La Pairie, 7 mai
« Cette indépendance est son trait caractéristiaue. Elle l'a préservé de toute imitation. Au début, pourtant, il imita lord Byron. Nous le crûmes du moins, et il y en avait de fortes apparences. Il ne l'imitait pas ; il avait naturellement quelque chose de son humeur, et, en s' exprimant, il se rencontrait avec lord Byron.
« Échapper à l'imitation plus tentante des poètes illustres de son propre pays et de son temps était chose moins facile. Il sut les admirer sans les imiter. Il n'a pas d'autre imagination que la sienne, pas d'autre cœur que son cœur. Il a plutôt mis trop de lui-même dans ses vers charmants, qu'il n'y a mis quoi que ce soit qui fût à autrui. Enfin, sans avoir été disciple, il est devenu chef d'école. Il est vrai qu'il n'y songeait guère, et l'on ne dira pas qu'il y ait travaillé.
«Je ne veux le comparera personne. Mais il est des différences qui ne sont pas des comparaisons. Marquer ces différences, ce n'est pas donner des rangs, c'est distinguer les talents par leurs traits caractéristiques.
« Je n'ôterai donc rien à ses illustres aînés en disant que chez eux l'imagination a tous les rôles, au lieu que chez de Musset, elle n'a que le sien.
Buffon a dit de l'imagination, comme tout exprès pour eux, qu'elle agrandit les sensations. On pourrait ajouter que chez ces grands poètes, elle s'y substitue. C'est par l'imagination qu'ils pensent, qu'ils sentent et qu'ils jugent, c'est par l'imagination qu'ils pleurent ou qu'ils rient. De là, jusque dans l'expression la plus heureuse de leurs sentiments les plus vrais, plus d'un passage où l'imagination développe, amplifie, et, par moment, dénature ce que le sentiment avait commencé.
« Alfred de Musset ne tombe pas dans cette fautelà. Sa sensibilité est sans rhétorique. Loin de nous accabler de ce qu'il dit sans le sentir, il fait même un choix dans ce qu'il a véritablement senti.
« L'imagination n'a pas non plus de part à ce qui est proprement l'esprit chez Alfred de Musset. Chez d'autres qui n'ont pas l'esprit prime-sautier, c'est le sujet qui les avertit qu'il en faut mettre de factice où il le demande, et c'est l'imagination qui le leur fournit. Aussi, pour caractériser cet esprit de certains Français, a-t-on emprunté aux Anglais le mot humour. Dans Alfred de Musset, l'esprit est si français, . que ce n'est pas assez de l'appeler français, on veut qu'il soit gaulois, tant il est de tous les âges de notre nation. Don charmant, aussi
loin de la grimace ingénieuse qui en est le faux semblant que de cet esprit de mots qui a le tort d'exciter toujours l'attente, et de la tromper souvent. On ne l'a pas un peu, on Ta tout entier, et en perfection ; et quand on Ta, on est de la descendance directe de Molière et de la Fontaine. Ces noms-là le définissent : c'est le bon sens, c'est le trait sous lequel il y a une vérité.
« C'est cet esprit qui soutient, dans la mobilité des goûts et des modes littéraires, etquifera durer, à côté de ses poésies, ces aimables ouvrages en prose, ces contes si différents du patron qui a cours en ce genre, ces comédies pour lesquelles il ne faut ni décors, ni machines, ni magasin de costumes, parce que là où le véritable esprit français a le premier rôle, il y a une pièce, et le seul genre de pièce qui ne passe pas avec le temps. Par les autres qualités, si haut qu'elles soient portées, on peut n'arriver, en fin de compte, qu'à être singulier. Par l'esprit, quand il n'est, comme dans la glorieuse lignée, que le jet de la raison, on est original et on dure. La raison, sérieuse ou enjouée, était le fond de la conversation de notre poète, et elle en faisait le charme. Elle avait survécu à toutes les ruines de sa nature physique et morale. J'ai l'oreille
encore pleine de ce qui sortait d'excellent de cette bouche si fine et si discrète, quand l'intérêt de quelque vérité, ou un bon office mérité à rendre à un ami, le tirait de cette langueur où s'éteignaient ses derniers jours. J'admiraisce langage sain, grave, solide, qui devait « son lustre et son prix » à la raison restée intacte, et j'y prenais, sans avoir besoin d'ailleurs de l'y chercher, un surcroît de foi en l'immortalité de cette lumière, qui semble s'épurer et briller plus vive, à mesure que s'épaississent les ténèbres qui précèdent la dernière nuit. »
Le Père Laoordaire candidat et récipiendaire à l'Académie française.
ï. Pourquoi je n'ai pas entendu le célèbre conférencier de Notre- Dame. — Mes préventions contre le catholique libéral. — II. Inconséquences de ce caractère. — Ce qu'on a appelé « l'attitude politique » du Père Lacordaire. — Son adhésion à la révolution de Février. — Combat dans son intérieur, entre le catholique et le libéral. — Sa conduite dans la question italienne. — Nouveau combat intérieur. — Quel jugement font les apologistes du Père de son « attitude politique ». — IIL Abus de l'imagination chez le Père Lacordaire. — Opinion de Sainte-Beuve. — Comment l'abus de l'imagination est malséant surtout chez un orateur chrétien et catholique. — Un propos du temps sur l'abbé Olivier, curé de Saint-Roch, et sur le directeur de l'Opéra, le Dr Véron. — IV. Ce que j'ai perdu à ne pas suivre les prédications du Père Lacordaire, et ce que j'y ai gagné. — Mes scrupules. — J'essaye un jour d'aller en Lacordaire . — V. Visite que me fait le Père comme candidat à l'Académie française. — Il lit son discours de réception devant la commission de lecture. — Corrections qu'il promet de faire et qu'il ne fait pas.
Je doute qu'on ait servi la mémoire du célèbre dominicain, en rappelant dans une pensée apologétique, à quelle occasion la chaire lui fut interdite.
C'était le 10 février 1853; il prêchait, à l'église Saint-Roch, un sermon de charité. Singulier sermon de charité, où il n'y en avait guère, témoin ces allusions offensantes au chef du gouvernement d'alors. « On peut, disait le Père, être un grand homme par l'esprit et un misérable par le cœur; celui qui emploie des moyens misérables, même pour faire le bien, même pour sauver son pays, celui-là demeure toujours un misérable. » Je ne cherche pas à expliquer cette énigme de l'extrême bien et de l'extrême mal dans le même homme, ni comment on peut être un misérable par les moyens, quand par le but on veut le bien, et le bien de la plus belle sorte, qui est de sauver son pays. Je ne chicanerai même pas sur cette équivoque du mot misérable répété jusqu'à trois fois, dans quatre lignes, quoiqu'il ne laisse pas de m'afiecter désagréablement comme une fausse note. En tout cas, c'était par trop provocant, et je ne suis pas surpris qu'après un pareil soufflet à la face du chef de l'Etat « la prédication, pour me servir d'un euphémisme de Montalembert, ait cessé d'être possible » pour le Père Lacordaire, à Paris,
Les moines qui cherchent le scandale de l'oppo-
sition politique rencontrent l'interdiction. Je suis loin pourtant d'approuver qu'on ait ôté au Père Lacordaire une liberté de parole dont une bonne partie se retournait contre lui. J'aurais préféré que l'ordinaire, qui savait à quoi s'en tenir sur ses sentiments, l'eût fermement averti d'en modérer l'expression. Le mieux eût été que, lui-même, avant de parler, eût dit comme le paysan du Danube :
Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris !
L'éclat fait, le Père n'était pas innocent de l'interdiction qui le frappait, le tort, dans ces sortes d'affaires, se partageant tout au moins par moitié entre la provocation et la répression.
Amené par le cours de mes souvenirs à parler de l'illustre dominicain, je vais m'ôter d'avance le plus gros motif d'un chapitre sur lui, en avouant que je n'ai connu que le Lacordaire imprimé, et que je n'ai pas eu la chance d'entendre le Lacordaire orateur. Est-ce donc que je n'étais pas touché des beautés de l'éloquence? Quel Français, fût-ce un ignorant, pourrait avoir à se défendre de ce reproche-là? Le travers serait invraisemblable, dans
le pays où, il y a deux mille ans, le vieux Gaton signalait comme le trait le plus éminent de la race gauloise, après les armes, le talent de la parole, ce qui implique tout au moins des auditeurs passionnés pour ceux qui parlent. Peut-être n'ai -je pas cru à la vertu de l'éloquence pour le gouvernement de ce pays devenu libre. Je suis même tenté quelquefois de la rendre responsable de ses malaises habituels et de ses crises suprêmes. Mais pour être sensible au plaisir d'écouter un grand orateur, je cherche, parmi les gens chez qui ce plaisir n'était mêlé d'aucune illusion de complicité politique, qui l'a été plus que moi. C'est sous l'impression des souvenirs qui m'étaient restés des Guizot, des Thiers, des Montalembert, des Dupin, des Berryer, que, recevant à l'Académie française un de leurs émules, le noble duc de Broglie, et parlant de ces hommes célèbres dont l'éloquence avait tant illustré, sans l'empêcher de choir, le gouvernement parlementaire, je les louais d'avoir donné à la France la seule gloire qui lui manquât, celle de l'éloquence politique *.
4. J'ajoutais, il est vrai, que c'est le grand éclat de l'éloquence politique sous le gouvernement de Juillet qui rendait la chute de ce gouvernement plus étonnante.
Si donc je n'ai pas entendu le père Lacordaire^ c'était faute d'attrait, non pour les beautés de la parole, mais pour l'orateur. Il avait à mes yeux un premier tort, que n'a pas à la vérité qui veut : il était à la mode. Non qu'un homme cesse de mériter l'admiration, du jour que la mode se met à le trouver admirable. Mais l'histoire des lettres nous apprend que les admirations de îa mode s'attachent moins aux qualités solides qu'à certains défauts spécieux qui s'y mêlent ou à quelque mauvais emploi qu'on en fait. Il arrive même que l'homme admiré ainsi de travers peut finir par s'y tromper tout le premier, et à se moins estimer pour ses qualités que pour ses défauts. D'où la conclusion que le jour où un talent devient à la mode, c'est qu'il est en train de se corrompre.
Je savais qu'il y avait foule aux sermons du père Lacordaire, et je me défiais, pensant au mot de Leibniz: « Quand j'entends la foule crier: tollé* ûrucifige, je me doute qu'il y a une illusion. » Où court la foule, on ne sait jamais si ce n'est pas à la comédie. Je ne suivais donc pas ie monde, ce qui m'attirait et méritait peut-être cette remarque, qu'à se tenir ainsi à l'écart, on se fait justement accuser de n'être pas de son temps. Du mauvais de son
temps, je le veux bien. Mais on est du bon, et ce bonlà, tenez pour sûr que c'est le bon de tous les temps.
Etre à la mode, c'était donc 'mon premier préjugé contre le père Lacordaire. Aussi n'avais-je guère envie d'aller, pour l'entendre, disputer une chaise dans la nef de Notre-Dame, comme vers la même époque on disputait une place au Théâtre- Français pour entendre Rachel. Dans ce qui arrivait de cette parole à mon oreille rétive, je croyais entrevoir le genre de personnage contre lequel, à tort ou à raison, je suis le plus prévenu, un catholique libéral1.
Cette prévention m'était-elle venue d'avoir vu de près une autre sorte de libérai, le libéral dynastique? 11 y a, en effet, grande ressemblance entre les deux. Mais combien la contradiction des deux tendances n'est- elle pas plus choquante dans le catholique libéral! Qui dit catholique, dit fidèle au principe d'autorité. Qui dit libéral, dit la jalousie
1. Il s'agit seulement de ceux qui font de la politique militante et de ce que j'en ai vu dans notre pays.
du droit, le sens propre, l'opposant, soit par humeur, soit par ambition, et dans les deux cas no souffrant ni obstacles ni délais. Quand donc a-t-on vu ces antinomies se concilier? En quel temps, en quel lieu, des deux tendances en lutte dans le même homme, le libéral a-t-il cédé au catholique, le droit au devoir, le sens propre au principe d'autorité? Au premier dissentiment, je sais d'avance qui sera le vainqueur et qui sera le vaincu.
Toute la vie publique du Père Lacordaire est dans cette lutte, et c'est ce qui jette sur sa mémoire je ne sais quoi d'équivoque. La morale d'ailleurs, est-il besoin de le dire, n'a rien à y voir, aucun mobile vulgaire n'ayant jamais déterminé sa conduite. L'équivoque c'est qu'on ne sait quelle idée se faire de lui, et qu'entre l'éloge et le blâme, on ne trouve pas un moyen terme pour le juger.
Je ne citerai que deux circonstances de sa vie où le libéral l'emporta sur le catholique : d'abord son adhésion à la révolution de Février; puis son intervention dans la question italienne. Quelle fut dans ces deux occurrences sa conduite ou « son attitude politique 1 » , comme on le dit dans
1. Le Père Lacordaire, par M, le comte de Monlalembert, 1862,
une apologie du Père, qui par parenthèse, n'aide guère à lever l'équivoque ?
Attitude politique, voilà tout d'abord un mot qui étonne. Par quels motifs le Père Lacordaire, à aucun jour quelconque de sa vie, a-t-il eu à prendre une attitude politique? Qui donc le lui interdisait? répondront les apologistes. Et qui donc, dirai-je à mon tour, le lui commandait? Quel devoir, soit d'état, soit de conscience? De qui parle-t-on? D'un prêtre, ou d'un député? D'un laïque, ou d'un religieux? Mais, légitime ou non, quelle pouvait être, quelle fut cette attitude ?
Pour commencer par son adhésion à la révolution de Février, je suppose que, sur un fait si grave, il dut y avoir délibération, dans son conseil intime, entre le catholique et le libéral. Certes le catholique avait de quoi dire pour dissuader le libéral d'y jouer un rôle. S'il ne venait pas à bout de lui prouver que le gouvernement de Juillet n'était pas si mauvais qu'il eût raison de se mettre avec ceux qui voulaient le renverser, manquait-il d'autorités à lui citer pour lui en donner le scrupule? N'avait-il pas à lui rappeler la profonde maxime de Bossuet « qu'il vaut mieux souffrir un mauvais gouvernement que de faire une révolu-
lion pour le changer » ? Si le libéral n'était touché ni de la* maxime, ni de son imposante origine, et s'il était d'humeur à se payer de la supposition insoutenable d'un gouvernement mauvais pour le plaisir de Fêtre, le catholique n'avait-il pas à lui faire lire dans l'Évangile, soit le précepte du Christ, sur ce qu'on doit rendre à César, soit les paroles de saint Paul sur l'obéissance due aux puissances comme instituées de Dieu?
Ce que le. catholique avait le devoir de dire, dans cette délibération du Père avec lui-même, je ne doute pas qu'il ne l'ait dit. Quelle fut la réponse du libéral? Je la lis éparse dans ses livres, je la trouve dans les excuses de ses apologistes. Tantôt c'est une vague inquiétude pour les « libertés que l'expérience a prouvé être nécessaires à la France, et que celle-ci a le droit de revendiquer, et, au besoin, de défendre ». Tantôt ce sont des complaisances de paroles pour la doctrine de « qui veut la fin, veut les moyens, pourvu que la fin soit légitime... » Par ces doctrines et d'autres tout aussi peu évangéliques, jetées ça et là, même sans être appelées par le sujet, et qui échappaient, comme des secrets mal contenus, il avait eu le malheur de donner des arrhes au parti
du renversement. Quand ce parti, qui se souciait fort peu d'employer les talents du Père à la défense de la liberté religieuse qu'on n'attaquait pas, le fit entrera l'Assemblée nationale de 1848, et qu'on l'y vit mêler son froc blanc de dominicain aux vareuses et aux paletots des vainqueurs de Février, est-ce le catholique ou le libéral qui l'y poussait? Et quand la foule, l'apercevant parmi les députés qui, du haut des marches du Palais-Bourbon, proclamaient la République, le saluait de ses acclamations les plus expressives, est-ce au catholique ou au libéral que s'adressait ce singulier hommage? Enfin estce le catholique, touché de ce que l'Église allait gagner à la Révolution, ou le libéral enfiévré de la politique, qui prenait à la suite de Lamartine, cet autre grand errant de Février, le parti de ceux qui s'y étaient le plus compromis1 ?
Telle fut la première victoire que remporta chez le Père Lacordaire le libéral sur le catholique. Il t en fut promptement et cruellement puni. Après dix jours à peine, cette a attitude politique » prit fin. A la suite de deux apparitions à la tribune, « qui ne furent pas heureuses » , dit Montalembert, il donna
1. C'est ce que Montalembert appelle par uri autre euphémisme •« saluer les vainqueurs avec bienveillance ».
sa démission. La donna-t-il, comme veut nous le persuader son apologiste, « après avoir réfléchi que son tempérament à la fois impétueux et méditatif n'était pas fait pour ces orages quotidiens et soudains de la vie parlementaire »? J'estime que le Père Lacordaire ne perdit pas son temps à un examen si délicat de ses aptitudes. Averti brutalement par la réalité qu'un orateur politique est condamné au succès, cet homme à qui l'engouement populaire avait donné toutes les ambitions de la parole, qui aimait la gloire et ne s'en cachait pas, qui s'était peut-être vu, dans ses rêves, un autre Savonarole plus modéré et plus heureux, quitta l'Assemblée tout simplement parce qu'il n'y avait pas trouvé le succès.
Si le libéral avait demandé ou suivi les conseils du catholique, le Père Lacordaire se fùt-il jeté dans une aventure où il exposa son nom à l'injure des familiarités démocratiques et à l'appellation de citoyen, juste châtiment d'ailleurs de la défaillance qui lui avait fait dire un jour le démocrate Jésus, par une variante malheureuse du sans -culotte Jésus ?
Sur la conduite qu'il avait à tenir dans la question italienne, je poursuis ma supposition, ou si
l'on veut ma fiction d'un dialogue intérieur entre le libéral et le catholique. Que de bonnes raisons îe catholique n'avait-il pas à donner au libéral, contre la témérité de son premier enthousiasme pour la révolution italienne ; et de ses vœux faits tout haut pour qu'elle réussît! Que ne dut-il pas lui dire des dangers du pape, de la force qu'apporterait à ses ennemis l'encouragement donné par un prêtre illustre à leurs espérances? Soldat du pape, son devoir n'était-il pas, le péril venu, d'aller monter la garde à la porte du Vatican? Et lorsque selon son tour d'esprit, très porté à la protestation, il protestait de « son attachement inviolable au Saint-Siège », pour lequel, disait-il, il donnerait jusqu'à la dernière goutte de son sang », le catholique manqua-t-il de dire au libéral que le sacrifice de scrupules politiques, à peine séants chez un religieux, aurait bien autrement de mérite et lui serait bien plus compté que ces vaines offres de son sang dont le Saint Père n'avait que faire?
Ces objections qu'il entendait dans son fond, il trouva des amis pour les lui faire de vive voix, avec l'autorité de leurs croyances communes. Elles étaient aussi dans la bouche de beaucoup de gens sensés,
à qui l'ingérence du prêtre dans la politique est insupportable, et ,les vents n'étaient pas sans lui en porter quelque chose aux oreilles.
On sait comment le libéral écouta les conseils du catholique. Heureux des premiers succès des patriotes italiens jusqu'à ne pas blâmer, jusqu'à pardonner peut-être les violences dont ils les avaient souillés, Rossi assassiné sur les marches du Capitole, Pie IX chassé, Charles-Albert visé par les fusils des patriotes dans les rues de Milan, on voit le libéral invoquer , comme circonstances atténuantes des spoliations et des persécutions exercées contre l'Eglise, le prétexte, Montalembert dit le sophisme, que « l'Eglise est toujours sortie des persécutions triomphante et purifiée » . Il prendra tour à tour la parole et la plume pour déclarer que si le pape doit être souverain, « encore faut-iî que ce soit un souverain capable, administrant bien ses Etats et sachant s'y créer une force morale qui puisse l'y soutenir » . Il témoignera l'espoir de voir le pape rentrer, « par un effet spontané de son autorité, dans la voie des réformes et former ainsi en Italie un parti d'honnêtes gens et de gens sensés ». Il voudra bien être « pour le Saint-Siège contre ses oppresseurs, et croire à la nécessité mo-
raie de son domaine temporel » ; il plaindra même le pape des « maux qu'on lui fait endurer » . Mais en même temps il désirera « l'affranchissement de l'Italie, des modifications sérieuses dans le gouvernement des États romains, et un changement plus grave dans la direction morale » . 11 se qualifiera de « soldat intrépide et d'enfant dévoué du Saint-Siège » ; mais il revendiquera le droit de désirer pour les États romains « la fin de cet éternel statu quo, qu'il ne croit ni utile ni durable », et la substitution d'un nouveau système à ce qu'il appelle « un gouvernement d'ancien régime » . Gomme si, pour être également sincères, ces deux dispositions n'étaient pas inconciliables! Comme si, au point où en étaient les choses, on eût pu exiger du Saint-Siège des concessions qui n'eussent pas été des avantages aux mains de ses ennemis; comme si les gens qui demandent des réformes savaient nettement ce qu'ils veulent, et pouvaient rester justes envers le pouvoir qui les leur accorde, ou patients s'il les leur fait attendre ; comme si entre deux adversaires de force tellement inégale, l'impartialité même n'eût pas été l'abandon du plus faible !
Le droit du Père de penser et de parler ainsi
i28 CHAPITRE V.
n'était pas tellement clair que ses amis ne fussent surpris et affligés de la façon dont il l'exerçait. Son « attitude » en cette question italienne eut encore moins d'imitateurs que son adhésion à la révolution de Février. Il parut à tous que le devoir y parlait encore plus fort et plus haut, et que s'il lui en coûtait trop, comme libéral, de prendre parti contre l'Italie, comme catholique il pouvait en toute confiance s'abstenir. Blâmé par ses amis, qui donc lui sut gré de ce qu'il avait fait? Si ce fut ce qu'il appelait les « patriotes italiens », on serait fort embarrassé de savoir de quelle façon ils le lui témoignèrent, et surtout de l'en féliciter. Quant aux gens désintéressés qui souhaitaient une transaction honorable entre l'Italie et le Saint-Siège, lequel d'entre eux eût pensé à recommander cette solution du nom du Père Lacordaire? S'il y en eut un, je l'ignore. Combien, par contre, qui, par d'autres raisons que ses amis, déplorèrent qu'il se fût si malheureusement mêlé d'une affaire que personne, moins que lui, n'était appelé à décider!
Car c'est bien par là que sa conduite fut une faute grave; et c'est ainsi qu'un conseil, fût-il bon, venant de qui on ne l'attend pas, ou de qui n'a pas qualité pour le donner, n'est qu'une fausse dé-
marche et une erreur de jugement imputable à l'orgueil.
Il est triste de dire qu'en dépit de ses échecs, le Père Lacordaire persévéra dans ce rôle de conseiller sans mandat. Peu de temps avant sa mort, au mois de février 1862, il publiait son livre De la liberté de l'Italie et de l'Eglise. Il finissait, disaitil, et s'en faisait gloire, « en pénitent catholique et en libéral impénitent » . Les mérites de la pénitence de l'un ne rachetèrent pas, dans l'opinion des gens sensés, l'impénitence de l'autre.
Ces deux grosses fautes du père Lacordaire étaient encore à commettre à l'époque où, par un instinct auquel l'événement n'a pas donné tort, je résistais à la fascination de son éloquence. Ce serait fatuité de dire que je les prévoyais. Le mérite, du reste, n'eût pas été grand, étant donné la façon dont ce religieux se jetait dans la politique, de prédire qu'il y échouerait un jour sur quelque écueil. J'ajoute que, dans le temps où le Père donna dans ces écarts, la chose me causa si peu de surprise que je pus croire de bonne foi les avoir prévues.
Au tort d'être un catholique libéral, devenu, par un effet propre à ce travers, d'abord un moine faisant de la politique, puis un politique faisant de l'opposition au Pape, le Père Lacordaire en joignait un second, qui pourrait, dans une certaine mesure, rendre excusable le premier. Chez lui, au lieu de la raison, « cette maîtresse de la vie humaine », comme l'appelle Bossuet, la maîtresse, c'était l'imagination. Non pas celle qui se confond avec l'invention, qui crée des caractères pour le théâtre et des aventures pour le roman, qui ressuscite les événements et met en scène les hommes du passé dans les récits de l'historien, qui conçoit et réalise une œuvre de poésie, mais l'imagination dont Buffon a dit, pour l'avoir eue en don plus que personne, qu'elle « agrandit les sensations » . Encore est-ce à la condition de ne pas les dénaturer. Elle les agrandit, de la façon que le microscope grossit les objets en leur laissant leurs proportions naturelles et leurs qualités. Cette imagination-là, pour faire son office, doit être la
servante, ou si l'on craint que ce mot ne la rabaisse, l'auxiliaire de la raison. L'es choses que celle-ci conçoit, elle les lui met sous les yeux, et l'aide à les rendre visibles à tout le monde. Si elle sort de ce rôle, si elle substitue aux réalités de vaines images, si, au lieu de grossir les objets, elle les enfle, si, loin d'aider la raison, elle se met à sa place, voilà une admirable qualité qui dégénère en un défaut insupportable.
Ce défaut en engendre plus d'un autre. Ou l'imagination domine, attendez-vous aux contradictions de jugement qui mènent aux inconséquences de conduite. Attendez-vous à ce que le discours se remplisse de tous les défauts dont le goût, c'est-àdire la raison appliquée aux choses de l'esprit, apprend à le nettoyer. Attendez-vous à ce que la raison elle-même, qui n'y paraît qu'à son tour, n'y soit qu'un heureux caprice de l'humeur et que là même où elle a tout l'éclat de l'évidence, elle n'en ait pas l'autorité. Tel est trop souvent le discours chez le Père Lacordaire. Mais que pourrais-je ajouter, sur ce point, à ce que dit d'excellent et de définitif Sainte-Beuve, dans sa Causerie sur le discours de réception du Père à l'Académie française? J'aime mieux y renvoyer le lecteur, heureux qu'un
tel juge me sauve du risque de dire moins bien que lui ou de l'imprudence d'y renchérir.
Mais je prends volontiers à ma charge la remarque que le grand critique n'a pas faite, soit omission, soit respect pour ses admirations de jeunesse : c'est que l'abus de l'imagination n'est nulle part plus malséant que chez un orateur chrétien et catholique. Car qui doit être le mieux armé pour s'en défendre, sinon le prédicateur, que sa vocation, sa profession, la pratique des livres saints, le commerce de tous les grands chrétiens qui s'en sont nourris, ont préparé à combattre chez les autres et à surveiller chez lui-même les défauts qui en sont la cause ou l'effet? Quel homme a plus de moyens de se garder de l'ambition des mots, des emportements de la parole ou de la plume, qu'un religieux obligé par devoir principal et accoutumé par état à regarder son fond, à le mettre en ordre, à la double lumière de sa foi et de sa conscience? Qui a plus d'aide et d'avertissements contre la tentation de la popularité?
J'ai le souvenir très présent des comparaisons qu'on faisait entre la langue du Père Lacordaire, et celle de tels écrivains excessifs qui, en se mettant sous la protection des idées extrêmes, avaient
SOUVENIRS ET NOTES BIOGRAPHIQUES. m
trouvé l'art de prolonger leur popularité dans la décadence de leur talent, et de fermer la bouche aux gens de goût avec les mains de la foule. On appelait Lacordaire le Michelet de la chaire, dans le même temps et dans le même sens qu'on disait du curé de Saint-Roch, prêtre un peu mondain, l'abbé Olivier, qu'il eût pu être directeur de l'Opéra, s'il n'eût pas été curé de Saint-Roch, comme le docteur Véron eût pu être curé de Saint-Roch, s'il n'eût été directeur de l'Opéra. On croyait louer un prédicateur chrétien en regrettant qu'il n'eût pas fait des romans de mœurs ou de la politique. Qui sait si le dernier mobile, d'où vint au Père Lacordaire l'ambition de la tribune, ne fut pas la louange de quelque auditeur imprudent de ses conférences, plus touché de ce que perdait la tribune politique à n'avoir pas une telle parole, que de ce que gagnait la religion à la garder, même empreinte des préoccupations et du jargon de la poKaque?
Par toutes ces raisons, que je ne donne pas pour bonnes, mais pour sincères, j'entendais ou
m CHAPITRE V.
lisais, sans aucune idée de les vérifier, tous les éloges qu'on faisait du prestigieux conférencier de Notre-Dame. Il me déplaisait de montrer devant des enthousiastes, dont plusieurs étaient gens d'esprit, une réserve qui pouvait leur paraître une critique de leur enthousiasme, et de rester froid dans un auditoire enflammé. Je n'étais pourtant pas sans avoir des scrupules. Je craignais de me priver d'un plaisir, en voulant me défendre d'une illusion, et que, pour ne pas paraître sobrius in ter ebrios, ma sobriété parmi les exaltés de Notre- Dame ne fut poussée jusqu'à la privation de nourriture. Un jour donc, désirant en avoir le cœur net, je résolus d'aller aussi en Lacordaire L.
L illustre dominicain devait faire une conférence dans la chapelle de l'hôtel qu'habitait M. de Chateaubriand, rue d'Enfer. J'y avais été invité. Soit un reste de tiédeur, soit quelque empêchement fortuit, j'arrivai la conférence commencée. Affriandé par des éclats de voix qui perçaient jusque dans la cour, et par des commencements de phrases dont je n'entendais pas les finales, je me faufilai entre les auditeurs qui se pressaient sur le seuil, et, me haussant sur les pieds, j'essayai d'apercé*