‹ Souvenirs et portraitsChapitre 15 sur 24 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Chacun de ces voyages était marqué par des recrudescences de billets et de lettres tendres et tristes, comme la vieillesse de M. de Chateaubriand, à son amie. On y sent le poète qui ne vieillit pas sous les vieillesses du caractère de rhommè.

« Le hameau où je suis arrêté », conte-t-il d'un village de Bourgogne, dans sa course à Venise, « a une belle vue (( au soleil couchant, sur une campagne assez morne* (t C'est aujourd'hui le îx septembre, et non le h octobre, « que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse « le premier battement de mon cœur ; il n'y a aucun « doute qu'il fût pour vous, quoique vous ne fussiez pas « encore née !

« Le pavé a ébranlé ma tête, je souffre ; mais soyez en « paix, vous me reverrez bientôt, et tout sera fini 1 »

« Je vous écrirai bientôt de Venise w, écrit- il du pied des Alpes, <( de cette Venise où je m'embarquai il y a un « siècle pour Jérusalem! »

Et quelques jours après : (( Je suis à Venise; que n'y « êtes- vous? Le soleil, que je n'avais pas vu depuis «Paris, vient de paraître; je suis logé à l'entrée .du (( Grand-Canal, ayant la mer à l'horizon sous ma fenêtre. « Ma fatigue est extrême, et souvent je ne puis m'empè- (( cher d'être sensible à ce beau et triste spectacle d'une <( ville si charmante et si désolée, et d'une mer presque (( sans vaisseaux; et puis les vingt-six ans écoulés à dater <( du jour où je quittai Venise pour aller m'embarquer à <{ Trieste pour la Grèce... Si je ne vous rencontrais pas « dans ce quart de siècle, je ne dirais que des choses « rudes au siècle.

(( Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici (dans ma négo- (( ciation) : on est bien bon, mais bien étourdi. Vous avez (( toute la douceur de ce beau climat, si différent de celui (( des Gaules. »

Et le lendemain : a J'ai fait hier une bien bonne jour- « née, s'il y a de bonnes journées sans vous! J'ai visité le (( palais ducal, revu les palais qui bordent le Grand-Canal. (( Quels pauvres diables nous sommes en fait d'art, auprès <( de tout cela! J'y finirai volontiers ma vie, si vous <( voulez y venir. Adieu! Je mets à vos pieds la plus belle « aurore du monde, qui éclaire le papier sur lequel je <( vous écris.

« M°® de Chateaubriand m'a dit que les journaux <( avaient parlé de mes voitures et de ma suite en traver- <( santla Suisse, dont ils concluaient mes richesses. Vous <( les connaissez mes richesses : c'est vous, et ma suitCy « votre souvenir!

madame' RÉCAMIER. 263

<( Quel misérable pays cependant que celui où un hon- « nête homme ne peut être à l'abri même de sa pauvreté; <i ces gens- là supposent que je me vends comme eux ! »

Pendant ces absences, M°* Récamler lui conservait ou lui recrutait d'anciens ou de nouveaux amis, pour que son salon le rappelât et le retint par tous les agréments du cœur, de la poésie, de Fart. Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de M. de Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y rencontrait Emile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiée dans la science des lettres et dans la bonté fine du cœur. On accusait alors M™* Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à l'Académie française. Le reproche n'était pas fondé ; son esprit, qui ne songeait qu'à l'attrait, n'était propre ni à l'intrigue n^à l'empire. Mais pourquoi n'eût-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute poétique d'Emile Deschamps, ce Saint-Évremond charmant des salons de Paris, en briguant pour lui le fauteuil de la Fare, de Quinault, de Ducis ? Il n'est pas bien aux corps littéraires de laisser des injustices ou des ingratitudes à réparer à l'histoire e leur temps.

Presque tous les amis de M™* Récamier entrèrent, en «ffet, successivement à l'Académie ; ce n'était pas qu'elle •en ouvrît les portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables était attirée tour à tour par le •charme grave de son salon ; ils croyaient se consacrer aux regards de la postérité en illuminant leurs fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.

L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en

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jouissant de son beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule, comme les derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, interrompaient seules ses assiduités à TAbbaye-aux-Bois, et donnaient occasion à des restes de correspondance entre les deux amis. Ces billets sont les dernières gouttes d'un cœur trop plein qui se vide sans plus songer à brûler ou à retentir dans un autre cœur à l'unisson. On ne saurait trop remercier la nièce attentive de M"® Récamier de les avoir recueillis ; ils sont mille fois plus précieux que les correspondances rhétoriciennes des Mémoires d' outre-tombe. La rhétorique était le vice de M. de Chateaubriand, dans la foi, dans le royalisme, dans les actes comme dans le style. La rhétorique tombait devant Page : on ne déclame plus devant Dieu ; il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant de nos ambitions et de nos vanités ; il devenait plus sincère et plus naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.

'On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement aux vanités du style dans ses derniers billets à son aipie. La note vraie remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de M°® Récamier les accents du soir plus touchants que ceux du matin ; l'imagination s'éteint, l'âme s'épanche : on sent le recueillement dans ces adieux. Il ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il écrit du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, où l'ombre de Louis XIV leur conununique un cérémonial de phrases et de descriptions {genius loct) qui éblouissent sans toucher. C'est un dernier sacrifice à l'attitude et au décorum, ce défaut de sa vie ; partout ailleurs il est simple et vrai.

Lisez ce mot à M"' Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce mot frémit d'un frisson de mortelle angoisse :

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« J'apporte encore ce billet à votre porte pour me ras- « surer de me dire que tout est malade autour de moi. « Vous m'avez glacé d'une telle terreur, en ne me rece- « vant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est « moi, souvenez -vous -en bien, qui dois partir avant « vous. »

Et quelques jours plus tard :

« Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous ; « je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'ap- « pelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis « malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je « ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, « tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. « Ainsi ma santé est entre vos mains, songez-y. » '

Et plus loin, pendant une absence :

« Vous êtes partiQ, je ne sais plus que faire ; Paris est « désert moins sa beauté. Où vous manquez tout manque, « résolutions et projets. Tout est fini, vie passée comme « vie présente. Allons en Italie, du moins le soleil ne « trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se (( gèlent autour de moi.

tt Je suis allé hier dîner à Saint-Gloud avec M°^ de « Chateaubriand et Hyacinthe (son secrétaire) ; je'me suis « un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu il y « a longtemps bien des années : je ne les y ai pas retrouc( vées... ; sans vous je m'en voudrais d'avoir traînassé si (( longtemps sous le soleil. »

Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux enthousiasme en parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il avait jadis écrasé vivant d'invectives dans ses brochures et qu'il déifiait aujourd'hui d'apothéoses : c'était le ton du jour; il fallait, pour être de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du despotisme militaire avec

le fanatisme de la liberté : mêlée menteuse d'opinions et de principes, de morts et de vivants, où Dieu reconnaîtra les siens, comme dit le proverbe.

(( Après vingt-cinq ans», lui écrivait le jeune Hugo qui «'éblouissait alors de sa propre splendeur, « après vingtce cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands « hommes : Napoléon et Chateaubriand. Trouvez bon « que je dépose quelques vers à votre porte; depuis <( longtemps vous *avez fait une paix généreuse avec roni- (( bre qui me les a inspirés. »

— « Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois <( point à moi, je ne crois qu'en Bonaparte! »

Cette fausse foi du vieillard qui voulait être à la mode «n prenant le ton du jour, cette foi poétique du jeune homme qui s'éblouissait de la Colonne, et qui ne pensait pas assez que le peuple prend au sérieux ces métaphores •d'opposition, créaient en France un paradoxe national de discipline militaire présenté comme un élément de Uberté. Les publicistes de l'opposition, tels que M. Thiers et son ^cole, multipliaient l'écho de la prose et des vers de ces grands écrivains. Hugo était excusé par la jeunesse; mais qui est-ce qui pouvait excuser M. de Chateaubriand de <îette flatterie à une ombre? M"® Récamier ne laissa jamais fléchir sa justice de femme sous ces théories de convention; elle n'était point femme de parti; elle n'aimait ni le napoléonisme ni l'orléanisme : la Restauration, légitime par son antiquité et moderne par ses institutions, était le régime de son esprit tempéré et juste; c'est à cause de cette conformité d'opinion qu'elle avait pour moi quelque préférence.

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M. Legouvé, un de mes amis et des siens, me donnait hier de cette indulgence de M"* Récamier pour moi un témoignage dont je n'avais jamais eu connaissance. M. Legouvé se rencontra chez M"* Récamier peu de temps après l'apparition de mon Histoire des Girondins^ ouvrage qu'il ne m'appartient pas de juger, mais de défendre ; le bruit que faisait alors ce livre allait jusqu'au tumulte dans les salons politiques ou littéraires du temps. Les uns acclamaient, les autres invectivaient ; tous discutaient sur ce commentaire impartial des vertus et des crimes de la Révolution. C'était la liquidation d'un demi-siècle d'erreurs et de vérités. Quelques hommes consulaires des anciens régimes achevaient des tirades éloquentes contre le livre et contre l'auteur quand M. Legouvé entra.

(( Et vous, madame, dit-il tout bas à la maîtresse muette, mais très-animée, du salon, que pensez-vous du livre qui ameute ainsi les meilleurs esprits pour ou contre son auteur?

— « Je pense, répondit-elle, qu'à l'exception de quelques couleurs trop chaudes dans certaines parties descriptives de ce vaste tableau d'histoire, c'est le livre le plus utile q«i ait encore paru pour préparer le jugement dernier des choses et des hommes de la Révolution; car c'est le livre où il y a le plus de justice pour les oppresseurs et le plus de pitié pour les victimes. »

Et comme le groupe des hommes d'État debout auprès de la cheminée s'étonnait en affectant de s'indigner contre ce jugement de faveur sur ce livre. M"* Récamier reprit la parole, seule contre ses amis, et me défendit avec une chaleur de discussion et une intrépidité d'amitié qui attestaient en elle autant d'impartialité que d'énergie dans le jugement.

M. Legouvé, le plus éclectique des hommes, le plus généreux des cœurs, applaudit à cette profession de foi

d'une femme; il en garda la mémoire, pour me prouver qu'il n'y avait rien de double dans M"' Récamier que son cœur et son esprit : deux forces qu'elle mettait au service de ses amis présents ou absents, quand l'occasion demandait du courage.

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Revenons à son grand ami et à ses dernières correspondances; elles ressemblent à des adieux prolongés dont . l'écho de la vie affaiblit le son à mesure que le partant s'éloigne du rivage.

«( Je voulais vous écrire de toutes mes haltes », lui dit-il en partant pour les bains de Néris, « car je ne (( sais oh me sauver de vom* Priez pour moi , Dieu vouji a écoutera. J'ai foi dans ce repos intelligent et chrétien (( qui nous attend au bout de la journée.

« Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis « quelques cantonniers solitaires, occupés à effacer sur les « ornières les traces des roues des voitures; ils me sui- « vaient comme le Temps, qui marche derrière nous en « effaçant nos traces.

(( On me visite, on me donne des sérénades, mais je (( ferme ma porte. Votre heure ne sera jamais employée « que pour vous » (les heures de l'Abbaye-aux-Boisdans la journée de Paris).

« J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la « cheminée d'une chaumière à l'horizon, et à deux ou (( trois hirondelles qui sont ici, comme moi, en passant. (( Adieu ! Je vais aller voir un pinson de ma connaissance (( qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent <( mon toit. »

Quel sentiment des tristesses de la nature à un âge qui

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ordinairement a bien assez de ses propres tristesses, et comme il associe tout au souvenir de son amie !

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On sait que la jeunesse légitimiste de Paris voulut, à cette époque, être passée en revue à Londres par te comte de Ghambord. Personnellement c'était un hommage respectable au principe et au malheur; collectivement c'était un mauvais conseil : les minorités en politique ne doivent jamais se faire compter. Le comte de Chambord, mal conseillé, écrivit à M. de Chateaubriand de venir assi3ter, à Londres, aux regrets et aux espérances qu'on lui apportait. Il fallait du bruit autour de cette manifestation en Europe; M. de Chateaubriand traînait le bruit où il portait ses pas. Il était la fidélité bruyante; il y parut, il y parla, et revint sans avoir produit autre chose qu'un effet poétique, des cheveux blancs sur une scène du passé. Le gouvernement du roi Louis-Philippe eut le mauvais goût de flétrir cette visite de la fidélité. Qu'en pense- t-il maintenant? Les flétrisseurs n'ont-ils pas imité honorablement les flétris? C'est un des plus vilains actes des ministres de cette monarchie, qui n'avaient ni la grandeur des vertus ni la grandeur des fautes. Je combattis à la Chambre cette mauvaise pensée ; il faut ennoblir les nations en leur faisant honorer contre soimême les simulacres de l'honneur et de la fidélité. Les ministres de la royauté de Juillet ne pensèrent point ainsi, et M. de Chateaubriand fut flétri! Ce fut sa dernière gloire devant son siècle.

« On me dit » , écrit-il de Londres à M""® Récamier, « que le Journal des Débats^ journal des ministres de u l'année, se préparait à m'attaquer; j'en suis fâché,

« mais je ne pourrais qu'écraser M. Armand Bertin avec « le cercueil de son père ! »

Cette éloquente image rappelait Tamitié du père et la fausse situation du fils.

M"® Récamier et M. de Chateaubriand, après le retour de Londres et de Venise, reprirent à Paris les douces et monotones habitudes de leur salon a deux. M°* Lenormant, nièce de M"* Récamier, tenait par les places de son mari au gouvernement nouveau. M. Lenormânt, savant distingué, avait passé, grâce au parti doctrinaire, aux places scientifiques, récompenses de ce parti. M. de Chateaubriand n'en restait pas moins attaché à M™*^ Récamier; il ne la rendait pas responsable des liens qui rattachaient sa nièce et son neveu au gouvernement de ses ennemis. M"* Lenormânt décrit admirablement ces heures consacrées par M. de Chateaubriand à la douce monotonie de Tamitié assidue. Ce récit rappelle bien cet homme qui avait écrit avec tant de justesse cette phrase immortelle dans René : « Si j'avais encore la folie de (( croire au bonheur, je ne le chercherais que dans Tha- « bitude. ))

Il avait raison : l'amitié est une habitude du cœur, et l'habitude est Tamour des vieillards. Voici la page de M"* Lenormânt :

« L'emploi des journées de M™* Récamier était invariablement réglé; eût-elle, été par caractère moins disposée qu'elle ne Tétait à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand eût entraîné la sienne. Il arrivait touâ les jours chez elle à deux heures et demie ; ils prenaient le thé ensemble et passaient une

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heure à causer en tête à tète. A ce moment la porte s'ouvrait aux visites : le bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu M"® Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus^ ou moins animé, d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, à graviter vers le centre de l'Abbaye-aux-Bois.

« Avant l'Aewre de M. de Chateaubriand, M*"® Récamier faisait une promenade en voiture, quelques courses decharité, ou Tune de ces rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années, que chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée était consacrée à se faire lire rapidement les journaux, puis les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire ; car peu de femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature et une connaissance plus variée des littératures modernes. )>

La mort tomba bientôt tête par tête sur ce salon qui paraissait immuable. Le premier atteint fut le pauvre Ballanche. On peut dire qu'il fut le privilégié, car il n'aurait pu supporter la mort de son amie. Il expira en regardant de son lit la fenêtre en face de M"* Récamier. Il mourut sans douleur, dans une félicité vague comme son âme, moitié dans une philosophie rêveuse, moitié dan» un christianisme élastique qui recueillait ses dernières comme ses premières aspirations. On pouvait' lui appli-

quer ce vers de Machiavel dans Tépitaphede Pierre Soderini, homme simple et bon comme Ballanche :

Ya dans les umbes des petits enfants!

Nous suivîmes son cercueil comme celui d'une vierge au linceul blanc ; c'était une âme virginale : il n'avait aimé que Béatrice, et sa Béatrice restait sur la terre pour pleurer sur lui.

Puis M. de Chateaubriand mourut lui-même sous les yeux de M"* Récamier et en tournant vers elle ses derniers regards. Cet homme, plus grand politique encore qu'il n'était grand poëte, expira au bruit de l'écroulement de la monarchie qu'il détestait et de l'avènement de la république, dont il avait caressé de sa main mourante les courtes espérances.

Puis enfin M™* Récamier, déjà aveugle et toujours belle. Elle mourut chez sa nièce, au milieu d'un petit groupe de famille et d'amis courageux et fidèles qui bravèrent la contagion du choléra pour passer la suprême nuit auprès d'elle. Deux de mes amis l'assistaient et lui adoucissaient les derniers soupirs : Ampère et M. de €azalès. Ampère lui parlant d'amitié, et Cazalès de Dieu, l'ami suprême.

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Ainsi tout finit, et les toiles d'araigniée tapissent maintenant ces salons vides où brillèrent naguère toute la grâce, toute la passion, tout le génie de la moitié d'uD siècle.

Quand je repasse par hasard dans cette grande rue suburbaine et tumultuaire de Sèvres, devant la petite porte

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<le la maison où vécut et mourut Ballanche, je m'arrête machinalement devant la grille de fer de la cour silen- <îieuse de l'Abbaye sur laquelle ouvrait l'escalier de Juliette. Je regarde et j'écoute si personne ne monte ou ne descend encore les marches de cet escalier. Voilà pourtant, me dis-je à moi-même, ce seuil qu'ont foulé tous les jours, pendant tant d'années, les pas de tant de femmes charmantes, de tant d'hommes illustres, aimables ou lettrés, dont les noms, groupés par l'histoire, formeront bientôt la gloire intellectuelle des cinq règnes sous lesquels la France a saigné, pleuré, gémi, chanté, parlé, écrit, tantôt libre, tantôt esclave, mais toujours la France, l'écho précurseur de l'Europe, le réveille-matin du monde I -v- Yoilà ce seuil que Chateaubriand, vieilli et infirme de •corps, mais valide d'esprit et devenu tendre de cœur, foula deux fois par jour pendant trente années de sa vie ; ce seuil qu'abordèrent tour à tour Victor Hugo, d'autant plus respectueux pour les gloires éteintes qu'il se sentait plus confiant dans sa renommée future; Béranger, qui souriait trop malignement des aristocraties sociales, mais qui s'inclinait plus bas qu'aucun autre devant les aristo^ craties de Dieu, la vertu, les talents, la beauté; Mathieu de Montmorency, le prince de Léon, le duc de Doudeauville, Sosthène de la Rochefoucauld, son fils; Camille Jordan, leur ami; M. de Genoude, une de leurs plumes apportant dans ces salons les piétés actives de leur foi ; Lamennais, dévoré de la fièvre intermittente des idées contradictoires, mais sincères, dans lesquelles il vécut et il mourut, du oui et du non, sans cesse en lutte sur ses lèvres ; M. de Frayssinous, prêtre politique, ennemi de tous les excès et prêchant la modération dans ses vérités, pour que sa foi ne scandalisât jamais la raison; M"* Swetchine, maîtresse d'un salon religieux tout voisin de ce salon profane, amie de M"* Réca-

mier, élève du comte de Maistre, femme virile, mais douce, dont la bonté tempérait Torthodoxie, dont l'agrément attique amollissait les controverses, et qui pardonnait de croire autrement qu'elle, pourvu qu'on fût par l'amour au diapason de ses vertus; l'empereur Alexandre de Russie, vainqueur demandant pardon de son triomphe à Paris, comme le premier Alexandre demandait pardon à Athènes ou à Thèbes; la reine Hortense, jouet de fortunes contraires, favorite d'un premier Bonaparte, mère alors bien imprévue d'un second; la reine détrônée de Naples, Caroline Murât, descendue d'un trône, luttant de grâce avec M"** Récamier dans son salon ; la marquise de Lagrange, amie de cette reine, quoique ornement d'une autre cour, écrivant dans l'intimité, comme la duchesse de Duras, des nouvelles, ces poèmes féminins qui ne cherchent leur publicité que dans le cœur ; M"*** De^bordes-Valmore, femme saphique et pindarique, trempant sa plume dans ses larmes et célébrée par Béranger, le poète du rire amer; M"* Tastu, aux beaux yeux maintenant aveugles, auxquels il ne reste que la voix de mère qui fut son inspiration; M"* Delphine de Girardin, ne disputant d'esprit qu'avec sa mère et de poésie avec tout le siècle, hélas ! morte avant la première ride sur son beau visage et sur son esprit; la duchesse de Maillé, âme sérieuse, qui faisait penser en l'écoutant ; son amie inséparable la duchesse de la Rochefoucauld, d'une trempe aussi forte, mais plus souple de conversation ; la princesse de Belgiojoso, belle et tragique comme la Cend du Guide, éloquente et patricienne comme une héroïne du moyen âge de Rome ou de Milan; M'*® Rachel, ressuscitant Corneille devant Hugo et Racine devant Chateaubriand ; Liszt, ce Beethoven du clavier, jetant sa poésie à gerbes de notes dans l'oreille et dans l'imagination d'un auditoire ivre de sons ; Yigny, réyeur comme son génie trop haul entre

ciel et terre; Sainte-Beuve, caprice flottant et charmant que tout le monde se flattait d'avoir fixé et qui ne se fîxait pour personne ; Emile Deschampg, écrivain exquis, improvisateur léger quand il était debout, poëte pathétique quand il s'asseyait, véritable pendant en homme de M"® de Girardin en femme, seul capable de donner la réplique aux femmes de cour, aux femmes d'esprit comme aux hommes de génie; M. de Fresnes, modeste comme le silence, mais s'élevant déjà à des hauteurs où- l'art et la poHtique se confondent; Ballanche, le dieu Terme de ce salon; Aimé Martin, son compatriote de Lyon et son ami, qui y conduisait sa femme, veuve de Bernardin de Saint-Pierre et modèle de l'immortelle Virginie : il était là le plus cher do mes amis, un de ces amis qui vous comprennent tout entier et dont le souvenir est une providence que vous invoquez après leur disparition d'ici-bas dans le ciel ; Ampère, dont nous avons essayé d'esquisser le portrait multiple à côté de Ballanche, dans le même cadre ; Brifaut, esprit gâté par des succès précoces et par des femmes de cour, qui était devenu morose et grondeur contre le siècle, mais dont les épigrammes émoussées amusaient et ne blessaient pas ; M. de La touche, esprit républicain qui exhumait André Chénier, esprit grec en France, et qui jouait, dans sa retraite de la Vallée-aux-Loup^, tantôt avec Anacréon, tantôt avec Harmodius, tantôt avec Béranger, tantôt avec Chateaubriand, insoucieux de tout, hormis de renommée, mais incapable de dompter le monstre, c'est-à-dire la gloire; enfin, une ou deux fois, le prince Louis-Napoléon, entre deux fortunes, esprit qui ne se révélait qu'en énigmes et qui ofl'rait avec bon goût l'hommage d'un neveu de Napoléon à Chateaubriand, l'anti-napoléonien converti par popularité; moi-même enfin, de temps en temps, quand le hasard me ramenait à Paris.

A ces hommes retentissants du passé ou de Tavenir se joignaient, comme un fond de tableau de cheminée, quelques hommes assidus, quotidiens, modestes, tels que le marquis de Vérac, le comte de BeMile; ceux-là, personnages de conversation, et non de littérature, apportaient dans ce salon le plus facile des caractères, une amabilité réelle et désintéressée, ce qu'on appelle les hommes sans prétention. C'était la tapisserie des célébrités, le parterre juge intelligent de la scène, souvent plus dignes d'y figurer que les acteurs.

Et maintenant, célébrités politiques, célébrités littéraires, hommes de gloire, hommes d'agrément, femmes illustres et charmantes, acteurs de cette scène ou parterre de ce salon, qu'est-ce que tout cela est devenu depuis le jour où un modeste cercueil, couvert d'un linceul blanc et suivi d'un cortège d'amis, est sorti de cette grille de l'Abbaye- aux -Bois ?

Chateaubriand, qui s'était préparé depuis longtemps son tombeau comme une scène éternelle de sa mémoire sur un écueil de la rade de Saint-Malo, dort dans son lit de granit battu par l'écume vaine et par le murmure aussi vain de l'océan breton ; Ballanche repose, comme un serviteur fidèle, dans lé caveau de famille des Récamier, couché aux pieds de la morte, après laquelle il n'aurait pas voulu vivre !

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Ampère voyage, pareil à l'esprit errant, des déserts d'Amérique aux déserts d'Egypte, sans trouver le repos dans le silence ni Toubli dans la foule, et rapportant de loin en loin dans sa patrie de la science, de la poésie, de l'histoire, qu'il jette, comme les fleurs de sa vie, sur le cercueil de son amie.

Mathieu de Montmorency et le duc de Laval dorment dans une terre jonchée des débris du trône qu'ils ont tant aimé ; le sauvage Sainte-Beuve écrit, dans une retraite de faubourg qu'il a refermée jeune sur lui, des critiques quelquefois amères d'humeur, toujours étincelantes de bile, splendida hilis (Horace); il étudie V envers des événements et des hommes, en se moquant souvent de Vendroity et il n'a pas toujours tort, car dans la vie humaine V endroit est le côté des hommes, V envers est le côté de Dieu.

Hugo, exilé volontaire et enveloppé, comme César mourant, du manteau de sa renommée, écrit dans une île de l'Océan l'épopée des siècles auxquels il assiste du haut de son génie.

Béranger a été enseveli, comme il avait vécu, dans l'apothéose ambiguë du peuple et de l'armée, de la Répu^ blique et de l'Empire!

Le prince Louis-Napoléon, rapporté par le reflux d'une orageuse liberté qui a eu lâchement peur d'elle-même, règne sur le pays qui s'était confié à son nom, nom qui est devenu, depuis Marengo jusqu'à Waterloo, le dé de la fortune avec lequel les soldats des Gaules jouent sur leur tambour le sort du monde la veille des batailles !

Et moi, comme un ouvrier levé avant le jour pour gagner le salaire quotidien de ceux qu'il doit i^ourrir de son travail, écrasé d'angoisses et d'humiliations par la justice ou par l'injustice de ma patrie, je cherche en vain

quelqu'un qui veuille mettre un prix à mes dépouilles, et j'écris ceci avec ma sueur, non pour la gloire, mais pour le pain!

Mais revenons aux salons littéraires : ils sont partout le signe d'une civilisation exubérante ; ils sont aussi le signe de l'heureuse influence des femmes sur l'esprit humain. De Périclès et de Socrate chez Aspasie, de Michel- Ange et de Raphaël chez Yittoria Colonna, de l'Arioste et du Tasse chez Éléonore d'Esté, de Pétrarque chez Laure de Sade, de Bossuet et de Racine chez M"* de Rambouillet, de Voltaire chez M""* du Deffant ou chez M"* du Châtelet, de J. J. Rousseau chez M"® d'Épinay ou chez M"® de Luxembourg, de Vergniaud chez M""* Roland, de Chateaubriand chez M"* Récamier, partout c'est du coin du feu d'une femme lettrée, politique ou enthousiaste, que rayonne un siècle ou que surgit une éloquence. Toujours une femme, comme une nourrice du génie, au berceau des littératures. Quand ces salons se ferment, craignons les orages civils ou les décadences littéraires. Ils sont fermés.

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