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SOUVENIRS ET NOTliS BIOGRAPHIQUES. 381
viens, la perte m'avait gâté et quelquefois caché le gain. Les licences que Lamartine s'était données m'avaient rendu suspectes les libertés qu'il nous invitait à prendre. Depuis 1836, époque où parut Jocelyn, je ne vois pas que le mauvais exemple ait été très contagieux. Je vois, par contre, un fruit du bon exemple dans le choix qu'on pourrait faire, parmi les recueils de vers d'aujourd'hui, d'un bon nombre de pièces charmantes, où la poésie intime a gardé toutes les grâces de la nouveauté première rendues plus pénétrantes, chez quelques poètes, par une exécution plus correcte et plus sobre.
Il est une chose encore dont j'aurais dû tenir plus de compte à Lamartine, c'est que dans Jocelyn, défauts et qualités, tout est d'un grand poète. Pour parler d'abord des longueurs, il n'est que trop vrai que c'est le vice organique du poème. On n'est pas au bout des cent premiers vers, que déjà on le trouve trop long. Mais ces longueurs ne viennent pas de la pauvreté d'idées, comme chez certains poètes qui étirent et épuisent le peu que leur souffle une muse avare. Lamartine en a tant qu'elles se précipitent sans attendre les mots, e* les mots, à leur tour, accourent avec une telle affluence qu'ils n'attendent pas les idées. De cette
plume, également incapable de s'arrêter et de raturer, les vers coulent, à l'insu du poète, comme du fuseau tombé des mains de la fileu.se endormie, le fil s'échappe et se déroule à ses pieds. De là ces tirades à peine coupées par une ponctuation capricieuse. Vous y pourriez compter jusqu'à trente et même quarante vers qui se suivent ou plutôt qui se poussent les uns les autres jusqu'à la fin. Que, dans ces milliers de vers, il s'en trouve de négligés, il n'y a pas plus sujet de s'en étonner que d'en faire le relevé. Le mot même de négligence convient-t-il à la chose? Noter dans un poète les vers négligés, c'est supposer qu'il a travaillé les autres. Dans Jocelyiij les bons vers n'ont pas plus coûté que les mauvais. Tous sont venus à la fois, du même jet, dans une improvisation puissante et continue. C'est du même champ, fécond, mais mal sarclé, que sont sortis, dans la même saison, les épis de blé et les herbes folies î
Ce sont là des défauts imposants. Ils laissent, quoi qu'on en ait, une impression d'abondance et d'opulence, en même temps qu'ils excluent toute idée de système et de parti pris. Cette impression est la plus forte qui me reste de Jocelyn; elle est la dernière.
Le libraire Gosselin s'était associé avec Furne pour la publication du poème de Lamartine. Furne était lettré. Il savait l'espagnol; sa traduction de Don Quichotte en témoigne. Très bon homme, et presque trop bon pour être habile marchand, il avait du goût, de l'esprit, et il était grand admirateur de nos classiques, non parce qu'il les vendait bien, mais parce qu'il en faisait usage. Partant, il était assez froid pour les œuvres de la nouvelle école. S'il trouvait, comme libraire, son compte à les éditer, comme lecteur, il faisait ses réserves. Très différent de son associé, qui jugeait volontiers du mérite des livres par le chiffre de la vente, Furne, dans son magasin, faisait bonne mine aux auteurs, dans son cabinet grise mine à leurs œuvres.
Après la publication de mon article, j'eus l'occasion de les voir l'un et l'autre. Gosselin le prit avec moi sur le ton d'un auteur blessé, qui se sentait personnellement atteint par mes critiques. Pour Furne, ce fut tout autre chose, il m'en complimenta chaudement. « Vous avez bien fait, me dit-il, de rappeler le chantre d'Elvire au respect de son art. Dût-il en entrer quelques écus de moins dans ma caisse, ce ne sera pas payer trop cher le plaisir
que j'ai eu à vous lire. » Voilà le profit le plus clair de la critique; elle ne persuade que ceux qui sont de son avis.
Vï
Je ne renouai avec Lamartine que dix ans après, en 18/J6. Nous étions collègues à la Chambre des députés. Nous nous y croisions souvent, dans les couloirs, à la bibliothèque, dans la salle des Pas- Perdus. Il feignait de ne pas me voir, et moi, je me dérobais, pour n'avoir pas à lui faire un salut qu'il pouvait être tenté de ne pas me rendre. 0 misère des susceptibilités humaines ! Quels sacrifices ne fait-on pas à leurs vaines satisfactions ! Lamartine a été un homme rare, et si je ne m'entêtais pas à identifier le génie avec le suprême bon sens, je dirais qu'il a été un homme de génie. L'avoir connu, presque intimement, puis, pour des scrupules littéraires, en être arrivé à passer près de lui sans paraître y prendre plus garde qu'à un député de clocher, c'était une affectation insupportable; je résolus de la faire cesser. Un jour
donc que je le rencontrai dans un des couloirs de la Chambre, je m'approchai vivement de lui, et d'une voix émue : « Il y a trop longtemps, lui disje, que je me donne le tort de vous éviter, et le ridicule de ne pas avoir l'air de vous connaître ; voulez-vous que cela finisse? — Tout de suite, me dit-il, en me tendant la main ; s'il y a longtemps que vous vous donnez cette gêne, il y a encore plus longtemps que j'en ai oublié la cause. Vous m'avez dit autrefois quelques vérités un peu dures. Il en est plus d'une dont je suis plus d'accord avec vous que vous ne le pensez. En tous cas la chose est trop ancienne pour en parler. » Et passant à un autre sujet : « J'espère, me dit-il, que vous êtes content de mes Girondins. J'ai cherché à imiter vos anciens, Tite-Live, par exemple. — Hérodote surtout », répondis-je, avec cette restriction mentale : dans son goût pour les légendes fabuleuses. Je louai brièvement les belles parties de l'œuvre ; mais je ne dis mot du tort immense que faisait un tel livre à la vérité historique et à la paix sociale. Nous venions de nous réconcilier : ce n'était pas le cas de risquer une nouvelle brouille *.
1. A travers la fumée de la popularité qu'il avait cherchée en écrivant les Girondins, Lamartine ne vit pas le parti que la Révo- I. 25
Nous nous quittâmes, en nous promettant de nous revoir et de « reprendre, dit obligeamment
lution allait tirer de quelques jugements plus que téméraires, de certains portraits plus que complaisants, qui en rendent la lecture si dangereuse. Ces fumées dissipées, la disgrâce universelle lui rendit la clairvoyance, et il reconnut qu'il avait travaillé pour l'esprit de violence et de destruction. Le regret qu'il en éprouva fut si vif, qu'il ne put le satisfaire que par une confession publique. Dans des réflexions sur les Girondins, où l'historien est devenu le plus sévère de ses critiques, il s'inflige à lui-même les plus ^énergiques démentis. En voici quelques-uns :
a — J'ai été, dit-il, téméraire et malheureux dans le regard jeté sur l'intérieur de la jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère, d'amie... »
« — Le mot d'homme principe qui s'applique à Robespierre est un scandale de mot, une qualification à double interprétation, capable de fausser l'esprit de la jeunesse sur ce Marius civil, sur ce proscripteur-bourreau de la Révolution. Je m'en repens et je l'efface... »
« — Tout est juste dans mon jugement sur le crime de la République à l'égard de Louis XVI. Une seule phrase m'y blesse t « il y « eut une puissance sinistre dans cet échafaud », concession menteuse à cette école historique de la Révolution qui a attribué un bon effet à une détestable cause, et qui prétend que la Terreur a sauvé la patrie. Honte sur moi pour cette complaisance!... »
— a J'ai été indigné contre moi-môme, en relisant, ce matin, la dernière page lyrique des Girondins, sur l'ensemble de la Révolution. Comme je la déchire devant Dieu et devant la postérité !... »>
On a eu raison de louer la magnanimité de ces désaveux; elle n'a d'égale que la légèreté des jugements désavoués. Sans doute il est beau d'expier; mais combien plus beau de ne pas s'exposer à des expiations qui ne profitent qu'au coupable, et qui ne réparent pas le mal qu'il a fait ! Tel a été l'effet des confessions de Lamartine. Qui donc, sur le crédit de cette pénitence publique, a changé d'avis? Quelle dupe des Girondins, quel calomniateur de Marie- Antoinette, quel admirateur de Robespierre s'est corrigé ?
Lamartine, nos causeries littéraires ». Nous ne pouvions guère en avoir d'autres. De plus en plus Lamartine penchait vers l'opposition à outrance, et moi, je me rapprochais de plus en plus des opinions dont il s'éloignait. J'en étais encore à lui faire ma première visite, quand éclata la révolution de février. Lamartine y eut sa grande journée. C'est assez pour que l'histoire lui soit indulgente.
Si subite qu'ait été au 2^ février la conversion inattendue qui, du chevaleresque champion de la régence de la duchesse d'Orléans fit l'un des chefs de la république vociférée à l'Hôtel de Ville, j'estime qu'il y aurait duperie à trop s'indigner contre lui. Sa politique, s'il en eut une, produisit des conséquences qu'il n'avait ni prévues ni voulues et qu'il n'a jugées tout d'abord que par le bruit grandissant de son nom. Cette « tête qu'il mit entre ses mains », nous dit-il, durant quelques minutes, pour délibérer s'il serait ou non républicain, n'était pas la tête d un homme d'État. Ce qui l'illumina tout à coup, ce fut l'impossibilité de faire accepter à son orgueil le second rang, et encore moins l'effacement, dans un état de choses où les premiers postes allaient être occupés par des opposans émérites, dont le seul titre au pouvoir était
une longue habitude de le convoiter et d'en être incapables.
Je le vis peu de jours après la phrase magnifique par laquelle il chassa de Paris et de la France le drapeau rouge. C'était un matin, dans le jardin des Tuileries. 11 marchait d'un pas rapide, accompagné de son secrétaire, l'auteur distingué, mais plus étrange encore que distingué, d'une Histoire de Marie Stuart, M. Dargaud. Sa barbe, longue de plus d'un jour, son habit fatigué, son linge froissé, sa figure échauffée, ses traits tirés, témoignaient assez qu'il avait passé la nuit à ce travail ingrat des gens qui renversent sans pouvoir réédifier. Toute la France était encore émue de ce qu'il avait dit du perron de l'Hôtel de Ville, et je l'étais comme tout le monde. Je l'abordai et l'en remerciai d'un ton pénétré. Il me parla de ma situation personnelle. Il savait tout ce que me coûtait la révolution qui venait de le porter au gouvernement. Il voulut bien me dire que j'étais de ceux que les événements ne tuent pas et pour lesquels il y a toujours un lendemain. J'éludai poliment le sujet, et je le remis sur ses belles paroles, « qui ne sont si belles, lui dis-je, que parce qu'elles sont une grande action ». A son tour il éluda l'éloge et me
dit avec gravité : « Je sais bien ce qu'on pense de moi parmi vos amis. Si j'ai mal fait, il y aura un moment pour le dire. A l'heure qu'il est, avec ou sans droit, nous sommes au gouvernail. Il faut nous y souffrir, nous y aider même ; car le péril est immense, et, nous renversés, c'est le naufrage. Une fois au port, vous pourrez nous demander nos comptes et vous nous les demanderez impunément. D'ici là, ménagez-nous, modérez vos ressentiments, aidez la manœuvre qui peut vous sauver. » Et comme j'exprimais le doute que la république fût un moyen de salut, « je ne le sais que trop », dit-il, et il ajouta, d'un air découragé : « La république serait possible en France, s'il s'y trouvait un homme politique qui consentît à être le second. »
Il me dit tout cela d'un ton de voix qui me toucha et me surprit. J'avais entendu Lamartine dans ses plus brillants discours de tribune, au temps où M. Guizot l'appelait spirituellement « l'illustre voyageur ». De cette bouche éloquente, d'où, s'épanchaient, comme d'une corne d'abondance, toutes les fleurs du langage, il n'était jamais sorti, je ne dis pas une parole persuasive, mais un de ces accents par lesquels un grand orateur trouble tout au moins les nerfs de ceux dont il ne peut pas
remuer les cœurs. La voix de Lamartine, grave et forte, n'était ni caressante ni pénétrante. Pareille à sa poésie, qui se joue autour du cœur plutôt qu'elle n'y entre, elle emplissait les oreilles, elle n'arrivait pas jusqu'à l'esprit. Ce qui manquait à sa parole oratoire, l'accent, je l'avais senti dans ce qu'il venait de me dire. 11 me semblait entendre la voix d'un officier de vaisseau, qui, dans un suprême péril, commande aux passagers de se tenir immobiles pour ne pas embarrasser les mouvements de l'équipage. C'était bien là cette voix qui avait dispersé la démagogie sur la place de l'Hôtel de Ville. Elle sortait de la poitrine d'un homme plus ému du péril des autres que du sien, et qui n'eut peutêtre de vraiment sérieux que le courage.
On citait de Lamartine, à la même époque, un autre trait qui ne lui fit pas moins d'honneur. Tandis que la plupart de ses complices dans l'émeute de février, sous le prétexte du service public, se faisaient voiturer dans les carrosses du roi Louis-Philippe, Lamartine, plus modeste à l'hôtel des Affaires Étrangères que dans son appartement de la rue de l'Université, se donnait le savoureux plaisir de se croiser en voiture de place avec ceux de ses collègues que traînaient les chevaux des écuries
royales. On n'a pas ces délicatesses et ce courage, sans hauteur d'âme. Lamartine avait l'âme haute; mais la volonté n'en soutenait pas les élans. Gomme il manqua à ses œuvres les beautés du travail, il manqua à sa vie les beautés de la tenue et de la constance. De là cette chute morale qui fit trouver sa vieillesse trop longue, où l'on vit le gentilhomme qui n'avait pas sali ses mains dans la curée de la royauté tombée, faire argent de sa gloire, et s'épuiser en travaux de librairie pour alimenter les causes frivoles de ses dettes, au lieu d'accepter courageusement la médiocrité pour les payer.
Il peut sembler contradictoire que je refuse le mérite du Travail à un des écrivains de ce siècle qui ont écrit le plus de volumes. C'est que se surmener de .besogne est autre chose que travailler. Tel qui, du lever au coucher du soleil, couvre des feuilles de papier de sa prose sans frein, travaille moins que le penseur qui, à chaque instant, dépose sa plume pour se recueillir, et la reprend pour se
corriger. Travailler n'est pas s'abandonner à sa facilité, mais la contenir, ni lutter de vitesse avec un imprimeur impatient, mais le faire attendre dans l'antichambre. Un jour de l'année 1850, je fus témoin de la façon dont Lamartine travaillait ; c'est la plume qui menait la main.
Le poète habitait encore rue de l'Université. Un modeste valet de chambre vint m 'ouvrir. Je traversai la même pièce où se tenait, en 1836, cet état-major de domestiques que j'avais pris pour des actionnaires fondateurs de Revues. La pièce était vide. Au moment où j'entrais dans son cabinet : « Donnez-moi deux minutes pour achever cette page, me dit Lamartine, en me montrant une feuille de papier, et je suis à vous. » Je m'assis et me mis à le regarder.
Il était vêtu d'un tricot de laine grise, serré et collant, qui avait l'air d'un costume d'atelier. Assis devant le feu, il écrivait sur une planchette de bois, appuyée, en manière de pupitre, au montant de la cheminée. Sa plume courait « la bride sur le cou », comme dit Mme de Sévigné, qui, fort heureusement pour sa gloire, n'a pas toujours laissé s'emporter la sienne. La page finie, je lui demandai à la lire. Elle était tout entière écrite sans rature,
de cette écriture nette et élégante, dont on aurait pu dire qu'il y avait dans cet homme, si richement doué, un calligraphie. Il avait mis si peu de temps à l'écrire, que la première ligne n'était pas encore séchée quand il traçait la dernière. C'était, s'il m'en souvient, une page du joli roman de Geneviève. Elle me parut, comme tant d'autres pages de Lamartine, coulante, fleurie, nombreuse, pleine de mots harmonieux, où la lumière était sans flamme et les fleurs sans parfum.
C'est la dernière fois que j'ai vu Lamartine chez lui. Je n'eus pas le courage de l'aller visiter dans ce petit hôtel de la rue de la Ville-l'Évêque, où l'on arrivait jusqu'à lui à (ravers des ballots de volumes vendus ou en vente, et de prospectus. Je sentais que, pour continuer à l'honorer, il fallait le voir dans un certain éloignement. N'étant d'ailleurs tenu à aucun devoir particulier envers lui, j'en profitais pour n'être pas témoin d'une telle fin après une telle vie.
En revanche, quand il venait à l'Académie, les jours d'élection, et que je le voyais entrer seul, s'asseoir tout près de la porte, sur un des fauteuils habituellement inoccupés, je quittais ma place et j'allais lui serrer la main. Il n'y avait pas d'em-
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presseraient autour de ce fauteuil. Grâce à l'espèce d'isolement où se tient chaque membre au moment du vote, par respect pour le règlement et par convenance, on pouvait décemment éviter de lui parler et l'on n'y manquait pas. Ge n'était pas mépris, quoique Lamartine eût dans l'assemblée . plus d'un juge sévère ; c'était embarras, et il faut dire qu'il y avait bien de sa faute. A l'échelon où il était descendu, on ne pouvait guère plus lui parler, même de lui.
L'élection terminée, comme il était le plus rapproché de la porte, il sortait le premier. 11 avait le temps d'arriver au bas de l'escalier, et, de là, dans la cour, sans que personne l'eût rejoint. On s'arrangeait d'ailleurs, derrière lui,;pour n'en avoir pas le risque. La dernière fois qu'il vint à l'Académie, je l'accompagnai jusqu'au fiacre qui l'attendait, et je me donnai le plaisir mélancolique de lui en ouvrir la portière.
Quand le glorieux et malheureux vieillard mourut, bien des juges s'adoucirent. Par un effet cle perspective que produit la mort, le mal s'éloigne et le bien se rapproche. Lamartine vivant, le désordre de ses dernières années mettait à l'aise de très grands pécheurs en politique, très réguliers
dans le reste, lis comparaient la déconsidération de sa vieillesse avec la décence de la leur, et ils se croyaient en droit de se montrer durs à son égard. Après sa mort, ces mêmes hommes n'ayant plus à se comparer qu'entre eux, sont devenus indulgents pour sa mémoire, et il s'est formé dans le public, au sujet de Lamartine, une opinion qui partage entre les choses et lui les fautes de sa vie, et qui lui laisse toute la gloire de ce qu'il a fait de bien. Cette opinion est la mienne, et j'y suis arrivé de très bonne heure, soit justice, soit remords de la peine qu'avait du lui faire Lamartine en iSSl '.
Un souvenir d'Alfred de Musset.
I. Je suis un des premiers à saluer la gloire [naissante d'Alfred de Musset. — Ce que j'écris au Journal des Débats du 1er avril 1829^ des Contes d'Espagne et d'Italie, et ce qu'en écrivait Jules Janin. — Alfred de Musset et M. de Norvins — Mon admiration pour de Musset augmente à mesure que je me refroidis pour Lamartine et pour Victor Hugo... — II. Alfred de Musset est élu membre de l'Académie française. — Comme directeur de la compagnie, je reçois communication de son discours de réception. — Je vais lui lire ma réponse. — Sa surprise naïve, en entendant mes éloges, quoique bien insuffisants. — III. Les deux discours sont lus devant la commission de lecture. — Sur l'avis de Villemain, je suis invité à enchérir sur les éloges. — Aifred de Musset m'en prie lui-même. — Cause de ma première réserve, et avec quel plaisir j'obtempère à l'invitation. — IV. Son épître sur la Paresse ; ce que je lui en dis. — Régnier et Boileau. — Avec nos rencontres au sujet de sa réception à l'Académie finissent nos relations. — Extrait d'un article que j'écrivis à l'occasion de sa mort.
Dans les griefs, qu'au bon temps des querelles d'école, j'ai donnés aux partisans de la nouvelle par mes opinions littéraires, et plutôt parce qu'ils en
supposaient que par ce qu'ils en savaient, une chose m'a été comptée comme une circonstance atténuante, c'est mon admiration pour les poésies d'Alfred de Musset. « Il lui sera beaucoup pardonné, disait plaisamment de moi un des plus brillants écrivains de cette école, parce qu'il a beaucoup aimé Musset. » Je fus de ceux qui, en 1829, à l'apparition des Contes d'Espagne et d'Italie, au lieu de se scandaliser et de se signer, comme plus d'un le fit à ma connaissance, saluèrent avec joie cette jeune muse, et lui pardonnèrent, pour ses grâces, charmantes, ses allures de mauvais sujet, et quelques libertés de trop, prises avec la prosodie.
C'est au Journal des Débats, et non sans y causer quelque scandale, qu'en avril 1829, j'osai m'en faire le parrain. On ne l'y prisait guère, si je m'en souviens bien. Jules Janin, à qui on a donné depuis le sobriquet flatteur de Prince de la critique, réduisait le mérite du jeune poète à « cent vers excellents, pleins de verve, de force, de chaleur, au milieu d'un déluge de stupidités. » J'ai eu la curiosité de relire mon article \ J'y retrouve exprimés, avec le trop plein de la jeunesse, tous mes sentiments d'aujourd'hui. Tandis que nous de-