 octobre 1874.
Comme ces souvenirs ne se succèdent pas dans l'ordre chronologique, je rappellerai, en terminant ee chapitre consacré à mes cinq amis, que Jean Trancart est mort en 4869, Théophile Baudement en 4 874, Lemoine-Montigny en 4 880 et Léonce Daveluy en 4 881.
De quelques hommes qui m'ont fait du bien.
I. Le directeur du collège Sainte-Barbe-Nicolle, Henri Nicolle. — L'abbé Nicolle. — ■ Bonté des deux frères pour moi. — Un déjeuner chez le recteur de l'Académie de Paris. — Mes premières tentations d'auteur. — II. M. Henri Nicolle me recommande au rédacteur en chef du Journal des Débats, M. Bertin l'aîné, qui m'agrée comme rédacteur. — M. Bertin l'aîné me conduit chez M. de Chateaubriand. — Ce que je perds en quittant le Journal des Débats. — III. Je porte au National tous mes sentiments pour M. Bertin l'aîné, et je saisis la première occasion de les exprimer. — Mes feuilletons sur le Salon de 1832. — Portrait de M. Bertin l'aîné, par Ingres. — Je suis près de rentrer au Journal des Débats. — Dîner que donne à cette occasion M. Bertin l'aîné. — IV. Le baron Bignon. — Mes articles sur son Histoire de France sous Napoléon. — Visite qu'il me fait dans ma mansarde de la rue du Battoir. — Commissaire du gouvernement de juillet à l'Instruction Publique, il me homme son chef de cabinet. — La curée avant les Ïambes de Barbier. — Le baron Bignon est rendu à la vie privée. — Son intérieur. — Sa fidélité à la mémoire de Napoléon. — Je lui fais part de mes projets de mariage. — Il combat les projets, et il approuve le mariage. — Sa mort. — V. Où et à quelle occasion j'ai rencontré pour la première fois M. de Salvandy. — Son histoire de Sobieski et sa tendresse à la critique. — Il est nommé Ministre de l'Instruction Publique. — Il m'appelle auprès de lui et me fait nommer maître des requêtes au Conseil d'État. — Objections de ses collègues. — Comment il entendait et pratiquait le pouvoir. — VI. Ennuis que lui attire mon article sur Armand Carrel. — - Sa bonté délicate. — La son-
nette du cabinet. — Comment il permet et agrée mes critiques. — VII. Je succède à Hippolyte Royer-Collard dans la division des sciences et des lettres. — VIII. Comment M. de Salvandy comprenait le service des secours et encouragements aux gens de lettres. — IX. Ses vues pour rapprocher les classes éclairées et le corps enseignant.
Je ne voudrais pas mourir, sans avoir consigné dans quelques pages que liront mes petits-fils, le souvenir de gratitude que je garde à quatre excellents hommes qui m'ont aidé, soit dans mes études, soit à faire mes premiers pas dans les lettres, et qui ont commencé ma modeste fortune, aujourd'hui renversée pour la seconde fois, dans la catastrophe où vient de s'abîmer mon pays. Me rappeler le bien qu'on m'a fait est une consolation dans la tristesse où, selon toute apparence, ma vie est menacée de s'achever.
Le premier de ces hommes était M. Henri Nicolle, directeur du collège Sainte-Barbe, devenu depuis collège Rollin. Aussi longtemps que la maison a été debout, je n'ai jamais passé devant la grand'porte sans ôter mon chapeau. C'est laque
j'ai appris à aimer les choses de l'esprit, et que j'ai fait des amitiés qui, après plus d'un demisiècle, durent encore. C'est ià qu'orphelin et pauvre, j'ai trouvé mon premier protecteur, et connu par lui le bienfait d'être aidé et la douceur d'être reconnaissant.
M. Henri Nicolle était frère de l'abbé Nicolle, qui de 1820 à 1826 fut recteur de l'Académie de Paris. Ayant à parler des hommes qui sont venus en aide à ma jeunesse, j'aurais dû nommer d'abord l'abbé Nicolle, puisque c'est lui qui me remit aux mains paternelles de son frère. Le recteur de 1821 avait été en 1789 maître d'études dans l'ancienne institution Sainte-Barbe. Forcé d'émigrer, à l'époque où l'émigration était pour les nobles et les prêtres la seule chance d'échapper à l'échafaud, et où Mirabeau, combattant la loi sur les émigrés, jurait qu'il n'obéirait pas aune loi qui enchaînerait les Français au sol d'une patrie où ils n'étaient sûrs ui de leurs biens ni de leurs vies, il s'était réfugié en Russie. Là, des succès comme précepteur, un caractère aimable, une véritable aptitude pédagogique l'avaient mis en crédit auprès delà noblesse. C'est avec les encouragements et l'appui de quelques grandes familles, qu'il avait fondé à Odessa une
maison d'éducation d'où sont sortis des membres éminents de la diplomatie et du gouvernement russe. Rentré en France à la Restauration, le duc de Richelieu, émigré comme lui et qui l'avait vu à l'œuvre à Odessa, l'avait fait appeler au rectorat de l'Académie de Paris.
Mon père, ancien élève de l'institution Sainte- Barbe, y avait eu pour maître d'études l'abbé Nicolle. Venu à Paris pour me placer comme petit clerc chez un avoué de ses amis, il ne voulut pas retourner dans sa province sans avoir fait visite à son ancien maître. Je l'accompagnai à la Sorbonne où demeurait le recteur de l'Académie de Paris. Après un échange de bonnes et affectueuses paroles sur le passé, l'abbé me prenant par la main et m'attirant vers lui : « Et ce garçon-là, dit-il à mon père, que comptez-vous en faire? » Mon père lui dit son projet. « Et quel âge a-t-il ? — Pas encore quinze ans, dit mon père. — C'est bien jeune pour faire de la procédure, murmura l'abbé. Voyons, où en est-il resté de ses études? — Il les a terminées, dit mon père, et pour des études de collège communal, elles ont été assez bonnes. » Et il rappela modestement mes derniers succès dans la classe de rhétorique de Ghâtillon -sur-Seine.
« Voulez-vous me confier votre fils? dit l'abbé, je le fais recevoir à demi-bourse dans le collège que vient de fonder la Ville de Paris et dont mon frère est directeur. S'il a un prix au Concours Général, je lui promets la bourse entière. » Mon père n'eut pas de peine à se laisser persuader. Chargé de famille et se sentant gravement atteint dans sa santé, il comprit de quel avantage seraient pour moi des humanités refaites à Paris sous un tel patronage. Dès le lendemain, j'entrais à Sainte-Barbe, dans la classe de troisième. Je n'eus pas peu à faire pour que les lauriers du rhétoricien de province ne fissent pas honte à l'écolier de troisième de Paris. Mais enfin je réussis à remplir la condition imposée par l'abbé Nicolle. J'obtins la bourse entière, et la moitié déjà payée fut remboursée à mon père qui l'employa, dès l'année suivante, à faire entrer au même collège le troisième de mes frères, Auguste Nisard.
M. Henri Nicolle eut pour moi des recherches de bonté. A mon entrée en seconde j'avais perdu coup sur coup mon père et ma mère et j'étais l'aîné de six orphelins sans fortune. Il ne s'effraya pas d'avoir à protéger un jeune homme qui, à seize ans, avait déjà charge de famille. Il me soutint
contre la violence de mon premier chagrin, me releva du découragement où j'étais tombé d'abord, et jusqu'à la fin de mes études, en toutes les choses où il pouvait remplacer mon père auprès de moi, il le remplaça. Quand je quittai le collège, il s'occupa avec sollicitude des moyens de me faire vivre de mes petits talents.
Mes études, où rien ne m'avait manqué du côté des maîtres, et mes succès de classe étaient tout mon bagage et tout mon crédit, Il s'agissait d'en tirer le meilleur parti. A cette époque, pour un lauréat de collège, il n'y avait, comme on dit, que deux débouchés, donner des leçons ou écrire dans les journaux. Écrire dans les journaux, alors peu nombreux, où des rédacteurs habiles et en renom ne laissaient guère de colonnes blanches aux apprentis, ce n'était pas chose facile. Pour les leçons, comme j'en pouvais donner, étant tout frais émoulu du collège, Henri Nicolle m'employa comme répétiteur dans la maison que je venais de quitter comme élève. J'y trouvai le vivre, et j'y appris ce que j'avais à enseigner.
Il m'arrivait souvent, mes répétitions données, de déjeuner, dans la rue, tout en cheminant, d'un petit pain que j'avais emporté dans ma poche. Ces
déjeuners-là, pour le dire en passant, ne sont pas ceux que j'aie le moins de plaisir à me rappeler. Un jour que je remontais la rue des Postes, mordant à belles dents dans mon petit pain, je fus rencontré par l'abbé Nicolle. C'était une bonne et bienveillante figure, après tout, en dépit des calomnies que lui attiraient sa robe et ses opinions royalistes. Peu favorable aux nouveautés, il est vrai, mais en revanche, très attaché aux vieilles choses éprouvées, il aimait les fortes études et les jeunes gens qui s'y distinguaient. « Est-ce là,' me dit-il, votre déjeuner habituel? » Je l'avouai, sans en être ni honteux ni fier. « Eh bien, venez me voir demain, je vous en ferai faire un meilleur. » J'y allai, et ce ne fut pas la seule fois. L'abbé, quoique très sobre, était délicat, et il était abbé. Il avait rapporté de son séjour en Russie le goût et l'habitude du thé de caravane. C'est par une tasse de ce thé exquis que se terminaient ses déjeuners, où les plats n'abondaient pas, mais où aucun n'était médiocre. Qu'on me pardonne ce souvenir; je le trouve parmi les autres souvenirs de bienveillante protection qui me sont restés de l'ancien et dernier recteur de l'Académie de Paris.
Tout en donnant mes leçons honnêtement,
300 CHAPITRE ïî8
quelque chose comme la vocation d'écrivain troublait par moments ma cervelle. J'enviais les hommes qui faisaient parler d'eux dans le monde des lettres. En ce temps-là, ce qui occupait le plus le public cultivé, c'étaient les choses littéraires. La première des popularités était celle de l'écrivain. Plus tard, la faveur publique a passé aux sciences. Le savant qui découvre quelque vérité de l'ordre physique, ou qui hasarde quelque hypothèse ingénieuse, a pris le pas sur le lettré qui éclaircit quelques-unes des obscurités de l'âme humaine, ou qui explique, en la raffermissant, quelque loi du monde moral. Où a passé la faveur publique, ont passé le crédit, la fortune, la gloire, grâce à ce privilège de la science qui est la même pour toutes les nations et dont les découvertes ont pour témoin le monde entier.
A l'époque de mes premières tentations littéraires, le nom de Guvier n'était que célèbre; celui de Chateaubriand était célèbre et populaire. Il n'y avait pas d'écolier intelligent qui ne rêvât la gloire des lettres. Et comme tous les écrivains alors en réputation étaient plus ou moins journalistes et que Chateaubriand illuminait de sa prose enflammée les colonnes du Journal des Débats, écrire dans
un journal était, en 1824, la première ambition du futur écrivain. C'était la mienne; mais je n'osais me l'avouer, tant je la trouvais exorbitante.
Quant à écrire au Journal des Débats, je n'y aurais pas songé, même en rêve. C'est pourtant par cette porte d'honneur que je devais entrer dans le journalisme. J'allais bientôt voir ma prose de novice s'aventurer dans les mêmes colonnes où celle de Chateaubriand attirait tous les regards.
C'est à M. Henri Nicolle que je fus redevable de cette fortune inespérée. Ami très intime du rédacteur en chef, Bertin l'aîné, il voulut bien lui parler de moi. Il lui fit mes honneurs, en homme qui me croyait digne de tout le bien qu'il me voulait. « Bah ! lui dit l'illustre vétéran du journalisme, les aigles de collège courent les rues. Je n'ai que faire du vôtre. La rédaction du journal est au complet. Et puis, mon cher ami, nous ne sommes pas une maison d'apprentissage. » L'objection était forte ; elle ne l'était pas assez pour faire reculer un
302 CHAPITIi E II.
homme excellent, accoutumé à rendre service, et qui, disait-on, mettait plus d'ardeur aux affaires des autres qu'aux siennes. M. Nicolle insista. M. Bertin l'aîné, qui n'était guère moins bon que son ami, consentit enfin à me voir. Il ne me cacha pas qu'il ne savait quel emploi me donner au journal. « C'est à vous, dit-il, à vous y faire une place. Choisissez un sujet. Essayez d'un compte rendu d'ouvrage, et apportez-moi votre travail. » En attendant, je figurai sur la liste des rédacteurs et sur la feuille des émargements. Le traitement que m'attribua M. Bertin était la fortune. Désormais je pouvais rendre au bon recteur de l'Académie de Paris des visites désintéressées.
J'étais impatient de gagner mon argent, et je me mis tout de suite au travail. M. Bertin lut avec indulgence mon premier article et lui fit l'honneur de l'insérer. On peut juger si je fus heureux de me lire moi-même dans un journal où il ne s'écrivait rien qui n'eût le privilège d'occuper le public. Un article du Journal des Débats, fût-il d'un inconnu, mettait un livre en réputation et en assurait le débit. On ne croyait pas qu'un inconnu pût y écrire. Et ce qui prouve que la faveur du public allait jusqu'à l'illusion, c'est que tel des articles que je
signais de mon initiale fut mis au compte d'écrivains éminents dont le nom finissait par la lettre qui commence le mien.
J'en pris peu à peu confiance, et M. Berlin m'y encouragea. J'osai, dans le journal qui était comme la citadelle des doctrines classiques, faire une campagne en faveur des novateurs brillants qui venaient d'ouvrir à la littérature française des voies nouvelles où leurs qualités comme leurs défauts appelaient tous les jeunes esprits.
Cette campagne fit scandale dans le public des Débats. Il y eut des menaces de désabonnement. Dans le monde de la rédaction, il s'en fallait qu'on dît du bien de moi. Les quelques gens d'esprit qui venaient presque tous les jours faire cercle autour du bureau de M. Bertin et y prendre langue sur les choses de la politique et des lettres, n'étaient rien moins que favorables à la nouvelle école. Leur admiration s'accommodait d'un idéal fort au-dessous de leur esprit et de leurs lumières. C'était Casimir Delavigne, à qui la mode et la politique faisaient alors une popularité aussi fragile que leurs jugements, et qui, moins admiré en son temps, serait aujourd'hui plus estimé. J'avais le tort, quant h moi, de n'en pas faire assez de cas, et il y pa-
laissait par la faveur avec laquelle je parlais des novateurs, ses émules. Naturellement mes articles n'étaient pas goûtés de ses partisans. Ils en contestaient les idées, ils n'en ménageaient pas le style.
M. Bertin prenait mon parti. Il faisait valoir mes idées et il plaidait l'excuse de l'âge pour mon style. Personne ne discutait avec plus de chaleur, en laissant plus de liberté à la contradiction. C'était son trait caractéristique : vrai libéral parce qu'il aimait la liberté pour les autres. Si donc on ne m'épargnait pas les critiques, M. Bertin ne s'épargnait pas à y répondre. La gratitude que je lui en garde est de tout ce passé ce qui est le plus vivant dans mon esprit et dans mon cœur.
Chose singulière, soit politique de rédacteur en chef, soit qu'il me trouvât trop tendre à la critique et à l'éloge, il ne me disait mot de mes articles. 11 les insérait sans changement. C'était me dire de continuer ; rien de plus. Un jour pourtant il m'en parla. Comment l'oublierais-je? C'est ce jour-là qu'il voulut bien me présenter à M. de Chateaubriand. Comme nous nous acheminions vers la rue d'Enfer, et que je le remerciais d'être présenté à un tel homme par un tel patron : « Ce n'est pas, me dit-il, que vous ne me fassiez des affaires avec
vos articles. Il s'y trouve plus d'une chose difficile à digérer pour les lecteurs des Débats. Plusieurs m'en ont déjà fait de mauvais compliments. Us n'ont pas tout à fait tort. Vous-même, avec le temps, vous en rabattrez. Mais vous êtes sincère et vous vous faites lire. Gela me suffit. J'aime les jeunes gens qui osent et l'on n'ose pas sans faire des fautes. Continuez, en veillant de plus près à vos opinions et à votre style. C'est le moyen de ramener à vous ceux qui me cherchent querelle pour vous avoir ouvert mon journal. » A ces bonnes paroles il ajouta quelques conseils de détail, marqués de cette justesse d'esprit et de cette largeur de vues qui, en toutes choses, faisaient de cet homme rare un excellent conseiller.
De ma visite à M. de Chateaubriand, ce que je me rappelle avec le plus de plaisir et de fidélité, c'est le court entretien que j'eus avec M. Bertin en y allant. Le temps a effacé ou brouillé les autres souvenirs. Aussi bien M. de Chateaubriand ne disait rien de rare. Il laissait à ses livres le soin de faire ses honneurs, et ce fut un des mérites de cet homme illustre de ne point se donner de peine pour mettre le causeur au niveau de l'écrivain.
Un trait fera juger de ce que je perdis en cessant d'écrire au Journal des Débats1, Un des numéros du mois de mai 1830 contenait un article de moi, auquel on faisait l'honneur d'une controverse animée, autour de ce bureau historique, où Berlin l'aîné recevait souvent d'illustres visites. Ceux qui ont fréquenté de mon temps le cabinet de la rédaction resté, dit-on, le même aujourd'hui, n'ont pas oublié quelle en était la disposition. Un long paravent le coupait en deux moitiés. L'une était occupée par le bureau du rédacteur en chef. L'autre, nue et sans meubles, formait comme une sorte d'antichambre. Le visiteur, qui avait à longer ce paravent pour arriver au bureau, pouvait faire quelques pas clans la pièce sans voir le rédacteur en chef et sans en être vu. C'est en entrant dans cette sorte de couloir que j'entendis prononcer mon nom. Involontairement je m'arrêtai. C'est bien mon article qui était sur le tapis. Bertin l'aîné venait d'en lire une phrase emphatically , comme disent les Anglais, et apostrophant plaisamment les contradicteurs : « On vous mettrait tous dans un mortier, dit-il, qu'il n'en sortirait pas une phrase
1. Voir le premier chapitre de ce volume sur mon passage du Journal des Débats au National.
comme celle-là1! » Sur ces derniers mots je doublai le paravent et j'arrivai devant le bureau. Je fis celui qui n'avait rien entendu. M. Berlin fit celui qui n'avait rien dit, et l'on parla d'autres choses. Je laisse à penser si j'avais eu les oreilles chatouillées de cette trop bienveillante boutade de M. Bertin. Elle m'apprenait que j'avais pris pied au journal , et elle me vengeait de la petite guerre sourde qu'on m'y faisait, pour le double tort de parler des poètes de la nouvelle école et de me taire sur l'auteur beaucoup trop vanté des 3/esséniennes.
En passant du Journal des Débats au pôle opposé, le National, j'y apportai tous mes sentiments
1. L'approbation que cette phrase recevait d'un si bon juge me donne peut-être le droit de m'en souvenir. J'y disais de la mort de Louis XVI « qu'elle avait mis à rien les vies vulgaires ». C'était à propos de V Histoire de la Révolution française, de Thiers, récemment publiée, où je me permettais d'attaquer la morale des faits inévitables. Je note en passant, pour l'histoire de la fortune des livres, que celui-ci, depuis si célèbre, commençait à peine à se faire connaître et que, pour en rendre compte, j'avais eu à le lire dans l'exemplaire, broché et non coupé, de la Bibliothèque Royale,
pour M. Bertin. J'eus le bonheur de faire tomber les préventions que les luttes du journalisme avaient inspirées à Carrel contre un adversaire politique. La chose n'était pas difficile. L'âme généreuse de Carrel ne demandait qu'à rendre justice, et c'était le servir que l'aider à se débarrasser d'une prévention sans motif. Je ne me contentai pas d'avoir amené le rédacteur en chef du National à penser du bien du rédacteur en chef des Débals; je voulus que le National en dît. L'occasion s'en offrit bientôt.
Le National avait à rendre compte du Salon de 1832. L'habile critique chargé de cette partie de la rédaction, Louis Peisse, qui portait en cette matière la compétence du savoir et l'élévation de l'esprit philosophique, se trouvait empêché. Carrel me demanda de le remplacer. L'œuvre la plus remarquée de ce Salon était le portrait de M. Berlin par Ingres. Je parlai beaucoup du peintre et je ne dis que peu de mots du modèle ; mais ce peu de mots venaient du cœur. M . Bertin en fut touché, et je sus qu'on l'avait été autour de lui. Pour Carrel, il se chargea d'expliquer aux farouches du National le scandale d'un éloge donné dans ses colonnes au rédacteur en chef du Journal des Débats.
On m'a si longtemps dénoncé comme un ennemi systématique des nouveautés, qu'il m'est bien permis de rappeler en passant que, dans ce feuilleton sur le Salon de 1832, je me montrais novateur pour la seconde fois. J'arborais dans le National, le plus lu des journaux après le Journal des Débats, le drapeau de l'école des peintres dessinateurs représentée par Ingres. On lui avait refusé même le second rang; je réclamais pour lui le premier. Les deux artistes qu'on préférait à Ingres étaient Delacroix et Horace Vernet. L'un populaire, parmi les bruyants amis de toutes les nouveautés, avait aussi pour lui de très bons juges ; l'autre était le favori de la bourgeoisie, de l'armée et de la cour. On me trouva bien osé d'avoir découvert dans le ciel de l'art contemporain une troisième planète et de la déclarer de première grandeur. En 1832, c'était un paradoxe; aujourd'hui c'est un lieu commun.
Loin que M . Bertin me gardât rancune de l'avoir quitté, il voulait bien en témoigner quelque regret. Après trois ans de collaboration intermittente au National, sentant le faux de mon rôle de rédacteur d'un journal dont je n'avais pas toutes les opinions, distrait d'ailleurs par la préparation de mon livre sur les Poètes latins de la décadence } j'avais cessé
peu à peu d'écrire au National sans cesser d'être l'ami de son rédacteur en chef. Je fus libre, dès îors, de me rapprocher de l'homme excellent auquel ma plume avait dû les premiers encouragements. S'il est vrai que la politique du Journal des Débats m'avait, en 1831, donné des scrupules, j'avoue que l'esprit de libéralisme sensé qui inspirait le gouvernement de juillet avait en moi un sincère partisan.
Un médiateur obligeant, qui me parlait souvent de ma sortie des Débats comme d'une faute contre mes intérêts et contre mes sentiments, m'insinua que le temps était venu de la réparer. A l'en croire, M. Bertin continuait à me vouloir du bien. Pour peu que je m'y prêtasse, il était tout disposé à me rouvrir les colonnes du Journal des Débats, Le médiateur parlait-il de son chef, ou» avait-il été chargé de me pressentir? Je ne m'en informai point, et je me déclarai tout prêt, si M. Bertin le voulait, à me mettre de nouveau sous sa main paternelle. La négociation réussit. Quelques jours après, M. Bertin m'invitait à dîner.
Il m'avait placé à sa droite. On y but à ce qu'il voulait bien appeler le retour de l'enfant prodigue. Que me restait-il dès lors à faire qu'à écrire mon
article de rentrée? Cet article, je ne le fis point. La reconnaissance était la vraie tentation à laquelle j'avais cédé. La réflexion vint le lendemain me montrer les choses telles que le public n'aurait pas manqué de les voir. Je risquais d'être soupçonné soit d'un calcul intéressé, soit d'une mobilité peu séante à un homme qui touchait à ses trente ans. Je finis par trouver du beau dans ce renoncement à tous les avantages qu'offrait le patronage d'une si bonne maison, et, au lieu d'un article, ce fut une lettre que j'écrivis à M. Berlin. Je l'y priais de laisser l'enfant prodigue courir de nouveau les champs et d'oublier le plus reconnaissant et le plus irrésolu de ses obligés1.
Je ne l'ai plus revu depuis. Il mourut peu d'années après, et, quand on lui rendit les derniers devoirs, je me mêlai à la foule de ses amis, ou plutôt je m'y cachai avec l'amère douleur d'avoir perdu le droit de me placer tout près de son cercueil.
Le chef-d'œuvre d'Ingres a rendu populaire la belle tête de M. Bertin. A force d'étudier son modèle (il y consacra, dit-on, quatre-vingts séances), le peintre avait fini par répandre l'âme de M.Ber-
1. Toujours des lettres. Les lettres sont cause de plus d'une fausse démarche.
tin sur son visage. Il l'avait vu des seuls yeux qui voient l'âme, les yeux des gens qui nous aiment. Pour moi ce portrait est si bien M. Berlin en personne, que la dernière fois que je le vis (c'était à l'exposition de l'œuvre d'Ingres), je me surpris à lui parler à voix basse, et je crus qu'il me répondait. Je lui demandai une dernière fois pardon de m'être privé, pour des convenances si légères et si passagères, des enseignements de sa grande expérience et des douceurs de son commerce. Je ne me le suis pas encore pardonné, comme en témoigne ce récit sincère de mes inconséquences.
Dans la ruine des anciennes croyances, dans le discrédit des idées qui prétendent les remplacer, les hommes supérieurs sont comme les chefs naturels d'une société qui n'en peut plus souffrir de légitimes. Celui-là fait donc une grande faute, qui ayant eu la chance d'approcher un de ces hommes, et de marcher à sa lumière, s'en sépare pour s'aventurer tout seul dans la vie, parmi les tâtonnements et les incertitudes. Où qu'il veuille aller, il se condamne à faire le double de chemin, et il perd à la fois une force et une amitié!
SOUVENIRS ET NOTES BIOGRAPHIQUES. 3îS
Parmi les articles littéraires que j'écrivis au Journal des Débats > dans l'année 1830, était un compte rendu des premiers volumes de V Histoire de France sous Napoléon depuis le 18 brumaire jusqu'à la paix de Tilsitl, par le baron Bignon.Je ne connaissais l'auteur que par sa juste réputation de diplomate habile sous l'Empire, d'éloquent député sous le gouvernement de la Restauration. Je savais comme tout le monde que Napoléon, qui l'avait éprouvé dans des postes difficiles, lui avait donné une louange suprême en lui léguant par son testament une somme de cent mille francs, « l'engageant à écrire l'histoire de la diplomatie française de 1792 à 1815 ». Napoléon ne se trompait guère sur les hommes, et il n'y avait pas d'apparence qu'un mandat confié par lui, avec la solennité d'une volonté dernière, dans des termes si explicites, à l'homme qu'il en avait jugé le plus capable, n'eût pas été fidèlement exécuté. Pourquoi donc ce changement de titre? Pourquoi cette date du « 18 brumaire jusqu'à la paix de Tilsitt », sub-
stituée à la date fixée par le glorieux testament « cle 1792 à 1815 » ? Pourquoi enfin, à la place d'une Histoire de la diplomatie française > une Histoire de France sous Napoléon? j'avais été très surpris à la première vue du livre ; combien plus après en avoir lu les premiers chapitres !
Je m'attendais à une histoire spéciale, à des intrigues diplomatiques habilement démêlées, à des obscurités dissipées, à des portraits de diplomates, à de piquantes révélations de cette histoire des dessous par laquelle s'explique le plus souvent l'histoire extérieure. M. ^Bignon s'y était préparé et comme recommandé par vingt années de pratique de la négociation. Il avait écrit plusieurs ouvrages de politique et de diplomatie, fort appréciés au temps où ils parurent, et qui seront toujours utilement consultés. Jamais sujet d'ouvrage avait-il été plus nettement indiqué par un juge plus compétent à un écrivain plus qualifié pour le traiter?
Au lieu de cela, j'avais sous les yeux une histoire générale où les affaires diplomatiques ne figuraient qu'à titre d'épisodes. Je voyais la condition du legs impérial éludée et l'auteur étendant de son autorité privée le mandat de Napoléon, comme si
la tâche strictement renfermée dans ies termes de ce mandat eût été au-dessous de son talent. Il est vrai que M. Bignon avait répondu ou cru répondre d'avance à l'objection dans la préface de son livre. « Une histoire de la diplomatie, y disait-il, n'eût intéressé que peu de lecteurs. Sa mission, entendue clans son véritable esprit, comportait une histoire générale des événements civils, militaires et politiques, où l'on donnerait au jeu secret des intérêts et des passions qui les ont amenés plus de développements que n'en comportent les histoires extérieures. » Cette interprétation du mandat de l'empereur ne m'avait pas convaincu. Je signalais dans mon article tout ce qui manquait au travail de M. Bignon pour mériter l'appellation « d'histoire générale ». Bref, je critiquais le livre de deux façons, directement par les lacunes que j'y dénonçais, indirectement par le ton légèrement exagéré dont je louais la partie diplomatique.
Tout cela d'ailleurs était dit avec tous les égards dus à la personne et avec la courtoisie dont le Journal des Débats me donnait l'exemple. M. Bignon n'aurait pas eu bonne grâce à se plaindre, mais il pouvait fort bien ne pas se croire tenu à me remercier. C'est pourtant ce qu'il fit dès le lende-
main delà publication du dernier article. Le «Matin, on vint frapper à la porte de la petite chan,bre lambrissée que j'habitais rue du Battoir-Saint- André-des-Arcs. J'ouvris; le visiteur se nomma, c'était M. Bignon. « Je viens, dit-il, vous remercier et vous complimenter de vos articles et causer avec vous, si vous le voulez bien, de quelques points où nous ne sommes pas d'accord. » Je le remerciai à mon tour de l'honneur qu'il me faisait, et je lui avançai ma meilleure chaise. C'était un homme de petite taille, de manières distinguées, et, par conséquent, très simples, un mélange de bonhomie et de finesse, avec des yeux clignotants comme on en prête volontiers aux diplomates, également faits pour lire dans ceux des autres et pour se dérober, à demi clos quand il souriait. Ce qui surnageait sur tout cela, c'était la bonté. J'avais afïaire à un cle ces hommes avec lesquels les relations ne doivent pas en rester à l'échange d'une visite.
Recevoir un visiteur tel que M. Bignon n'était pas un petit honneur pour un jeune journaliste. M. Bignon comptait parmi les plus considérés de ce qui s'appela l'opposition des quinze ans. Son attitude, qui était plutôt d'un conseiller sévère que
d'un ennemi, lui avait fait une place à part. Point orateur, mais écrivant la politique avec clarté, élégance et logique, il avait l'art de faire attendre et goûter à chaque session un discours longuement médité, nourri de faits et de bonnes raisons, et qu'on écoutait, même après ces fameuses harangues annuelles de Royer-Collard, lesquelles avaient en plus la passion, l'éloquence et le style. Je n'ignorais rien de tout cela et j'en pris texte pour les compliments d'usage, sans parler bien entendu de Royer-Collard.
Quand nous en vînmes au livre, M. Bignon eut l'air de souscrire à mes critiques sur la substitution d'une histoire générale à une histoire diplomatique. Il n'y fit qu'une réponse modeste, se défendant par sa bonne intention et m' épargnant avec bonne grâce le désagrément de lui reproduire de vive voix les objections de mes articles. Il ne me contredit que sur un point. J'avais, en deux ou trois endroits, parlé avec sévérité de Napoléon. Il me redressa doucement et par des raisons plausibles, m'insinuant que j'étais bien jeune pour juger un tel homme. Il est vrai, et mon tort était d'autant plus grave que, fils d'un père qui avait aimé passionnément Napoléon, en jugeant ce grand
homme du haut de ma jeunesse outrecuidante, je rompais une tradition de famille. Mais comment aurais -je été plus juste que l'esprit du moment? C'était aux derniers jours de la Restauration qui allait disparaître. On avait l'idolâtrie de la Charte. Quelques semaines seulement nous séparaient de ces fameuses « journées » où j'allais prendre le fusil pour la défendre contre les Bourbons. Comment se faire le champion des libertés consacrées par la Charte, sans en vouloir rétrospectivement au souverain absolu qui n'avait souffert à côté de lui aucune liberté politique ? Mes irrévérences envers sa gloire s'excusaient du moins par ma candeur et mon parfait désintéressement. Il n'en est pas moins vrai que je serais plus content de moi aujourd'hui, si je n'avais pas à m'en confesser et si, prévoyant ce que ces libertés feraient un jour de la France, j'étais resté fidèle alors, comme je le suis redevenu depuis, à la tradition paternelle.
Pour adoucir sa très juste contradiction sur ce point, M. Bignon voulut bien me louer de mes jugements sur certains actes diplomatiques de l'Empire, où il était, disait-il, d'accord avec moi. Il témoigna même une surprise bienveillante que, si novice dans la politique, j'eusse quelques clartés
sur des points restés obscurs même pour les gens du métier. Il me demanda s'il ne m'était pas arrivé d'en causer avec quelques personnages de l'entourage de Napoléon. Je fus dans la plus exacte vérité en lui répondant que mes appréciations m'étaient personnelles, « à moins, ajoutai-je, que je n'en aie pris l'idée en vous lisant ». Il se leva, rougissant et souriant, et me tendant la main : « Cette visite, me dit-il, sera, si vous le voulez bien, le commencement de relations amicales. » Il me donna bientôt la preuve de la sincérité de ses paroles, et j'eus la bonne fortune assez rare de m* être fait un patron d'un auteur que j'avais critiqué.
A quatre mois de là, M. Bignon était nommé, le 1er août 4330, commissaire du nouveau gouvernement au Ministère de l'Instruction Publique, et il me faisait l'honneur de m'appeler auprès de lui comme chef du cabinet. Il ne resta guère en fonctions qu'une dizaine de jours. Le 11 août, le duc de Broglie le remplaçait avec le titre de ministre ; quant à son chef de cabinet, il regagnait sa chambre lambrissée et il reprenait sa plume d'homme de lettres.
Durant ces dix jours, j'avais beaucoup appris.
J'avais vu en action, non sans doute la seule, mais la plus puissante cause des révolutions, l'amour de la place d'autrui. Il y eut, dans les premiers jours, une affluence et un débordement d'affaires, qui demandaient aux gouvernants tous leurs instants; il n'y en eut pas une qui leur en prît davantage, qui les laissât moins respirer, qui souffrît moins de trêve et de délai, que la distribution des parts dans ce que Barbier a stigmatisé de son vers d'airain sous le nom de la Curée. Le tableau éternellement neuf et saisissant qu'il a tracé de cette course effrénée aux dépouilles du gouvernement tombé, comparée à la vraie curée où une meute affamée se dispute les lambeaux du cerf, j'en ai pu voir un coin au Ministère de l'Instruction Publique. On savait M. Bignon très accessible, et on ne le ménageait pas. Son air timide, qui faisait espérer de la faiblesse, n'encourageait pas peu les solliciteurs. Ce fut un siège non en règle, mais tumultueux, où, de tous les points de la place, des assiégeants des deux sexes fondaient sur l'assiégé. Le temps ayant manqué pour organiser un service de défense contre une invasion pourtant prévue, les demandes d'audience étaient de véritables assauts. On soupçonnait qu'un
commissaire du gouvernement ne devait pas être de durée, et c'était autour du pauvre M. Bignon, comme autour de l'Othon de Corneille,
A qui dévorerait ce règne d'un moment.
En ma qualité de chef de cabinet, j'avais à recevoir à la fois et le trop plein de l'antichambre, et ceux dont le ministre se déchargeait sur moi, et ceux qui, sortant d'auprès de lui, entraient dans mon cabinet pour me prier de ne pas le laisser s'endormir sur leur affaire. Dans ces ardentes allées et venues, j'eus lieu de remarquer combien les femmes dépassaient les hommes en agilité et en audace. Où s'était arrêté le solliciteur le plus âpre, les solliciteuses se faufilaient ou entraient de force. Il s'en glissait derrière les huissiers, jusque dans l'appartement privé. J'en citerai un trait qui m'eût donné à rire, si la comédie de la curée n'était pas si triste.
Un matin que la liste des audiences était épuisée et l'heure du déjeuner depuis longtemps sonnée, le ministre venait enfin de se mettre à table. 11 avait à peine déployé sa serviette, que les éclats d'une voix féminine se font entendre à la porte de la salle à manger. C'était une dame qui se querellait avec l'huissier de service pour entrer malgré la i. 21
consigne. L'huissier faiblissait et déjà une main qui n'était pas la sienne tournait convulsivement le bouton. Le ministre se lève précipitamment et, la serviette à la main, de l'air d'un fugitif poursuivi, il se jette dans mon cabinet disant d'une voix étouffée : « Ces darnes me pourchasseraient jusque dans mon cabinet de toilette ! » Il attendit quelques instants, l'oreille collée à la porte entrebâillée, et, n'entendant plus rien, il rentra, sur le bout du pied, dans la salle à manger, et se remit à table. Je laisse à juger si la femme, que n'avait pas arrêtée la chaîne d'un huissier, eut peur de la livrée du simple garçon de bureau qui défendait ma porte, et si je fus privé de l'honneur de faire sa connaissance. C'était une dame de grande taille, d'un âge plus que mûr, sèche, impérieuse, ayant l'air d'exiger ce qu'elle demandait, et ne demandant d'ailleurs, à l'entendre, que ce qui lui était du. Aussi bien ce dû était peu de chose : il ne s'agissait que de faire de son mari, professeur de faculté, un membre du Conseil Royal de l'Instruction Publique.
L'ordonnance royale, qui mit fm aux pouvoirs de commissaire du gouvernement, renvoya M. Bignon à, son Histoire de France et au calme de son inté-
rieur. Au lieu de ces repas rapides et au pied levé, que troublait, comme dans la fable, l'approche des harpies, il retrouvait, dans la douceur des dîners de famille, ces moments où l'on est le plus ensemble et où l'on jouit le plus les uns des autres. J'avais souvent l'honneur d'être de ses convives, et le privilège d'être invité « à la fortune du pot » . J'y fus bientôt, par l'affection, à l'unisson des cœurs tendres et dévoués qui entouraient M. Bignon. Il s'était marié tard; il n'avait connu que vers cinquante ans le bonheur d'être père, et, pour cette joie des joies, il paraissait vouloir à la fois rattraper le temps perdu et doubler le temps qu'il avait encore à vivre. J'arrivais d'ordinaire avant l'heure et je me retirais tard pour avoir plus longtemps à l'écouter sur les grandes choses où il avait été mêlé comme acteur et comme témoin. Je ne m'étais guère occupé jusqu'alors que des livres et des idées. M. Bjgnon m'ouvrait des horizons sur les affaires et sur les hommes. Il était clair et intéressant en m'expliquant les unes, pénétrant et modéré en jugeant les autres, sans passion quoique non sans affection ; en tout un sage, un patriote et un homme de bien.
Dans tout ce quïl me disait de l'Empire, une
chose était dominante et toujours présente, l'admiration pour Napoléon. Le mot culte dirait mieux la chose. Mais ce culte était sans superstition. M. Bignon savait voir les fautes et les expliquer par les défauts; ses louanges n'étaient le plus souvent que des jugements fortement motivés. Mais le cœur, moins contenu que l'esprit, par moments débordait, et, sous cet honnête effort pour rester impartial, éclataient l'amour immense et le regret inconsolable de l'idéal disparu. L'Empire tombé, M. Bignon n'avait plus où s'attacher. Dans son rôle correct de député de l'opposition libérale et de défenseur de la Charte, le devoir du citoyen, le juste sentiment des nécessités présentes, la raison, en un mot, inspiraient ses discours et déterminaient ses votes; le cœur n'y était pour rien. La seule fois qu'il se mit de la partie et que la parole de M. Bignon, qui ne prétendait guère d'habitude qu'à éclairer la Chambre sur des questions spéciales, y remua les passions, ce fut dans la session de 1817, quand il demanda le rappel des bannis. Ce même cœur parla deux ou trois fois encore sous le gouvernement de Juillet à propos de la Pologne '( aussi malheureuse qu'héroïque » . Ce rappel des bannis, ces protestations en faveur de la nationa-
lité polonaise, qu'était-ce, au fond, sinon une manière d'épancher ses sentiments pour l'Empereur, sans le nommer, en défendant ses amis et ses compagnons d'armes ? M. Bignon me parlait sans cesse de Napoléon ; je ne me souviens pas qu'il m'ait jamais parlé de la Charte.
L'effet des entretiens de M. Bignon fut de m'ôter toute envie de juger désormais le grand Empereur avec le sans façon de certains passages de mes articles, dont il m'avait dit avec un sourire légèrement ironique : « En êtes-vous bien sûr? » Non, en vérité, je n'en étais pas sûr du tout, ce qui ne m'avait pas empêché d'être affirmatif . C'est le péché mignon des jeunes gens et des journalistes. Et puis, c'était le ton de la maison où j'écrivais. On y avait eu fort à se plaindre de l'Empire et l'on n'y aimait pas beaucoup la gloire. Grâce à M. Bignon, je regardai les choses de plus près et je revins, pour m'y fixer, au Napoléon en qui mon père avait aimé et admiré le fondateur de la France nouvelle, tombé dans des guerres glorieuses et nécessaires, en la défendant contre l'Europe de l'ancien régime.
M. Bignon s'était si bien trouvé d'un mariage tardif et de raison, qu'il n'approuvait pas qu'on se mariât trop jeune et sans fortune. Aussi, lorsque
vers la fin de 1831 , je l'informai qu'ayant offert à une jeune fille, avec mon cœur, ma plume d'écrivain, j'avais été agréé, qui fut bien surpris? ce fut le diplomate, qui avait attendu un demi-siècle pour se marier. Il m'en témoigna même quelque peine, dans sa bienveillance paternelle, pour avoir été mis si tard dans le secret, et surtout par la crainte que le temps de la négociation et des conseils ne fut passé. Il me fit les questions d'usage, et quand il sut que le plus clair de la fortune du jeune ménage était dans les espérances de mon travail, il entama le chapitre des inconvénients des mariages sans argent. « Les choses sont-elles donc si avancées? dit-il. Est-on aussi décidé de l'autre côté que du vôtre? Etes- vous sûr qu'on n'y fasse pas à cette heure des réflexions sur le peu de surface que vous offrez comme futur chef de famille? — Je ne le crois pas », dis-je, tout en m'avouant tout bas qu'on n'avait que trop sujet d'en faire. M. Bignon se trompa sur ma pensée, il crut y voir de l'hésitation, et, faisant appel à mon cœur contre moi-même, il essaya de me faire peur pour celle que j'aimais des chances de mort prématurée. Puis s'animant : « Allons, dit-il, rien n'est encore fait » , et comme il vit à mon visage qu'il me peinerait
d'en entendre davantage : « Bah ! ajouta-t-il à demi souriant, à demi sérieux, en ces affaires- là, on ne rompt pas, on dénoue. » Vrai conseil de diplomate, dont je me gardai bien de me fâcher, sachant de quel fond de bonté il me venait, et qu'à le suivre j'aurais peut-être plus perdu que gagné dans l'estime de M. Bignon. J'en ris comme d'un trait d'esprit, et nous quittâmes le sujet.
A quelque temps de là le mariage eut lieu. Après la cérémonie, M. Bignon me demanda de le présenter à la mariée. Il la voyait pour la première fois et n'en savait que ce que je lui en avais dit, sans le convaincre. Il la complimenta d'un ton où je crus sentir le regret de m'avoir conseillé contre mon intérêt; puis venant à moi et se penchant à mon oreille : « Ah! murmura-t-il, vous m'en direz tant ! »
Je compte parmi les meilleures heures de ma vie celles que j'ai passées dans le commerce de cet homme éminent et excellent. Heures est le mot juste; car, dans la distribution ou plutôt la dissipation de notre temps entre nos affaires, nos nécessités et nos convenances, qu'avons-nous pu donner, sinon quelques heures, aux amitiés les plus chères et les plus assidues?
Il fit la plus belle fin que put désirer un ami du grand Empereur. Le 15 décembre 1840, jour de l'entrée à Paris des cendres de Napoléon, il avait suivi, de l'Arc de Triomphe aux Invalides, le cortège funèbre, marchant derrière le cercueil, en proie à des émotions trop fortes pour son cœur déjà brisé par une grande douleur domestique. Arrivé sous le dôme, il défaillit. Vingt jours après, le 5 janvier 1811, il cessait de vivre; c'était mourir au champ d'honneur,
C'est au Journal des Débats que je fis connaissance de l'homme politique qui, devenu ministre de l'Instruction Publique, m'ouvrit la carrière administrative, comme M. Guizot m'avait ouvert la carrière de l'enseignement supérieur. M. de Salvandy avait été un des plus brillants compagnons d'armes de M. Berlin dans sa campagne contre le ministère Villèle. A l'époque où j'entrai au Journal des Débats J\ n'y écrivait plus qu'à de rares intervalles. Il venait de publier une Histoire deSobieski, et c'est
à sa demande, fort obligeante pour moi, que M. Bertin m'avait chargé d'en rendre compte. Je ne connaissais guère que de vue M. de Salvandy, et je ne cache pas que je faisais plus d'une réserve sur son talent d'écrivain. J'appréciai le livre dans un long article. J'y louais l'auteur, et il y avait de quoi ; mais je parlais plus de la Pologne que de Y Histoire de Sobieski, et je me permettais de juger, pour mon compte, cette noble et impolitique nation qui sait si bien mourir et qui n'a jamais pu apprendre l'art de vivre.
M. de Salvandy ne fut pas content de mon article. Il s'attendait à plus d'éloges et peut-être ne s'attendait-il à aucune critique. Il vint se plaindre à M. Bertin. Gomme il sortait du bureau de la rédaction, j'y entrais. Nous nous rencontrâmes sur le palier, a. Monsieur, me dit-il avec une politesse froide, je viens de me plaindre de vous. Je ne devais avoir à vous remercier, m'avait-on dit, que d'un compte rendu obligeant; et c'est à peine si votre article parle de mon livre. » Je balbutiai des excuses. Si j'avais été si sobre d'éloges, lui dis-je, c'était pour ôter à mon article toute apparence de camaraderie. Il n'en crut rien; mais il se radoucit, parce qu'il était courtois et bon.
M. Bertin, que je vis à l'instant même, me parla en souriant de la querelle que je venais de lui attirer. « Salvandy, me dit-il, est le meilleur homme du monde; c'est un esprit élevé, un cœur chevaleresque ; mais il est auteur, et, pour sa prose, il est aussi chatouilleux qu'un poète pour ses vers. Je tiens à le contenter, même dans sa trop grande tendresse pour Y Histoire de Sobieski. Faites un second article, et citez, citez beaucoup, donnez-lui à se relire ; c'est ce qui lui sera le plus agréable. » Je m'exécutai, sans y faire trop d'effort. Le ton de franchise avec lequel M. de Salvandy avait gourmandé son critique m'avait encore plus charmé que surpris. J'en aimais mieux la vérité naïve que les civilités sous lesquelles se serait caché du ressentiment. 11 fut très satisfait de l'article : je le crois bien, plus de la moitié en était de lui. Je n'avais pas, d'ailleurs, choisi les endroits les moins bons du livre ; et l'on peut dire que dans ces pages de choix, l'œuvre louait l'auteur.
D'un homme de ce caractère, dont la générosité était notoire, je n'avais pas à craindre une de ces rancunes de la vanité blessée qui ne pardonnent pas. Mais j'étais loin de m'attendreà ce que, devenu en 1837, ministre de l'Instruction Publique, après
plusieurs années pendant lesquelles il ne s'était échangé entre nous ni une ligne ni un mot, il eût la pensée de m'appeler auprès de lui. Il m'offrait du même coup les fonctions de chef du secrétariat et du cabinet, et le titre de maître des requêtes au Conseil d'État.
Aucun scrupule d'opinion ne m'empêchait d'entrer clans l'administration sous le gouvernement de Juillet. Depuis longtemps déjà, par une sorte de logique de conduite qui m'avait amené à mettre mes opinions politiques d'accord avec mes opinions littéraires, par les écrits où j'avais expliqué et défendu la tradition, par les inimitiés d'une certaine critique à la fois romantique et ultra-libérale, j'appartenais à la politique conservatrice. L'occasion de m'y enrôler était favorable et honorable; elle m'admettait dans l'intimité d'un homme de cœur; j'acceptai les offres de M. de Salvandy.
Plusieurs jours se passèrent sans que j'eusse reçu l'avis officiel de ma nomination. Je commençais à m'en étonner, quand une lettre de M. de Salvandy m'informa que, des deux places qu'il m'avait offertes, celle de chef du secrétariat et du cabinet était seule à sa disposition. Pour la place de maître des requêtes, il avait, me disait-il, ren-
contré au conseil des ministres une opposition qu'il n'espérait pas vaincre. De tous les chefs de cabinet, avait-on dit, je serais seul membre du Conseil d'État. Libre au ministre de l'Instruction Publique de penser que mes titres littéraires justifiaient une sorte de préséance sur les autres chefs de cabinet. Mais comment persuader à ceux-ci qu'un livre sur les poètes latins de la décadence, des articles dans les journaux ou dans les Revues, voire un enseignement à l'École Normale supérieure, fussent des titres pour entrer au Conseil d'État? Et comment les empêcher d'en faire des plaintes dont leurs ministres respectifs auraient à tenir compte? Voilà ce qui se disait entre les collègues de M. de Salvandy. Le vrai motif de leur opposition n'était pas le souci de ce que pouvaient penser leurs chefs de cabinet ; c'est qu'il ne leur plaisait pas que le ministre de l'Instruction Publique en eût un hiérarchiquement supérieur aux leurs. M. de Salvandy ne me le cacha pas. Mais ne voulant pas se faire une affaire, il me priait de me tenir pour content de la première des deux places, et il s'excusait avec bonté de m'avoir offert une chose qui ne dépendait pas de lui.
Si grand que fût l'attrait d'une fonction qui devait
m'attacher à la personne si sympathique de M. de Salvandy, il me parut que, des deux postes où il voulait bien m'appeler, le plus important était celui de maître des requêtes au Conseil d'État. Mais craignant de me tromper, chose si facile à qui se fait juge dans sa propre cause, j'allai prendre l'avis de M. Bignon. « De ce que vous a offert M. de Salvandy, me dit-il, le meilleur est le titre de maître des requêtes. Le chef de cabinet peut avoir à s'en aller avec le ministre ; le maître des requêtes reste. S'il n'est pas au pouvoir de M. de Salvandy de vous en faire donner la place, excusez-vous de votre mieux pour le tout. » 11 m'en eût trop coûté de le dire à M. de Salvandy ; je le lui écrivis.
Deux jours après, dans un billet affectueux, il me remerciait de mon refus qui, disait-il, avait motivé son insistance ; et il m'apprenait ma nomination au Conseil d'État.
S'il ne s'agissait pas ici de simples notes sur quelques incidents de ma vie publique, que n'aurais-je pas à dire de M. de Salvandy! En aucune main que j'aie connue, le pouvoir n'a été plus ce qu'il doit être en France, où c'est l'État qui porte la peine des torts des gouvernants envers les per-
33 i CHAPITRE II.
sonnes. Un grand seigneur du dernier siècle, homme d'esprit et de bien \ a dit que « le bonheur public ne se compose que de la somme des satisfactions individuelles. L'art d'y travailler, ajoute-t-il, se réduit à donner aux individus tout le contentement auquel ils ont droit. » Rien n'est plus sensé. Garder la justice en toutes choses et envers chacun, sans oublier que la bienveillance est le commencement de la justice; ne point agiter les gens sous prétexte d'activité, et, s'ils sont dans le bon chemin, les y laisser marcher de leur pas ; ne point s'imaginer qu'ils s'exagèrent leurs droits, ce qui encourage les gouvernants à ne pas faire leur devoir ; se persuader plutôt qu'un grand nombre d'hommes n'ont pas ce qu'ils méritent ; penser à l'État, à qui vont tout droit, par-dessus la tête des ministres, les ressentiments provoqués par leurs injustices ou leurs légèretés ; en un mot, faire en sorte qu'il n'y ait pas de mécontents sans motifs ni de mécontentements respectables, telle est la politique du bonheur public par le bonheur des particuliers. Ainsi l'entendait le duc de Nivernais; ainsi la pratiquait M. de Salvandy.