‹ Souvenirs et portraitsChapitre 14 sur 24 · IG · texte numérisé non relu

IG

« Laissez dire ceux qui s'opposeat (par sentiment de « dignité pour moi) à la représentation de iH/oi^e ; lais- <( sons faire le temps; il faut accomplir son sort, il faut « que Moïse soit joué. S'il tombe, peu m'importe; s'il (( réussit, en dépit de Tenvie et des obstacles, une cou- « ronne de plus va bien, et Ton se range du côté du suc- (( ces. On m'écrit de Paris mille bruits (sur ma destinée (( politique). Je ne veux plus entendre parler de cela; je « ne veux plus rien que mourir à Rome ou à V Infirmerie, (c auprès de vous ! » (L'Infirmerie était cette maisonnette, dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer, où il s'était construit son nid, comme un naufragé sur la plage de Paris, cet océan du monde.)

Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la beauté de M"® Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans sa jeunesse interrompt une de ces lettres.

« Soyez tranquille sur tous les points » , écrit-il à son amie, qui avait sans doute manifesté quelque inquiétude

cet égard, « soyez tranquille; la ressemblance n'est (( pas du tout parfaite, et, quand elle le serait, elle ne (( me rappellerait que des peines et le bonheur dont vous « les avez effacées. Croyez bien que toute ma vie est à « vous; je n'ai d'autre idée que vous. Je suis trop mal- (( heureux ici sans vous. »

A mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne^ ses lettres deviennent plus tendres.

MADâME HÊGâMIER. 2â3

(( Voyez-vous, ce qu'il y a de mieux, c'est de voua « aimer tous les jours davantage. — Vous me dites quô a mes projets de retraite forment un grand contraste avec les vœux du public. D'ahord votre amitié vous aveugle sur ces vœux, et enfin il est très- vrai, trèsarrêté dans mon esprit que je veux avoir complètement i\ moi, et pour vous, mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer : ma santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Tout mesure ainsi pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de M"' de Château* briand n'est pas bonnes la mienne n'est guère meilleure. Ma retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tète une idée fixe ; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes Mémoires, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé l'éclat.

<( La France restera libre et me devra sa liberté consti- ( tiitionnelle presque tout entière. Les affaires exté- ( Heures suivront leur cours. Elles sont menées en ( Europe par de bien pauvres gens, par des gens qui ont ( discipliné la barbarie. La France, bien conduite, peut ( sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois : ( tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans nàon ( tombeau, et, en attendant, c*est auprès de vous que je ( dois aller passer le reste de ma courte vie. (( Moqùez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de Moïse. Lord Byron en Italie s'est bien conâolé d'avoir été sifflé à Londres, et pourtant il était poëteî

« Et moi, vil prosateur, qu'ai-je à perdre? Allons donc a intrépidement en avant. Ne vous laissez pas ébranler. « Vous avez Tair de vouloir me rassurer sur la nomina- « tion de M. Pasquierî. Vous me jugez mal ; vous ne me <( croyez peut-être pas sincère dans mon désir de tout « quitter et de mourir dans un gîte oublié : vous auriez « tort. Or, dans<;ette disposition d'âme, je bénirais Ten- <( trée de M. Pasquier au ministère des affaires étran- « gères, parce qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir <( d'ici. J'ai déclaré mille fois qiie je ne pourrais rester <( ambassadeur qu'autant que mon ami La Ferronnays <( serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma démis- <( sion avec une joie extrême. Faites des vœux pour <i M. Pasquier. »

« Midi.

<( Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne « peut avoir fait plus de diligence. Croiriez-vous que votre <( lettre m'afflige? Premièrement, quant aux ministères <c faits ou à faire, je regarde tout cela comme des rêves <( et des agitations d'ambition sans fondement et sans <c réalité, et enfin je ne veux pour rien être ministre; « qu'on me raye de toutes les listes. Je ne veux plus que <( mon Infirmerie pour m'y cacher et pour y mourir. »

Puis \ient un billet digne deTibulle à Délie. Il marque par une tendresse de souvenir la borne du temps entre deux années. Lisez, l'accent est vrai.

« Rome, 1«' janvier 1829.

« 1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendre- « ment à vous, lorsque ma montre a marqué minuit. On

MADAME RÊGAMIËR.

« devrait se sentir plus léger à mesure que le temps nous (( enlève des années; c'est tout le contraire : ce qu'il nous « ôte est un poids dont il nous accable. Soyez heureuse, (( vivez longtemps ; ne m'oubliez jamais, même lorsque « je ne serai plus. Un jour il faudra que je vqus quitte : « j'irai vous attendre. Peut-être aurai-jc plus de patience « dans l'autre vie que dans celle-ci, où je trouve trois (( mois sans vous d'une longueur démesurée. »

(Juelques jours après le dégoût paésager du monde le repousse encore dans les idées de retraite vraies ou simulées, retraite embellie par cette amitié, repos de son cœur.

« Rome, mardi 6 janvier 1829.

« En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon ( nom à toutes les pages, tantôt pour une chose, tantôt ( pour une autre. Vous devriez imprimer les lettrés que ( je vous écris ; ce serait un contraste piquant avec les ( desseins que l'on me suppose. On verrait un pauvre ( songe -creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a ( ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque ( trou pour finir ses jours, et qui s'occupe si peu de poli- ( tique qu'il pleure Moïse qu'on ne jouera pas. Voilà ( pourtant à la lettre la vérité. Le public me traite comme ( on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop d'honneur. On ( veut remuer ma poussière ; je commençais à dormir si ( bien!

(( J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin et à la ( fouille projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, ( je ne cherche qu'à me tromper; je ne vis point où je ( suis; j'habite au delà des Alpes auprès de vous. Ge- ( pendant les jours s'écoulent; je puis à présent être à

« peu près certain du moment ou je vous reverrai, et cela « me fait un bien que je ne puis dire.

« Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seule- <t ment quelques lectures pour mon Histoire de France. <( Je suis un peu inquiet de Ladvocat, dont je n'entends <( plus parler; ferait-il banqueroute? J'espère que non, « mais pourtant je suis tout consolé d'avance : j'aurais « iine raison légitime pour faire attendre au public les « deux volumes que je lui dois encore. Vous voyez que je « tire parti de tout.

« Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de <( chose. Cependant je n'ai pas trop mal arrangé ici les « affaires du roi, et j'ai envoyé sur la guerre d'Orient un « Mémoire de quelque importance ; j'ai de plus entre les « mains une dépêche faite et assez curieuse, pour la- « quelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours <( derniers. Je suis toujours enchanté de la grâce, de la .c( dignité, de la modération du prince des chrétiens*

u A jeudi. »

« Rome, jeudi 8 janvier 1829.

(( Je suis bien malheureux ; du plus beau temps du <( monde nous sommes passés à la pluie, de sorte qiie je « ne puis plus faire mes promenades solitaires. C'était <( pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais <( pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles « lisaient dans mes sentiments l'avenir et le passé, car <i autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. »

Tibulle reparaît sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez encore:

MADAME RÊCAMIER. 2û7

« Rome, jeudi 15 janvier 1829.

<( A vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et « de là pluie comme en France; je me figurais qu'ils <( battaient votre petite fenêtre, je me trouvais transporté <( dans votre petite chambre ; je voyais votre harpe, votre « piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou « celui de Shakspeare ; et j'étais à Rome, loin de vous, « dans un grand. palais : quatre cents lieues et les Alpes « nous séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une « lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois <( me voir au ministère. Jugez comme elle me fait bien la « cour : elle est Turque enragée. Mahmoud est un grand « homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que « tous les bonapartistes détestent les Russes, contre les-

« quels la puissance de leur maître est venue se briser

<( et un capucin balaye maintenant toute cette poussicTe <( restée de la gloire et de la liberté de Rome ! »

Le remords de ses éloignements momentanés de Juliette le ressaisit tout à coup. Voyez comme il les reconnaît et s'en accuse.

Cl Le 31.

c( Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme « je vous l'ai déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous « rudoyer^ et je ne l'ai pas fait. Pouvez-vous maintenant « douter de moi, et n'ai -je pas réparé depuis trois mois <( toute la peine que j'avais eu le malheur de vous fain^ « dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tris- <( tesses, c'est malgré moi; ma santé est fort altérée, et il

248 SOOVENIRS ET PORTRAITS.

« est possible que cela me porte à des prévoyances d'av&- (( nir prochain qui sont trop sombres : j'aurais tant de « peine à vous quitter ! )>

Que tout cela est supérieur aux phrases apprêtées de» Mémoires d'outre-tombe y et comme le cœur parle mieux que la vanité ! A mesure qu'il vieillit et que la vanité sèche, le cœur refleurit en lui par les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes à grande imagination : ils se concentrent en vieillissant dans leur cœur resserré par le temps; ils vivaient en rêvant, ils meurent en aimant. Cette maturité du cœur est très-sensible dans M. de Chateaubriand ; sa poésie en mûrissant devint sentiment. C'est le fruit de la vie quand la vie est longue.

Le poëte reparaît cependant de temps à autre. Liseîc ceci :

« J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le <( pape dans l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange ({ mélange d'indécence et de grandeur : des coups de « marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques (( chants interrompus, le mélange de la lumière des flam- « beaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par « une poulie et suspendu dans les ombres, pour le dépo- « ser au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII^ « dont les cendres faisaient place à celles de Léon XII. « Vous figurez-xous tout cela, et les idées que cette scène <( faisait naître?

(( Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire « toute la première partie de cette lettre....

« En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si

MADAME RÉCAMIER. 2d9

« c'est mon absence, elle va cesser. C'est moi, je vous « assure, qui voudrais souvent mourir. Que fais-je sur « la terre? Hier, mercredi des Cendres, j'étais à genoux, « seul, dans cette] église de Santa- Croce^ appuyé sur les (( murailles en ruine de Rome, près de la porte de Naples ; « j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux « dans l'intérieur de cette solitude. En vérité, je crois « que j'aurais voulu être aussi sous un froc, chantant (( parmi ces d^ébris. Quel lieu pour mettre en paixl'ambi- « tion et contempler les vanités de la vie et de la terre ! »

Cependant la mort et l'élection d'un pape le retiennent quelques mois de plus à Rome.

« Enfin, dans quinze jours mon congé, et vous revoir ! « écrit-il ; tout disparait devant cette espérance. Je ne suis- « plus triste, je ne songe plus aux ministères ni à la poli- « tique! Vous retrouver, voilà tout! Je donnerais le reste (( pour une obole ! »

Ne croirait-on pas entendre l'ambassadeur vieilli redevenu le jeune secrétaire d'ambassade à Rome en 1808, ot écrivant ses impatiences de cœur à celle qui repose sous le pavé de marbre de l'église Saint-Louis à Rome (M"* deBeaumont)?

« J'arrive ! j'arrive ! nous causerons, je vais vous voir ! « Qu'importe le reste? A vous et pour jamais ! »

Enfin , la veille du retour :

« Rome, ce 16 mai 1829.

(( Cette lettre partira de Rome quelques heures après- « moi et arrivera quelques heures avant moi à Paris. EUe^

« va clore cette correspondance qui n'a pas manqué un <( seul courrier, et qui doit former un volume entre vos (( mains. La vôtre est bien petite ; en la serrant hier au <( soir, et voyant combien elle tenait peu de place, j'avais <( le cœur mal assuré.

(( J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je « ne puis vous dire. Pendant trois ou quatre mois je me u suis déplu à Rome; maintenant j'ai repris à ces nobles (( ruines, à cette solitude si profonde, si paisible et pour- <( tant si pleine d'intérêt et de souvenir. Peut-être aussi <( le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché; je <( suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées « contre moi, et j'ai tout vaincu :. on parait me regretter ft vivement.

« Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu « de silence, de l'agitation au lieu de repos, de la dérai- (( son, des ambitions, des combats de places et de vaoité. « Le système politique que j'ai adopté est tel que per- (i sonne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne « me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargece rais encore de donner une grande gloire à la France, « comme j'ai contribué à lui faire obtenir une grande « liberté; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: « Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre « tête? Non; on est si loin de vouloir me dire unepa- « reille chose que l'on prendiraittout le monde avant moi, « que l'on ne m'admettrait qu'après avoir essuyé les « refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on « croirait me faire une grande grâce en me reléguant <( dans un coin obscur d'un ministère obscur.

(( Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous rate mener avec moi à Rome; ambassadeur ou non, c'est là « que je veux mourir auprès de vous. J*aurai du moins

MADAME RÉGAMIER. 251

<( UD grand tombeau en échange d'une petite vie. Je vais « pourtant vous voir. Quel bonheur ! »

Et en route :

• « Lyon, dimanche, 2 heures et demie, 24 mai 1829.

« Lisez bien cette date. Elle est de la ville où vous êtes «née! Vous voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai (( toujours raison., C'est Hyacinthe, que j'envoie en avant, (( qui vous remettra ce billet. Maintenant, est-ce moi qui « vous emmènerai à Rome ou vous qui me garderez à « Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui je ne puis vous <( parler que du bonheur de vous revoir jeudi. »

Que cette commémoration est touchante, et qu'il y a de vraie sensibilité dans cette date î

. 11 arriva à Paris le 27 mai 1829. « Son arrivée a ranimé ma vie », écrit à son tour M™^ Récamier à sa nièce absente. Ce fut alors, pour plaire à cet ami, qu'elle com* mença à former autour d'elle ce salon politique et lettré dont on voit la composition accidentelle dans les hommes célèbres convoqués à la lecture dii Moïse dont j'ai parlé en commençant.

Ampère et Ballanche groupaient avec des soins de fils ce monde brillant autour d'elle; ce dernier les nomme dans une de ses lettres.

« Parmi les auditeurs, dit-il, je me bornerai à vous « citer M"" d'Appony,de Fontanes et Gay; MM. Cousin,. «Villemain, Lebrun, Lamartine, Latouche, Dubois,

(( Saint-Marc Girardin, Valory, Mérimée^ Gérard ; les <{ ducs de Doudeauville, de Broglie ; MM. de Saînte- « Aulaire, de Barante, David ; M"* de Boigne, M"® de (( Gramont; le baron Pasquier; M™® et M"*' de Barante «et M"* de Sainte-Aulaire; Dugas-Montbel, etc. J'au- « rais aussitôt fait de vous nommer tout Paris litté- <( raire, etc. »

Cependant M. de Chateaubriand avait quitté, après ce triomphe, Paris pour les Pyrénées. Le ministère du prince de Polignac, ministère énigmatique et chargé d'orages autant que de mystères, avait été nommé en son absence. C'était la déclaration de guerre de la monarchie à l'opposition du libéralisme, du bonapartisme et du républicanisme coalisés dans la presse et dans les Chambres.

Charles X voulut vider la question dans une bataille au lieu de périr à petit feu sous la mitraille de ses ennemis. Vingt ans plus tard il aurait gagné cette bataille» Quand on fait à midi ce qui ne doit être fait qu'à minuit, on échoue : l'heure est tout dans le choix des moments où les peuples refusent ou acceptent les coups d'Etat de la lassitude.

Chateaubriand, tremblant de ces excès d'audace inopportune, demanda une audience à Charles X pour lui représenter les périls certains, sa chute prochaine. Charles X ne daigna pas lui parler. Le roi voyait en lui un des plus coupables complices des manœuvres d'ambition qui avaient secoué son gouvernement. La plus dangereuse des oppositions en politique, c'est l'opposition de nos «irnis. Un prince peut donner satisfaction à des principesi

MADAME RKCAMIER. 253

il ne peut jamais satisfaire à des passions. On comprein! rénergique rancune de Charles X contre M. de Chateaubriand.

Quoi qu'il en soit, Charles X donna sa bataille et la perdit en juillet 1830. Il la perdit pour l'avoir donnée; s'il l'avait laissé donner par ses ennemis, il l'aurait ga^ gnée. Dans les questions de droit parlementaire celui qui attaque est vaincu ; l'esprit public se range contre l'agresseur. Quoi qu'on en dise, il y a une force dans le droit. Charles X, au fond, était moralement attaqué par la coalition de ses ennemis; mais, en tirant l'épée avant l'heure où cette coalition morale allait éclater avec des armes dans les rues au lieu de boules dans les urnes, il paraissait être l'agresseur; cette fausse apparence fut sa perte.

M. de Chateaubriand était absent de Paris avec M"* llécamier; il y revint pendant la bataille. Reconnu dans la rue par la jeunesse des Écoles, qui saluait en lui le génie dans l'opposition, il fut conduit jusqu'à sa porte par des acclamations qui n'étaient qu'une bouffée de vent tiède dans une tempête de feu. Il crut pouvoir arrêter une révolution avec ce souffle dans sa voile; la révolution emporta les tr^is générations de la légitimité, et le laissa seul avec quelques phrases de Jérémie et une noble attitude sur la plage.

« Donnez-moi une plume et la liberté de la presse » , s'écriait-il, « et en trois mois je rétabUrai la légitimité. )> On lui laissa sa plume et la licence de la presse, et il ne

254 SOUVENIRS ET POÏITUAITS.

rétablit rien que- sa dignité personnelle au milieu des ruines de sa monarchie. Ses pamphlets plus ou moins éloquents, mais toujours acerbes, ne furent que des cailloux plus ou moins brillants sous les roues du char révolutionnaire qui emportait la dynastie d'Orléans comme la dynastie de Louis XVI. Une mauvaise humeur chronique fut sa seule influence politique sur les destinées de son pays. Retiré dans son jardin de la rue d'Enfer, il eut plus que jamais besoin d'une amitié de femme pour panser ses blessures de cœur, et d'un théâtre intime entre deux paravents pour exhaler ses plaintes et pour accuser la fortune*

Il trouva tout cela chez M"* Récamier. Ce fut véritablement alors qu'elle fut adorable d'indulgence, de patience, de pardon, de tendresse et d'abnégation pourso» ami. C'est pour lui faire son public que M"** Récamier, avec une diplomatie dont l'habileté trouvait son motif dans son cœur, fit de son accueil un art pour recruter et pour conserver un cercle littéraire et politique autour de son ami.

M"® Récamier avait été toute sa vie une grande enchanteresse des yeux et des cœurs; à cette époque elle fut un grand diplomate, le Talleyrand des femmes, dominant au fond toutes les opinions par une supériorité d'esprit qui ne donnait à chacune de ces opinions que sa valeur, les respectant toutes, n'en partageant aucune que dans la juste mesure de raison qu'elle contenait, et marchant libre, fière et souriante, entre tous les partis ^ comme une déesse de la Paix qui fait de son salon une terre neutre où l'on ne se rencontre que désarmé.

On déposait en effet ses colères, ses fanatisme», ses rancunes sur le seuil, pour n'apporter qu'un grave et libre entretien à ce congrès de l'agrément, présidé par une femme personnifiant en elle l'agrément suprême*

MADAME HÉGAMIER. 255

Au fond, M""* Récamier n'avait pas la* moindre passion politique : c'était l'éclectisme de toutes les dates, depui.s le Directoire, sous lequel elle était éclose, jusqu'au Consulat^ où elle avait vécu en intimité avec les brillantes sœurs de Bonaparte, surtout avec M"* Murât, la reine de Naples; jusqu'à l'Empire, où elle avait eu la gloife de partager l'exil illustre de M"" de Staël et de M"' la duchesse de Luynes; jusqu'à la Restauration, où elle était rentrée à Paris, comme victime couronnée de fleurs, non pour être inunolée, mais pour être encensée ; jusqu'à la révolution de Juillet, qu'elle n'aimait pas, mais contre laquelle elle n'avait point de colère, et qui avait accru son importance en la faisant centre d'un salon aussi redouté qu'une tribune; jusqu'à la République même, réminiscence caressée de ses premiers triomphes, et contre laquelle elle n'avait pas de parti pris, pourvu que la république ne fût ni ignoble ni terroriste.

Les hommes jeunes, mûrs ou vieux, appartenant à toutes ces nuances, étaient donc accueillis avec le même sourire dans son intimité ; la seule condition était d'être ou de paraître enthousiaste de M. de Chateaubriand : elle voulait qu'il eût chez elle la retraite douce; elle ouatait son salon de visages agréables à son ami ; elle tapissait son escalier de roses, pour que ses pieds meurtris et chancelants ne sentissent le contact aVec le temps que par le doux encens qu'on doit au génie, au malheur, à la vieillesse.

Nous nous souvenons de quelque chose de semblable à cette amitié vigilante et habile pour un vieillard jadis aimé, quand Saint-Évremond, qui avait suivi à Londres la belle duchesse de Mazarin (Hortense Mancini), trouvait à quatre-vingt-dix ans auprès d'elle un visage d'ange, une humeur d'enfant, des soins de sœur, des attentions de fille, et qu'il passait sous les beaux regards d'Hortense

de la vie à la mort avec les illusions de l'amour et les réalités de Tamitié. Seulement Saint-Évremond n'avait jamais d'humeur ni contre les événements, ni contre les hommes, ni contre la fortune; il se laissait amuser, il se prétait même en philosophe anacréontique au bonheur ^u'on voulait lui faire ; il était le complaisant de la belle Hortense. M. de Chateaubriand avait de l'humeur, lui, •contre la vie et contre la mort; il était le tyran de l'amitié; il fallait autant de patience que de tendresse à son amie pour le distraire de ses passions littéraires et de ses passions politiques. Mais il avait heureusement affaire à un •cœur de femme qui ne se lassait pas de supporter ses tristesses,

M"® de Chateaubriand aidait en cela M"** Récamier de ses conseils. Elle n'avait aucune jalousie de l'attachement de son mari pour M°* Récamier. Habituée à être négligée et même oubliée pendant vingt ans par lui dans Jeur jeunesse, elle trouvait très -doux pour elle ce commerce de pure amitié qui la déchargeait du soin d'amuser l'inamusable auteur de René, cette personnification de l'ennui sublime de vivre.

LXXXY

Il agitait sa vie par des voyages courts comme ses résolutions : il appelait ses courses à Genève et à Lausanne des exils éternels; l'ennui qui l'avait expatrié le ramenait six semaines après à Paris. C'est pendant une de ces tentatives d'émigration qu'il écrivait à Rallanche les lettres suivantes. Ballanche restait à Paris auprès de Tamie commune.

MADAME RÊCâMIER. 257

«Genève, 12 juUlet 1831.

« L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre <( intermittente ; tantôt il engourdit mes doigts et mes (( idées, tantôt il me fait écrire comme Tabbé Trublet. « C'est ainsi que j'accable M°* Récamier de lettres et <( que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, « comme je l'avais toujours prévu et annoncé, ventrues et « reventrues. La France est à présent toute en bedaine, (( et la fièr<e jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand « bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est « et sera toujours au pouvoir : quiconque régnera l'aura; « hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, « et toujours bien, 'sempre bene, et des serments tant « qu'on voudra, et des commémorations à toujours pour a toutes les glorieuses journées de tous les régimes, de- (( puis les sanS'Culottides jusqu'aux ,27, 28 et 29 juillet. (( Une chose seulement m'étonne : c'est le manque d'hon- <( neur du moment. Je n'aurais jamais imaginé que la « jeune France pût vouloir la paix à tout prix, et qu'elle « né jetât par la fenêtre les ministres qui lui mettent un « commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien « à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contemp- « teurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'a- « valent que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. <( Laissons tout cela.

<( L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus « tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse, « précisément tout l'opposé de l'autre sentiment. Vous « me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous <( savez que je voudrais y croire, mais qu'au fond je <( n'y crois pas, et c'est là mon mal ; car, si une fois

« il pouvait m'entrer dans Tesprit que je suis un chef . « d'œuvre de nature, je passerais mes vieux jours en (( contemplation de moi-même. Comme les ours qui (( vivent de leur graisse pendant Thiver en se léchant le& «pattes, je vivrais démon admiration pour moi pendant « rhiver de ma vie ; je me lécherais et j'aurais la plu» <( belle toison du monde. Malheureusement je ne sui» <{ qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas de quoi faire (( un petit repas dans toute ma peau.

« Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre « livre m'est enfin parvenu, après avoir fait le voyage <( complet des petits Gantons dans la poche de votre « courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulé» « dans le temps qu'avait mis la sonnerie de Vhorloge à « sonner F air de VAve Maria. Toute votre exposition est (( magnifique ; jamais vous n'avez dévoilé votre système « avec plus de ckrté et de grandeur. A mon sens, votre « Vision dHébal est ce que vous avez produit de plus- « élevé et de plus profond. Vous m'avez fait réellement « comprendre que tout est contemporain pour celui qui « comprend la notion de l'éternité ; vous m'avez expliqué « Dieu avant la création de l'homme, la création intellec- <( tuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa <( chute, quand il crut se faire un Seatin de sa volonté.

« Mon vieil ami, je vous envie ; vous pouvez très-bien <( vous passer de ce monde, dont je ne sais que faire. « Contemporain du passé et de l'avenir, vous vous riez « du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe « sous mes idées et sous mes années I Patience! je serai « bientôt délivré des dernières; les premières me sui* « vront-elles dans la tombe? Sans mentir,, je serais fâché (( de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés. »

MADAME RÊCAMiER. 259

«31 juillet 1831.

« Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la « fois me tirer de mon inquiétude et m'y replonger. Je a ne cessais d'écrire lettre sur lettre à TAbbaye-aux-Bois « pour demander compte du silence. Cette fois je n'écris « pas directement à notre excellente amie ; mais ditesu lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à (c Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec (( elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera hâter « mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le per- « mettra la santé de M""® de Chateaubriand, qui souflre « aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous eu « mander le jour et l'heure. Voilà bien des épreuves! (( Mais si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront (( finies, et nous ne nous quitterons plus. »

Cette opposition à la nolit iqit^MS^Sauvetage que prati* quaient alors avec unâSrffiale raison le nouveau roi et Casimir Périer, son rude ministre, n'était évidemment dans cette tête que de l'humeur et de l'ennui, une avance de coalition peu honnête faite aux républicains par un royaliste. Ce n'était pas là de la politique de conscience, c'était de la politique de situation. Comment le roi et son ministre auraient-ils éteint l'incendie de la France eu allumant l'incendie de l'Europe par une guerre de propagande? Comment la monarchie de 1830 aurait-elle res~ pecté la théocratie romaine de M. de Chateaubriand eu révolutionnant Bologne et Rome? Un catholique et uu

légitimiste pouvait-il se mentir plus irrespectueusement à lui-même qu'en se plaignant, comme il le fait là, qu'on n'agitât pas assez les torches sur les monarchies et sur les théocraties? Tous les pamphlets de peu de foi écrits par M. de Chateaubriand pendant ces quinze années de la monarchie de Juillet sont de la même encre : des larmes, du fiel, de la fidélité ostentatoire et chevaleresque, délayés dans des phrases républicaines pour sourire amèrement à tous les partis. Ce n'est pas là qu'il faut chercher son génie, c'est là qu'il faut chercher ses petitesses. Nous ne sommes pas suspect en blâmant l'accent de ces pamphlets, car nous n'avions pas plus de goût que lui pour les institutions et pour les rois de 1830 ; mais toutes les armes ne sont pas bonnes pour combattre des ennemis politiques, et le pamphlet à deux tranchants ne convient pas aux mains loyales.

Les tentatives de M'"'' la duchesse de Berry, son emprisonnement, ses aventures, ses désastres, ses ruptures et ses réconciliations avec la famille royale mécontente, furent l'occasion de quelques nouvelles missions officielles de M. de Chateaubriand ; il fut le premier ministre de ces domesticités déhcates de la cour proscrite, l'homme de confiance de la royauté de l'exil, chargé de jeter le manteau de la dignité et du respect sur des cicatrices de famille. Cette confiance il la méritait par ses sentiments, mais il ne la justifia pas assez par sa discrétion au retour de ces ambassades d'intimité aux foyers errants de Charles X. Nous nous souvenons, en effet, et bien d'autres se souviennent avec nous, de lectures semi-confidentielles de chapitres de ses Mémoires^ lectures faites avec

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un certain apparat aux bougies, chez M"* Récamier. L'ambassadeur, à peine de retour à Paris, révélait dans ces chapitres des nulUtés ou des ridicules de princes qui ressemblaient moins à des hommages de chevalier qu'à des stigmates de satiriste. Il appelait la pitié sur cette noble ruine de la monarchie, mais il la livrait en même temps au sourire du siècle ; on voyait qu'il avait voulu écrire des pages de haute comédie parmi les pages tragiques de ses Mémoires. Le talent du peintre de mœurs abondait dans ces pages, mais la convenance et la piété manquaient; nous souffrions profondément à ces lectures d'entendre ridiculiser le trône, la table et le foyer, par celui qui avait été appelé pour en relever la sainteté et la considération devant l'Europe. Les passages les plus risqués de ces manuscrits un peu délateurs ont été adoucis ou retranchés dans les Mémoires d'outre-tombe : il ne faut pas fondre en bronze des caricatures, même royales.

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