Sat. VIII, v
propre d'institutions politiques, où le talent d'écrire mène au gouvernement, est de multiplier les gens de lettres. Si elles stimulent les vraies vocations, elles en suscitent un très grand nombre défausses. Pour un qui réussit, combien qui échouent ! Ceuxlà sont les vaincus d'un concours où les ont attirés les institutions de leur pays. Est-ce leur faute, si elles leur disent que tout Français peut arriver à tout, et s'ils voient, par d'éclatants exemples, que le talent d'écrire est parmi les choses qui font arriver le plus vite? Où l'État est le grand tentateur des gens de lettres, il doit encouragement au débutant qui donne des espérances, secours à Témérité qui s'est acquis plus d'honneur que cle bien. Les économistes, je le sais, ne pensent pas ainsi. Ce n'était pas non plus l'avis d'un certain ministre que je ne nomme point, auquel il en coûtait tant de donner qu'il ne distinguait pas l'argent de l'État du sien. « Le ministère de l'Instruction Publique, me dit-il un jour, n'est pas un bureau de charité. Je suis très décidé à rendre à l'État le fonds de secours des gens de lettres. » A quoi je répondis humblement : « Tous les ministères ont leur clientèle particulière de souffrances, pour laquelle un fonds de secours est voté chaque année ;
pourquoi seul le ministère de l'Instruction Publique n'aurait-il pas le sien? Pourquoi l'homme de lettres dans la gêne serait-il seul exclu des libéralités de l'Etat ? Il y a bien du hasard dans les fortunes littéraires ; tel qui se fait des rentes avec sa plume vaut moins que tel autre qui ne parvient pas à vivre de la sienne. Si le ministère des lettres ne veut plus avoir à sa charge des gens de lettres pauvres, qu'on n'y nomme pas un écrivain. Si ce n'est pas un protecteur naturel qu'on donne aux lettrés, c'est un piège qu'on leur tend. Que le secours n'aille pas à l'homme de lettres indigne, voilà la règle; mais que l'Etat, qui a la main ouverte pour tous les pauvres, la ferme à l'écrivain dont le seul tort est d'être pauvre, il ne se trouverait pas une Chambre française pour admettre cette doctrine, et le ministre qui proposerait de rendre au budget le fonds des gens de lettres serait invité à le garder. »
Ce que je disais à ce ministre, je l'avais ouï dire à M. de Salvandy. C'était sa maxime et sa pratique» Aucun homme de lettres respectable ne s'adressa en vain à lui. Je ne parle que des demandes par voie administrative. Celles-là passaient pannes mains, et j'ai pu compter le nombre des
obligés du ministre par le chiffre des lettres qu'expédiait son cabinet. D'autres demandaient secrètement, en se cachant des bureaux. Combien furent secourus sur sa bourse? Il y puisait si souvent que sa famille s'en émut. On dut lui dire qu'il n'avait pas le droit d'appauvrir les siens pour secourir des étrangers, et je crois savoir que sa maison dut se restreindre, même dans les dépenses nécessaires, afin de rétablir l'équilibre.
Je n'ajouterai, rien sur ce point. Il ne sied pas de trop découvrir l'homme privé pour faire les honneurs de l'homme public. Je dois, sur sa bienfaisance, garder à sa mémoire le secret qu'il gardait de son vivant à ses obligés.
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L'administration de M. de Salvandy a été fort critiquée. C'est tout simple. Arrivé par la politique h un ministère pour lequel ne manquaient pas les candidats du métier, il avait pour censeurs tous ses concurrents. Le trait caractéristique de son administration, c'est qu'avec l'air de vouloir tout chan-
ger, il ne faisait qu'améliorer. Il savait remuer les institutions sans les ébranler, réveillant ce qui languissait, pressant le mouvement sans le précipiter, novateur, non pour détruire la tradition, mais pour secouer la routine. Pour les personnes, il avait trouvé le vrai moyen de les conduire : c'était de les honorer. Il n'eût pas dit, du corps des professeurs, ce qu'en disait certain professeur devenu ministre : u Voilà mon régiment. » ïl ne se croyait pas le premier parmi les pédagogues, mais le chef d'un corps d'élite placé à sa tête pour en faire connaître et valoir les services auprès des pouvoirs publics.
Il n'avait pas échappé à son sens droit que l'Université et la société se tiennent l'une à l'égard de l'autre dans une réserve tout près de dégénérer en hostilité. Il voyait les professeurs enclins à soupçonner les classes éclairées de faire trop peu d'état de leur mérite, et celles-ci, de leur côté, accuser les professeurs de s'enfermer et de s'aigrir dans le sentiment de leur valeur méconnue. Il craignait que ce malentendu ne finît par nuire à tout le monde. Aussi s'était-il donné pour premier devoir d'être le médiateur entre la société et le corps enseignant. Médiateur d'autant mieux
écoulé que, ni le corps enseignant ne pouvait avoir un juge plus bienveillant de ses mérites et de ses services, ni la société un représentant plus accompli de ses qualités solides ou aimables.
Ce rôle est dans tous les temps et en ce tempsci, plus qu'en aucun autre, le véritable rôle du ministre de l'Instruction Publique dans notre pays. L'entente affectueuse entre les éducateurs que forme l'Université et les familles est un intérêt social du premier ordre. L'honneur de l'avoir compris et de s'y être dévoué demeure attaché désormais au nom de Salvandy.
Souvenirs de Lamartine
I. Commencement de nos relations. — Projet d'une Revue en collaboration. — Les premiers discours et les premières opinions politiques de Lamartine. — II. Ma visite à Lamartine au sujet de la Revue. — Ma méprise en entrant dans son antichambre. — Le projet est abandonné. — III. Lamartine publie Jocelyn. — Il m'en communique les bonnes feuilles. — Mon opinion sur les romans en vers — Ce qu'il faut penser du paradoxe contre la lenteur de ta lime. — Opinions des grands poètes sur ce qui fait la valeur d'un ouvrage de poésie. — IV. Mes griefs contre Jocelyn. — Jocelyn et Gosselin. — Les praticiens de Lamartine. — Ses vers sur la mort de sa fille. — Lamartine en 1837. — V. Pourquoi je persiste dans mon jugement de 1837 sur Jocelyn. — Des deux exemples que donne cet ouvrage. — Comment l'éditeur Gosselin et son associé Furne prennent mes critiques. — VI. Après plusieurs années de nrouille, à quelle occasion je renoue avec Lamartine. — Lamartine au '2i février 1848. — Notre rencontre dans le jardin des Tuileries. — Très belles paroles de Lamartine. —VII. Travailler n'est pas se surmener de besogne. — Ma dernière visite au grand poète. — Sa situation à l'Académie. — Mon opinion dernière sur Lamartine.
Mes relations avec Lamartine commencèrent en 1830, à l'occasion de deux articles que j'avais
écrits au Journal des Débats sur les Harmonies poétiques. J'y louais le poète avec conviction et efiusion, non sans mêler à mes louanges mes réserves classiques accoutumées. Lamartine s'en était montré reconnaissant à sa façon, en me renvoyant sur ma prose des compliments que je me gardai bien de prendre à la lettre. C'était sa manière de remercier les gens que de voir dans leur admiration une preuve de talent. Ne l'ai-je pas entendu me dire un jour : « Je suis surpris du grand nombre d'excellents poètes que compte la France d'à présent. Il m 'a été envoyé en hommage plus de deux cents pièces de vers; il n'en est pas une qui ne soit d'un poète. »
Notre échange de compliments amena un échange de visites. Mais ces visites furent rares. Je vis tout de suite ce que Lamartine voulait de ses critiques et ce qu'il entendait leur rendre. Il voulait des louanges et il en rendait de si disproportionnées au mérite des gens, qu'elles étaient sans conséquence. Il était libéral à la façon de ceux qui croient ne rien s'ôter de ce qu'ils donnent. Avenant, aimable, d'un grand air qui donnait du prix à sa familiarité, c'était le roi du Parnasse, recevant ses sujets. Pour moi, qui n'avais pas l'humeur d'un
sujet, je m'abstenais d'aller lui faire ma cour.
Peu s'en fallut pourtant qu'à une certaine époque il ne s'engageât entre nous des relations de tous les jours. Des entrepreneurs littéraires avaient imaginé, vers 1836, de fonder une Revue. Lamartine devait en être le directeur politique. On me faisait l'honneur de m'en confier la direction littéraire. Lamartine avait agréé ma collaboration. De mon côté, je n'étais pas médiocrement flatté de voir mon nom associé à un tel nom, dans une œuvre commune. Toutefois, avant de dire le dernier mot, je voulus avoir avec Lamartine un entretien à fond. La prétention n'était pas mince. Un entretien à fond avec Lamartine, qui donc en a jamais eu la bonne fortune? Lamartine lui-même avait-il un fond? Merveilleux écho de toutes les harmonies du monde physique et du monde moral, il avait plutôt des images que des idées et des sentiments que des opinions. A l'époque dont je parle, nul ne pouvait dire quelle était sa politique, ni s'il en avait une. Le savait-il lui-même? J'étais à cet égard dans la même obscurité que le public et que Lamartine
Par quelques discours prononcés à la Chambre des députés, par une brochure publiée en .1830, à peine remarquée et bientôt oubliée, sur la « poli-
tique rationnelle », on pouvait croire qu'il ne voulait ni mal ni bien au gouvernement de Juillet. Bien, mal, ce sont des couleurs tranchées, et Lamartine flottait entre des nuances. Un attachement, plus poétique que politique, aux traditions de la monarchie légitime; la croyance au progrès avec des rêveries d'un socialisme chrétien; bien des choses contradictoires, dont plus d'une était née d'une rencontre de mots, comme, dans ses poésies, tant de vers que des assonances ont seules suggérés; un mélange confus de doutes et de grands sentiments; rien de fixe, si ce n'est la conviction de sa supériorité et la tentation intermittente, plutôt que la résolution arrêtée, de prendre dans les affaires du pays une place proportionnée à l'idée qu'il avait de ses talents : telle était la politique de Lamartine.
Il avait commencé par porter les couleurs légitimistes. C'était un souvenir de famille, une invitation plutôt qu'une obligation du nom, une harmonie historique d'accord avec son tour d'esprit. Âpres la révolution de Juillet, qui le trouva dans la diplomatie de M. de Polignac, il avait donné des regrets « à un passé qui n'était plus qu'un rêve. « Il voulait, disait-il, vivre de la vie du pays. »
ïl s'était présenté d'abord clans deux collèges électoraux. On lui avait préféré deux politiques du cru. Plus tard, devenu député, tous ceux qui voulaient à toute force le classer, le classaient parmi les conservateurs indépendants. C'est dans cette catégorie que je le plaçais moi-même. Si donc je parvenais à en avoir l'assurance de sa bouche, nul scrupule ne m'empêchait de faire, sous le drapeau d'un conservateur politique indépendant, de la critique indépendante de conservateur littéraire.
Aussi bien, pour le peu que je me mêlais alors de politique, l'opinion supposée de Lamartine était la mienne. Autant que je puis me retrouver parmi des souvenirs si lointains, il m'était resté de ma politique de collège, de mes haines juvéniles, ou plutôt puériles, contre ia Restauration, de ma collaboration au Journal des Débats et de mon court passage au National^ un goût d'habitude plus que de réflexion pour les institutions libres. En 1836, ce goût était fort tempéré par la crainte, de plus en plus justifiée, des périls que la liberté allait faire courir au principe d'autorité, non moins précieux, mais assurément plus indispensable aux sociétés humaines. Je n'avais d'ailleurs sur ce sujet aucune
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pensée suivie. Tout à mon enseignement et à mes travaux littéraires, la politique ne m'occupait guère qu'au moment où je lisais mon journal, et pour le spectacle plutôt que pour la spéculation.
Les acteurs seuls, en politique, ont des opinions, sinon des principes ; le public n'a que des sentiments. On ne fait de politique que par tempérament ou par besoin. Je n'avais ni l'un ni l'autre de ces deux mobiles. Je ne prétendais ni gouverner ni faire servir la politique à mes affaires. J'avais des liens avec les personnes plutôt qu'avec les choses. Resté l'ami d'Armand Carrel, je gardais une prévention favorable pour quelques-unos de ses idées démocratiques. J'étais tenu envers M. Guizot par le souvenir de ma nomination à l'École Normale, et j'aimais en lui le défenseur éloquent et sincère du principe d'autorité.
J'ai beau chercher dans ma mémoire, je n'y trouve aucun programme. C'est une partie de mon* passé où tout est dominé par les souvenirs de ma vie littéraire. Ma passion, et si cela peut se dire, mon tempérament, étaient là. Ne voulant rien de la politique, je n'étais pas bien sûr de l'espèce de politique que je voulais. Mais je savais parfaitement celle dont je ne voulais point. Je ne voulais
pas de la politique révolutionnaire, par la raison que les révolutions ne sont guère que des spoliations en grand.
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C'est dans cet état d'esprit que j'allai trouver Lamartine, pour m' entretenir avec lui de la Revue en projet. Je n'ai pas oublié la méprise où je tombai en entrant dans son antichambre. D'abord, je ne me doutai pas que ce fût une antichambre. J'avais vu, en entrant, assis autour d'une table en acajou, quatre ou cinq messieurs habillés de noir et cravatés de blanc. Je me crus dans un salon d'attente, et prenant ces messieurs pour les fondateurs et les financiers de la Revue, je m'étais avancé vers les plus proches en m'inclinant légèrement, quand l'un deux se leva et me demanda ma carte. Je vis alors à qui j'avais affaire, et je me permis de trouver assez malappris des valets qui attendaient le salut des visiteurs pour le leur rendre. Cette fastueuse domesticité était un des travers que le grand poète avait rapportés de son voyage en Orient. Ces messieurs en habit noir avaient fait sans
doute partie de son escorte, et il les avait gardés sans besoin, par une bonté imprévoyante, sauf à ne les employer qu'à grossir le chiffre de ses dettes.
En réponse à ma première question : « Quelle direction politique comptez-vous donner à la Revue», j'eus d'abord à m'entendre dire que « j'y ferais merveille ». Quiconque, maniant une plume, a eu l'occasion d'échanger quelques paroles avec Lamartine, a risqué de se croire un grand écrivain. Combien se sont laissé prendre au piège de ses éloges ! J'impute à l'indifférence cruelle avec laquelle il les prodiguait la persistance malheureuse de quelques fausses vocations et la fin mélancolique qu'elles ont faite. Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais donné aux louanges de Lamartine la valeur d'un jugement et je ne me suis pas mesuré à Faune de ses paroles. Prenant donc son compliment pour ce qu'il valait, non sans ressentir ce qu'il y mêlait de réelle bienveillance, j'en revins à mon propos.
Je lui dis qu'averti à mes dépens de la fausse démarche que j'avais faite en quittant le Journal des Débats pour écrire au National, je ne voulais m'en gager qu'à bon escient, même pour n'y jouer qu'un rôle littéraire, dans une publication qui de-
vait avoir un directeur politique. Et précisant les termes, je lui demandai si, dans la Revue en projet, il appuierait ou combattrait le gouvernement. Il me répondit par des généralités brillantes. Imaginez une espèce de méditation en prose poétique sur les deux principes des gouvernements modernes, l'autorité et la liberté, sur le devoir et la difficulté de les concilier, sur la nécessité dé songer à la situation économique et morale des classes populaires. J'accordai tout, mais j'insistai pour savoir par quelle déclaration de principes débuterait le premier numéro. Il fit d'éloquentes variations sur le même thème. Je n'en pus rien tirer de plus.
Il n'y avait que deux manières d'expliquer sa discrétion obstinée. Ou bien il voulait se cacher de moi et m'engager dans l'affaire sans s'engager lui-même avec moi ; ou bien il se payait de ses propres paroles. La seconde explication est la seule bonne. Lamartine prenait évidemment pour un programme ses effusions de philosophie politique. N'ayant pas alors de mobile qui l'obligeât de sortir de son nuage, il y restait à demi caché, se dérobant aux autres et à lui-même. Au moment ou je lui demandais son opinion, il n'avait pas encore d'opinion, parce qu'il n'avait pas encore fait choix
d'un rôle. Il pouvait ne pas se croire au-dessous de la fortune d'un homme d'Etat; il n'avait pas encore pris son parti de la courir. En le pressant davantage, j'aurais manqué à la discrétion sans rien obtenir. Je cessai donc mes questions, et je fis semblant de prendre pour une déclaration de principes sa brillante excursion sur les cimes de la politique. Je ne dis ni oui ni non, et je lui demandai vingt-quatre heures pour y penser. C'était tout pensé. Je lui écrivis le lendemain que je craignais de lui être de trop peu de secours dans la Revue projetée et que je désirais y rester étranger. Il le prit très bien, et, quant au projet de Revue, il fit comme moi, il n'y pensa plus.
Il avait alors mieux à faire qu'à fonder des Revues; il travaillait à Jocelyn . C'est pourtant ce Jocelyn qui mit fin à nos relations. L'occasion était mal choisie, dira-t-on, pour se brouiller avec Lamartine. On n'aura peut-être pas tort. En tout cas je dirai honnêtement comment la chose arriva.
Avant le tirage du volume, Lamartine m'en avait envoyé les bonnes feuilles. Il voulait, m'écrivait-il, que j'eusse les prémices de son œuvre. Il l'adressait « au bon juge et à l'ami. Je le mets, disaitil gracieusement, sub umbra alarum iuarum. » Il y avait là de quoi suborner le juge le plus farouche. C'est justement le contraire qui eut lieu.
J'avais alors sur la critique, sur son utilité, sur ses devoirs, des idées dont j'ai beaucoup, peutêtre trop, rabattu. Encore tout ému de ma querelle avec « la littérature facile », excité par les inimitiés que je venais de m'y faire, un peu dupe de ma bonne foi, je ne voyais dans la critique rien moins qu'une mission. Loin donc d'être touché des recommandations de Lamartine, je m'en défiais comme d'épices offertes au juge avant l'arrêt. Il me parut beau d'imiter le juge repoussant les épices, de traiter Lamartine en étranger, et, si la vérité le voulait, de lui dire son fait, dussé-je embarrasser ma vie d'une inimitié littéraire de plus.
C'est dans cette disposition d'esprit que je lus
Jocelyn. Tout en prenant mon parti du genre, je ne pouvais pas accorder au roman en vers les immunités du roman en prose. Un roman en prose ne veut pas être lu de trop près. Le plaisir qu'on y goûte se prend en courant. Un roman en vers est avant tout une œuvre poétique. Tant mieux s'il intéresse parle sujet; mais il ne lui est pas permis de ne pas intéresser fortement par l'exécution. On n'y souffre pas les longueurs, car tout ce qui est long le paraît encore plus en vers qu'en prose. Quant aux négligences de style, que s'accorde ou que subit le roman en prose, elles sont interdites au poète. Il faut dire d'un poète négligé ce qu'Horace dit des poètes médiocres : « Ni les dieux, ni les hommes, ni les piliers où s'affichent les livres ne les tolèrent1. »
Longueurs et négligences, c'est ce que je trouvais presque à chaque page dans Jocelyn .Je ne laissais pas de m'en vouloir d'une délicatesse qui risquait de paraître outrée; mais j'en voulais encore plus à Lamartine. Pourquoi me forcer de lire ses vers avec l'irrévérence de Boileau « sautant les feuillets » du Moïse sauvé? Cette facilité dédaigneuse