Numéro du 8 avril
mandons, pauvres critiques, clisais-je entre autres choses, où pourra se rajeunir l'art, et que nous allons en éclaireurs, cherchant les sources inconnues, voilà qu'un talent neuf, original, nous vient des bancs du collège, et nous fait ouvrir de grands yeux à des vers comme ceux-ci :
Toujours un amoureux s'en va tête baissée,
Cheminant de son pied moins que de sa pensée.
Heureux un amoureux! Il ne s'inquiète pas
Si c'est pluie ou gravier où s'attarde son pas...
Et sa folie au front lui met une couronne,
A. l'épaule une pourpre, et, devant son chemin
La flûte et les flambeaux, comme un jeune Romain,
Ces vers-là je ne les ai jamais relus. Une première et unique lecture les a gravés dans ma mémoire qui les garde, depuis plus de cinquante ans, parmi d'autres du grand siècle, d'un tour d'esprit différent, mais non d'une veine plus française.
Pour faire valoir par le contraste le jouvenceau de génie, j'avais imaginé déparier, dans le même article, d'un poème sur Y Immortalité de l'âme, d'un des hommes les moins poétiques du monde, M. de Norvins. A la distance où nous sommes de ce temps-là, et pour qui compare, à la gloire toujours grandissante d'Alfred de Musset, l'oubli, dès
longtemps commencé, où s'est éteint le nom de M. de No r vin s, le rapprochement paraît étrange. Mais pour la majorité du public littéraire de 1829, qui confondait encore la poésie avec la versification, Alfred de Musset était un poète, et M. de Norvins en était un autre. Que dis-je? M. de Norvins était poète deux fois, d'abord en vertu de son gros poème en alexandrins très corrects, ensuite de par l'opinion libérale d'alors, qui le prônait comme son poète épique. Aussi^ écrivant au Journal des Débats, alors brouillé avec la Restauration, a vais-je eu à faire, sous forme de précautions oratoires, des excuses au libéral, pour la liberté que j'allais prendre de critiquer le poète. Il est vrai que j'en avais fait également à de Musset, le supposant assez peu flatté d'être mis en parallèle avec ce qu'il appelait « une perruque » 1 . Le résultat fut que je causai à M. de Norvins un véritable crèvecœur, et que j'obligeai médiocrement Alfred de Musset. Mais je n'en avais pas moins fait, ce semble, les affaires de ce qui devait être, sur les deux poètes comme sur les deux écoles, l'opinion dernière.
1. C'est le nom que sa préface plus que cavalière donnait anx poètes de l'école impériale.
Les vers d'Alfred de Musset sont les seuls qui aient échappé à ce qu'on a appelé mes « variations
littéraires »\ Je me refroidissais pour Victor Hugo, dès 1836, pour Lamartine dès 1837, et, pour l'un comme pour l'autre, peut-être un peu trop tôt. Je croyais que les deux astres avaient dépassé leur zénith, qu'ils commençaient à descendre, et que déjà ils faisaient plus de mal à la langue française, par le caractère provocant et contagieux de leurs défauts, qu'ils ne faisaient de bien à la poésie par leurs qualités de plus en plus mêlées. Par contre, mon admiration pour les vers de Musset allait croissant. Je voyais ses deux aînés multiplier des volumes sans ajouter à leur gloire, et faire plus sans faire mieux. Lui, non par des volumes, mais par quelques petits poèmes courts, fruits de l'inspiration, non de l'habitude, se rapprochait de plus en plus du type de la poésie durable. A mesure que les années l'éloignaient du temps où il avait voulu, de parti pris, faire du nouveau, il trouvait de génie des beautés nouvelles.
Un trait éclatant le met à part dans son école et
\. Voir, tome II, au chapitre Mes relations avec Sainte-Beuve, ce qu'il faut croire de ces « variations ».
dans son temps : c'est qu'il ne demanda ni ne dut rien à la politique ni à la presse» D'autres poètes se sont adonnés, je n'ose dire prostitués, à la politique, pour arriver, par ia popularité qu'elle vend, à la gloire d'échouer misérablement au pouvoir. D'autres ont fatigué la presse qui les louait, de ces remerciements qui mendient de nouvelles louanges. La politique ne compta pas plus Alfred de Musset parmi ses ambitieux que parmi ses dupes. Il laissa aux journaux tout le mérite de leurs éloges en ne les remerciant jamais. Il n'y a pas eu de muse plus fière, ni de poète qui se soit fait moins courtisan pour avoir une cour. La gloire lui est venue sans qu'il allât au-devant d'elle, comme le prix vient au plus digne. Il n'apas été un de ces triomphateurs qui s'attellent à leur propre char. Il a chanté comme l'oiseau qui ne se sait pas écouté, et il n'a chanté que sa chanson. Semblable à la Fontaine, il a été encore plus en dehors de son temps par ses vers que par ses mœurs. Je lui trouve un autre trait de ressemblance avec ce divin génie, méconnu par Lamartine vieillissant : c'est que la fantaisie, chez lui comme chez son devancier, n'est qu'une raison supérieure qui se joue autour des choses humaines.
Mais je n'entends pas apprécier ici l'œuvre d'Alfred de Musset. Je l'ai fait ailleurs et à diverses reprises. Je n'ai voulu que raconter, après un petit détour, une anecdote de sa vie littéraire. On l'y voit sous un aspect si aimable, que je n'en dois pas garder le souvenir pour moi tout seul. J'en fus l'occasion et le témoin.
Alfred de Musset avait été nommé membre de l'Académie française. Directeur de la compagnie à cette époque, j'avais à le recevoir. Ma réponse à son. discours terminée, j'allai selon l'usage la lui lire. 11 habitait, si je m'en souviens bien, rue Mogador. Je le trouvai dans une chambre moitié cabinet de travail, moitié salle à manger, qui paraissait à demi déménagée. Il achevait un déjeuner plus que frugal, où le boire avait tenu plus de place que le manger. Tout, jusqu'à sa toilette, annonçait si peu de confort que mon cœur se serra, envoyant un si brillant génie, à qui la gloire durable était venue avant que son front fût découronné de ses cheveux blonds, qui même, à certains jourjs,
avait été visité par l'argent, sans qu'il l'appelât, réduit au régime d'un étudiant qui aurait affaire à des parents serrés. Il leva sur moi un œil étonné et sans regard, et me fit un de ces sourires qui entr'ouvrent la lèvre sans épanouir le visage. Non que ma vue ne lui fût agréable ; il m'en laissa persuadé; mais il ne fit rien pour me le témoigner. Au physique comme au moral, il semblait avoir perdu la faculté de l'expression.
Dans mon discours, je le louais beaucoup, avec l'accent d'une conviction ancienne, et sans y mêler de réserves. Il écouta d'un air embarrassé et défiant qui semblait vouloir dire : Nisard me trompe-t-il, ou se trompe-t-il lui-même? Quand j'eus fini : « Dois-je croire, me dit-il gravement, tout ce que vous dites de moi? — J'en pense encore plus que je n'en ai dit, répondis-je. — Bien vrai, reprit-il, en me prenant la main comme pour m'en faire prêter le serment ; ce n'est pas de l'eau bénite académique, que vous me donnez là? — Bien vrai, dis-je à mon tour, et si je n'en ai pas dit plus, c'est par égard pour quelques contradicteurs très respectables, dont vous êtes devenu le confrère. » Enfin il parut persuadé, et la joie qu'il en témoigna me fit penser
à un homme auquel on rapporterait un objet de grand prix qu'il croyait perdu. Je venais de lui rendre sa foi en lui-même qui s'en allait, dès ce temps-là, avec le don des vers, et avec l'activité de la pensée. Sa joie était de la modestie. Modestie va bien avec cette noble incurie de la réputation. Ces deux grâces sont sœurs.
Nous donnâmes lecture de nos deux discours à la commission de l'Académie. Soit la faute du genre, dont ne s'accommodent pas certaines natures d'esprit, soit la faute de l'œuvre elle-même, le discours de Musset parut faible. Je ne laissais pas, pour mon compte, d'y trouver un certain charme, et je goûtais ces pages, bien qu'un peu effacées, où des choses de grand sens étaient dites simplement, et, ce qui n'y gâtait rien, sans la moindre fleur académique. J'aimais surtout la candeur avec laquelle de Musset nous parlait de son aïeul Desherbiers, comme si cet aïeul eût été pour chacun de nous une ancienne connaissance. La Fontaine aurait eu de ces naïvetés-là.
Le discours passa sans objection. Il n'en fut pas de même de ma réponse. On y trouva l'éloge du récipiendaire un peu maigre. Le premier qui en fit la remarque, je le rappelle à l'honneur de son goût, ce fut Yillemain. En me demandant d'enchérir sur l'éloge, on me poussait du côté où je penchais. J'avais fait à regret des coupures, on me priait de rétablir mon texte dans son intégrité. Je m'y déclarai tout prêt. Sur quoi, de Musset, comme se réveillant: «Au fait, dit-il, puisque ces messieurs veulent bien me croire digne de quelque chose de plus, et puisque mon confrère Nisard s'offre de si bonne grâce à l'ajouter à son discours »... Je l'interrompis : « Jeudi prochain, lui disje, vous entendrez tout ce que j'avais gardé pour moi. » La commission voulut bien s'en rapporter à moi pour les additions à faire. Je les fis d'abondance de cœur, et j'eus la joie de voir, à la séance de réception, que la commission de lecture n'avait pas trop présumé des sentiments du public pour le charmant poète. Tout ce que j'avais ajouté fut très applaudi.
11 semblait que de ces quelques heures d'intimité il dût naître entre nous une liaison, sinon une amitié, si préparé que je fusse pour mon compte à aimer l'homme, admirant si sincèrement le poète. Il n'en fut rien. Après les rencontres qu'avaient amenées entre nous la communication de nos discours, et toutes les bonnes paroles que nous avions échangées à l'occasion, Alfred de Musset reprit son air réservé, qu'il ne quitta plus. Quels étaient au fond ses sentiments pour moi ? J'y ai pensé alors et depuis. Mon malheureux métier de critique l'avait-il mis en défiance contre moi ? Me gardait-il rancune de la sobriété volontaire de mes louanges dans la première rédaction de mon discours, et de ce que j'avais dû m'y prendre à deux fois pour lui faire bonne mesure ? De l'admiration réservée qu'il me savait pour ses illustres devanciers, à tort ou à raison placés plus haut que lui par la renommée, concluait-il qu'intérieurement je devais faire de bien autres réserves sur ses œuvres ? Ou bien, au temps où je recher-
chais sa sympathie, n'était-il déjà plus d'humeur à en éprouver pour personne? Ou enfin, pour être vrai, même à mes dépens, si je ne l'attirais pas, n'était-ce pas tout simplement faute d'attrait. Savais-je seulement s'il avait rien lu de moi?
Il connaissait du moins, à ne s'y point tromper, mes doctrines littéraires. Aussi ne parut-il pas surpris, un jour que lui parlant de son épître sur la Paresse, écrite à la louange de Régnier, je me plaignis doucement qu'il eût qualifié la poésie de Boileau de « tisane à la glace » . — Vous savez, lui dis-je, si j'aime vos vers. Eh bien, ceux que j'aime le mieux sont les vers que vous faites comme Boileau sur d'autres pensées que Boileau. » L'épître sur la Paresse est de 18^1. Le temps n'était pas loin où, en dépit du conseil de Voltaire, nos poètes ne se gênaient guère pour « dire du mal de Nicolas » . Alors j'aurais été mal venu d'Alfred de Musset à lui trouver de la ressemblance avec Boileau. Douze ans plus tard, l'air satisfait dont il reçut ma comparaison me prouva qu'il ne la prenait point pour un ¥ain compliment. Peut-être, un autre jour, causant avec lui du même sujet, l'aurais-je amené à convenir qu'il avait été deux fois au delà du vrai, en louant Régnier à l'excès, et en le louant aux
dépens de Boileau. Peut-être même nous serionsnous mis d'accord pour estimer que, tout compte fait, la gloire de Régnier, jugée non pas selon la doctrine du « chacun son goût » , mais selon
... l'éternel bon sens, lequel est né français1
c'est d'avoir été dans maints passages de ses satires, et d'un bout à l'autre de la plus belle, Boileau avant Boileau.
Mais cette causerie, je n'en eus pas la chance, et ce fut à mon grand regret que j'en restai avec un si généreux poète aux relations de directeur à récipiendaire. Pour l'aller chercher chez lui, encore fallait-il trouver son chez lui. A l'Académie j'aurais pu, soit avant, soit après les séances, avoir avec lui de temps en temps de ces apartés qui donnent tant de charme à la confraternité académique. Mais il y venait fort peu, ou n'y venait guère que la séance commencée, et il en sortait des premiers, n'évitant d'ailleurs ni ne cherchant personne, insouciant et silencieux. On eût dit que n'ayant plus rien à apprendre des autres ni rien à en attendre, il se retirait de plus en plus en lui.