‹ Souvenirs et notes biographiquesChapitre 35 sur 49 · Préface de l'édition illustrée de · texte numérisé non relu

Préface de l'édition illustrée de

une description. Je lui demandais du sentiment, il m'accable d'images1.

Depuis la découverte faite par Joceîyn du sexe de Laurence, je n'ai pas eu peur un moment pour la chasteté de la jeune fille. Jocelyn n'est pas un prêtre de l'humeur de saint Bernard, éteignant les ardeurs de la chair dans les eaux glacées d'un lac. ïl n'y a pas eu de péril pour l'innocence des deux aimables habitants de la grotte, parce qu'il n'y a pas eu de combat.

Ce que j'ai écrit de Jocelyn en 1837, je le pense donc encore après trente-six années, avec un goût plus indulgent, un grand désabusement sur l'utilité de la critique et, Dieu merci, avec la

1. Qu'on en juge par ce portrait que Jocelyn nous fait de Laurence :

Tout ce qu'à son matin l'âme a de pureté, Tout ce qu'un œil sans tache a de limpidité, Tout ce qu'à son aurore une vie a d'ivresse, Tout ce qu'un cœur plus mûr a de grave tendresse, Réuni dans ses traits riants ou sérieux,

Y forme dans l'accord un tout harmonieux, Et selon le rayon que la pensée y verse, L'ombre qui les parcourt, l'éclair qui les traverse,

Y brille dans ses yeux en rayons de splendeur,

Y rougit sur sa joue en roses de candeur,

Y flotte à sa paupière en larme transparente,

Y nage en ses regards en rêverie errante,

S'y creuse en plis pensifs entre ses deux sourcils, S'y recueille caché sous le bord de ses cils. .

même sensibilité pour les beautés des lettres \ Mais si je n'ai rien à retirer de ce que j'ai dit des défauts de Jocelyn, je conviens que sur les qualités je n'en ai pas dit assez, et que, dans mon, inquiétude naïve pour l'art, j'ai pris la chose trop au tragique.

Il y a eu deux exemples donnés par Jocelyn,

i, Je n'étais pas le seul à faire des réserves sur le poème de Jocelyn. L'année même où, par excès de scrupule littéraire, je me brouillais sottement avec Lamartine, George Sand, dans une lettre à Liszt, écrite en mai 1836, et publiée récemment*, parlait ainsi de Jocelyn :

« Jocelyn est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensées communes, sentiments faux, style lâché, vers plats et diffus, sujet rebattu, personnages traînant partout, affectation jointe à la négligence; mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept fois de suite en pleurant comme un âne. Ces endroits sont faciles à noter ; ce sont tous ceux qui ont rapport au sentiment théosophique, comme disent les phrénologues. Là, le poète est sublime; la description, souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits, délicieuse. En somme, il est fâcheux que Lamartine ait fait Jocelyn, et il est heureux pour l'éditeur que Jocelyn ait été fait par Lamartine. »

Sur les critiques que fait George Sand, — à la seule condition d'en modérer l'expression, — j'étais alors, et suis encore aujourd'hui, de son avis. Sur les éloges, il est deux points où nous différons : 1° Je ne vois point la sublimité des « endroits qui ont rapport au sentiment théosophique»; 2° Je sais plus d'un passage dans Jocelyn; je n'en sais pas qu'on puisse «relire jusqu'à sept fois de suite en pleurant ».

*. Correspondance de George Sand, Paris, Calinann Lévy.

un bon et un mauvais. Le mauvais, c'est la prolixité, le luxe des mots, plus d'images que d'idées, les proportions des poèmes indiens introduites clans la poésie française ; c'est surtout la négligence, de laquelle on peut dire, en littérature, ce qu'on dit, en morale, de la paresse, qu'elle est mère de tous les défauts. Le bon, comme Béranger l'a dit, c'est le style que nous nommons racinien entrant profondément dans tous les détails de la vie intime; c'est la poésie française arrivée à tout dire et à tout peindre1. Sans doute Lamartine n'avait été ni le seul ni le premier à ouvrir cette voie, mais il y entrait en inventeur et en conquérant, entraînant à sa suite tous les poètes du temps. Pourvu que le goût y intervînt, pour modérer l'abondance, réduire le luxe à la richesse, écarter le détail puéril ou vulgaire, c'était, Béranger a raison, « un progrès de la poésie française2 ».

Je n'en ai pas assez tenu compte à Jocelyn. Trop enclin à me défier des nouveautés littéraires, encore plus par expérience de leurs fragiles fortunes que par humeur, toujours préoccupé d'y faire le compte de la perte et du gain, cette fois, j'en con-

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