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Le vers se sent toujours des bassesses du cœur

écrivains qui ont été assez forts pour s'y soumettre sont lus, dans tous les temps, par tous les esprits cultivés ; ceux qui, soit faiblesse ou paresse, s'y sont dérobés, ont, pour toute gloire, de fournir quelque jour matière à quelque admiration paradoxale ou à quelque exhumation littéraire, comme celles où se plaisent certaines époques qui, par ennui du beau, s'éprennent un moment du médiocre réhabilité.

Pour en revenir à Jocelyn, il m'était insupportable de me heurter si souvent à des vers lâches, languissants, inachevés, à des descriptions où les objets, à peine dessinés, flottent dans une brume à peine lumineuse ; d'entendre le chantre d'Ëlvire jouer faux pour n'avoir pas remonté « sa lyre » où n'en avoir pas remplacé les cordes cassées. J'eus un® jour, chez son libraire Charles Gosselin, la preuve que ces négligences n'étaient pas toutes involontaires. 11 y a quarante ans, Charles Gosselin était une figure. Homme entendu, actif, cachant ou réparant par beaucoup de bon sens le manque

d'éducation première, il avait, comme éditeur, le faible de s'identifier si intimement avec les livres publiés chez lui, qu'en cas de succès, il en recevait le compliment moins en éditeur qu'en collaborateur. Le jour où je le vis était un jour de chaude vente pour Jocelyn. Si quelqu'un lui eût dit, ce jour-là, que la ressemblance de noms, Jocelyn, Gosseliii; n'avait pas porté malheur au livre, il n'eût pas été mal venu, ce Nous avons dû nous y mettre tous, me dit-il. Imaginez dans quel état le manuscrit m'a été remis. Les pages où il y avait des raccords à faire ne s'y comptaient pas. Je m'en suis plaint à Lamartine. Devinez ce qu'il m'a dit. « Je sais bien qu'il y a des vers qui clochent, « d'autres qui sont inachevés ; le temps m'a man- « qué pour revoir mon poème. Vous n'êtes pas « sans avoir sous la main quelque jeune poète « sachant ie métier. Chargez-le de ces retouches ; « j'approuve d'avance tout ce que vous ferez. » Et le bon Gosselin m'avouait que bon nombre de vers avaient été remis sous l'enclume dans son cabinet. J'eus la charité de ne pas lui demander par qui ; je ne voulais pas le mettre en tentation.

Cet incroyable sans façon de Lamartine n'étaiî pas mon seul grief littéraire contre lui. Je lui en

voulais de ses vers sur la mort de sa fille. Je les avais lus dans les notes de son Voyage en Orient y avec cette mention aggravante des éditeurs, « qu'ils avaient été composés quatorze mois après cette mort ». Passe encore si la pièce eût été belle; on aurait pris son parti de la triste liberté d'esprit qui permettait à un père de rimer la mort d'une fille unique. Mais Lamartine y était aurdessous de luimême. C'était à douter que des vers si faibles d'accent fussent partis d'un cœur vraiment touché. Cette froide invention, où il s'est représenté assis dans la grotte des oliviers, rêvant qu'il tient sur ses genoux sa fille expirante, ces vers brillants où l'on n'en voudrait que de touchants, ces images de deuil au lieu du deuil lui-même, tout cela est moins d'un cœur désolé qui s'épanche, que d'un poète qui veut paraître plus père que tous les pères ensemble. Resterait à dire, pour son excuse, que le père a fait faiblir le poète et que Lamartine a défailli comme le Dédale de Virgile, à qui deux fois les mains tombent au moment où il essaye de retracer sur For la chute d'Icare. On voudrait bien n'en pas douter.

Quand, par la singulière confidence de son éditeur, j'appris que plus d'une rime dans Jocelyn

était un placage de la main d' autrui, que tel vers postiche pouvait être l'œuvre de quelque homme de lettres aux gages de Gosselin, la mauvaise humeur me prit. Je crus de mon honneur de critique de me fâcher, et j'écrivis l'article : Lamartine en d837 . J'y poussais le cri d'alarme, j'appelais le public au secours de la poésie contre un grand poète qui me paraissait trop peu respectueux pour elle ; j'appelais le poète lui-même au secours de sa gloire.

Je savais qu'il m'en coûterait la perte de relations aimables et honorables ; mais le prix ne me semblait pas trop cher pour le service que je croyais rendre aux lettres. Lamartine, qui pensait avoir paré mes critiques par la gracieuse lettre où il me recommandait Jocelyn, fut très piqué de mon article. Il y avait de quoi l'être, et moi-même, l'article lâché, je ne laissais pas d'en avoir quelque scrupule. Lamartine ne m'en témoigna rien. Une humeur légère et bienveillante, jointe à la prodigieuse €omplaisance qu'il avait pour lui-même, le préservait de ces ressentiments disproportionnés à l'offense, où s'abandonnent les écrivains chez qui l'esprit n'est pas à la hauteur du talent. Je sus même qu'il eût suffi, pour éviter une brouille, de lui écrire

que mes critiques n'étaient au fond que de l'admiration trop prompte à s'inquiéter. Je ne lui écrivis pas et j'acceptai la brouille. La poésie n'y gagna guère. Les admirateurs de Jocelyn ne changèrent pas d'avis, et mon cri d'alarme n'empêcha pas la Chute d'un ange»

L'article Monsieur de Lamartine en 18371 était sévère. Il le parut bien plus encore dans la faveur universelle dont le poète était entouré. J'embrassais toute l'œuvre poétique de Lamartine. J'osais dire ce qui m'en paraissait menacé de périr ou destiné à durer. Je pesais la gloire du poète populaire.

Jocelyn n'était pas ménagé. Je viens de relire cet article. Les mêmes choses pouvaient être mieux dites et en moins de mots ; mais pour le fond du jugement, et sur Jocelyn en particulier, je ne puis que persister dans ce que j'ai dit. Jocelyn me laisse

1. Revue de Paris de 1837. J'ai reproduit cet article dans mes Études de littérature et d'histoire.

aujourd'hui aussi loin que je l'étais, en 1837, de la grâce d'état où paraissaient être, au temps des premières éditions, ces « milliers de cœurs sonores, de tout âge et de tous pays », dont, au dire de Lamartine, « les correspondances, signées ou anonymes, pleuraient chaque jour sous sa main 1 » .

Pour peindre cet amour, à la fois irrésistible et impossible, pour nous toucher sans troubler nos sens, pour être passionné en restant chaste, il eût fallu le cœur et le génie qui ont su tirer des incestueuses amours de Phèdre un sujet de larmes innocentes. Ce génie et ce cœur ont manqué à Lamartine. Son Jocelyn connaît tous les mots de la langue de la passion, leurs nuances, leurs équivalents, leurs synonymes ; il n'en a pas l'accent. Quand le jeune prêtre va me parler de Laurence, j'ouvre mon cœur à l'émotion que j'attends. Mais au lieu de choses touchantes, je reçois en plein visage des fleurs jetées, non par bouquets, mais par brassées. Je voulais de l'amour, discret sans doute, voilé, combattu, vaincu même, mais se laissant tout au moins deviner dans un soupir étouffé ; le poète me donne

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