‹ Souvenirs et portraitsChapitre 11 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

un grand nombre de maisons secondaires furent entraînées dans la chute de la puissante maison à laquelle leursopérations étaient liées. M. Récamier fit à ses créancier» l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime : il fut mis par eux à la tète de la liquidation dt> ses affaires. Sa noble et courageuse femme fit vendrt^ jusqu'à son dernier bijou. On se défit de l'argenterio, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente, et, comme il pouvait ne pas se présenter ' immédiatement un acquéreur pour un immeuble de cette importance, M"* Récamier quitta son appartement et ne se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtre» ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut lou€> au prince Pignatelli; enfin l'hôtel fut vendu le 1*' septembre 1808. »

La mort de sa mère, accélérée par la double ruine de son père et de son mari, ajouta son deuil de cœur à tant de deuils de fortune. Elle supporta la perte de cette splendide existence en héroïne, la perte de cette mère adorée en fille inconsolable. Son cœur se recueillit dans plu» d'amitié.

M. de Barante, jeune homme alors très-distingué par M°® de Staël, promettait à la France un homme de bien et de talent de plus ; M"® Récamier apprécia une de» premières l'honnêteté de caractère, l'indépendance de cœur et l'étendue d'idées dans cet ami de son amie. C'est un beau symptôme pour un homme d'État à son aurore que de s'attacher aux disgraciés. M. de Barante ne craignit pas de s'aliéner la faveur du maître en cultivant deux femmes que la prévention épiait déjà avant de le» frapper.

MADAME RÊCAMIER. 195

Après une année donnée à ses regrets dans la solitude^ M"® Récamier céda aux instances de son amie, M"* de Staël ; elle alla habiter avec elle son château de Goppet, au bord du lac de Genève. L'amitié de ces deux femme» l'une pour l'autre prouve le sentiment d'une alTection sans jalousie dans l'auteur de Corinne, et le sentiment d'une affection sans envie dans M"® Récamier. Brillante» dans des sphères si diverses, ni Tune ni l'autre ne craignait d'éclipser ou d'être éclipsée. M™* Récamier n'aspirait nullement à la gloire des lettres, elle se contentait de jouir du talent : c'est en partager les jouissances sans en avoir les angoisses. M"* de Staël n'avait pas renoncé encore et ne renonça jamais aux affections tendres, besoin de son cœur comme l'éclat était le besoin de son esprit. *'

Elle n'était pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si rayonnante à côté d'elle ne donnât des distractions dangereuses et sans repos aux cœurs qui lui étaient dévoués : c'était l'éjpoque où Benjamin Constant, cet Allemand léger, la pire espèce des légèretés, habitait souvent le château de Coppet. Le sentimentalisme suisse, la poésie nébuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractère à l'étourderie spirituelle, mais un peu prétentieuse, de la France émigrée ; il ressemblait à un Berlinois de la société perverse et réfugiée de Potsdam du temps du grand Frédéric. Tous les r^les lui étaient faciles, parce qu'il était très-spirituel ; tous lui étaient bons, parce qu'il était sans principes. Il cherchait aventure dans les événements et dans les partis ; véritable condottiere de la parole, conspirant, dit-on, peu d'années auparavant avec le duc de Brunswick contre la révolu-

tioii française, conspirant maintenant avec quelques femmes la chute de Bonaparte ; bientôt après fanatique à froid de la restauration de 18i/r, puis sonnant le tocsin de la résistance à Napoléon au 20 mars 1815, dans une diatribe de Caton contre César; huit jours après, se ralliant sans mémoire et sans respect de lui-même à ce même Napoléon pour une place de conseiller d'État; prompt à une nouvelle défection après Waterloo, intriguant avec les étrangers et les Bourbons vainqueurs pour mériter une amnistie et reconquérir une importance; échappé du despotisme des Gent-Jours, reprenant avec une triple audace le rôle de publiciste libéral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des républicains sous la monarchie parlementaire; poussant cette opposition folle jusqu'à la haine des prinCes légitimes Sans cesser de caresser leurs courtisans, tout en fomentant contre eux l'ambition d'une dynastie en réserve/ prête à hériter des désastres du trône légitime ; caressant et caressé après les journées de Juillet par le nouveau roi, recevant de lui le subside de ses nécessités et de ses désordres; puis, honteux de l'avoir reçu, ne pouvant plus concilier sa dépendance du trône avec sa popularité républicaine, réduit ainsi ou à mentir ou à se taire, et mourant enfin d'embarras dans une impasse à la fleur de son talent : tel était cet homme équivoque, nourri dans le Sein de quelques femmes politiques du temps.

Jl portait sur sa figure une certaine beauté incohérente comme son regard, mais c'était la beauté de Méphistophélès quand il aide Faust à séduire Marguerite. L'éclat de son front lui venait d'en bas et non d'en haut ; le faux jour de sa physionomie était un reflet de lumière inférieure; son sourire pincé décochait éternellement l'ironie ou l'épigramme dans les salons, dans les journaux, à la tribune : on ne voyait jamais sur ses lèvres que la joie de

-la malignité qu'il avait lancée. La passion qu'il ressentit pour Juliette et dont il l'obséda pendant plusieurs années, a laissé des traces dans une volumineuse correspondance ; nous en avons lu quelques lettres très-curieuses, elles brûlent d'un feu qui ressemble à l'amour comme la sensualité ressemble au sentiment. Nous regrettons que ce sophiste de la passion comme de la politique ait jamais troublé de son haleine l'air calme qu'on devait respirer à Goppet entre deux femmes faites pour être respectées même par la passion. C'est un des hommes de ce siècle qui m'a inspiré le plus d'éloignement ; sa popularité d'occasion ne fut jamais qu'un mensonge convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularité juste et vraie sans vertu publique.

Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie M"® de Staël, que M"* Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier de guerre en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse, tué peu de temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille (i'Iéna.

Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau comme un héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère que son imagination était inflammable ; il conçut pour la belle étrangère une passion qui lui enleva toutes les angoisses de la captivité, tous les souvenirs de sa patrie.

(( La passion qu'il conçut pour l'amie de M'"** de Staël, dit M"® Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le divorce est autorisé par la loi civile et. par la loi religieuse, il se flatta que la belle Juliette consentijait à faire rompre le mariage qui faisait obstacle à sçs

vœux, et il lui proposa de l'épouser. Trois mois se passèrent dans l'enchantement d'une passion dont M"* Réca^ mier était vivement touchée, si elle ne la partageait pas. Tout conspirait en faveur du prince Auguste ; les lieux eux-mémQs, ces belles rives du lac de Genève, toutes peuplées de fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.

«M"* Récamier était émue, ébranlée ; elle accueillit un moment la proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M. Récamier était de ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls. Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage si telle était sa volonté; mais, faisant appel à tous les sentiments du noble cœur auquel il s'adressait, il rappelait l'aiiection qu'il lui avait portée dès son enfance, il exprimait même le regret d'avoir respecté des susceptibilités et des répugnances sans lesquelles un lien plus étroit n*eût pas permis cette pensée de séparation ; enfin il demandait que cette rupture de leur lien, si M"" Récamier persistait dans un tel projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se rendrait pour se concerter avec elle.

« Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants M"" Récamier immobile. Elle revit eu pensée ce compagnon des premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté ; elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il

MADAME RËGAMIER. 199

avait pris plaisir à la faire jouir, et Tidée de Tabandon d'un homme malheureux lyi parut impossible. Elle revint à Paris à la fin de l'automne, ayant pris sa résolution , mais n'exprimant pas encore ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la perte d'une espérance à l'accomplissement de laquelle il allait travailler avec ardeur en retournant à Berlin, car la paix lui avait rendu sa liberté et le roi de Prusse le rappelait auprès de lui. M"* de Staël alla passer l'hiver à Vienne.

« Le prince Auguste retrouvait, son pays occupé par l'armée française ; son père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince luimême, tout pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point distrait de sa passion pour JuUette ; une correspondance suivie, fréquente, venait rappeler à la belle Française ses serments, et lui peignait <lans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et demande avec instance, avec prière, une occasion de se revoir.

<( M"** Récamier, peu de temps après son retour à Paris, lit parvenir son portrait au prince Auguste.

(( Il lui écrit le 2U avril 1808 :

« J'espère que ma lettre n*" 31 vous est déjà parvenue; <( je n'ai pu que vous exprimer bien faiblement le bon- <( heur que votre dernière lettre m'a fait éprouver, mais « elle vous donnera une idée de la sensation que j'ai res- « sentie en la lisant et en recevant votre portrait. Pen- 4( dant des heures entières je regarde ce portrait enchan-

« teur, et je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce « que Timagination peut offrir de plus délicieux. Quel « sort pourrait être comparé à celui de Thomme que voua u aimerez ? »

Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à un prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel faite sans autre excuse que Tindifférence à un époux vieilli et accablé des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement volontaire annoncée froidement à rhomme dont elle portait le nom, sont un égarement d'esprit et de cœur qu'il faut oublier. N'eût-il été (jue son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur des charmes de sa femme, M. Récamier, vieilli et toujours tendre, pouvait d'autant moins être ainsi répudié que son sort était maintenant tout entier dans ce titre (l'époux d'une femme célèbre et européenne : c'était répudier la reconnaissance, le malheur et la vieillesse. Si cette pensée n'était pas l'égarement du cœur perdu dans les perspectives de la grandeur et de l'amour, rien ne |)eut justifier M"* Récamier de l'avoir conçue; la délibération seule était une faute.

Quatre ans s'écoulèrent ; les obstacles à ce divorce, les résistances du roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la guerre, l'éloignement, ne parurent point affaiblir la passion du prince. M"* Récamier reprit son sang-froid un moment troublé; elle écrivit au prince pour retirer la parole écrite qu'elle lui avait donnée d'être à lui. Le désespoir du prince s'exprima en .sanglots contre ce coup de foudre, c'est son expression; il

Madame récamier. 201

voulut au moins revoir celle qu'il avait tant aimée et qu'il se flattait de ramener encore ; un rendez-vous fut concerté entre lui et M"® Récamierà Schaflliouse. Coppet n'était qu'à quelques pas de Schaffhouse sur le territoire libre et neutre de la Suisse; sous prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui interdisait Paris, M""* Récamier éluda le rendez-vous de SchafThouse, qui ne lui était nullement interdit. .Le prince quitta Schaflliouse après y avoir vainement attendu son amie.

« J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol «< amour que je nourris depuis quatre ans ! Après quatre « années d'absence, j'espérais enfin vous revoir, et votre « exil semblait vous fournir un prétexte pour venir en ((Suisse : vous avez cruellement] trompé mon attente. « Ce que je'ne puis concevoir, c'est que, ne voulant pas (( me revoir, vous n'ayez pas même daigné me prévenir (( et m'épargner la peine de faire inutilement une course (( de trois cents lieues. Je pars demain pour les hautes «montagnes de l'Oberland; la sauvage nature du pays « sera d'accord aA^ec la tristesse de mes pensées, dont « vous êtes toujours l'objet!... »

Ainsi fut rompue cette liaison ; elle parait avoir été, an premier moment, passionnée dans M™*" Récamier, puis languissante et mignarde, et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries épistolaires. Les deux amants ne se revirent qu'à Paris, en 1815 .et en 1818. Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne pouvait aimer que le souvenir et emporter que l'image eu Pnisse.

Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attachée à M^'de Staël, partagea généreusement les exils de

son amie, tantôt à Coppet,' tantôt dans les châteaux à quarante lieues de Paris ; exils plus ridicules que sévères, où deux femmes gémissaient de ne pouvoir respirer la fumée de Paris, et où un maître du monde s'inquiétait du commérage de deux femmes.

On conçoit l'antipathie que ces persécutions gantées de Napoléon nourrissaient dans le cœur des deux amies ; la grâce et le génie se coalisaient sourdement avec la liberté contre le contempteur des lettres et le distributeur des trônes. iSiU approchait; M"* de Staël s'enfuit en Suède auprès de Bernadotte, pour y souffler la haine contre Napoléon. L'entrée des alliés dans Paris y ramena M"® Récamier. Elle avait passé à Lyon, dans sa famille, les années irréprochables, de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un orateur aussi estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu de Montmorency, l'entretenait des espérances d'une restauration prochaine des Bourbons; cette restauration, selon ces deux hommes, devait être le réveil de la liberté monarchique.

Ce fut dans ce séjour à Lyon, avant les dernières crises de l'Empire, qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de place, sinon dans son cœur, du moins dans ses habitudes : cet homme était le philosophe Ballanche. €amille Jordan le lui présenta.

Ballanche n'avait rien reçu de la nature pour séduire ni pour attacher : d'une naissance honorable, mais modeste, d'extérieur disgracieux, d'un visage difforme, d'un langage embarrassé, d'une timidité enfantine, d'une simplicité d'esprit qui allait jusqu'à la naïveté, Ballanche 4ie se faisait aucune illusion sur cette absence de tous les dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons : ■celui d'admirer et d'aimer les supériorités physiques ou morales de la création. Il savait se désintéresser complètement de lui-même, pourvu qu'on lui permît

MADAME RËGAMIER. 203

d'adorer le beau : le beau dans les idées, le beau dans les sentiments, le beau dans Tâme, dans le talent, dans le \1sage. L'homme qu'il adorait alors était M. de Chateaubriand ; la femme qu'il cherchait pour l'aimer, il la trouva du premier coup d'oeil dans M"** Récamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son ami, il se fît son esclave; il abdiqua tonte personnalité dans ce dévouement absolu et sans salaire à cette Béatrice ou à cette Laure de son âme. On ne peut s'empêcher de s'incliner devant cette faculté si humble et pourtant si noble de s'absorber complètement dans ce qu'on admire, et de vivre non pour soi, mais peur ce qu'on croit au-dessus de soi sur cette terre.

Tel fut Ballanche. Je l'ai beaucoup connu; j'ai assisté, au pied de son lit, à ses dernières contemplations de Tune et de l'autre vie ; je l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite mansarde de la rue de Sèvres d'où il pouvait voir la fenêtre en face de son amie, M"* Récamier. Ballanche laisse dans le cœur de ceux qui l'ont connu l'image d'un de ces rêves calmes du matin, qui ne sont ni la veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce n'était pas un homme, c'était un sublime somnambule dans la vie.

A l'époque où M"* Récamier le connut et lui permit de l'aimer, il avait déjà écrit une espèce de poëme en prose, Antigone, sorte de Séthos ou de TéUmaque dans le style de M. de Chateaubriand; on parlait de lui à voix basse comme d'un génie inconnu et mystérieux qui couvait quelque grand dessein dans sa pensée : il couvait, en effet, de beaux rêves, des rêves dB Platon chrétien, rêves qui ne devaient jamais prendre assez de corps pour former

des réalités ou pour organiser des doctrines. C'était l'écrivain des aspirations, aspirant toujours, n'abordant jamais. Comment, en effet, aborder l'infini? Il s'agrandit toujours; Ballanche s'agrandissait comme l'incommensurable ; c'était l'homme des horizons : ces horizons politiques ou religieux fuient quand on croit les atteindre et se confondent avec le ciel. Ballanche était donc ainsi autant habitant du ciel par le regard qu'habitant de la terre par le peu d'humanité qu'il y- avait en lui.

Comment un tel hamme conçut-il dès le premier jour une passion passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme cependant dont la séduction gracieuse et la coquetterie agaçante ne ressemblaient en rien à cette métaphysique incamée que Dante adorait dans Béatrice? Je crois que la séduction de M"" Récamier sur Ballanche, ce fut la pureté sans tache de son idole ; ne pouvant adorer une idéalité divine, il adore une femme au-dessus des sens. Le chaste attrait de M"* Récamier ne s'adressait, en effet, qu'aux yeux et à Tân^e; Ballanche y vit un symbole de la beauté immaculée, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intérêt sensuel, a cette personnification de la beauté.

Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mérite à M"* Récamier de deviner l'âme de Ballanche sous cette forme disgraciée et presque grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu'à la mort par ce doux Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour Tautre quelque chose de surnaturel, (me sorte de révélation dans cette amitié.

MADAME RÉGAMIER. 205

' « Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère <( pour une sœur, lui écrivit Ballanche dès le lendemain « du jour où il la connut; mon dévouement sera entier « et sans réserve. Je veux votre bonheur aux dépens du a mien; cela est juste : vous êtes supérieure à moi. »

LU

M"" Récamier partit de Lyon pour Tltalie, afin de ne pas assister aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put- la suivre; ses pénibles occupations de libraire, dans lesquelles il remplaçait son père mourant, retinrent sa personne, mais non son âme : cette âtne voyageait partout ou allait sa nouvelle amie. La correspondance entre Juliette et lui fut de tous les jours. Ballanche n'avait rien de ce qui distrait une pensée d'une idole; aussitôt après la mort de son père, Ballanche, comme l'homme de l'Évangile, vendit tout pour s'attacher comme une ombre aux pas et au sort de sa belle compatriote.

M"® Récamier habita à Rome la maison de Ganova, le grand statuaire de ces deux siècles. C'était Aspasie chez Phidias. Ganova chercha en vain, quoique si gracieux, à reproduire la grâce infmie de ce visage; il échoua, comme échouent tous les ciseaux devant l'expression qui vient de l'âme et non de la matière. Son hôtesse et lui passèrent une délicieuse saison à Tivoli et à Albano dans les maisons de campagne de Ganova ; c'est là que cette femme, mondaine jusque-là, apprit à contempler la nature et à rêver. M"* de Staël l'avait troublée par sa politique, Ganova et Albano la calmèrent par leur poésie. Sa beauté prit un caractère grave et pensif .que les ruines de Rome donnent au regard qui les contemple longtemps. Les

Françaises les plus rieuses contractent la mélancolie de ces sépulcres en les fréquentant un peu longtemps.

Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevêque de Besançon, mort de ses aspirations vers le ciel), la fréquenta assidûment à Rome. Il était alors attaché par je ne sais quel service d'honneur à la cour de la reine de Naples, sœur de l'empereur Napoléon. Je l'ai beaucoup connu et j'ai gardé de lui un souvenir reconnaissant. C'était alors une des plus gracieuses figures d'homme de race qu'on pût rêver. La charmante reine de Naples, Caroline Bonaparte, était fière d'avoir près d'elle un pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec une prédilection qui aurait pu promettre une amitié de reine, si le futur cardinal, qui se nommait alors le prince de Léon, avait vu dans les plus belles femmes autre chose qu'une délectation du regard ; mais il était aussi réservé et aussi scrupuleux (Je cœur que de visage : ses relations avec M"* Récamier à Rome et à Naples ne furent que de tendres égards de société qui ne s'élevèrent jamais jusqu'à la passion. Il aimait à séduire les yeux et les oreilles plus qu*à posséder les cœurs ; c'est Thomme doué de la plus innocente coquetterie d'esprit et de fi'gure que j^aie jamais connu. Tel il était alors à Naples sous l'habit de cour, tel je l'ai vu plua tard sous l'uniforme de mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume d'archevêque, apportant le même apprêt à plaire dans le salon, dans la revue, qu'à l'autel. Son visage d'Antinous^ ses cheveux parfumés, ses vêtements ^égants, ses attitudes étudiéels pour l'efTet, sans mélange visible d'affectation , le faisaient remarquer partout ; son esprit très-cultivé aimait le beau dans les lettres et dans les arts comme dans la toilette ; il sentait vivement la poésie et la piété, cette poésie des âmes tendres.

Marié, à son retour d'Italie, à une jeune femme digne

MADAME RÊGAMIER. 207

de lui, il la perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie : elle fut brûlée en se parant pour une fête. Elle ne lui avait pas encore donné d*enfant ; il se réfugia dans la dévotion : cette dévotion était sincère, quoique toujours élégante. Son nom lui promettait le cardinalat, sa vertu lui promettait le ciel. Les terreurs imaginaires de la révolution de Juillet le précipitèrent dans la tombe. 11 mourut en saint, laissant une mémoire sanctifiée icomme sa physionomie.

Llïl

Le prince de Léon était envoyé à- Rome, en ce moment, par la reine Caroline, pour engager M"* Récamier à venir la consoler et la conseiller dans ses perplexités à Naples. C'était le moment où l'empereur Napoléon, son frère, s'écroulait jour à jour sous l'amas de sa fortune et de ses conquêtes. Murât ne voulait pas s'écrouler avec lui ; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que sœur, encourageait son mari dans sa défection : la politique prévalait sur la reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressèrent M"" Récamier à Naples avec œt abandon et ces tendresses que l'on prodigue à ceux dont on désire être approuvé dans un mauvais dessein. Ils lui firent confidence de leurs négociations avec les ennemis de Napoléon; ils avaient déjà signé secrètement le traité européen de coalition contre lui. Ce secret échappe au roi Murât dans une scène de tragédie vraiment antique, rapportée par M"* Lenormant d'après le récit de sa tante.

« M"* Murât avait confié à M"' Récamier les incertit tudes cruelles dont l'âme de Murât était déchirée. L'opi-

nioD publique, à N<iples et dans le reste du royaume, se prononçait hautement pour que Joachim se déclarât indépendant de la France; le peuple voulait la paix à tout prix.

(c Mis en demeure par les alliés' de se décider promptement, Murât signa, le 11 janvier 1814, le traité qui Tassociait à la coalition. Au moment de rendre cette transaction publique, Murât, extrêmement ému, vint chez la reine sa femme : il y trouva M"'' Récamier ; il s'approcha d'elle, et, espérant sans doute qu'elle lui conseillerait le parti qu'il venait de prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il devrait faire. « Vous êtes Français, Sire, lui <( répondit-elle, c'est à la France qu'il faut être fidèle. » Murât pâlit, et, ouvrant violemment la fenêtre d'un grand balcon qui donnait sur. la mer : ((Je suis donc un traitre! » dit-ili et en même temps il montra de la main à M""* Récamier la flotte anglaise entrant à toutes voiles dans le port de Naples ; puis, se jetant sur un canapé et fondant en larmes, il couvrit sa figure de ses mains. La reine, plus ferme, quoique peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de Joachim ne fût aperçu, alla ellemême lui préparer un verre d'eau et de fleur d'oranger, en le priant de se calmer.

(( Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine montèrent en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par d'enthousiastes acclamations ; le soir, au Grand-Théâtre, ils se montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur extraordinaire d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant des forces anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes marques de sympathie. Le surlendemain Murât quittait N.aple> pour aller se mettre à la tête de ses troupes, laissant i sa ^ femme la régence du royaume. »

MADAME RÊGAMIER. 209

LÏV

Après ces scènes de palais, ^'^^ Récamîer revint dans ^on salon de Paris. Toute TEurope y affluait avec les chefs des armées alliées ; elle y retrouva tous ses amis et un grand nombre de nouveaux admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre ; mais, blessée d'un mot de Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le voir, de peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des désastres de Napoléon, son persécuteur.

Sa liaison avec M"* de Staël, rentrée de l'exil par la même porte, se renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce aussi à se lier avec la reine Hortense, <létrônée et devenue duchesse de Saint-Leu par une faveur royale de Louis XVIIL En 1815, M"® de Krudner, sibylle mystique attachée à l'esprit de l'empereur Alexandre de Russie, la rechercha; mais M"' Récamier n'avait rien des sibylles que la beauté. Elle perdit son amie M"* de Staël. La Providence lui renvoya Ballanche, affranchi de ses devoirs par la mort de son père. De ce jour elle eut en lui un frère inséparable de sa personne et de ses pensées.

Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans toute la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et d'amour, commença à jouer un rôle dans la vie de M°** Récamier. Il avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de complaisance chez ses partisans, sa petite propriété de la Vallée aux Loups. La France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait pas pris trois billets. Mathieu de Montmorency, quoique peu riche, avait acheté à lui seul cette petite maison à un

prix d'ami. C'était sans valeur autre que la valeur poétique : la trace qu'un homme de génie laisse au lieu qu'il habita sur ce sable est éternelle. Une cabane de bûcheron ornée, au milieu d'un bois, voilà cette demeure ; j'y suis allé bien souvent, vers ce temps-là, passer des matinées d'été avec le duc Mathieu de Montmorency et son élégante fille, mariée avec le fils du duc de Doudeauville. Cela n'avait d'autre prix que le silence, un peu d'ombre et un peu d'eau, valeur de poète !

Cette maisonnette fut louée par M"' Récamier. Mathieu de Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette cohabitation dans un de ses billets du matin à M"® Récamier.

(( Je me représente votre petit ménage de Val-de- (( Loup comme le plus gracieux du monde; mais, quand « on écrira la biographie de Mathieu dans la vie des saints, « convenez que ce téte-à-téte avec la plus belle et la plus « admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre. « Tout est pur pour les purs, dit saint Paul, et il a raison. « Le monde est toujours juste ; il devine le fond des (( cœurs. Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; <( aussi je crois que l'on perd sa réputation par sa faute.»

Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des rapports de société ; ces rapports devinrent promptement passion dans l'âme passionnée du poète, goût et orgueil dans l'âme platonique de M"* Récamier. A la ville elle habitait une maison qui lui appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.

« Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateati- (( briand, il y avait un berceau de tilleuls entre les feuilles « desquels j'apercevais un rayon de lune lorsque j'y « attendais Juliette : ne me semble-t-il pas que ce rayon

est à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le

MADAME RÉGAMIER. 211

n retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que « j'ai vu briller sur bien des fronts! »

Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'était un peu relevée par le crédit, enlève à M"' Récainier ce reste d'opulence. Elle ne sauve que le nécessaire le plus strict à une obscure existence. Mais elle était elle-même ce luxe de la nature qui n'a pas besoin des luxes de la société. Malgré tout ce que dit de délicat M"*' Lenormant sur la nature purement éthérée de la passion de M"* Hécamier et de M. de Chateaubriand à cette époque, il est certain pour moi que cette passion avait ses accès, comme toute lièvre des âmes qui communique sa fièvre aux paroles.

M"* Récamier, soit par le goût naturel de piété qu'elle avait contracté au couvent dans son enfance, soit soiis l'influence de son ami Mathieu de Montmorency, était très-assidue tous les jours et de très- grand matin aux offices religieux dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement' dans un coin reculé de l'église. Un de mes amis, M. de Genoude, protégé alors par la femme célèbre, et très-assidu dès l'aurore aux devoirs de l'amitié, l'accompagnait tous les jours à l'église ; il m'a raconté souvent, avant l'époque où lui-même entra dans les ordres sacrés, que M. de Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans l'éj^iise à l'heure où M"** Récamier s'y rendait, qu'il s'agenouillait pour entendre la messe derrière la chaise de son amie, et qu'il oubliait quelquefois l'ardeur de ses prières pour s'extasier à demi-voix sur tant de charmes.

(( Cette scène d'église espagnole importunait vivenieut la pieuse Juliette, me disait le confident de ces rencontres ; mais l'habitude, la dévotion ou l'amitié l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On est indulgente pour les fautes qu'on inspire ; que ne pardonne- t-on pas à la passion dont on est l'objet !... »

Presque entièrement ruinée par la ruine de son mari, ruine qu'elle avait voulu partager, elle pourvut à l'existence séparée de ce compagnon vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une modique aisance, à l'Abbaye-aux- Bois, dans la rue de Sèvres.

M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue d'Anjou, décrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son premier asile.

« La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de M"* de Staël et d'une vue de Coppet au clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hau-. teur de l'œil, des clochers pointus coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. . Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées. Je rejoignais au loin le silence .et la solitude par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité. »

Mais ce qu'il y retrouvait surtout, c'était une amitié bien impossible, comme on Ta vu, à distinguer de l'amour.

De ce jour M"* Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent confondre leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait plus qu'un but, ses pas qu'une route : l'Abbaye -aux-Bois. Juliette descendit de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du couvent, assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. A une certaine heure du milieu du jour, réservée pour M. de Chateaubriand seul, pour les mystères de son talent, de son ambition, de son intimité, on fermait les portes au public; on les rouvrait vers quatre heures, et la foule des privilégiés entrait et l'y retrouvait encore. C'étaient tous les noms princiers de l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y confondaient, pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons et trop favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et libéral pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme une grâce sévère du discours.

Les plus assidus alors étaient le comte de Bristol, frère de la duchesse de Devonshire ; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy; miss Edgeworth, auteur de romans de mœurs. Alexandre de Humboldt, l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la gloire dans toutes les opinions et dans tous les salons propres à répandre l'admiration dont il était affamé. M. de Kératry, écrivain et publiciste de bonne foi. M. Dubois, philosophe politique de courage et de talent, qui semait, dans la revue le Globe, le germe d^une liberté propre à élargir les idées sans préparer des révolutions. David le sculp-

teUr, adorateur de la beauté et du génie, qui prenait ses sensations pour des opinions, mais dont toute la supériorité était dans la main et dans le caractère. M. JBertin, ami de Chateaubriand, critique expérimenté des hommes et des choses, un des navigateurs les plus consommés sur la mer des opinion^. M. Auguste Périer, homme de la Fronde, jaloux de ce qui était en haut, superbe pour ce qui était en bas. M. Villemain, la lumière, la forcé et la grâce des entretiens. Benjamin Constant, Machiavel des salons, incapable de crime comme de vertu. M. de Tocqueville, jeune esprit mur avant Tâgc, que toutes les situations ont trouvé égal à ses devoirs, et qui vient d'emporter en mourant l'immortalité modeste de l'estime publique. M. Pasquier, instrument habile de gouvernement, qui ne s'usait pas en passant de mains en mains comme la fortune. M. Sainte-Beuve, poëte sensible et original alors, politique depuis, critique maintenant, supérieur toujours, qui aurait été le plus agréable des amis s'il n'avait pas eu les humeurs et les susceptibilités d'une sensitive. Ballanche, enfin, que nous avons caractérisé plus haut, et le jeune disciple de Ballanche, Ampère, qui devait prendre sa place après la mort de son maître et se dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent selon leur âge dans le siècle.

Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde (1), était'un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection, au portrait ; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard par la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du poëte par l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée de son esprit, du politique par la sévérité

. MADAME' RÊCAMIER. 215

antique des opinions, de l'amant par Fenthousiasme, do l'ami par la constance, de l'enfant par le dévouement volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les deux bonnes fortunes de M"* Récamier; M. de Chateaubriand n'en fut que la gloire extérieure.

On peut juger du charme d'une telle société. M"* Récamier n'y cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté, chef de parti important, écrivain studieux^ politique réfléchi, futur premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait assidûment ; il semblait y écouter avec une déférence convenable d'âge et de talent M. de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple.

Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y apparaissaient sChaque jour sans y laisser de trace. J'y allais moi-même sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois que j'habitais momentanément Paris. La conversation y était aimable, souple, à demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de cour, rarement animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui en • seignait à bien écouter plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand imposait le respect par son silence; il songeait plus qu'il ne parlait : c'était l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais existé ; il laissait échapper de temps en temps un axiome et se taisait pour en méditer un autre; de là, sans doute, la recherche laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de ces hommes qu'on ne pouvait voir que vêtus ; la toilette était nécessaire à son génie : aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais le nu.

L'intérêt des rapports entre M"® Récamier et M. de Chateaubriand devient, à dater de 1820, le seul intérêt de ces Mémoires. Plusieurs années sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand, qui ont la fièvre de ses ambitions, de ses succès et de ses revers politiques dans sa poursuite acharnée du rôle de premier ministre, dans^ ses écarts d'opposition, dans ses diatribes contre M. Decazes ou contre M. de Villèle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son ascension vers le pouvoir, son talent^^ plus politique que littéraire, le portait au sommet, ses boutades l'en précipitaient toujours; la douleur de se* chutes lui causait des convulsions de mécontentement. C'est une pénible étude à faire que celle des amitiés intéressées, des ruptures, des affections et des haines de cir- (îonstance, des colères sans décence, des plaintes sans^ motif de cet homme d'humeur, qui caractérisent sa conduite jusqu'à la chute de ce trône sous les débris duquel il voulait s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le Journal des Débats^ véritable arène de cette opposition, lui était prêté pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amitié complaisante lui permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mêmes, (^^es deux frères Bertin avaient plus de politique, que lui^ mais il avait plus de colères. La polémique vit de colères. Il faut du bruit à un journal sous la liberté de la presse; les foudres de paroles de M. de Chateaubriand faisaient l'éclat. Le Journal des Débats portait ces retentissements du cœur de M. de Chateaubriand à toute l'Europe.

Les lettres confidentielles, si neuves, si intimes, si historiques, de M. de Chateaubriand à M"* Récamier, sont

MADAME RÉCAMIEB. 217

Yenvers de ces brochures et de ces discours doQt il agitait la France et l'Europe. Nous éviterons de reproduire ici ce qui est exclusivement intrigue et politique dans ces lettres ; nous reproduirons seulement celles dans lesquellesle cœur éclate et s'épanche. Les Mémoires d'une femme ne sont-ils pas exclusivement l'histoire du cœur ?

En 1821, M. de Chateaubriand est ambassadeur à Berlin. Il souffre impatiemment cet exil dans un pays^ sans terre et sans ciel, pays fait pour l'intrigue et la guerre, et non pour la poésie. C'est l'heure où le carbonarisme essaye de convertir en secte armée cette francmaçonnerie italienne qui cherche une patrie dans des ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie étourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter son oncle et son bienfaiteur, l'oblige à abdiquer ce trône à la succession duquel ce prince l'avait' généreusement appelé; puis se repent, abandonne ses complices, s'exile lui-même pour servir contre la cause libérale qu'il a fomentée; remonté au trône, devient le proscripteur implacable de ceux dont il a entraîné la jeunesse. (On sait ce qu'il a fait après, quand le vent, au lieu de souffler des trônes, a soufflé des peuples, en 1848.)

M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, où il sollicite un congrès, ouvre son âme à son amie dans une lettre du 14 avriH821.

« Ce vaillant conspirateur», écrit-il, « a été le premier (( à fuir et à laisser ceux qu'il avait entraînés dans^ « l'abîme, lors même que ceux-ci n'étaient pas disper- « ses et se battaient encore; tout cela est abominable...- « L'indépendance de l'Italie peut être un rêve généreux ,^

<( mais c'est un rêve, et je ne vois pas ce que les Italiens (( gagneraient à tomber sous le poignard souverain d'un « carbonaro. \jQ fer de la liberté n*est pas un poignard ^ « c'est une épée ; les vertus militaires qui oppriment sou- « vent la liberté sont pourtant nécessaires pour la défen- <( dre, et il n'y a qu'un béat comme Bei^amin Constant <( et un fou comme le noble pair qui ouvre votre porte « (le marquis de Gatellan) qui auraient pu compter sur « les exploits du polichinelle lacédémonien... etc. Voilà « une terrible lettre politique; je Tai écrite de colère! » — (Colère injuste et injurieuse.)

. Il revient vite de Berlin briguer le ministère à Paris; on l'écarté par l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouvé alors, posant, comme dans ses Mémoires, en Marins sur ses débris, ennuyé, triste, solitaire, cherchant à grandir par l'éloignement, caressant M. Ganning, le libéral à Londres, et caressant par lettres les légitimistes invétérés à Paris.

« Me voici à Londres » , écrit-il à son amie ; « je ne fais

(( pas un pas qui ne m'y rappelle ma jeunesse, mes souf-

« frances, les amis que j'ai perdus, les espérances dont je

(c me berçais, mes premiers travaux, mes rêves de gloire.

. <c J'ai saisi quelques-unes de mes chimères, d'autres

(t m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que u je me suis donnée. Une chose me reste, et, tant que je <( la conserverai, je me consolerai de mes cheveux blancs <( et de ce qui m'a manqué sur la longue route que j'ai (i parcourue depuis trente années, etc., etc. »

. Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de dégoût. Il voulait aller au congrès de Vérone, qui

MADAME RÉCAMIËR. 219

se préparait, pour traiter les alTaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait briller et séduire, devait être pour lui le marchepied du ministère des affaires étrangères; il se sert tour à tour de Tamitié dévouée et de Tenthousiasme pur de M"" la duchesse de Duras pour son talent, de Taffeo tion habile de Juliette, de Tamitié confiante de M. de Montmorency, pour forcer la porte du congrès. Cette ambition altère péniblement l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces lettres d'ami intéressé, d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il n'y a rien de plus pénible à lire que deux passions qui se combattent et qui se neutralisent dans un même cœur. Malheur aux amies d'hommes d'État ! Le découragement et la tristesse ramènent seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la tendresse. La mélancolie dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent â la passion :

(( Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, « c'est de revenir près de vous. Dans huit jours, peut- <( être, je serai dans la petite cellule I »

<( L'affaire est faite ! » s'écrie-t-il le 3 septembre. «L'idée «de vous revoir fait battre mon cœur! Je vous verrai « avant tout le monde 1 »

Disons cependant ici une chose que M""* Lenormant ne dit pas, et qu'elle ne pouvait pas dire : c'est qu'une autre personne à Londres, mal cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait, si elle ne la possédait pas, l'attention de M. de Chateaubriand. Le bruit public qui' traversait le détroit pouvait déjà donner quelque ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.

Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent européen ; nous en avons également connu deux autres, honorées de cette amitié : l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à aujourd'hui; l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une insinuation et

d'un éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes les plus illustres de la Fronde.

M"' Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de cœur; nous croyons, sans oser raffirmer, que le chagrin qu'elle dut en ressentir explique seul son éloignement de Paris et son second voyage à Rome, à l'époque la plus triomphante du séjour de M. Chateaubriand à Paris. Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle et négligée de contempler de près les négligences de son ami. Il est difficile d'expliquer autrement certaines excuses à double sens de M. de Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien entendu, lisons encore.

M. de Chateaubriand est à Vérone, caressé, admiré, enivré de l'accueil des empereurs, des rois, des ministres; il a emporté l'intervention française en Espagne, il touche de l'œil au ministère, sans trop de scrupule d'en précipiter son ami Mathieu de Montmorency. Voyez cependant combien son âme sent le vide et se torture elle-même dans le néant des désirs satisfaits! Sa tristesse reprend le ton de la tendresse.

« Au milieu de tout cela je suis triste, et je sais pour- ((/quoi. Je vois que les lieux ne font plus rien sur moi. « Cette belle Italie ne me dit plus rien. Je regarde ces « grandes montagnes qui me séparent de ce que j'aime, « et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite chambre « à un troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à <( Naples. Je ne sais si je suis trop vieux ou trop jeune; « inais enfin je ne suis plus ce que j'étais, et vivre dans

MADAME R£CAMI£R. 221

« un coin tranquille auprès de vous est maintenant le seu( « souhait de ma vie. »

Ce CQin tranquille, c'était le ministère et la tribune!

(( A bientôt! » écrit-il quelques jours après. « Ce mot « me console de tout! A bientôt! le cœur me bat de « joie ! »

On dirait Tamour, ce n'est que la lassitude des versatilités de son âme.

Il revient de Vérone ; par une série de manèges moitié loyaux, moitié équivoques, il monte au ministère des affaires étrangères, d'où son ami M. de Montmorency descend. Il y monte sous prétexte de temporiser avec M. de Villèle, pour ajourner l'intervention en Espagne voulue par Mathieu de Montmorency, son patron ; il n'est pas plutôt ministre qu'il précipite, pour complaire aux royalistes, cette même intervention en Espagne, et qu'il se vante de l'avoir arrachée à lui tout seul au gouvernement. Il tombe ensuite du ministère sous le juste mais excessif mécontentement de M. de Villèle, premier ministre. Sa colère passe toutes les bornes, même de l'honnête ; il se fait le tribun implacable, non de ses principes, mais de son ambition. Ses lettres, pendant qu'il est ministre, ne sont que des billets : les ambitieux ont-ils le temps d'aimer? Les apparitions à l'Abbaye-aux-Bois ne sont que des éclairs : les ministres ont-ils des loisirs? La correspondance, brève et pleine de réticences, respire encore la tendresse dans les mots, mais les mots, quoique tendres, sont glacés ; on sent qu'ils déguisent bien des distractions et peut-être bien des offenses à l'amitié.

M"* Récamier part, vraisemblablement bien triste, pour Rome. A peine est-elle en route que les lettres alor» beaucoup plus affectueuses de M. de Chateaubriand la poursuivent de poste en poste. On dirait qu'il sent mieux dans l'absence le prix de rattachement qu'il a contristé. M™* Lenormant donne à ce départ et à cette absence d'autres prétextes de famille et de santé. Elle peut y croire, nous n'y croyons pas. M™* Récamier ne pouvait pas, en matière si délicate, ouvrir son cœur à sa jeune nièce. Combien n'est-il pas à regretter qu'on ne possède pas les lettres de M"® Récamier à M. de Chateaubriand pendant ce refroidissement dont nous devinons trop bien les motifs! Que de plaintes trop fondées ces lettres ne devaient-elles pas contenir ! D'autres amitiés, évidemment, avaient pris la place de la sienne.

« Vous avez pris votre parti si vite, lui écrit-il à Lyon, « que sans doute vous vous êtes persuadée que vous seriez (( heureuse ; peu importe le reste. Ma vie maintenant se « déroule vite; je ne descends plus, je tombe ! »

Il tombait, en effet, bientôt après du ministère.

M"' Récamier, en arrivant à Rome, "y retrouva le duc de Laval, alors ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de Devonshire, autre amie inconsolable, qui venait de perdre le cardinal Consalvi, mort de douleur da la perte de Pie VIL

MADAME RËCAMIER. 223

Ballanche avait accompagné M"* Récamier à Home ; il était allé, de là, visiter un moment Naples. ' (( Vous savez bien, écrivait-il de cette ville, vous savez « bien que vous êtes mon étoile et que ma destinée « dépend de la vôtre ; si vous veniez à entrer dans votre « tombeau de marbre blanc, il faudrait bien vite me « creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon « tour : que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas « que vous passiez la première; dans tous les cas, il me i( paraît impossible que je vous survive! w

Voilà le véritable ami de Juliette, Tami de Tâme; l'autre n'était que l'ami de la beauté ; et cependant c'est Tautre qui était aimé, c'est l'autre qui brisait le cœur. Ballanche n'était là que pour en amortir les coups et pour en panser les blessures. Mais quelle touchante . ligure dans le tableau que ce philosophe amoureux sans . récompense, et qui se nourrit de sa propre tendresse, pourvu qu'on lui permette d'assister à la vie de celle qu'il aime î Heureusement pour lui il devait mourir avant elle et être pleuré par elle ! Que ces larmes durent être douces à son esprit transfiguré sur son propre cercueil de la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois!

Une triste scène, scène tragique comme un dranf>e de Shakspeare, signala ce séjour de M"* Récamier à Rome. Grâce au duc de Laval-Montmorency, qui y résidait alors comme ambassadeur de France, et grâce à la duchesse de Devonshire, M"* Récamier y avait retrouvé -en partie son salon de Paris dans les ruines de la ville neutre entre ciel et terre. Le duc de Laval était, comme

•on l'a vu, le plus fidèle, le plus aimable et le plus désintéressé de ses amis.

J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne ^vec lui sur les affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre nous : il en tenait le nœud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane, à Lucques, à Modène et a Parme, où j'étais accrédité auprès des quatre cours 'Centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de Laval- Montmorency avec moi attestait un esprit droit et lucide, un caractère tempéré, un cœur d'honnête homme. Si la politique française de la Restauration eût été dans •de telles mains à Paris, Charles X aurait évité les écueils et heutralisé les tempêtes.

La légèreté apparente du duc de LaVal n'était pas do 4'irréflexion, c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si sûr, qu'il n'avait pas besoin de penser,, il lui suffisait de sentir. Le meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de plus d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency, il avait moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce désintéressement d'ambition est un défaut selon le monde, qui le regarde comme une faiblesse de la volonté; en réalité, c'est une force de la raison : cette abnégation personnelle laisse le sang-froid au cœur dans les affaires publiques, et par là même elle donne plus de lumière à l'esprit. Tel était l'excellent duc de Laval, tel le duc de Richelieu, tel M. Laine, ces trois hommes d'État les plus véritables patriotes du gouvernement de la Restauration.

Quant à la belle duchesse de Devonshire, véritable reine de Rome en ce moment, elle avait vieilli, maïs elle

MADAME RÊGAMIER. 225

régnait encore tant que vivait le cardinal Consalvi. Voici le portrait vrai, d'une touche très-fine, qu'en fait M°* Ltv normant à cette date :

(t M"* Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle conservait des traces^d'une régularité fine et noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée ; elle avait une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de l'ivoire ; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse n'avait pas été sans troubles; et les agitations de son âme, les circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant. )) Le duc de Laval, dans un billet, parle ainsi d'elle à M"* Récamier :

« Je m'entends avec la duchesse (de Devonshire) pour t( vous admirer. Elle a quelques-unes de vos qualités, <( qui ont fait le succès de toute sa vie. C'est la plus <i liante de toutes les femmes, qui commande par la dou- <i ceur, et elle s'est fait constamment obéir ; ce qu'elle « a fait à Londres dans sa jeunesse, elle le recommence <(• ici. Elle a tout Rome à sa disposition : ministres, carte dinaux^ peintres, sculpteurs, société, tout est à ses « pieds. »

Et quelques jours plus tard, au moment où le pape expire et où le cardinal Consalvi meurt moralement avec le pontife son ami :

Page 1