II
(( Nous sommes ici dans les plas tristes agitations. Le « pape est «xpirant, et j'attends à chaque instant la non- « velle de son dernier soupir pour expédier mon courrier.
« La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée <( delà douleur de son cher cardinal. Vous pensez s'il est H malheureux : il perd son maître, et dans son maître son 4( ami ! »
Le cardinal Consalvî ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône pontifical. Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la duchesse 'de Devonshire.
M"' Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se promenait solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des murs de Rome. Elle aperçut une femme* voilée dans un carrosse : c'était l'infortunée duchesse qui respirait un moment l'air extérieur pendant que la cloche de la ville tintait par-dessus les murailles les obâèques prochaines de son ami. Selon les rites du sacré collège, le corps du cardinal-ministre, embaumé et fardé après sa mort, était exposé depuis une semaine sur son catafalque dans une des salles du palais Farnèse; la foule s'y pressait pour contempler et pour priera ce spectacle de l'apothéose chrétienne de ce grand homme du .monde.
La duchesse reconnut M"® Récamier dans une allée de cyprès de la villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un moment en silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces inconséquences dé la douleur qui traversent quelquefois les cœurs brisés, mais qu'il faut respecter comme des révélations du désespoir, elle témoi-
MADAME BÉCÂMIER. 227
giia à M"* Récamier la passion qu'elle ressentait de revoir une dernière fois le visage encore visible de l'ami de sa vie» avant que le marbre de son monument recouvrît pour jamais sa face. M"* Récamier, complaisante aux larmes, consentit à l'accompagner.
Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voilure, rentrèrent à Rome au jour tombant, percé* rent la foule pieuse qui obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la sainteté de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours, depuis vingt ans, animé de toute la beauté et de toute la grâce qui caractérisaient l'expression du cardinal-ministre. Ce qui se passa dans son âme à cette vue. Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent pas la force de sa volonté : elle tomba inanimée dans les. bras de son amie, qui la reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus chère amitié.
Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans là main de M"* Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du cardinal, et cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de Devonshire, ressemblent à ces sépulcres que le Poussin place sous les cyprès dans les paysages des villas romaines : ce sont des énigmes en plein soleil qui font rêver à la mort au milieu des délices d'une lumière sereine; mélancolies splendides des pays du soleil, où l'on meurt aussi bien que sous les brumes du Nord.
LXYIII
Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans des accès de colère qui ébranlaient la monarchie ; il voulait que la vengeance du génie fût aussi
mémorable que l'outrage. Le Journal des Débats^ tribune quotidienne du matin, portait tous les jours l'injure à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il promettait un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans l'appui de sa plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume ! Nous avons vu les mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par leur roi, les mêmes séditions de plume ou de paroles , les mêmes coalitions personnelles, et non patriotiques, entre des adversaires ambitieux désunis pour servir, réunis pour nuire, les mêmes chutes dans la rue, et les mêmes récriminations après la chute. Telle est la loi des gouvernements de parole ; les gouvernements de silence ont aussi leur danger. Les institutions sont aussi imparfaites que les hommes; gouvernement parlementaire, république, monarchie tempérée, pouvoir absolu, tout a besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou tout s'écroule sous leurs passions. Ils s'en prennent ensuite aux institutions ; c'est à leurs passions qu'il faut s'en prendre. Mais les passions sont aussi dans la nature : rien n'est stable parce que rien n'est dans l'ordre. Le mouvement est la loi des choses mortelles ; il faut s'y résigner.
Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où sortaient des tempêtes, ou du moins des bruits qui importiinaiciit la royauté, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lur donner l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à Paris. Il eut de la peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de l'exfl et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le firent enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur
MADAME RÊCAMIER. 229-
li»s négociations financières qui précédèrent ce départ," et qui impatientèrent le roi, pourraient être racontées ici. M™* Récamier ne dut rien ignorer de ces pressions exercées par les besoins de son ami sur Charles X; mais on n*en trouve pas trace dans ses Mémoires : on les trouvera'' dans M. de YitroUes.
Chose bizarre! pendant que M. de Chateaubriand {^'acheminait vers Rome, M°® Récamier revenait à Paris. Elle n'approuvait pas les fureurs d'Achille du ministre tombé ; elle avait peut-être à se plaindre aussi de refroidissement dans sa tendresse. Nous disions plus haut que ce refroidissement, cause vraisemblable du long éloignement de M"® Récamier, avait dû tenir à quelque jalousie secrète, motivée par des distractions de cœur de son ami. Nous recevons à l'instant même (1) une preuve, écrite de la réalité de nos conjectures. Une femme anonyme, mais évidemment aussi spirituelle que personnellement bien informée, nous écrit ceci :
(( Monsieur,
(i Enlisant votre dernier Entretien (2), l'idée me vient de « vous envoyer un des billets que je possède de M. de Cha- (( teaubriand; il est de l'époque où il écrivait des lettres « si affectueuses à M™* Récamier. Cette dame, me disait- <t il, est tin des ressorts dont je me sers pour faire jouer (( mes personnages à Paris. Et, tandis que cette femme « vertueuse l'attendait dans sa cellule de l'Abbaye-aux-
(l) Janvier 1860.
. (2) L'Entretien du Cours familier de littérature.
<( Bois, il ramenait de Londres à Paris une autre négo- « ciatrice, et il voulait même la conduire au congrès de <( Vérone. C'était de la démence ; cette femme eut le bon •« esprit de résister à toutes les séduisantes avances du <( grand homme. »
Suit le billet ; je ne le transcrirai pas.
L'écriture et la signature, sur du vieux papier jaune et froissé de l'époque, ne laissent aucune hésitation sur l'authenticité.
La femme anonyme continue sa confidence, et finit sa lettre par un mot charmant de caractère qui affirme Tirréprochabilité de sa liaison avec le grand homme. Elle avait un autre attachement : voilà le secret de sa résistance. Il est vraisemblable que M"* Récamier ne crut qu'au billet.
Nous ne savons pas le nom de [cette confidente épistoiaire anonyme, mais nous croyons le deviner à la nature de la confidence.
Elle fut sans doute encore la cause involontaire du retour de M"* Récamier à Paris au moment où son ami allait bientôt quitter la France pour Rome. On ne s'évite pas sans raison quand on n'a mutuellement rien à se reprocher; mais, quand on ne veut pas d'explications difficiles, on se croise en route sans passer par le même chemin.
Ce départ de M. de Chateaubriand pour Rome semble tout à coup réchaufl*er sa correspondance avec M"® Récamier de tous les souvenirs des premières tendresses. En «'éloignant peut-être pour toujours, on revient sur le passé, on regrette de ne pas en avoir apprécié les dou-
ceurs; on voudrait revenir, plus jeunes de cœur et d'années, à ces jours où Ton avait des années à dépenser et des cœurs à posséder sans remords de les avoir con tristes; il y a des fidélités rétrospectives qu'on retrouve tout à coup dans sa mémoire dans un coin de la vie et qu'on croit n'avoir jamais violées, tant on regrette les distrac tiens fugitives à ces amitiés éternelles.
Tels paraissent /ivoir été les sentiments de M. de Gha-teaubriand, seul, sur la route de Rome. Chacune des haltes de ce voyage fut un tendre retour vers M""' Récamier; il demandait une plume à chaque auberge pour écrire un de ces retours de tendresse à Paris.
Je le rencontrai par hasard un soir à Dijon. Je logeais dans la même hôtellerie que lui, à quelques pas de sa chambre; je crus de mon devoir d'aller lui présenter mes hommages : je le trouvai déjà écrivant sur une petite table d'auberge une dépêche à son amie, pendant que les servantes de l'hôtel de la Galère mettaient la nappe de son souper sur l'autre moitié de la table. Ma visite fut brève comme l'occasion qui me forçait de la faire, et cérémonieuse comme son accueil. Le déshabillé du grand homme n'avait pas d'abandon chez lui, même en route. «Quelques groupes de curieux et d'hommes de lettres de Dijon, instruits de son passage, obstruaient la rue et les escaliers pour apercevoir son visage ou pour entendre sa voix à travers les fenêtres ou les portes. Il en paraissait à la fois avide et importuné. Telle est la gloire quand on l'approche de trop près : absente, on la désire ; présente, elle pèse. Pour la trouver douce, il faut la voir à distance, comme le feu.
Ces billets de M. de Chateaubriand à M"* Récamier |)endant la route et pendant son ambassade à Rome semblent, parleur fréquence et par leur épanchement, vouloir regagner le temps perdu à Londres ejt à Paris. Ce sont peut-être les seules lettres vraiment pathétiques tombées de son cœur pendant toute sa vie ; dans toutes les autres» comme dans ses Mémoires , il cherche l'apparat et la phrase, tout en feignant de les négliger. Ici il cherche le cœur et il y arrive bien plus sûrement.
(( Songez qu'il faut que nous achevions nos jours (( ensemble. Je vous fais un triste présent que de vous (( donner le reste de ma vie; mais prenez-le, et, si j'ai « perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui (( seront tout pour vous. Je vous écrirai ce soir un petit « mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de (( Dijon, et puis en passant la frontière, et puis de Lau- (( sanne, et puis du Simplon. Faites que je trouve quel- (( ques lignes de vous, poste restante, à Milan. A bientôt! « Je vais préparer votre logement et prendre en votre « nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange, pro- (( tégez-moi ! Ballanche m'a fait grand plaisir : il vous « avait vue; il m'apportait quelque chose de vous. Bonci jour jusqu'à ce soir. Je me ravise; écrivez-moi un mot (( à Lausanne, là où je trouverai votre souvenir, et puis « à Milan. Il faut affranchir les lettres. Hyacinthe vous « verra ; il m'apportera de vos nouvelles demain à Ville- « neuve. »
MADAME RÊGAMIËR. 233
« Fontainebleau, dimanche soir 14 septembre.
« J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. (( Le ciel était aussi bien triste. Je vous écris maintenant c( d'une petite chambre d'auberge, seul et occupé de vous. « Vous voilà bien vengée, si vous aviez besoin de l'être. (( Je vais à cette Italie le cœur aussi plein et malade que t( vous l'aviez quelques années plus tôt. Je n'ai qu'un « désir, je ne forme qu'un vœu : c'est que vous veniez (( vite me faire supporter l'absence au delà des monts. (( Les grands chepiins ne me font plus de joie. Je me vois « toujours vieux voyageur, lassé et délaissé, arrivant à « mon dernier gîte. Si vous ne venez pas, j'aurai perd» « mon appui« Venez donjc, et apprenez enfin que votre « pouvoir est tout entier et sans bornes.
(( Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais « je ne puis penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un « autre petit mot de Villeneuve. Ici je suis sana souvenir H autre que le vôtre ; à Villeneuve, j'aurai celui de ce <( pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloi- « gnant je me rapproche. Je voudrais lo croire, et pource tant vous n'êtes pas là î »
u Viiieneuve-sur-Yonne, mardi malin 16 septembre,
« Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce « papier qu'on me donne à l'auberge. Je suis bien triste « ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité « M"* de Beaumont pendant les années de la Révolution. u Le pauvre ami Joubert ihe montrait souvent un che- (( min de sable qu'on aperçoit' sur une colline au milieu « des bois, et par où il allait voir la voisine fugitive.
23ii SOUVENIRS ET PORTRAITS.
<i Quand il me racontait cela, M"" de Beaumont n'était <( déjà plus; nous la regrettions ensemble (1). Jouberta <( disparu à son tour ; le château a changé de maitre ; <( toute la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me « restiez pas, que deviendrais-je ?
« Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime « mieux finir ici ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes « souvenirs d'un passé que vous n'avez pas connu? 4( N'avez- vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre ave- <i nir; le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès <( à présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de a réparer trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un « mot de vous? Je voudrais bien savoir confiment vous <i supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, poste n restante, à Lausanne, et un autre à Milan ? Dites-moi <( si vous êtes contente de moi ? J'écrirai après-demain « de Dijon.
c( Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à <( M"** de Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt ^( que vous le pourrez. Avez- vous quitté la petite cham- <( bre? A bientôt! »
«Vendredi 19 septembre.
« Au moment de passer la frontière je vous écris, daos <i une méchante chaumière, pour vous dire qu'en France <( et hors de France, de l'autre côté comme de ce côté-ci < des Alpes, je vis pour vous et je vous attends. »
(i) M'"® de Beaumont était celte personne qu'il avait aimée d'vM si poétique affection dans ses années de sève, et dont il avait déposé 4e cercueil et illustré le nom dans un monument de marbre, i RobMi ■sous les voâtes de Téglise Saint-Louis.
« Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.
« Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne <( pas trouver un petit mot de vous; mais le mot est arrivé <( hier et m'a fait une joie que je ne puis vous dire. Vous « reconnaissez enfm tout ce que vous êtes pour moi. Vous <c voyez que le temps et les distances n'y font rien. Mes <( lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de Pontar- <( lier et de Lausanne, vous auront prouvé que mes <( regrets ont augmenté en m'éloignant ; il en sera ainsi <( jusqu'au jour où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au <( moment où vous arriverez à Rome. »
«Brig, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828.
« Je viens d'avoir deux jours bien tristes : depuis Lau- « sanne jusqu'ici j'ai continuellement marché sur les <( traces de deux pauvres femmes : l'une, M"® de Gustine, <( est venue expirer à Bex; l'autre. M™* de Duras, est allée <( mourir à Nice (1). Comme tout fuit ! Sion, où j'ai passé, « était le royaume que m'avait destiné Bonaparte ; c'est <( ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait « abdiquer. J'ai rencontré des religieux du mont Saint-
(1) Ce mot sur la mort de M*"*^ de Duras est bien appliqué à une des femmes les plus capables de comprendre le génie, parce qu'elle •avait de beaux talents, et la plus digne d'être regrettée parce qu'elle avait un cœur plus grand encore que le talent. Elle avait la passion ■du nom de M. do Chateaubriand ; elle le voulait aussi grand dans le siècle qu'il était grand dans son cœur. Je ne l'ai connue que par «es amis et je ne l'ai admirée que par sa fille, M'°* la duchesse de Bauzan, très-jeune femme alors, en qui sa mère semblait, dit-on^ revivre.
(( Bernard. II n'ea reste plus que deux qui aient été <( témoins du fameux passage de Tarmée française.
« Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? « C'est que je vais franchir les Alpes, qu'elles vont « s'élever entre vous et moi. Demain je serai en Italie ; « il me semble que je me sépare une autre fois de vous. u Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes « montagnes que je vois sur ma tète. Je sens qu'il faut « maintenant que ma vie soit environnée : je n'ai plus c( retrouvé en moi l'ancien voyageur ; je ne songe qu'à ce a que j'ai quitté, et les changements de scène m'impor- <( timent. Venez donc vite. »
« Rome, ce 11 octobre 1828.
(( Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les « points de l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé celte « belle contrée, remplie de votre souvenir; il me conso- (( lait, sans pourtant m'ôter ma tristesse, de tous les (( autres souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai (( revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y (( a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! <( A Terni je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. (( Enfin Rome m'a laissé froid : ses monuments, après (( ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru (( grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et (i truelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule (( pierre. J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville « délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me « retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer. »
Le lendemain il écrit encore ; il raconte son dépaysement dans un vaste palais démeublé de Rome, sans y
MADAME RÉGAMIER. 237
trouver même . un de ces chats qu'il aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve ; puis il lui dit :
« Vous êtes bien vengée : mes tristesses en Italie ex- <( pient celles que je vous ai causées. Écrivez, et surtout « venez ! ii
Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions de cœur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée A* Emilie peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie tout entière, après l'avoir retirée à Juliette.
(( Vous vous vengez trop eu ne m'écrivant pas assez » , dit-il quelques lettres plus loin. « Venez vite! Il n'y a « plus que vous à Paris qui vous souveniez de moi. Mes « dispositions d'âme triste ne changent pas. Toutes mes <( lettres vous disent la même chose. [Oh ! que je suis « triste! Venez! De l'ennui de l'isolement je passe à l'en- « nui de la foule. Décidément je ne puis supporter la vie « du monde ; c'est auprès de vous seule que je retrouve- « rai tout ce qui me manque ici. Vos petits billets de tous « les courriers sont toute ma vie. Tâchez donc de me « faire revenir à Paris. »
On voit par la vicissitude de ses désirs qu'il s'est retourné toute sa vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de fêtes, sans trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal où il est, toujours bien où.il n'est pas, homme d'impossible, même en attachement. On voit plus loin qu'il est à la fois jaloux et heureux de l'avènement de M. de La Ferronnays au ministère.
J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je n'en place aucun pour la pureté et la grandeur d'âme au-dessus de M. de La Ferronnays. Quand l'aristocratie adopte la raison publique, elle réconcilie en elle les deux parties dn genre humain qui tendent toujours à se combattre, faute de se comprendre.
Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même M"* Récamier en beauté et en grâce : c'est celui de W^^ DodwelL Elle vit, elle brille, elle charme encore à Rome sous le nom de comtesse de Spaur.
Ce nom nous rappelle à nous-méme un souvenir bien fugitif, mais bien ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire : ce sont les images. Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'œil dans la vie ne surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce d'un cardinal d'origine française ; elle voyageait je ne sais pourquoi en France avec je ne sais quelle princesse de sa famille. Elle dansait souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui colportent leurs salons de capitale en capitale, et qui invitent à tout hasard, non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris dans les dictionnaires d'adresses de Rome ou de Patis.
Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces Anglaises ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses bals. La jeune Romaine t essayait ses premiers pas et ses premiers sourires. Nous dansâmes plusieurs fois avec elle ; on faisait foule pour l'entrevoir dans le groupe des danseurs. La Psyehédc
MADAME RËGAMIER. 23»
Gérard n*était pas si svelte, la Chloé de Longus n'était pas plus naïve et pas plus rougissante devant la glace liquide de la fontaine.
Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la lune, dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons prolongés de l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sqr un camée de Pompéia. Malheureusement le carnaval fini la fit disparaître de ce salon. Elle épousa un archéologue anglais célèbre par se» voyages, M. Dodwell, homme d'un âge mûr, qui n'avait rien trouvé de plus beau dans l'antiquité que cette grâce vivante de Rome.
Quelques années après^ en nous promenant à cheval dans la campagne de Rome, du côté de la grotte d'Ëgé* rie, nous passâmes le long des murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une terrasse inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de vigne laissait entrevoir à travers les pampres une table rustique couverte de. corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques ficelées jie paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le long col à la manière d'Italie : c'était une collation préparée par le métayer pour la promenade ordinaire de la belle princesse.
Tout à coup le bruit des roues d*une calèche qui venait rapidement derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route libre ; la calèche s'arrêta à la grille du bois de la métairie, et j'en vis descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles du métayer, la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire depuis les bals de la rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer de grâce et de charmes, comme on change de vêtement avec la saison; elle s'était épanouie, voilà tout. Je n'osai pas la saluer; elle n'avait pas de raison de reconnaître dans un étranger errant sous les pins de la campagne de Home
2/iO SOUVENIRS ET PORTRAITS.
Un de ses danseurs de Paris. Je m'éloignai lentement en regardant avec regret la svelte apparition monter Tescalier rustique de la terrasse et s'évanouir derrière les pampres de la treille, aux rayons du soir.