Le duc de Nivernais, de l'Académie française
Voici, entre beaucoup d'autres, un exemple du soin que M. de Salvandy prenait des personnes. Un professeur de collège, dans une petite ville de province, y avait perdu son fils unique. Le séjour delà ville lui était devenu insupportable. Il demanda son changement. Sa lettre était de celles qu'écrivent seuls les pères qui ont perdu leurs enfants et qui ne veulent pas être consolés. M. de Salvandy la lut avec émotion et l'envoya au chef de division avec la note : « M'en parler d'urgence. » Dès le jour même, celui-ci se présentait à son cabinet.
C'était un homme qui, sur les questions de douleurs privées, n'avait guère que la sensibilité de Jean Chou art menant son mort au cimetière. Tandis que, pour M. de Salvandy, les dossiers étaient des personnes, pour lui les personnes n'étaient que des dossiers. Il n'était pas d'avis que, pour si peu, on fît ce qui s'appelle en style administratif un mouvement. Avait-il cherché sérieusement à tirer de peine le pauvre professeur? J'en doute. En tout cas, il venait dire à M. de Salvandy qu'il n'en voyait pas- le moyen. Le ministre savait à qui il avait affaire. Il soupçonna que les dossiers du personnel avaient été compulsés d'une main peu soucieuse de trouver ce qu'elle y cherchait. Il se les fit apporter.
3e vois encore le chef de service rentrer, la mine renfrognée, dans le cabinet du ministre, suivi de deux garçons de bureau chargés jusqu'au menton de ces paperasses où, selon l'esprit qui les compulse, on trouve autant à servir les gens qu'à leur nuire. 11 fit mettre les dossiers en tas sur le bureau du ministre, pensant que la vue de ce monceau de papier lui ôterait l'envie de s'y engager. C'était la scène de Cinq-Mars, où Alfred de Vigny nous montre Richelieu entassant les dépêches devant Louis XIII, pour le dégoûter de les lire. Mais M. de Salvandy n'était pas de l'humeur que le romancier prête au maladif Louis XIII. Il ne s'effrayait pas du nombre ni du volume des dossiers, pour peu qu'il y eût du bien à faire ; il sourit de l'air d'un homme qui n'était pas dupe, et il remercia ironiquement le chef de service de la peine que lui avaient coûté tant de cartons vidés sans résultat.
Le lendemain, il me fit appeler de bonne heure. Je le trouvai assis devant le même tas, heureux et souriant. Il venait d'éprouver la vérité de la parole évangélique : Cherchez et vous trouverez. « J'ai passé, me dit-il, une partie de la nuit à chercher un poste pour ce pauvre professeur. Il est placé, et j'ai pu, du même coup, donner de l'avancement à
quelques-uns de ses collègues méritants. » Qui fut bien attrapé? Ce fut le chef de service. M. de Salvandy eut la délicatesse de ne pas s'en apercevoir.
Dès mon entrée en fonctions, je vis à quelle généreuse nature j'avais affaire. Dans le temps même qu'il m'appelait auprès de lui, j'achevais pour la Revue des Deux Mondes un travail sur Armand Carrel. Tout en jugeant l'homme politique avec liberté, je laissais parler mon cœur sur les qualités supérieures et charmantes qui m'avaient attiré, puis étroitement attaché à l'homme privé. J'en avertis M. de Salvandy. Le nom de Carrel sonnait mal aux oreilles du gouvernement de Juillet. Une étude sur l'homme ne pouvait guère être, sous la plume d'un ami, qu'une apologie. J'avais donc sujet de craindre qu'on n'en fît un tort au ministre qui laissait écrire de telles choses à côté de lui. « J'en fais mon affaire, me dit M. de Salvandy, et je ne lirai pas l'article avant le public. » L'article parut. Il fut goûté du petit nombre des amis de
Carrel qui Faimaient sans intérêt. Pour ceux qui, en apparence ses amis politiques, n'étaient au fond que des ambitieux qui ne pouvaient se faire place qu'à la force de leurs poignets, je ne réussis pas à leur plaire. On alla jusqu'à dire, dans leur camp, que j'avais fait ma cour à la monarchie de Juillet avec la mémoire d'Armand Carrel.
Si la mauvaise pensée avait pu m'en venir, il ne parut pas d'abord que j'eusse réussi. Dès le lendemain de la publication de l'article, je trouvai M. de Salvandy gêné avec moi. Une froide réserve avait succédé tout à coup à l'ouverture accoutumée. De mon article pas un mot. Je vis bien que le mal venait de là. J'allai au-devant d'une explication inévitable. « Vous avez, dis-je, sur le cœur quelque chose que vous me cachez. Je le devine. Mon article sur Carrel vous a valu quelque mauvais compliment sur votre protégé. » 11 me l'avoua. L'article avait été fort mal pris. M. Molé s'en était vivement plaint au Conseil des ministres. Il n'avait pas été contredit. « S'il en est ainsi, dis-je, et si le gouvernement de Juillet ne s'accommode pas, chez ceux qui le servent, de la fidélité à un ami mort, mettez-vous à votre aise; reprenez ce que vous m'avez donné ; je n'en resterai pas moins votre
obligé et j'ajouterai à ma dette le regret de l'ennui que je vous cause. » Il parut comme frappé d'une idée. « Voulez-vous, me dit-il, m'écrire quelle a été l'origine de votre liaison avec M. Carrel, et dans quelle mesure vous avez été son collaborateur an National? » J'étais sûr qu'il ne me tendait pas un piège, et il ne me déplaisait pas de trouver une occasion de me faire honneur d'une telle amitié. Rentré chez moi J'écrivis ma Lettre tout d'un trait. Elle fut lue le lendemain au Conseil que présidait Louis-Philippe. Tout le monde l'approuva, à commencer par le Roi. Un billet, que M. de Salvandy m'envoya des Tuileries, m'apprit ce qui s'en était dit, et l'approbation unanime que le Conseil avait donnée à mes sentiments.
Assuré désormais de sa confiance, en possession paisible de ce poste où je lui avais apporté d'abord plus d'embarras que d'aide, je pus voir de près, en le pratiquant tous les jours, par quelle réunion de qualités, M. de Salvandy, d'abord suspect à l'Université comme n'étant pas du métier, finit par y conquérir la seule popularité vraie, celle qui survit à l'homme dont on n'a plus rien à espérer ni à craindre. Il possédait tous les dons de l'esprit, avec des défauts qui ne cachaient ses
qualités qu'aux yeux intéressés à ne pas les voir. Gomme écrivain, il avait l'abondance, la verve, le coloris, et jusque dans l'exubérance des mots, la justesse et la retenue de la pensée. Pour la parole, il est très vrai qu'elle parut quelquefois lui faire défaut à la tribune, où il enflait la voix plus par timidité que pour en augmenter l'effet. Mais soit dans la conversation, soit au conseil, il l'avait facile, pittoresque, aussi à son service et aussi heureuse que chez les mieux cloués. On s'étonnait d'abord de ce qu'il semblait y avoir de luxuriant et d'un peu disproportionné dans les mots. Bientôt on s'étonnait davantage de ce que ces mots exprimaient d'idées justes, élevées, modérées, pratiques. La constante mesure dans les choses, l'excès par moments dans les mots, c'est par ce trait parmi d'autres que M. de Salvandy est une figure originale. Je lui ai entendu reprocher plus de phrases que d'actes. S'il a fait des fautes, tels qui avaient la plume plus correcte, et la parole plus en main, en ont fait plus que lui et de moins excusables.
Ses qualités de cœur se résument en ceci : il avait du cœur. Quand on me dit : « Voilà un homme d'esprit qui passe », quoique cette sorte de passant ne soit pas si commune qu'on le dit,
je ne détourne pas la tête pour le voir. Me parlet-on d'un homme public qui a du cœur, je prie qu'on m'y conduise. Celui qu'il m'a été donné de connaître en la personne de M. de Salvandy, m'a appris que, dans la vie publique comme dans la vie privée, le cœur a ses lumières, et qu'il est la plus rare sorte d'esprit . Cet homme-là voyait « les larmes des choses » ; il entendait le sourd murmure de souffrance qui s'élève du fond des sociétés humaines. C'est parce que les affaires étaient pour lui des personnes, qu'il trouvait dans sa sympathie pour les personnes le secret d'arranger les affaires. Où les plus habiles s'avouaient à bout de moyens, son cœur lui en suggérait d'inattendus. Les gouvernés qui avaient affaire à lui sentaient qu'ils étaient autre chose qu'un numéro d'ordre, un grade, un galon. S'il ne pouvait pas toujours en faire des obligés, il n'en faisait jamais des mécontents.
Le jour même où, faisant pour la première fois mon office de chef du cabinet, je donnais audience, pour le ministre, à un membre de l'Université, une sonnette se fit entendre au-dessus de ma tête. « Il paraît, dis-je au visiteur, que mon prédécesseur était sonné. » Il se leva pour partir. Je le priai de se rasseoir. L'audience finie, j'allai
trouver le ministre. « Vous venez de me faire appeler, lui dis-je, par le moyen en usage ici; à ne regarder que mon devoir envers vous, il n'en est aucun qui puisse me blesser, et le plus prompt serait le plus de mon goût. Mais j'ai l'honneur d'appartenir au corps enseignant. 11 peut arriver que vous me chargiez de recevoir soit un des maîtres dont je suis le collègue, soit un élève de l'Ecole où je suis professeur. — J'aurais dû y penser, me dit M. de Salvandy. » A partir de ce jourlà il me fit appeler par un huissier. Le moyen n'était pas des plus commodes ; mais ce n'est pas lui qui me le fit remarquer.
Ce que j'ai dit de M. de Salvandy écrivain, est également vrai du ministre. Il y avait du trop dans les actes de l'un comme dans le style de l'autre. Le luxe des considérants gâtait légèrement les meilleures mesures. De là, dans la presse malveillante, l'accusation de tenir plus à paraître qu'à être, et de faire pour la montre ce qu'il faisait en réalité par le plus sincère amour du bien. L'accusation, quoique sans vérité, et j'ajoute (pensant à tels de qui elle venait), sans loyauté, ne laissait pas de causer du déplaisir aux collègues de M. de Salvandy. Le plus contrarié était M. Molé,
lui qui était le plus correct des ministres, et le moins sujet au reproche de fécondité.
Gomme on me savait peu de goût pour les intempérances de parole et de plume et pour le trop faire, deux choses dont M. de Salvandy avait au moins les apparences, on m'engageait à le modérer. La chose n'était pas aisée. Outre qu'un subordonné qui conseille son ministre a trop l'air de Gros-Jean qui en remontre à son curé, j'avais à ménager à la fois un amour-propre dont je connaissais de longue main la délicatesse, et une supériorité dont je sentais l'ascendant. Par-dessus tout j'aimais l'homme et ne craignais rien tant que de l'affliger. Mais convaincu, par tout ce qu'on m'en disait, que ces légers travers, commentés et amplifiés par les honnêtes gens qui voulaient sa place, pouvaient affecter son existence ministérielle, je pris occasion d'une circulaire où les mots en disaient un peu plus que les choses et je hasardai quelques critiques. Il les reçut poliment, non sans me laisser voir, à de légers plis au front, aussitôt effacés que formés, qu'elles étaient tout au moins inattendues. Mais la bonté faisant la lumière dans son esprit, il approuva mes critiques, m'en remercia de la meilleure grâce, et me pria
de ne pas lui épargner à l'avenir les vérités utiles.
Je n'abusai pas du droit qu'il me donnait. Toutefois j'en usai assez souvent pour qu'un jour, à propos d'une autre pièce, où je trouvais quelque chose à reprendre, il me dît d'un ton de plainte affectueuse: « Je suis bien malheureux, je ne réussis jamais à vous plaire. — Félicitez- vous plutôt, lui dis-je, d'avoir auprès de vous un éplucheur de mots qui vous aime assez pour se donner le chagrin de vous contrarier. » Il sourit et me prenant la pièce : « Que faut-il y changer, dit-il, pour vous complaire? » Je notai les passages qui pouvaient donner prise aux railleries et aux petites trahisons. 11 les biffa.
C'est ainsi que par mes objections respectueuses, j'obtins plus d'une fois qu'il ôtât de ses exposés de motifs quelques traits pompeux sous lesquels se serait dérobé, pour le public irréfléchi, ce que les actes en eux-mêmes avaient de sensé, d'élevé et de libéral. De temps en temps, reprenant ma plume de journaliste, je l'employais à défendre un homme à qui l'on pouvait reprocher d'en avoir trop, plutôt que de ne pas les avoir justes.
Oui, il les avait justes, et je tiens à le dire pour certains de ses contradicteurs qui lui ont survécu. Je
les connais, je connais la plupart des hommes qui, depuis quarante ans, ont été aux affaires. Je doute qu'aucun se soit moins trompé que M. deSalvandy. Il y a, dans sa vie publique, des fautes légères qui n'ont nui qu'à lui seul ; on ne m'y signalerait pas une de ces grosses erreurs que commettent les gouvernants et dont les peuples portent la peine. Sa justesse d'esprit se composait de vues droites et de grands sentiments. C'était selon le cas, tantôt par les vues droites, tantôt par les grands sentiments, qu'il se décidait. Deux fois ministre de l'Instruction Publique, il n'est pas un de ses actes qui n'ait eu l'un ou l'autre de ces deux mobiles. Aussi, dans l'Université, qui se passionne peu pour ses chefs, le nom de Salvandy est-il aimé et vénéré. Le vent a emporté les mots et les phrases de trop; le souvenir du bien qu'il a fait aux choses et aux personnes est demeuré. C'est tout à la fois une tradition administrative et un sentiment.
J'étais depuis un an auprès de lui, quand la place de chef de la division des lettres et des sciences devint vacante. Le titulaire, Hippolyte Royer-Gollard, venait de l'échanger contre la chaire d'hygiène à l'École de médecine. Il entrait dans cette école, par l'élection, à la suite d'un brillant concours. J'étais de ses amis. Ce n'est pas sans émotion que je donne un souvenir à ce rare esprit, une des intelligences les plus nettes, une des plumes les plus faciles et les plus fermes que j'aie connues. Par la sûreté de son jugement, par la finesse de son goût, par la hauteur où il plaçait l'idéal littéraire, il était le digne neveu de Royer- Collard et le premier disciple de son école. Mais soit que le même goût, qui le rendait difficile pour les autres, l'eût rendu trop sévère pour lui-mêmer soit que sa parenté lui imposât, il n'osa pas affronter les difficultés et les risques d'une œuvre de longue haleine, et il consomma en menus travaux et surtout en causeries brillantes et fugitives un
bon sens, un savoir, une verve qui, recueillis et concentrés dans quelque grand travail, l'auraient tenu plus près, dans le souvenir de la France, de son illustre parent. L'oncle intimida toute sa vie le neveu, et finalement l'éteignit.
M. de Salvandy m'offrit la succession d'Hippolyte Royer-Collard. J'hésitai longtemps. Gomme chef du cabinet, je n'étais engagé qu'envers une personne. Si les vicissitudes de la politique venaient à l'enlever aux affaires, je reprenais ma liberté. Gomme chef de division, je m'engageais envers l'État, j'étais immatriculé sur le registre des fonctionnaires. Adieu les lettres et leur chère indépendance! J'avais pu, par affection pour un homme, leur faire une infidélité passagère. Chef de division, il faudrait me partager entre elles et mes fonctions, au détriment des deux. J'avais d'ailleurs assez tâté de l'administration pour connaître tout ce qu'elle a d'assujettissements, combien le résultat y est disproportionné à la peine, et quels ennuis sont attachés au métier de rédacteur de la pensée d'un autre. Sous un ministre libéral et bienveillant, qui vous associe à des pensées de bien public, passe encore. Mais ces ministres-là sont rares; tandis que la politique n'amène que trop souvent aux
affaires quelque esprit fantasque, inquiet, jaloux de tout faire par lui-même, tenant toute aide pour suspecte; ou bien quelque médiocrité politique à qui l'esprit de parti a fait une fortune passagère. Et alors quel triste état que de dépendre d'un tel chef! Comme l'assujettissement devient servitude, et comme le concours sans l'accord est gênant!
Je prévoyais l'offre bienveillante de M. de Salvandy, et c'est en y pensant que je me disais toutes ces choses. Quand il me fit connaître son dessein, je ne lui cachai pas mes scrupules. « Je ne me crois pas d'étoffe, lui dis-je, à faire un bon chef de division. Il y faut des qualités que je n'ai pas, et peutêtre ai -je quelques aptitudes qui n'y conviennent point. Avec un ministre tel que vous, les fleurs cachent la chaîne ; avec un autre ce sera peut-être la chaîne sans les fleurs... » Il combattit mes raisons. « La place est celle d'un homme de lettres, me dit-il ; plus vous y resterez homme de lettres, plus vous serez l'homme de la place. A votre âge, il y a temps pour tout. Vous saurez donner à l'Etat tout ce qu'il en réclame et en trouver pour les lettres. Ce sera, en somme, travailler deux fois pour le pays. » Comme je ne paraissais pas convaincu : « Au surplus, ajouta-t-il, un jeune homme sans
fortune, marié et père, n'a pas le droit de refuser une place de dix mille francs. » Que répondre à cela? J'acceptai; mais en sortant du cabinet du ministre, qui me faisait ainsi du bien malgré moi, je murmurai tout bas le douloureux vers de Juvénal :
Et propter vitam vivendi perdere causas1
J'ai sacrifié bien des heures de la seconde de ces deux vies aux nécessités de la première. Je m'en console par la pensée que j'ai fait mon devoir envers mon pays et ma famille, et que la postérité n'y a pas perdu grand'chose.
Des différents services administratifs que j'avais à diriger dans mes nouvelles fonctions, le plus délicat est la distribution des secours et des encouragements aux gens de lettres. C'est une nation nombreuse et honorablement besoigneuse. Le